PENDANT LE SIÈGE
Victor Hugo, même pendant les derniers jours du siège de Paris, tenait table ouverte. Ce n'étaient point de très magnifiques festins ; ils ne ressemblaient guère, malgré les artifices de la cuisinière, aux longs et plantureux dîners de la rue de Clichy et de l'avenue d'Eylau. Les poulets n'étaient que d'assez maigres coqs, et si le filet de bœuf était du filet, à coup sûr il n'était pas du bœuf. Enfin, vaille que vaille, on mangeait ! Victor Hugo, en s'asseyant auprès d'une belle jeune femme — Mme Judith Gautier — qui, le dimanche précédent, n'avait pu accepter l'invitation du Maître, improvisa ces vers :
Si vous étiez venue, ô belle que j'admire ! Je vous aurais offert un repas sans rival ; J'aurais tué Pégase, et je l'aurais fait cuire Afin de vous servir une aile de cheval!
On a apporté à Victor Hugo, pendant le siège de Paris, un cadeau rare, un pâté ! Le contenu n'en parut pas absolument orthodoxe. Œuvre d'un charcutier dont la boutique s'ouvrait dans une maison voisine assez délabrée et suspecte de galanterie, on s'accorda à craindre qu'il n'eût été confectionné avec des rats et des souris.
Néanmoins, l'envoi fut accepté de bon cœur et glorifié par un quatrain du Maître :
0 mesdames les hétaïres, A vos dépens je me nourris; Moi qui mourrais de vos sourires, Je vais vivre de vos souris.
Malgré les efforts et les dépenses, il y avait en ce temps-là, chez Victor Hugo, des jours où le bifteck était singulièrement coriace. On se regardait alors en silence, arrachant des lambeaux de cuir à la viande sur laquelle la cuisinière avait épuisé ses plus savantes combinaisons. Quelquefois le poète se sentait bourrelé d'émotions internes... Un jour, un jour fatal, un malaise singulier s'empara de
DE VICTOR HUGO 2G.r>
toutes les personnes présentes, et, ma foi, la grande voix de Victor Hugo se fit alors entendre, exprimant les préoccupations des convives :
Mon dîner me tracasse, et m»'- me me harcèle; J'ai mangé du cheval — et je songe à la selle !
Honni soit qui mal y pense ! Il est certain qu'un franc rire nous guérit, ce jour-là, de toutes les indigestions.
A cette époque, l'avocat Gagne, le célèbre manifestant de l'obélisque, s'offrit en holocauste à l'appétit de ses concitoyens. Il ne demandait, en échange de ce sacrifice, que la gloire d'être crucifié, puis décapité par un rasoir à pivot de son invention.
On s'occupait à table de ces insanités qui faisaient oublier un moment tant de préoccupations douloureuse-.
Victor Hugo voulut imiter un si bel exemple et mit en quatrain sa dernière volonté :
Je lègue au pays, non ma cendre, Mais mon bifteck, morceau de roi...
Belles, si vous mangez de moi, Vous verrez combien je suis tendre !
Toutes les femmes présentes baissèrent les yeux.