CHARITE
Mm9 Drouet nous a raconté hier une anecdote charmante devant le Maître qui nous l'a confirmée. Cette histoire remonte aux plus mauvais jours du siège de Paris.
Une aimable et charitable femme, qui fut aussi une vraie artiste et ne survécut pas longtemps à l'Année terrible, Mme Paul Meurice, s'était faite la distributrice des charités du poète, en dehors du bien qu'elle faisait pour son propre compte. Elle vint un jour avertir Victor Hugo qu'une pauvre femme qu'elle connaissait était dans le dénùment le plus complet. Le Maître lui remit cent francs pour cette pauvre femme.
Cent francs, traités avec économie, pouvaient, même en ce temps-là, représenter plusieurs se-
maines d'un bien-être relatif. Aussi le poète setonna-t-il un peu quand, le surlendemain, Mm6Meurice lui dit :
— Vous savez que Louise est dans le même •état?
— Ah ! et les cent francs ?
— Elle les a distribués à de pauvres mères et à de petits enfants qui mouraient de faim et de froid.
— Très bien. Voici cent autres francs que vous lui remettrez, mais à l'expresse condition qu'elle les gardera pour elle.
Mme Meurice partit et porta à Louise l'argent et la recommandation.
— Cet argent n'est que pour vous, dit-elle, ne l'oubliez pas.
— Ainsi, demanda Louise, ce n'est qu'à cette •condition qu'on me le donne ?
— Parfaitement.
— Alors, vous pouvez le reprendre. Remerciez Victor Hugo de ses bonnes intentions, et diteslui que je lui en suis reconnaissante.
— Ma foi ! dit la dame un peu embarrassée, je prends sur moi de vous laisser l'argent sans conditions ; je suis bien sûre de ce qu'on me dirait, si je le rapportais. Mais vous êtes une obstinée.
Cette obstinée s'appelait Louise Michel.
Victor Hugo a je ne sais quelle prédilection pour les cochers de fiacre et les conducteurs d'omnibus. On sait qu'il envoya à la Compagnie générale des Omnibus cinq cents francs pour les employés desservant certaines lignes qu'il avait l'habitude de suivre.
Quand il prenait une voiture de place, il avait l'habitude de payer le cocher d'avance, ajoutant au prix du tarif un pourboire généreux, et disant simplement :
— Vous allez nous promener deux heures.
— Où cela, monsieur ?
— Où vous voudrez.
Il lui déplaisait de fixer un itinéraire; il s'en rapportait à la fantaisie de ses conducteurs.
Si invraisemblable que cela paraisse, quelques cochers passionnés refusaient son argent ; poulies obliger à le prendre, Victor Hugo avait recours à des expédients :
— Vous ne voulez pas d'argent! Soit, je ne vous offre rien ; mais voici vingt francs que vous donnerez aux pauvres.
Victor Hugo reçoit un tel nombre de demandes de secours qu'il lui est matériellement impossible de les accueillir toutes. Il envoie, tous les ans, une grosse somme à l'administration de l'Assistance publique.
J'ai souvenir d'une comtesse, quêteuse obstinée, qui s'installa dans l'antichambre, déclarant qu'elle ne partirait pas avant que le poète eût accédé à sa demande. Cela n'aurait rien été si cette obstination n'eût été accompagnée de récriminations et de plaintes. Victor Hugo envoya à cette turbulente dame vingt francs enveloppés dans un billet où on lisait ces quatre vers :
Voici mon louis, comtesse, Quoiqu'on puisse, en vérité, Manquer à la charité Qui manque de politesse.
Le nombre de demandes de secours écrites que reçoit le Maître semble croître tous les jours. Il y en a de fort touchantes, auxquelles il ne résiste
pas. Quant aux visites intéressées, aux quêtes religieuses, à la mendicité à domicile, on s'en gare autant que l'on peut. Pourtant, il y a des habiles et des impudents qui forcent la consigne.
Un soir de grande réception, on annonce le marquis de Fualdès y Sacramento, grand d'Espagne, ou quelque chose d'approchant.
Entre un petit vieux monsieur d'une tenue irréprochable, dont l'habit noir se constelle de décorations étrangères. Il salue les femmes et s'assied au coin de la cheminée, en face de Victor Hugo. Le poète s'informe du motif de cette visite. Alors, dans un espagnol très pur et très élégant :
— Senor, dit le marquis, j'attends de l'argent d'Espagne, et je vous serais très reconnaissant si vous pouviez, en attendant, me faire la grâce d'une pièce de cinq francs.
— Comment donc! monsieur le marquis, dit le poète en lui serrant la main.
Le marquis remercia d'un air digne, et sortit la tète haute, comme il était entré.
En vérité, cela valait un louis. Mais l'hidalgo se serait peut-être offensé d'une aumône; la vraie bonne grâce consistait à ne pas lui donner plus qu'il n'avait demandé.
Une autre fois, le forceur de portes fut un simple curé de campagne.
Il arriva, suant, essoufflé, malpropre, dans l'antichambre de l'avenue d'Eylau, et demanda à quêter.
On voulut le renvoyer; il ne partit pas. Dans la maison, on traitait d'ailleurs les ecclésiastiques avec une grande politesse, comme on doit traiter ses ennemis.
Le bonhomme parla, prêcha et sut intéresser les servantes à sa cause. Il finit par entrer, se confondit en excuses, et s'assit sur le bord de la chaise qu'on lui présenta. 11 exposa le motif de sa quête, qui était absurde. Mais il était si malpropre, si râpé, si persistant, qu'on ne savait comment le renvoyer. Il nous raconta ses affaires ; il n'avait rien de caché pour nous. Avec une rare habileté, il ne dit pas un mot du dogme, ni de l'Église, et parla à un point de vue humanitaire, simplement.
On ne pouvait pas renvoyer un pareil bonhomme. Le Maître inscrivit son nom sur sa liste ; la mère de ses petits-enfants doubla l'aumône. Comme je n'avais pas d'argent sur moi, je reconduisis le curé jusqu'à la porte — pour le brosser.