‹ Propos de table de Victor HugoChapitre 17 sur 23 · PAROLES DIVERSES · texte numérisé non relu

PAROLES DIVERSES

Victor Hugo n'aime que les fleurs sur pied. Il proscrit les bouquets et regarde les fleurs coupées comme des agonisantes. Nous ne l'avons jamais vu couper une fleur, même pour ses plus jolies visiteuses.

Aussi fait-il volontiers cadeau des bouquets qui lui arrivent à certains anniversaires en quantité considérable. Il ne conserve guère que les arbustes et les plantes en terre, qui prennent place, dan- sa galerie, auprès de son buste par David d'Angers. Il explique à ses petits-enfants que les fleurs vivent et respirent comme nous, sont des personnes vivantes, et qu'il ne faut pas qu'il y ait trop de monde dans un appartement.

Il n'admet les fleurs coupées qu'en petite quantité et à la condition qu'elles soient placées dans les cheveux ou au corsage d'une femme.

278 PROPOS DE TABI.K

En général, on lit peu d'ouvrages à Victor Hugo, mais on lui en envoie beaucoup. La province, à cet égard, a des naïvetés formidables. De bons jeunes hommes adressent au Maître, sous pli recommandé, des poèmes en douze chants sur lesquels ils lui demandent son appréciation raisonnée. Il se hâte de s'excuser et de renvoyer les paquets, d'autant qu'il arriva un jour à l'un de ces envois de s'égarer, et. que l'auteur jeta les hauts cris, prétendant que ce poème renfermait sa fortune et son avenir, et que la perte était irréparable. Il accusa même vaguement un des amis du Maître de Ta voir détourné — pour s'en faire une réputation.

Depuis ce temps, les manuscrits repartent courrier par courrier vers leurs expéditeurs. Le Maître, cependant, ne proscrit ni les vers ni la prose; les ouvrages de courte haleine trouvent grâce devant ses yeux. Il s'en fait volontiers lire quelques pages.

Un de ceux qui l'amusa le plus fut une réduction de la Phèdre de Racine, en deux actes. Cette profanation très gaie lui rappelait peut-être les luttes de 1830. « A la guillotine les genoux ! » et le mot sanguinaire de Petrus Borel : « Si je rencontrais

Racine au foyer, je lui passerais ma cravache au travers du corps ! »

Lorsqu'on arriva au dénouement de la pièce et que Thésée demanda à son confident avec un accent gascon :

Quel malhur (é ramène ?. . .

plus, aux premiers mots du fameux récit :

A peine nous sortions des portes... — deux treizaines De gardes, ce qui fait vingt-six en tout, — rangés Près du char d'Hippolyte, étaient fort affligés...

le poète partit de tels éclats de rire que la lecture fut interrompue.

Et comme il riait bien !

La campagne entreprise par Victor Hugo contre la peine de mort date des premiers temps de sa vie.

Un de ses amis l'entraîna un jour vers la place de Grève où se faisaient alors les exécutions capitales. On suppliciait un parricide, Jean Martin, que le poète aperçut sous le voile de deuil. Victor Hugo avait consenti à assister à l'horrible spectacle, ayant à décrire une scène semblable dans un livre auquel

il travaillait. 11 avait trop compté sur ses forces et ne put regarder.

A la suite de quelques autres rencontres avec la guillotine, il écrivit le Dernier jour d'un condamné, qui fut édité par M. Charles Gosselin.

La lecture de l'ouvrage donna lieu à un différend singulier entre le poète et l'éditeur. Celui-ci, afin d'attirer l'intérêt sur le héros du roman, demandait que son crime fût raconté, expliqué et excusé par des circonstances atténuantes. A quoi Victor Hugo répondit qu'il ne faisait pas l'histoire d'un criminel, mais un plaidoyer dramatique contre la peine de mort.

Comme M. Gosselin insistait plus que de raison, Victor Hugo lui dit :

— Monsieur, je vous ai pris pour éditeur et non pour collaborateur.

Ces coups droits, qui portaient, étaient assez fréquents dans le langage du poète, quand il ne pouvait triompher de ses adversaires par la persuasion.

— Non, nous dit Victor Hugo, je n'approuve pas cette comédie qu'on a jouée à propos de Bazaine, cette condamnation et cette grâce, cet

emprisonnement et cette évasion fabriquée comme un acte de mélodrame. Cela me paraît indigne de gens sérieux. Il s'agissait de punir un des plus grands crimes qui aient jamais été commis, un crime contre la patrie. J'aurais rassemblé au Champ-de-Mars, dans le plus grand appareil, l'armée de Paris. Bazaine aurait paru devant elle dans son costume de maréchal, et aurait été dégradé de tous ses titres, de tous ses ordres. Après quoi, l'officier chargé de l'exécution lui aurait dit: «Vous pouvez vous en aller. » Et le traître aurait traversé, dans toute leur longueur, les lignes de l'armée dont il était chassé, chargé du mépris des soldats et de la réprobation publique.

Victor Hugo ne s'émeut pas beaucoup des injures qu'il reçoit par la poste et qui ne sont pas toujours affranchies. Elles ont, pour la plupart, une origine cléricale. Quelques-unes viennent de gens qui se fâchent de ne pas recevoir de réponse à des demandes niaises ou intéressées. Nombre d'inventeurs, beaucoup de toqués, des séminaristes inspirés par la sainte Vierge qui veut retirer le poète de l'abîme par leurs mains innocentes. Un monsieur avance cette proposition hardie, c'est que

« toute lettre mérite réponse ». Cela peut évidemment se discuter.

Hugo nous a rappelé quelques-unes des invectives dont il avait été l'objet après Lucrèce Borgia. Un aristarque pudibond le représenta comme

Un Homère assidu de la fille de joie ;

Alignant de grands mois, façonnant île grands ver?.

Tantôt les plantant droits et tantôt de travers...

Qu'aurait dit ce vertueux critique s'il avait lu les Misérables et l'épisode de Fantine? Voilà, s'écriait-il après Lucrèce,

Voilà les fruits certains du drame moyen âge : "Vous nous prêchez le crime et le concubinage ! L'humanité vous somme aujourd'hui par ma voix De ne plus exhumer les horreurs d'autrefois: Car vous l'avez compris, dramaturges infâmes, C'est vous qui dépravez la jeunesse et les femmes!

Victor Hugo ne s'amenda pas. Il continua à mériter les rigueurs de ses adversaires. Les Chansons des rues et des bois lui valurent, entre autres, cette appréciation peu littéraire :

« M. Victor Hugo, cassé par la débauche, « n'ayant plus un cheveu sur la tète ni une dent « dans la bouche, vient de publier un livre obs- « cène, »

Quand l'invective en arrive à cette violence, elle devient amusante. Mais elle est maladroite. Tout Paris, ou du moins tous les amis du poète ont pu s'assurer de visa qu'il a conservé jusque dans l'âge le plus avancé des dents irréprochables et des cheveux superbes. Cela peut faire suspecter la bonne foi d'une critique si peu polie.

Les journaux de l'Empire en disaient bien d'autres. Ils représentaient l'auteur des Contemplations comme un ivrogne qu'on ramassait sous la table, comme un forcené qui prêchait l'assassinat. Si bien que Victor Hugo lui-même voulut résumer sous une forme concise, pour en rendre la mémoire plus facile, les accusations dont on l'accablait. Il écrivit :

Voici les quatre aspects de cet homme féroce : Folie, assassinat, ivrognerie et bosse!

Car on avait assuré que son corps était aussi contrefait que son esprit, et qu'en idéalisant Quasimodo, il cédait à un sentiment d'intérêt personnel. La réalité, c'est que l'esprit et le corps sont chez lui en parfaite harmonie, et l'on sait quelle beauté majestueuse, fixée par David d'Angers, ont sa tête fière et son front éclairé par la pensée.

Mais ces deux vers, dont il s'était marqué dans un moment d'imprudence, eurent des suites auxquelles il ne s'attendait pas.

On connaît la pruderie anglaise. Elle va jusqu'à nier certains mots, entre autres ceux de culotte et de pantalon, la négation du mot entraînant la négation de la chose. Si quelques Anglais se résignent à revêtir des inexpressibles, c'est par une timidité condamnable ; les Écossais l'entendent bien mieux. Aussi, dans les îles de la Manche où le Cant règne et gouverne, on se croirait déshonoré si l'on portait un caleçon. Même au bain. Surtout au bain. D'ailleurs on ne vend pas de caleçons à Jersey. On est réduit à se baigner dans le costume primitif que notre père Adam avait adopté — avant la pomme.

. Victor Hugo avait dû se conformer à l'usage du pays. Une fois il se baignait avec quelques amis sur la plage de Jersey ; ces messieurs s'aperçurent qu'ils étaient observés. Un groupe de jeunes misses, rassemblées sur une éminence voisine, braquait sur eux des lorgnettes de spectacle et semblait discuter avec animation.

— Que peuvent-elles regarder ainsi ? se deman- • dèrent-ils.

Un des leurs, qui ne se baignait pas, revint sur ses pas et se rapprocha de ces demoiselles. Bien qu'il n'eût pas été présenté, une jeune fille passant sur cette formalité, lui demanda lequel des baigneurs était M. Victor Hugo. Le poète lui fut désigné. Elle poussa un soupir de satisfaction.

— Mais nô, dit-elle, il n'était pas bossu.

Le Français, à qui les terribles vers que nous avons cités revinrent en mémoire, respira longuement devant tant de candeur.

— Alors, miss, c'est sa bosse que vous regardiez ?

— Certainement, dit-elle.

Et Mme Drouet, qui raconte cette aventure, ajoute :

— J'aime à le croire.

Les demandes d'autographes arrivent à Victor Hugo comme un flux régulier et croissant. Il n'est pas toujours en humeur d'en accorder, surtout lorsqu'il travaille ou qu'il est préoccupé. Il écoute alors la lecture de sa correspondance d'une façon distraite.

— Voulez- vous que nous attendions une heure! dit-il quelquefois.

On attend et peu à peu il redescend sur la terre. Quand on lui dit, comme dans Manon Déforme : « L'heure est passée, » il rentre dans la vie réelle. Les plus grands demandeurs d'autographes , après les Français, sont les Anglais et les Américains. Ils procèdent quelquefois avec une franchise toute laconique :

« Monsieur, vous me feriez plaisir en mY'iivoyant votre autographe. — Your obedient servant, etc. »

Comme on ne peut pas contenter tout le monde, Mme Drouet, qui a la direction de ce département, met de côté les lettres indifférentes ou qui demandent un autographe du Maître « pour compléter une collection ».

Les lettres vraiment polies, les lettres de femme surtout, obtiennent une préférence bien naturelle. Les demandes de portraits signés réussissent peu, à moins que le portrait n'accompagne la lettre. Cela se comprend. Un journal d'eaux-fortes envoya un jour au poète cent très beaux portraits de Victor Hugo, par Frédéric Régamey, et ornés d'un encadrement emprunté à un dessin du poète. Au bout de deux mois, ils étaient épuisés.

Une grande dame italienne écrivit un jour au poète : Monsieur, je vous envoie mon portrait en échange du vôtre. — Malheureusement, le poète n'avait pas son portrait sous la main. La dame fut oubliée et s'en plaignit d'une façon amère. Il n'y avait pourtant là-dedans aucune mauvaise volonté.

Un soir, un ambassadeur privé se présente, décline son nom, et est fort bien accueilli. Dans les meilleurs termes, il demande un autographe destiné à figurer dans l'album d'une princesse.

— Rien de plus facile, répondit Victor Hugo. Son Altesse n'a qu'à me le demander elle-même.

Le quatre septembre, la République était proclamée. Le cinq, Victor Hugo quittait Bruxelles et prenait un billet pour Paris. Mme Drouet l'accompagnait. Le poète rentrait en France, mais dans la France en deuil, combattante, envahie. Les premiers soldats français qu'il rencontra, éreintés, abattus, se traînant sur les routes, lui arrachèrent des larmes. Il se penchait à la portière du wagon pour les saluer et les acclamer. Les malheureux, abattus par la défaite, ne comprenaient pas. A Paris, on lui lit une réception incomparablement touchante. On en connaît les incidents les plus considérables. Je ne m'attache qu'aux détails qui m'ont été donnés par le Maître.

Un ouvrier monta sur le marchepied de sa voiture, pour lui serrer la main, et murmura ces vers que Victor Hugo avait écrits quelque temps auparavant pour son petit-fils :

Passereaux et rouges-gorges, De la forêt et des eaux Revenez faire vos orges, Messieurs les petits oiseaux, Chez monsieur le petit Georges...

Quoi de plus délicat, disait sa compagne, que ce souvenir de famille rappelé en un pareil moment !

Victor Hugo en fut profondément ému.

Il n'avait prononcé que quelques mots, en rentrant dans Paris au milieu d'une foule enthousiaste :

« Citoyens, j'avais dit: le jour où la République rentrera, je rentrerai. Me voici... »

Quelques jeunes gens suivirent sa voiture au pas de course. Il retrouva la foule aux grilles de l'avenue Frochot où il allait demeurer. On poussait des cris de joie, d'accueil et de bienvenue. — Ah ! fit le poète attendri, vous me payez en une heure dix-neuf ans d'exil !

Victor Hugo nous a parlé d'archéologie, et de Notre-Dame il est descendu à la Samaritaine, bâtie sous Henri IV pour donner de l'eau au palais du Louvre. Nous ne lui connaissions pas une aussi noble origine. Du côté du Pont-Neuf se trouvait la principale décoration du monument élevé sur de grosses poutres. Jésus-Christ et la Samaritaine s'entretenaient de choses diverses auprès du puits de Jacob, d'où jaillissait une nappe d'eau.

La fontaine était décorée d'une horloge sur laquelle un bonhomme, appelé naturellement Jac-

quemart, venait frapper les heures avec un marteau. On en fit une complainte dont ces vers sont restés :

Arrêtez-vous ici, passant; Regardez attentivement, Vous verrez la Samaritaine Assise au bord d'une fontaine :

Vous n'en savez pas la raison?

C'est pour laver son cotillon.

Ces vers étaient au moins médiocres et ne devaient pas réjouir extrêmement les mascarons du Pont-Neuf qui pouvaient les lire toute la journée.

Quoi qu'il en fût, la faveur royale érigea la Samaritaine en gouvernement, aux dépens du public, bien entendu. La Samaritaine avait un gouverneur richement appointé dont la besogne consistait à regarder couler la fontaine. En 1789, la chose tomba dans l'eau.

Comme j'arrivais, la bonne me dit:

— Monsieur, la marmite est renversée. On dîne en ville.

— Ce qui n'empêche pas, dit la maîtresse de la maison, que vous dînez avec nous. Nous allons au restaurant; c'est une partie. Conduisez-nous dans un bon endroit.

Nous partons, peur aller dîner au Bœuf à la mode.

Victor Hugo regarde avec beaucoup d'intérêt Renseigne de l'établissement, un bœuf de bonne mine, portant un châle de cachemire et un chapeau empanaché qui date de 1830. Le costume — le costume seulement — lui rappelle M"° Mars. Mme Drouet nous affirme qu'elle a porté des choses pareilles . Le maître répond que cela lui allait parfaitement bien. Mme Drouet sourit et ne le contredit pas.

Par amour de la tradition, je suppose, le poète, qui est d'un grand appétit, mange deux ou trois portions de « bœuf à la mode » . Mais il nous laisse la liberté de varier notre menu.

— Ah ça ! dit la clame , vous n'allez pas nous ramener à la maison, je suppose? Qu'allons-nous faire ce soir? Allons au spectacle.

— Soit.

Je fais apporter un journal. On joue à la Comédie-Française une pièce que le maître n'aime pas.

— Ju reverrais avec plaisir la Porte-Saint-Martin, dit M,!ie Drouet. Que donne-t-on ce soir ?

— Le Juif errant.

— Eh niais! le Juif errant n'est pas à dédaigner.

— D'autant, dis-je, qu'il est dix heures et que nous n'en verrons qu'un acte ou deux.

DE VICTOR HC GO tdi

Nous partons. Victor Hugo nous exprime ses scrupules. Il craint de déranger le contrôle, il n'y aura peut-être pasde places; il préférerait [-fendre sa loge au bureau. Je le prie «le s'en rapporter à moi pour régler ces détails, il y consent avec quelque difficulté. Pourtant les ch passent fort bien. J'entre au théâtre etdemande si l'on ne pourrait pas offrir une loge à Victor Hugo. On met la salle entière à ma disposition ; pour un peu, on lui aurait offert même les places occupé

Victor Hugo passe comme une ombre. M ' 1 >r h' suit; «m nous renferme dans une boîte assez bien située. Nous tombons précisément sur Tact.: de la Reine Bacchanal. Victor Hugo s'amuse de tout son coeur ; il applaudit si forl que notre eompagne lui dit: Vous allez vous faire remarquer.

Cela le calme immédiatement. Selon son désir, nous partons avant la tin «lu drame, maisil médit :

— C'esl très amusant. Demain vous me raconterez la pièce.

Victor Hugo nous a | Paris à propos de

Versailles, la ville morte, qu'on essaye vainement de ressusciter (1873). Il a dit de tort belles ch on voit (pie Paris lui appartient un peu depuis qu'il y a pris possession de Notre-Dame.

292 PROPOS DK TABLE

Paris n'est pas seulement un amas de pierres taillées, une ruche d'hommes, une réunion d'âmes; c'est une cité qui a une vie propre, produite par la fermentation des idées ; son individualité ne saurait être contestée. Elle résulte du travail des siècles passés, du contact des natures puissantes et enthousiastes attirées par la Ville, de ses grands souvenirs, de je ne sais quoi de mystérieux qui plane sur elle. La sève déborde du vase à faire croire que c'est lui qui la fournit. Le temple est sanctifié par le Dieu qui l'habite, et le temple fait des miracles. Paris a subi la contagion des fièvres qu'il renferme, et à son tour il donne la fièvre à ceux qui s'approchent de lui ou qui touchent à sa grandeur.

Mais le Maître est sévère pour quelques monuments de Paris.

« L'Arc de Triomphe est véritablement grand, a-t-il dit. Je doute que le Panthéon le soit jamais. Ce n'est pas seulement parce qu'il ressemble à un gâteau de Savoie, — puis, ce sont peutêtre les gâteaux de Savoie qui lui ressemblent, — mais , dans cette superposition de dômes, de coupoles et de frontons, rien ne m'étonne, rien ne m'attire. C'est un monument éclectique dans

lequel il y a un peu de tout : des nefs et des caves, des autels catholiques et des colonnades grecques, une chaire accrochée au mur comme une cage dans la loge d'un portier. Clovis, Charlemagne, sainte Geneviève, Louis XVIII, la duchesse d'Angoulôme, les chapelles du Vatican, des balcons, des perrons, des entablements; — un vaste édifice désert qui inspire l'ennui et que ne remplit aucune horreur sacrée. On y dit la messe au-dessus de Voltaire, on s'y confesse au-dessus de Rousseau, et sur le fronton du monument on lit : Aux grands hommes la patrie reconnaissante. Que voulez-vous que Dieu aille faire là-dedans? »

Deux vers de Victor Hugo, écrits sur un album, ont eu une sorte de célébrité, et témoignent de la mauvaise volonté du poète pour les quêteurs d'autographes. Cette histoire remonte à 18 ii ou 1845.

Un M. Dousse d'Armanon, comte du Saint-Empire, ce qui lui permettait de s'habiller entièrement de rouge dans les bals ofliciels où on le conviait, promenait alors à travers l'Europeun album qui doit exister encore, et dont il avait fait sa gloire, sa fortune, son dada. Cet album prodigieux, enrichi de portraits d'une réelle valeur, débutait par

les autographes du Pape et de tout le sacré collège. Tous les souverains de l'Europe avaient tenu à honneur d'y figurer. Les artistes avaient suivi.

Je ne sais quels moyens d'action étaient employés par M. d'Armanon, mais il était à peu près impossible de résister à ses demandes et de lui refuser les quelques lignes qu'il demandait. Jeune et d'une belle prestance, il apportait dans son œuvre une persévérance inouïe, et les femmes se faisaient solliciteuses pour lui. Garder son album quelques jours dans son salon était une gloire ; on organisait une petite fête pour le montrer à ses amis, et pour l'obtenir on se faisait complice du demandeur.

Victor Hugo n'a jamais dit à quelles sollicitations il avait cédé, mais il a avoué qu'on l'avait fort tourmenté. Qui sait même ce qu'on avait pu lui promettre? Il prit enfin la plume, et comme l'énorme livre répétait à toutes les pages le nom de Dousse d'Armanon, il écrivit :

Il aurait volontiers écrit sur son chapum : C'est moi qui suis Guillot, berger de cet album.

Cet album prodigieux fut plus tard vendu fort cher; il ne serait pas impossible que ce fut à M. Solar ou au financier Mirés.

La galanterie <lievaleresque de Victor Hugo est connue de tous, el les femmes en abusent quelquefois.

Rien ne lui est plus désagréable que d'être mis en demeure d'écrire sur un album, où l'on risque tout au moins de se trouver en mauvaise compagnie.

Mais le moyen de résister à de beaux yeux qui supplient, à de douces voix, à d'aimables paroles? Il finit presque toujours par promettre, e1 par tenir.

Voici ce qu'il écrivit sur l'album d'une I charmante musicienne qui se plaignait d'avoir été mal reçue par des dames du noble faubourg :

Un rossignol rendait vigile à des chouette?. Et quand il s'en allait, — uotei ceci, poètes, — Ces monstres s'écriaient : « Quel vilain animal ! Comme il est ennuyeux el comme il chante mal!

Victor Hugo nous a parlé de l'Assemblée de

Bordeaux où il ne lit pas un long séjour.

Il causait avec son ami Schcelcher, quand l'ordre du jour amena la discussion qui tendait à faire annuler l'élection de Garibaldi en Algérie. Ce n'était pas seulement une noire ingratitude , mais une honte. Victor Hugo monta à la tribune et demanda la parole :

« Ce fut, nous a-t-il dit, un si formidable tapage, qu'à moins de l'avoir entendu, on ne saurait s'en faire une idée. »

Mais il eût fallu bien autre chose pour le troubler. Il s'était trempé comme l'acier dans les luttes littéraires de 1830. Il parla ; sa voix redoutable, aux notes sourdes et puissantes, domina un moment le tumulte. Quand, rendant hommage au grand patriote italien, il s'écria : « C'est le seul général qui n'ait pas été vaincu! » des cris de rage retentirent, et le général Ducrot, pour qui c'était une bien belle occasion de se tenir tranquille, s'écria : « On ne peut pas rester là-dessus. »

— Vous y resterez pourtant, général, » dit le poète.

L'Assemblée de Bordeaux dépassa les violences de 1851. Les esprits, affolés par la défaite, par la peur, par la responsabilité qui pesait sur eux, ne gardaient aucune mesure. Victor Hugo nous rap-

pelait l'entraînement auquel céda l'abbé Jaffré, représentant du Morbihan.

Ce bon prêtre, qui débutait dans la carrière législative, fut trompé par les cris : A l'ordre ! qui résonnaient à ses oreilles et l'étourdissaient un peu. Prenant Victor Hugo, calme au milieu de la tempête, pour l'antechrist lui-même, fidèle d'ailleurs aux traditions cléricales, il criait de la meilleure foi du monde : « Oui , oui ! A mort ! A mort !» et il n'eût pas fallu le prier beaucoup pour qu'il livrât l'orateur aux flammes du bûcher.

— Il nJy mettait du reste aucune méchanceté, ajoutait Victor Hugo.

Triste journée que celle d'hier. Nous accompagnions au Père-Lachaise une bonne et charmante femme, M"10 Paul Meurice, que nous regrettions tous. Victor Hugo conduisait le deuil, la tête découverte ; le cortège suivait les boulevards extérieurs ; une petite pluie froide et persistante s'abattait sur les pavés glissants ; le ciel était lourd et plombé, une vraie journée de décembre.

Tout à coup, à moitié route environ, des sons discordants arrivèrent jusqu'à nous.

C'était la foire de Belleville, installée sur lesbou-

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