‹ Propos de table de Victor HugoChapitre 18 sur 23 · DE TABL · texte numérisé non relu

DE TABL

levards extérieurs, sur un parcours de plus d'un kilomètre. Malgré le mauvais temps, elle était sillonnée par une foule de curieux; il esl vrai que nous étions au dimanche. Le convoi pril la droite de la chaussée, passant derrière les baraqu les voitures des saltimbanques. On côtoyail les coulisses de ces théâtres en plein vent, et quelques pauvres filles en jupes pailletées, toutes frissonnantes, venaient nous n garder

Nous arrivâmes auprès d'une grande ménagerie dirigée, je crois, par le dompteur Pc/du. Au moment où le char s'avançait 1" long de L'établi ment, côtoyan! les cages des bêtes fauves, des rugissements formidables éclatèrent à l'intérieur; les lions prisonniers devaient bondir dans leurs s. Victor Hugo ne détourna pas la tète. Mais deux ouvriers qui causaient sur le trottoir, le reconnurent, et l'un «lit :

— Ils sentent que l' autre pass

Il y a des gens choqués de voir cet homme r -

plendir pacifiquement -ni- un piédestal qui s'élève

de toutes les pierres qu'on lui jette. Après avoir

yé 'I • I >lir, ils en sont réduits à faire

partir sous ses pieds des pétards et «lus pois fulmi-

nants. On lui attribue des mots bouffons, des prétentions ridicules. On lui fait un crime de porter des chapeaux mous, — crime chimérique, car il n'en a jamais porté. Il faut bien imaginer quelque chose et ne pas le laisser planer sur les hauteurs, sans essayer de le tirer à bas. Songez au scandale qu'il donne aux modérés de notre génération, cet être qui remplace l'honneur conventionnel par l'honneur absolu, ce penseur plus croyant que Les prêtres, plus puissant par l'esprit que les souverains par la force ! Cela est à la fois un désordre et un scandale.

Il ne le portera pas en paradis. Vous saurez qu'il s'appelle Cornay ou Cornet, et qu'il est marquis de Cucullado. On ne se relève pas de ces choses-là. Ce n'est rien encore. Vous pouvez le nommer à votre gré comte de Cienfuentes ou de Squienza, et même M. le vicomte Hugo, du nom de son père. En outre, il est pair de France et décoré de plusieurs ordres qu'il ne porte pas, ce qui est le comble de l'outrecuidauce. Que peut-on répondre à cela ?

Victor Hugo, ce soir, au dessert, a timidement essayé de se défendre. Il a avoué que le général Cornet avait voulu le faire son héritier de pairie, à la condition de porter le nom de Cornet, joint au nom de Hugo. « Ma mère a refusé pour moi. » Les autres titres incriminés furent accordés au général

Hugo par le roi Joseph, pour le compte duquel Le vieux soldai avail pria quelques places fortes en Espagne. Mais le général refusa le plua danj peux; le nom de Cucullado sonnail mal. Il s'en excusa auprès du roi Joseph.

— Sire, dit-il, Molière ;i aboli depuis Longtemps les marquis el les marquisats.

Victor Hugo convint ensuite qu'il ne porte pas ses titres, el qu'en t'ait <!<• rouge sur ses habits on ne peul signaler que les manches de son gilel de flanelle, quelquefois un peu Longues...

Une accusation plus grave a été portée. On a prétendu que le Maître était plus galanl que Henri IV, <'t aucune des femmes présentes u'a essayé de 1'- disculper. Le poète, mis au pied du mur par un avocat général improvisé, a répondu, avec mi grand sang-froid, « que son prochain volume paraîtrait en janvier el que le résultat des dernières élections avait trompé bien des gens. » < »n jugera si la réponse est suffisante.

Un mot d'ouvrier, entendu hier, «'t noté »'ii rentrant.

Je v Miai- de rencontrer Victor II ig i sur l'omnibus de la Petite- Villette. Point de chapeau mou,

malgré la légende, mais son chapeau de soie à haute forme avait été remplacé par un panama. Bien que cette coiffure légère et peu solennelle fût suffisamment autorisée paii le soleil, j'entrevis de nouveaux dangers. L'inventeur du chapeau mou allait certainement accuser le poète d'avoir mis un bonnet phrygien pour révolutionner les populations de Belleville.

Un ouvrier qui se trouvait près de nous regardait Victor Hugo.

— Je le connais bien, nous dit-il. Il va se promener aux Buttes-Chaumont, sur les tertres. Et quand il est là, voyez-vous, la butte, c'est la mon tagne !...

Victor Hugo avait réuni dans un diner intime Gustave Flaubert, Arsène Houssaye, Catulle Mendès, Henri Houssaye, Théodore de Banville, M. Floquet, etc. Il venait d'être élu sénateur et avait écrit au maréchal de Mac-Mahon pour lui demander de retarder le départ de Brest d'un navire qui devait transporter à la Nouvelle-Calédonie des condamnés de la Commune.

On était déjà à table lorsqu'une bonne entra, tenant à la main une lettre et un papier. Ce papier

rtaii un reçu ;'i signer el à remettre au garde de Paris qui apportait la missive.

Victor Hugo décacheté la lettre, la parcourt, el s'adressanl a ses amis: «Messieurs, en L845 je n'étais encore ni pair de France, ni sénateur, ni même Victor Hugo; un soir je réveillai le roi Louis-Philippe pour lui demander ta grâce de Barbes ; à cinq heures du matin j'étais réveillé à mon tour par un exprès; il m'apportait la gr En 1862, exilé à Guernesey, j'écrivis à la reine d'Angleterre pour lui demander la grâce de trois fenians. Trois jours après, je recevais de la reine Victoria une lettre m'annonçant qu'elle accordait la grâce. Dans les mêmes circonstances j'ai souvent éerit au czar, à des rois, à des présidents de république. Monsieur de Mac-Mahon dont je dirai, si je veux être poli à son égard, qu'il n'est que mon égal, m'envoie ie billet suivant; je vous demande la permission de vous le lire :

« Si M. le sénateur Y. Hugo désire obtenir une grâce, ce n'est point au président de la République qu'il doit s'adresser, mais à M. Martel, président de la commission des grâces.

« Pour le Président :

o- E. d'IIarcourt.»

DE VICTOR HUGO .SO.-j

Puis, Victor Hugo froissa, déchira cette note et la jeta à terre.

— Décidément, ajouta-t-il, ceci prouve qu'il ne sait ni lire ni écrire.

L'origine de la maladie à la suite de laquelle Victor Hugo dut aller prendre quelques mois de repos à Guernesey, en 1878, n'a jamais été racontée. Il peut y avoir du reste plusieurs versions à ce sujet, mais je crois que la mienne est la bonne.

A sa bienveillance absolue, à sa p.olitesse exquise, Victor Hugo joint une vivacité d'esprit extrême; il est fort despotique — dans la discussion. Il cherche à convaincre, et, s'il n'y parvient pas, s'irrite de la résistance, s'emporte avec des gestes magnifiques et des éclats de voix à faire trembler.

Il y eut un soir une sorte de tournoi oratoire entre le Maître et Louis Blanc; j'en ai gardé un éblouissant souvenir.

Il s'agissait, en ce temps, de réunir dans une même apothéose Voltaire et Rousseau. Victor Hugo ne voulait pas placer ce dernier nom à côté de celui de Voltaire. L'auteur de Y Art d'être grand père ne pouvait pardonner à l'auteur de Y Emile

:'.Ui PROPOS I) I". TABLE

d'avoir placé les enfants de Thérèse aux Enfants Trouvés.

Louis Blanc répondait doucement, avec une grâce exquise, de sa petite voix claire. 11 opposait aux coups de boutoir de Hugo un calme parfait et des phrases faciles et colorées, Son habileté oratoire consistait a ne tenir à peu près aucun compte des arguments qu'on lui opposait. Quand il ne pouvait ni les éluder, ni les tourner, il les tenait pour non avenus, revenait à son imperturbable antienne, s'autorisait de la tradition qui fait de Rousseau le pendant de Voltaire sur toutes les cheminées libérales, et glorifiait le Contrat social et l'influence de Rousseau sur les hommes de la Révolution.

Cela était fort bien dit, mais avec une insistance acharnée. Victor Hugo se retira sans céder un pouce de terrain à son adversaire, qu'il aimait si cordialement d'ailleurs ; mais la contrariété éprouvée, jointe à d'autres fatigues, lui causa une irritation nerveuse qui l'obligea à aller respirer l'air des îles de l'Archipel. Après peu de temps, il était parfaitement remis et reprenait sa vie de devoir et de travail.

C'était avant l'amnistie. Victor Hugo disait un jour en parlant de M. de Villemessant :

— C'est un ennemi, soit. Je n'ai pas à le juger, je ne le juge pas. Mais je crois que les hommes se divisent en bons et en mauvais. Eh bien ! M. de Villemessant est un bon.

Puis, il ajouta :

— Tenez, je ferais volontiers un pari. Si, aujourd'hui, — c'est une supposition absurde, mais enfin, faisons-la, — si aujourd'hui j'écrivais sur une feuille de papier : « Bon pour cinquante mille francs, payables par M. de Villemessant, pour être distribués aux proscrits de Nouméa. » et si j'envoyais cette feuille de papier à M. do Villemessant, il payerait à vue, sans hésiter.

On parlait à la table de Victor Hugo, quelque temps après la défaite de la Commune, d'un des chefs du mouvement insurrectionnel, fort connu pour sa bassesse et sa couardise souvent prouvées, et qui, une fois de plus, avait réussi à se mettre en sûreté, tandis que d'autres se faisaient bravement tuer sur les barricades. On se demandait comment il avait pu, étant traqué, s'échapper de Paris, disparaître.

— Cet homme-là, dit Victor Hugo, a toujours eu des relais dans tous les égouts.

aUG IMiUl'OS DE TAL5LK

I >n a parlé des visites charitables laites par le maréchal de Mac-Mahon aux victimes des dernières inondations, et de l'exclamation bien naturelle : « Que d'eau ! que d'eau ! » par laquelle il a résumé ses impressions de voyage.

Victor Hugo a rappelé à ce sujet une anecdote amusante du siècle dernier. Le czar Pierre était venu à Paris pour visiter nos ports, nos arsenaux, et respirer l'air de la société française. On avait fait comprendre à cet éminent sauvage la nécessité de montrer quelque urbanité dans ses visites et de paraître prendre intérêt aux choses et aux personnes qu'il allait observer. Le maréchal de Luxembourg, ce spirituel bossu, et quelques courtisans avaient été désignés pour l'accompagner. Ils lui suggéraient des mots profonds ou gracieux, de façon à ce qu'il n'eût pas la peine de les imaginer; c'est une fatigue qu'il convient d'épargner aux personnes royales.

Donc, le czar Pierre, après avoir vu M""' de Maintenon et l'avoir traitée comme une curiosité vieillie, visitait l'Hôtel-Dieu, au milieu d'un groupe de seigneurs. Il s'était montré bienveillant et plein d'à propos. Il lisait, sur de petits écriteaux

accrochés aux rideaux des lits, le nom des maladies qu'on y soignait, et demandait aux malades avec intérêt : — Comment va votre pleurésie? Comment va votre fièvre ?

Puis, tout à coup, se tournant vers le maréchal de Luxembourg :

— Et vous, maréchal, comment va votre bosse?

Victor Hugo parle rarement de M. Thicrs, surtout depuis que le petit homme est descendu de la présidence de la République. Il semble qu'il ait de lui l'opinion qu'on peut résumer par deux vers de Corneille,, légèrement modifiés :

Il a fait trop de bien pour en «lire du mal ;

11 a l'ait trop de mal pour en dire du bien.

Le Maître a refusé de nous dire l'histoire du « derrière montré », qui valut à M. Thiers le nom de « foutriquet, » imaginé par le maréchal Soult.

Cette anecdote a été racontée diversement, dit Victor Hugo, peut-être est-elle controuvéc.

Mais il a affirmé que M. Thiers avait dit de lui, dans un groupe intime :

— Victor Hugo ! que voulez-vous f Ce n'est pas un homme comme il faut...

308 PROPOS DE 1 \lll,K

Victor Hugo nous a dit les nécessités de la politique parlementaire et les engagements de vote qu'il faut subir quelquefois.

— Je ne me pardonnerai jamais, dit-il, d'avoir voté pour Dufaure, mais ma parole était engagée. Quand je suis rentré chez moi, après la séance, j'avais horreur de moi-même.

Un ami de la maison, un homme d'un grand talent, quelque usage qu'il en ait t'ait, un homme enfin qu'il ne me sied pas de juger, parce que cette anecdote le rendra trop facile à reconnaître, s'éloigna du salon de Hugo pendant un certain temps, pour cause de dissentiments politiques.

Il était devenu le représentant de la politique présidentielle du maréchal de Mac-Mahon , qu'il défendait de tout son cœur et de tout son esprit, avec une entière bonne foi.

Le maréchal était fort embarrassé de ce dévouement et de ces délicatesses qui ne s'accordaient

pas avec les tendances et les conseils de ses amis particuliers.

On sait qu'il congédia son premier ministre avec une brusquerie toute soldatesque, par une lettre à peu près semblable à celle qu'on adresse à un employé que l'on renvoie.

Le ministre ne se départit pas de ses façons exquises d'homme bien élevé, et répondit au maréchal par un long factum dans lequel il donnait sa démission et faisait valoir ses moyens de défense.

— C'est trop long! s'écria Victor Hugo; à sa place, voici ce que j'aurais écrit :

« Monsieur le maréchal,

« Je vous prie d'agréer l'hommage de mon coup

de pied au c... »

Ces sorties de Victor Hugo sont peu fréquentes ; il faut qu'il soit emporté par la passion ou patquelque gaieté pour se les permettre

On ne l'entend jamais jurer, sauf dans de très rares occasions, et encore c'est entre les dents. 11 se départ rarement de son aménité ; quand il se laisse emporter par la discussion, son langage devient plus élevé, plus noble, plus pittoresque.

Pourtant, quelques vieux souvenirs l'arrachent de temps en temps au style ...réservé. Il sait une chanson fort réjouissante que le général Hugo lui a apprise en le faisant sauter sur ses genoux. Je dis faux en disant « apprise » ; il est probable que l'enfant l'avait retenue en l'entendant fredonner par son père. Elle arrive directement des grenadiers de la vieille garde. L'Empereur y reçoit à merci tous les souverains de l'Europe, mais à une singulière condition :

Baise mon c..., la paix est faite, Turlurette !...

Et la paix fut faite !

Victor Hugo parle toujours avec une extrême politesse de M"e Eugénie de Montijo, qui eut l'honneur dJêtre reçue chez lui, alors qu'elle était jeune fille. Son respect pour les femmes est absolu ; il les met en dehors de ses anathèmes. C'est donc à tort que quelqu'un — dont le nom importe peu — l'accusait d'être « mal élevé » quand il écrivit ces vers sur Bonaparte :

Qu'il soit le couronné parce qu'il est le pire, Le maître des fronts plats et des cœurs endurci- ; Que son Sénat décerne à sa race l'Empire, S'il trouve une femelle et s'il a des petits !

Ces vers furent écrits en octobre 1852, et à cette époque, l'empereur, ou relui qui allait le devenir, cherchait encore — sans succès — une femme dans les petites cours allemandes. La belle Espagnole ne pouvait donc pas être en cause.

Il est vrai que, quelque temps avant son mariage, elle fit consulter le poète au sujet de ce mariage, peut-être avec l'espoir naïf et bien féminin de le rallier. Victor Hugo lui lit tenir par une main sûre les Châtiments et Napoléon le Petit. Elle les lut peut-être, et passa outre, naturellement. Cela coûta cher au pays.

On raconte du reste que, devant les fureurs vengeresses d'un poète qu'elle ne pouvait s'empêcher d'admirer, cette grande enfant inconsciente et malfaisante demandait, avec la naïveté précitée :

— Enfin, qu'avons-nous fait à M. Victor Hugo, pour qu'il nous traite ainsi \

— Parbleu ! répondit le poète à qui Ton rapportait ce mot, ils m'ont fait le Deux-Décembre.

On a reproché au portrait de Victor Hugo, par Bonnat, d'avoir un aspect sévère, presque farouche. On cherche à expliquer cela, en disant que le peintre a voulu représenter l'auteur des Chàti-

ments. Cela est fort possible, mais il y aune explication plus naturelle à donner.

Bonnat a peint ce portrait du Maître au retour du voyage à Guernesey (1878). Victor Hug<> était alors préoccupé d'affaires ennuyeuses ; il réglait des intérêts de famille; la maison qu'il allait occuper avenue d'Eylau n'était pas tout à fait prête, était pleine d'ouvriers. Ce déplacement entraînait un changement de vie et d'habitudes, toutes choses qui l'assombrissaient un peu. Et le peintre a fait Victor Hugo tel qu'il le voyait.

Cosette ne s'est pas tenue tranquille dans les Misérables. Elle n'envoie pas seulement à Victor Hugo de petits bouquets, mais des lettres qui ne sont pas mal tournées. Le poète les lit avec plaisir, quand Mme Drouet ne les met pas dans sa poche. Quel miracle que le génie, et comme il entraîne avec lui le don d'éternelle jeunesse et de séduction éternelle ! Cosette n'est pas la seule du reste dont la correspondance soit proscrite. Victor Hugo, avec son admirable indulgence, sourit et dit à sa compagne :

— Eh ! madame, ce sont des enfants !

— Monsieur, répond Mm0 Drouet avec une certaine sévérité, il est des entants de tout âge.

— Je tiens absolument ;ï vous avoir demain à dîner, écrivait à Victor Hugo une très jolie femme. Ne m'objectez ni ceci, ni cela, ou je dirai partout que vous êtes un ours !

Le moyen de résister à cette mise en demeure ? Victor Hugo répondit sans hésiter :

Je suis l'Ours du Jardin des Plantes.

■0 vous! femme charmante entre les plus charmantes, Ajoutez un couvert, car Hugo s'est promis De ne jamais dîner sans moi chez ses amis.

Le dernier banquet auquel assista Victor Hugo fut celui qui fut donné à l'Hôtel Continental par les éditeurs de l'Édition nationale de ses œuvres. 11 était fatigué depuis quelques jours ; sa famille essaya de le retenir. Il répondit : « J'ai promis » — il fallait un cas de force majeure pour qu'il ne tint pas ses promesses. C'est la dernière fois qu'il passa en revue ses amis intimes, mêlés

du reste à beaucoup d'étrangers et d'inconnus. On se levait à peine de table quand Georges vint me dire : « Mon grand père est fatigué, il s'en irait volontiers. »

Je trouvai le Maître qui causait avec la reine de la fête, M'"e Juliette Adam. Nous partîmes presque aussitôt, lui et moi, seuls, dans une petite voiture. Hugo était sombre; il me dit ces mots qu'il répétait du reste depuis quelques iours :

Triste, sourd, vieux, Silencieux. . .

Les Champs-Elysées se déroulaient devant nous avec un aspect funèbre; une immense voie obscure piquée des lumières des fiacres et des réverbères, un temps froid ; le poète ne parlait pas. En rentrant, il me serra la main et me dit :

— Ces fêtes ne sont pas de mon âge.

Victor Hugo aime à nous répéter que la grandeur de la pensée est étroitement liée à la pureté de la forme, et que cette pureté est une garantie de durée pour l'œuvre.

Cette façon de penser Ta rendu un peu froid pour Alfred de Musset, prodigue qui gaspillait des

trésors. « Musset a prouvé qu'il était assez poète pour donner à sa pensée une forme parfaite. C'est à dessein, un peu par paresse peut-être, qu'il a abusé de la négligence et de la fantaisie. Ses qualités de grâce, d'élégance et de jeunesse percent à travers tout. Mais il est fâcheux que cet aimable poète n'ait pas voulu être plus grand. »

Je rends à peu près la pensée de Hugo, qui met bien au-dessus de l'auteur de Namouna Théophile Gautier, ce ciseleur, ce lapidaire, ce poète à la fois sévère et charmant, ce prosateur admirable.

La députation de jeunes gens qui vint soutenir les intérêts de Musset et de son monument auprès du poète, a échoué. Victor Hugo, qui ne dit de mal de personne, ne les a pas troublés dans leurs croyances, mais a évité de prendre aucun engagement.

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