‹ Propos de table de Victor HugoChapitre 4 sur 23 · EMPIRE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

EMPIRE FRANÇAIS

<- Par sentence du premier conseil de guerre, « ont été fusillés en plaine de Grenelle, pour cause « de conspiration contre l'Empire et l'Empereur, « les trois généraux Malet, Guidai et Lahorie. »

— Lahorie, dit la mère. Retiens bien ce nom. Et elle ajouta :

— C'est ton parrain.

La voix de Lahorie laissa dans l'esprit de l'en-

PROPOS DE TAREE

fant un souvenir indélébile. Il n'oublia jamais la leçon ni la parole. Il aima les proscrits dès l'enfance, lui qui devait être le plus grand des proscrits.

Le poète a conservé une mémoire singulière de ses études latines et de cet abbé de la Rivière qui lui enseignait les humanités. Ce soir il nous a récité plus de cent vers d'Horace sans un oubli, sans une erreur.

Certains vers faits sur lui à l'époque de la lutte romantique lui sont restés dans la pensée. Il nous a cité ceux qui furent écrits à l'occasion de son premier insuccès à l'Académie :

Jusques à ce fauteuil qu'Académique on nomme, Quand donc, de roc en roc, grimperas-tu, rare homme ?

Et la légende,, qui accompagne son portrait^ dans le Grand chemin de la Postérité, publié par La Caricature, en 18i0 :

Hugo

Cet homme In-fo- Lio...

Victor Hugo nous a raconté un de ses souvenirs d'enfance.

— J'étais, dit-il, à Madrid, du temps de Joseph. C'était l'époque où les prêtres montraient aux paysans espagnols, qui voyaient la chose distinctement, la sainte Vierge tenant Ferdinand VII par la main dans la comète de 1811. Nous étions, mes deux frères et moi, au séminaire des Nobles, au collège Sanlsidro. Nous avions pour maîtres deux jésuites,, un doux et un dur, don Manuel et don Basilio. Un jour, nos jésuites, par ordre sans doute, nous menèrent sur un balcon, pour voir arriver quatre régiments français qui faisaient leur entrée dans Madrid. Ces régiments avaient fait les guerres d'Italie et d'Allemagne, et revenaient de Portugal. La foule, bordant les rues sur le passage des soldats, regardait avec anxiété ces hommes qui apportaient dans la nuit catholique L'esprit français, qui avaient fait subir à l'Église la

voie de fait révolutionnaire, qui avaient ouvert les couvents, défoncé les grilles, arraché les voiles, aéré les sacristies, et tué le saint-office. Pendant qu'ils défilaient sous notre balcon, don Manuel se pencha à l'oreille de don Basilio et lui dit :

— Voila Voltaire qui passe!

Le besoin de domination morale date de l'enfance du poète. Victor Hugo, revenant sur ses années de collège, parle en riant de la tyrannie qu'il exerçait sur quelques-uns de ses condisciples. L'un d'eux, externe, avait brigué le modeste emploi de faire les commissions de Victor, pensionnaire; il allait chercher tous les matins quelques sous de charcuterie que son despote ajoutait au pain du lycée. Mais Pylade avait quelquefois maille à partir avec Oreste. A la moindre querelle, Victor prenait un air de souverain offensé par un crime de lèse-majesté, et signifiait à son esclave volontaire un terrible ultimatum :

— C'est bien ! tu n'iras plus chercher mon déjeuner!

Et le malheureux implorait sa grâce.

Le jardin des Feuillantines a laissé dans la mémoire de Victor Hugo de doux et mélancoliques souvenirs.

Il parle avec attendrissement de l'abbé de la Riviêre, son précepteur, qui partageait avec Mme Hugo mère les soins de son éducation. L'enfant sortit de leurs leçons monarchiste passionné; on commence toujours par être de l'opinion de sa mère.

Puis le père l'emporta ou du moins vint influer sur les premières croyances de reniant. Ils avaient eu ensemble peu de rapports intimes; le général, captivé par ses devoirs militaires, vivait peu de la vie de famille. Il y a beaucoup de la jeunesse du poète dans le portrait qu'il trace de Marius de Pontmercy dans les Misérables. Ce n'est qu'à son adolescence qu'il comprit les gloires de l'Empire et l'action civilisatrice qu'exerça sur le vieux monde la France conquérante.

Victor Hugo ne fut pas si éloigné des cités et des cours — des cours surtout — qu'il le dit dans

les vers qu'il envoya, tout enfant, au concours de l'Académie. Sous la Restauration, il fit partie du groupe des héritiers de pairie.

Ce groupe était composé de petits jeunes gens orgueilleux comme des « poux » et absolument infatués de leur personne...

— Mais, mon cher Maître, pourquoi dit-on « orgueilleux comme des poux » ?

— Parbleu! parce qu'ils marchent sur la tête des gens...

Donc, Victor Hugo faisait partie de cette bande de précieux adolescents; le général Cornet avait voulu lui céder son droit de siéger à la Chambre haute, à condition qu'il ajoutât son nom au sien. Cela eût fait Cornet-Hugo ou Hugo-Cornet, ce qui n'avait rien d'euphonique. Mme Hugo, la mère, n'y voulut point consentir.

Les héritiers de pairie, quand se réunissait la Cour, se tenaient dans un coin de la salle, à eux réservé, et qui était fermé par une grosse corde dorée. Cet honneur se payait d'une assez grande fatigue, car il était défendu aux jeunes gens de s'asseoir: ils restaient quelquefois debout pendant quatre ou cinq heures, par respect pour l'étiquette. Mais quel plaisir d'être regardés par les belles dames qui remplissaient les tribunes et de faire partie de cette élite dorée ! Ces grands enfants n'avaient entre eux aucune camaraderie,

et se parlaient avec une morgue et un sérieux déplorables.

Victor Hugo citait entre autres le marquis de Pastoret comme un des poseurs les plus agaçants qu'il fût possible de voir.

Le chevalier d'Ambray était alors président de la Cour des pairs. C'était un brave homme qui ne portait que la croix de Saint -Louis et se faisait gloire d'avoir refusé celle de la Légion d'honneur. Légitimiste pur, qu'une ambition déçue tourmenta toute sa vie. En tant que président de la Cour, son fauteuil était orné de cinq galons d'or; les fauteuils des pairs n'en portaient que trois. Cela était évidemment fort honorable, mais le chevalier, quoique d'excellente noblesse, était moins titré que les collègues qu'il dirigeait. C'était l'objet de ses réclamations incessantes auprès de Louis XVIII. Il finit par impatienter le roi qui répondit à sa requête :

— M. d'Ambray oublie que la plupart de ses collègues sont d'épée. Il est de robe et de robe il restera.

Ces belles querelles passionnaient le noble faubourg. Un des plus hauts privilèges des pairs était d'arriver à la Chambre par le milieu du grand escalier. Les ministres, les cardinaux, les plus hauts dignitaires suivaient les rampes , et le nonce du pape lui-même fut invité respectueu-

sèment par l'huissier de service à passer sur les bas côtés.

Les héritiers de pairie, fussent-ils camarades de collège, étaient tenus de s'appeler « monsieur », comme les pairs , du moins aux séances de la Cour.

Victor Hugo est plus conservateur qu'on ne pense. Il ne porte aucune décoration, mais n'est point ennemi de l'institution de la Légion d'honneur.

— Il faut respecter l'enthousiasme et la foi, ditil ; le bout de ruban pour lequel on donne sans hésiter sa vie ou l'un de ses membres est un moyen de gouvernement et d'action qui n'est point à dédaigner. Tout ce qui élève l'âme vers l'abnégation, le dévouement et l'idéal est une bonne chose. Le ruban est une réduction du drapeau, dans lequel on voit la patrie.

Il nous a raconté à ce sujet l'histoire de sa promotion dans l'ordre; il n'avait alors que vingtquatre ans, mais sa réputation grandissait à vue d'œil.

Victor Hugo partait pour Bordeaux avec sa femme et sa fille, quand il vit arriver à bride abat-

DE VICTOH HUGO 57

tue, au bureau des Messageries, une ordonnance royale. Le soldat, venu trop tard pour le trouver au logis, avait essayé de le rejoindre

Il remit au poète un pli scellé de rouge qui contenait le brevet de chevalier. La diligence partit au même instant.

A Blois, Victor Hugo rencontra son père, qui l'attendait au passage. Il se jeta dans ses bras et lui montra la lettre officielle.

Le général Hugo voulut décorer lui-même son fils d'un des rubans qu'il avait portés sur le champ de bataille. Il avait cessé depuis longtemps de s'opposer à la « vocation littéraire » du jeune homme, et peut-être ce jour-là se reprocha-t-il la sévérité qu'il avait montrée à cet égard.

Jamais Victor Hugo n'a eu une parole de reproche pour cette rigueur paternelle qui supprima pendant quelques années la pension dont il vivait avec son frère Abel. Les deux jeunes gens se réduisirent à la portion congrue, et trouvèrent moyen de vivre dix-huit mois avec huit cents francs. Victor Hugo, exagérant peut-être et parlant des privations qu'ils subirent à cette époque , raconte qu'une côtelette leur faisait trois jours.

— Le premier jour, dit-il, nous mangions le maigre de la côtelette ; ledeuxième, nous mangions le gras; le troisième, nous nous contentions de l'os.

Cette historiette, racontée à une table toujours abondamment servie, rencontre des incrédules. Les poètes sont si familiers avec l'hyperbole!

Du reste, une telle économie ne s'appliquait qu'aux déjeuners. Les dîners étaient relativement somptueux. Les deux frères avaient découvert je ne sais quelle gargote, au quartier Latin, où l'on dînait fort agréablement pour quinze sous. Deux plats, un potage, un dessert, un carafon de vin et du pain à discrétion. Plus, un sourire d'un sou. Le poète insiste sur ce détail. Il y avait au comptoir une jolie femme à qui on allait payer soi-même l'addition et qui répondait au sou de pourboire par un sourire engageant. Ce n'était pas cher.

— Enfin, s'écrie Victor Hugo, les huit cents francs auraient suffi de reste, si nous ne nous étions avisés de donner de grands dîners et de prêter de l'argent.

Un critique influent avait invité Abel et Victor à un déjeuner modeste. Ils résolurent de le lui rendre et de bien faire les choses. Cela ne leur coûta pas moins de deux louis. Un ami dans l'embarras augmenta le déficit de leur budget, en leur empruntant une cinquantaine de francs qu'il

oublia toujours de leur rendre. C'est quand on est dans la misère qu'il est bon de faire le grand seigneur.

Cette vie précaire fut interrompue un jour, à l'improviste, par l'arrivée d'Abel, qui, fou de joie et n'osant y croire lui-même, se précipita dans la petite chambre de la rue du Dragon, porteur d'un gros sac d'écus. Les Premières Poésies avaient été vendues jusqu'au dernier volume, et l'honnête libraire qui les avait mises en vente, sans avoir fait les frais de l'édition payés sur les économies d'Abel, envoyait à l'auteur six cents francs en écus de six livres ! Le Pactole roula à travers la mansarde.

Ce n'est pas seulement à l'heure de ses premiers débuts que le poète se vit aux prises avec les difficultés de la vie. Il nous répétait hier encore :

— Le jour de la première représentation d'Hernani} — j'étais alors marié et père de deux enfants, — il ne me restait que quarante francs dans mon secrétaire. Le soir même, entre le quatrième et le cinquième acte de la pièce , à l'orchestre du Théâtre-Français, Marne m'offrait six mille francs de mon manuscrit. J'hésitais à conclure.

— Laissez finir la pièce, lui disais-je.

— Pas du tout, répliqua l'éditeur; vous me feriez payer plus cher après.

Qui ne se rappelle les nobles et chastes amours de Marius et de Cosette dans les Misérables? Cette idylle merveilleuse, ces éveils du cœur chez un jeune homme lier et farouche, chez une fille naïve et sincère, furent décrits par Victor Hugo d'après nature, et il ne faisait point difficulté d'avouer que c'était un peu l'histoire de ses amours avec cette charmante Adèle Foucher qu'il connaissait depuis l'enfance. Il avait si bien vécu dans le rêve, les travaux littéraires l'avaient gardé si pur, qu'au jour de son mariage sa fiancée et lui étaient aussi sages l'un que l'autre.

Victor Hugo nous a raconté son premier duel : je dis premier, sans être bien sûr qu'il en ait eu d'autres. Pourtant sa lutte avec l'Empire peut être comptée connue un combat au moins singulier.

Le poète, alors tout jeune, était fort amoureux

Dl l'ICl OH m i

«•i fort malheureux. Il venait de perdre m n el des raisons de famille, <!<•«■; questions d'ini s'opposaient à "-««n mai M Adèle !

cher, qu'il considérai! comme sa fian< R :i--'.inl)ii, il courait la campagne, faisant des pour se consoler, fuyant même ses an

Un jour il v sans l'avoir fait

exprès. Il entra dans un café, demanda à «!•jeûner, et prit un journal en attendant qu'on l<servit.

i . unde du corps d'un certain bout d'un instant et s'approcha du jeune homme.

Il «'■' : ' * 1 1 1 «ju'il en voulait au journal que

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trait

L'idée ne lui vint pas de le demander. ( leur indifférent qui levait les yeux au «i'-l et pénurie autre chose qu'à la feuille qu'il tenait ix, tinit pai !• outre mesure

le militaire, curieux de politique et <!«• nouvelles. D'un coup de main subit, il enleva le journal au jeune homme et se prit a le parcourir, i

it un héritage du premier Empire l .

temps n'était pas encore éloigné où des officiel a belle humeur mettaient sai kins à la

porte des maisons <»ù ils traînaient leurs >aln i

Cependant Victor Hugo, le sang bouillant, levé, fort pai des yeux terribles.

— Vous n'êtes pas content? dit le soldat; rien de plus facile à arranger.

— Vous m'en rendrez raison, dit le jeune homme.

Pour ne pas laisser refroidir l'affaire, il fut convenu qu'on se battrait le jour même dans la salle d'armes d'une caserne voisine.

Victor Hugo trouva à Versailles les témoins nécessaires.

Alfred de Vigny, et Gaspard de Pons, officier de la garde royale, prirent sa cause en main, et s'entendirent avec deux camarades de l'agresseur. Victor Hugo, craignant sans doute que cette aventure ne lui nuisît auprès de la famille de sa fiancée, avait prié ses témoins de ne pas dire son véritable nom , et voulait se battre sous un pseudonyme.

Le duel eut lieu. Comme on commençait à en parler par la ville et qu'on craignait une intervention quelconque, une compagnie de gardes, par pure complaisance, se mit à faire l'exercice devant la porte. Le moyen de croire qu'on se battait derrière eux !

Les témoins de Victor Hugo avaient une peur extrême, car son adversaire jouissait d'une grande réputation d'habileté. Cependant la bonne contenance du jeune homme les rassura.

A la seconde passe, il reçut un coup d'épée dans le bras gauche, près de l'épaule. Le fer glissa sur

la poitrine effacée. On emporta le jeune homme, presque l'enfant, car Victor Hugo n'était pas majeur à cette époque. Il garda le lit quinze jours.

Mais son nom était déjà connu; Chateaubriand l'avait appelé « Enfant sublime », et François de Neufchàteau « Tendre ami des neuf Sœurs ». Le garde du corps ne tarda pas à apprendre le nom de son adversaire Il vint s'excuser au chevet du poète, presque avec des larmes.

— Je vous jure, Monsieur Victor Hugo, lui disaitil, que si je vous avais connu, je me serais laissé embrocher.

Victor Hugo fut obligé de le consoler.

Victor Hugo aime à revenir sur les premières années de son ménage, alors que ses deux beaux enfants, Chariot et Didine, se roulaient sur les tapis de son salon, et qu'il recevait, avec son frère Abel Hugo et sa jeune femme, Louis Boulanger, Sainte-Beuve, Emile Deschamps, Alfred de Musset et même Gustave Planche.

On disait beaucoup de vers dans ces soirées intimes.

Comme on discutait sur l'excellence de la rime

Ci PROPOS DE TABLE

et que Deschamps déclarait qu'il ne se contentait pas de moins de trois lettres :

— A la bonne heure, dit Hugo, et voilà qui vous satisfera sans doute :

Ici gît le nommé Mardoche Qui fut suisse de Saint-Eustache, Et qui porta la hallebarde.

Dieu lui fasse miséricorde !

MmeDrouet nous a parlé longuement de sa jeunesse, et Victor Hugo a plusieurs fois répété qu'elle avait été la plus belle personne du siècle. Elle représente encore admirablement, quoique notre ami Pelleport exagère un peu en la comparant à une rose.

M"'e Drouet, de son vrai nom Gauvain, — nom que Victor Hugo a donné à l'une des admirables figures de Quatre-vingt-treize, — a été fort belle en effet. On pourrait contester l'opinion du poète qui a écrit une partie des Contemplations pour elle, mais l'éditeur Poulet-Malassis, qui n'était pas des amis de la dame, affirmait qu'à cinquante ans elle avait les plus belles épaules de Paris. La statue de Lille, sur la place de la Concorde, a été sculptée d'après elle.

Mme Drouet, qui avait de très beaux cheveux noirs pendant sa première jeunesse, les vit rapidement blanchir à l'âge de vingt-cinq ans et prendre une merveilleuse couleur de neige un peu dorée. Elle s'en fit un diadème qu'elle porta toute sa vie et ne songea jamais à changer leur couleur.

C'est à cette compagne fidèle et dévouée du poète que nous devons les curieux chapitres des Misérables, relatifs au couvent de Picpus où elle avait été élevée. Orpheline de bonne heure, elle fut recueillie par son oncle, le général Drouet, dont elle garda toujours le nom. Un peu embarrassé d'avoir une nièce à garder, le général, excellent cœur, dont Mme Drouet ne parle qu'avec attendrissement, crut bien faire en cloîtrant la jeune fille. C'était d'ailleurs l'avis 'de sa femme, Mme la générale Drouet, un peu plus dévote qu'il n'était nécessaire, pour les autres du moins. A seize ans, on songea à faire prendre le voile à la jeune fille ; elle essaya de s'accoutumer à cette idée. Elle était déjà dans tout l'éclat de sa beauté. Sans dot, sans fortune, elle ne put que se résigner au sacrifice qu'on voulait lui imposer.

La veille de la prise d'habit, Msr de Quélen, archevêque de Paris, se rendit au couvent pour examiner les postulantes. C'était un usage établi ; il adressait aux pauvres filles quelques mots d'encouragement et leur montrait le ciel en perspective.

GG l'KOPOS DE TABLE

La nièce du général lui fut présentée , et il la regarda avec étonnement.

« J'étais assez embarrassée, nous dit Mme Drouet, et il me sembla que quelque chose allait se décider dans ma vie. »

Après quelques questions bienveillantes, l'archevêque me dit :

— Alors, mon enfant, vous avez la vocation ?

— Oh ! non, monseigneur! fis-jo en secouant tristement la tête.

— Comment ! s'écria M8'* de Quélen, en se redressant dans son fauteuil, qu'est-ce que cela veut dire?

Il se retourna vers la supérieure, qui assistait à cet examen :

— Révérende Mère, pouvez-vous m'expliquer cela?

— Monseigneur, répliqua la religieuse, nous avons dû suivre les instructions des parents de la jeune fille; elle est orpheline et sans fortune. Regardez-la ; que voulez-vous qu'elle devienne dans le monde, avec cette figure ?

— N'importe, dit l'archevêque; cela n'est pas une raison. Tout vaut mieux qu'une mauvaise religieuse.

Juliette Drouet chancelait. L'archevêque se leva et la rassura.

— Ne vous inquiétez de rien, mon enfant; vous aurez bientôt de mes nouvelles.

Le lendemain, en effet, il revint avec le général Drouet qui sacra quelque peu, appela sa nièce « grande sotte » et l'emmena.

Ce fut quelques années après sa liberté reconquise que MUe Drouet eut l'idée de se consacrer à l'art dramatique. En 1833, elle était engagée au théâtre de la Porte-Saint-Martin, où Victor Hugo allait faire représenter Lucrèce Borgia, qui fut intitulée d'abord : le Souper de Fer rare. Le rôle de Lucrèce appartenait naturellement à Mlle Georges; l'auteur ne trouvait pas le rôle de la princesse Négroni digne d'être offert à Mlle Drouet. Harel exposa ces scrupules à sa belle pensionnaire, qui prit une voiture et se rendit chez l'auteur. Elle lui demanda le rôle et l'obtint. Tant de bonne grâce aboutit à une amitié qui a déjà duré plus d'un demi-siècle.

Il faut ajouter un mot à ces notes. Mme Drouet a précédé Victor Hugo de trois ans dans la tombe. Le poète est mort le 22 mai, jour de sainte Julie, le jour où l'on célébrait la fête de Mme Juliette Drouet.

Voici un mot galant, attribué à Victor Hugo, et

qui m'a été répété par cet affreux Poulet-Malassis, qui a bien de l'esprit quelquefois.

Une très belle dame, un peu hautaine, qui tenait le poète sous sa loi, lui faisait sentir quelquefois le joug, môme devant le monde.

— N'oubliez pas, monsieur, que vous avez filé à mes pieds !

— C'est vrai, madame, répondit le Maître humblement, mais vous oubliez de dire que de temps à autre je vous prenais la jambe.

Victor Hugo nous a raconté quelques vieilles histoires de ses enfants , des premiers , de ce groupe charmant qui se composait de Charles et de Toto,de Dédé et de Didine. Il s'attendrissait en revenant sur le passé et nous rappelait ce mot dont il a défini le Paradis sur la terre :

« Les parents toujours jeunes , les enfants toujours petits. »

Il faut dire pourtant que ces enfants adorés étaient quelquefois l'objet de ses malices. Il arrivait, sans paraître les apercevoir, et s'adressant à Mrae Hugo :

— Mon Dieu ! quelle chose pénible ! savez-yous ce que je viens de voir dans l'escalier? Le chat Moumou qui mangeait la poupée d'Adèle !

La petite est toute saisie. Charles, qui protège sa sœur, s'écrie :

— Vilain chat ! si j'avais été là, j'y aurai « fitu * mon pied dans la figure!

Didine, pour qui son frère était un oracle, et qui se plaisait à appuyer ses arguments, arrive à la rescousse :

— Oui... fitu... pied... figure!

Mais Adèle, gravement :

— Taisez-vous, mademoiselle ! c'est des mots do garçon, qu'il ne faut pas répéter.

Le grand poète Théophile Gautier, le plus cher disciple du Maître, très familier dans la maison, se plaisait fort au même amusement; il était un porteur de nouvelles extraordinaires! Un jour il arrive à la place Royale et raconte que son concierge a fait couper la queue de son chien. On s'apitoie à propos de cette cruauté, quoiqu'un assistant fasse remarquer qu'une croyance populaire veut que les chiens aient au bout de la queue un ver qui leur ronge le tempérament.

Après un moment de silence, Théophile demande à Charles qui le regarde de ses beaux yeux :

— Aimerais-tu, toi, qu'on te coupât la queue?

Charles vivement :

— Z'ai pas de queue !

Réflexion faite, bébé rougit.

— Ze sais pas si z'ai une queue, mais ze veux pas qu'on me coupe rien!

Et quels bons rires du père !

Autrefois , du temps de Dédé et de Didine , grands consommateurs de contes et d'histoires, il y avait des jours où la tyrannie enfantine de ses auditeurs faisait recourir le père à d'étranges expédients. Comme après chaque histoire ils s'écriaient : Une autre ! il n'y avait pas de raison pour que cela finît. Alors le héros du conte, — cela était dans l'histoire, bien entendu, — s'apercevait qu'il mourait de soif. « Il entre dans un café, demande une limonade, et prend le journal, pour y lire les nouvelles du jour. » Et le conteur les lisait réellement, ayant besoin de se tenir au courant du mouvement politique et littéraire.

Mais les enfants faisaient la moue et exigeaient que le monsieur sortît du café.

Victor Hugo défendait le réalisme du récit, prétendant que lorsqu'on racontait les aventures de quelqu'un, il ne fallait rien passer.

DE VICfOR HUGO 71

Il y perdait ses auditeurs ; et, désormais, quand son héros s'emparait d'un journal quelconque, les enfants se levaient immédiatement.

— Allons-nous-en, disaient-ils ; voilà papa qui va dire ses bêtises.

Victor Hugo nous a parlé ce soir d'un poème bien amusant, auquel son nom se rattache d'une façon inattendue.

A l'avènement de Louis-Philippe, on ne chôma ni d'hymnes, ni de cantates ; ce roi populaire eut ses enthousiastes. Un poète rouennais — on trouverait son nom dans les journaux de l'époque, — publia un poème en l'honneur du roi citoyen. Il exprimait ainsi l'attente passionnée dé ses compatriotes, avant l'arrivée du roi :

A parler de Philippe on sentait naître un charme ; Pour la lui présenter on polissait son arme : L'industrieux Cauchois, sous son chaume, le soir, Préparait sa famille au plaisir de le voir...

Tout à coup le roi parait :

Le Roi 1 Vive le Roi ! Le voici, c'est lui-même ! Sa tète ici n'est point ceinte d'un diadème... A cheval, précédant les princes, ses deux fils, Un frac est sa parure, un chapeau ses rubis...

Le journal Légitimiste par excellence, la Mode, ne put souffrir un lyrisme pareil. Les amis de la branche aînée firent des gorges chaudes sur le poème

et sur l'auteur. Le vicomte Walsh, directeur de la Mode, voulant écraser l'auteur rouennais sous une injure mortelle, s'écria dans son premier-Paris : — Cela ne rappelle-t-il pas Victor Hugo?

Rien de plus acharné que les haines littéraires. Croirait-on que Victor Hugo a failli être assassiné? Voici l'histoire qu'il nous a contée :

Un peu après la Révolution de Juillet, il demeurait dans une petite maison des Champs-Elysées, près de la Seine, à peu près à la hauteur du pont des Invalides. La fenêtre de son cabinet de travail était située au second étage; le bureau, devant lequel il écrivait, était parfaitement visible du dehors.

Un soir, après une assez longue promenade, le poète rentra pour fixer ses pensées sur le papier. Il écrivait en ce temps-là les Feuille* d'automne.

Une détonation se fait entendre, une vitre vole en éclats, une balle siffle, passe au-dessus de la tête du travailleur et] va percer] au mur un tableau de Louis Boulanger.

Victor Hugo alla réfléchir dans son lit à ces nouveaux procédés de critique.

Si la colère allait jusqu'au meurtre, on peut supposer que les lettres recevait le poète à cette époque de fièvre. Il fallait se défaire du chef du romantisme, de celui à qui l'on attribuait la devise stupide : « Le laid, c'est le beau. » On lui écrivait des billets dans ce genre :

« Si tu ne retires pas ta sale pièce, on te fera passer le goût du pain. »

Un classique convaincu , auteur dramatique dont Victor Hugo n'a jamais voulu nous dire le nom, le provoqua en combat singulier, « pour sauver l'honneur des lettres », disait-il.

Ce quJil y a de certain, c'est que les amis du poète, qui n'avait pas voulu porter plainte contre le pistolet des Champs-Elysées, se serrèrent autour de lui. Les colères qu'il excitait furent balancées par des amitiés passionnées. Gérard de Nerval et PetrusBorel lui présentèrent Théophile Gautier; il se forma autour de lui un cénacle de jeunes gens qui le gardaient sans qu'il s'en doutât. Leur plus grand bonheur était d'accompagner le poète le soir, au sortir du théâtre ou d'une visite. On

PliOPOS DE TABLE

soulevait des questions littéraires si attachantes, qu'arrivés aux Champs-Elysées, on revenait jusqu'à la place Royale, et ces allées et venues duraient quelquefois jusqu'à ce qu'on vît paraître le jour.

Comment pourrait-on s'étonner des agissements des ennemis de la première heure, quand, arrivé au faîte de la gloire, — entré vivant dans l'immortalité — Victor Hugo trouve encore des insulteurs et des adversaires ? Leurs lettres sont ordinairement mises au panier, à moins qu'elles ne soient amusantes . Le poète se divertit beaucoup à se voir traité de Gribouille ou de Lacenaire.

On sait comment Victor Hugo obtint du roi Louis-Philippe la grâce de Barbes, après l'insurrection de 1839. Le poète était entré à l'Opéra pour y entendre un acte de la Esmëralda, dont il avait écrit les paroles pour Mlle Louise Bertin. Il y était depuis quelques minutes, quand M. de Saint- Priest, pair de France, l'aborda.

— Nous venons, lui dit-il, de faire une triste besogne.

— Laquelle ?

— La cour a jugé et condamné Barbes. Il sera probablement exécuté demain matin.

— Si vite?

— C'est l'usage; les jugements de la cour des pairs sont sans appel.

Victor Hugo monta au secrétariat du théâtre et y prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit ces vers au roi :

Par votre ange envolée ainsi qu'une colombe, Par ce royal enfant, doux et frêle roseau, Grâce encore une fois ! Grâce au nom de la tombe ! Grâce au nom du berceau!

Ce n'était pas le tout que d'avoir écrit ces vers, il fallait les faire parvenir à leur adresse. Victor Hugo y réussit après mille difficultés; son nom, écrit sur l'enveloppe, attira l'attention de l'aide de -camp de service qui osa prendre sur lui de réveiller le roi.

Louis-Philippe répondit au poète:

« La grâce est accordée : il ne me reste plus qu'à l'obtenir. »

En effet, le conseil des ministres s'opposait de toutes ses forces aux mesures de clémence, et ce ne fut qu'après un long débat que la volonté du roi prévalut.

Barbés n'eut l'occasion de remercier Victor Hugo

de son intervention que vingt-trois ans plus tard. Mais, pour être tardif, le remerciement n'en fut pas moins sincère.

Le roi dit à Victor Hugo, et peut-être aussi une belle dame :

— Vous travaillez d'une façon trop assidue. On ne vous rencontre pas assez dans le monde. Je tiens à vous voir au prochain bal des Tuileries.

« Je promis d'y aller, nous dit le poète, mais avec l'appréhension qu'il m'arriverait quelque chose.

Le soir venu, j'endosse mon costume de pair de France; je mets toutes mes décorations. J'étais assez embarrassé de cet attirail. J'arrive aux Tuileries ; ma voiture prend la file ; nous avancions fort lentement.

Une bande de gamins se faufilaient entre les jambes des chevaux des dragons qui faisaient la haie ; ils venaient dévisager par les vitres des portières les invités qui se rendaient au bal. Je vois arriver à moi Gavroche, — Gavroche lui-même ! — qui me regarde, part d'un éclat de rire et s'écrie :

— Oh! c'marquis!

« C'était bien fait pour moi, » ajoute Victor Hugo en riant au souvenir de cette aventure.

Victor Hugo nous a conté une histoire qui remonte à plus de trente années, et qu'il n'aurait peut-être pas voulu dire plus tôt.

Le roi Louis-Philippe et le duc d'Orléans l'aimaient fort et lui reprochaient de ne pas venir assez souvent à leurs « cheminées », nom qu'ils donnaient à leurs soirées intimes, pour lesquelles il régnait entre le père et le fils une petite rivalité.

Disons en passant que cela se termina par un coup d'État du roi, qui dit un jour au duc :

— Il ne doit y avoir aux Tuileries d'autre cheminée que la mienne.

Donc, le poète arrivait un soir à la cheminée du roi, quand celui-ci, le prenant par le bras, l'entraîna dans une embrasure de fenêtre, et lui dit:

— Venez, que je vous conte une bonne histoire.

Le roi Philippe aimait en effet les petits scandales et les anecdotes salées. Je ne parle pas des chansons de M. Vatout, qui devait sa faveur à la façon dont il chantait le Maire d'Eu et YÉcu de France. Il faut que le « roi s'amuse », et il n'y a pas grand mal à cela.

Le roi était d'autant plus réjoui de l'aventure

qu'il allait divulguer, qu'elle compromettait son premier ministre, président du conseil, M. G..., dont l'austérité était bien connue. Austérité n'est pas un mot suffisant. La pudibonderie du grave huguenot, sa gravité, la sévérité de son costume, toujours tiré à quatre épingles, sa physionomie impassible, sa parole froide et mesurée étaient la satire de la bonhomie et de la gaieté qui régnaient souvent à la cour. Le prendre en faute, quelle joie ! Or, voici ce que le roi raconta :

« La veille au soir, il y avait eu conseil aux Tuileries. La réunion s'était prolongée jusqu'à une heure avancée. On attendait d'Espagne des dépêches importantes, relatives peut-être au mariage du duc de Montpensier. Vers les minuit, on se lassa d'attendre. M. G... prit congé du roi, qu'il quitta le dernier.

Tout le monde se coucha. Vers les deux heures du matin, le courrier attendu arrive aux Tuileries. On réveilla le roi, selon la recommandation qu'il avait faite. Les dépêches étaient d'une importance extrême, et le roi jugea utile de les communiquer sans retard au président du conseil. Un aide de camp monta à cheval et partit au galop pour aller chercher M. G...

Un quart d'heure après, il revenait aux Tuileries. M. G... n'était pas rentré chez lui. Pas rentré chez lui! C'était improbable, impossible! On ne pou-

vait supposer une chose pareille. L'aide de camp repartit avec de nouveaux ordres. Cette fois, il ne constata pas simplement l'absence du diplomate ; il interrogea les gens de sa maison.

Un vieux valet de chambre, intimidé et craignant d'encourir la colère du roi, confia à l'aide de camp que M. G..., quelquefois, — quelquefois seulement, — allait prendre le thé, avant de rentrer, chez Mme la princesse de L..v qui occupait une haute position dans la diplomatie.

L'aide de camp revient aux Tuileries, ne se croyant pas autorisé à de plus grandes indiscrétions.

— Allez chez la princesse, dit le roi, et ne revenez pas sans M. G.... Il me le faut absolument.

L'officier obéit. Chez la princesse, ce fut une autre affaire. On lui répondit d'abord qu'elle était couchée. Il fit valoir le nom du roi et les ordres qu'il avait reçus. Enfin , un domestique s'émut et consentit à aller voir si, par hasard, M. G... n'était pas en conférence avec Mme la princesse. Il revint au bout de quelques instants pour dire que M. G..., qui s'était en effet attardé dans sa visite, allait se rendre auprès du roi.

L'aide de camp partit, enchanté de son succès.

Dix minutes après, M. G..., un peu essoufflé, quoiqu'il fût venu en voiture, se présentait au roi et prenait connaissance des dépêches espagnoles.

Le roi le regardait lire. La figure du ministre était calme, sereine et d'une impassibilité complète. Son costume était absolument correct, sauf un détail, un seul. Son gilet, comme si on l'eût fermé précipitamment et sans y regarder, était irrégulièrement boutonné et descendait d'un côté plus bas que de l'autre.

Et il n'était pas rentré chez lui ! »

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