LA MAISON
Victor Hugo nous a prévenus que nous allions dîner avec un cocher de fiacre. C'était un jour de réunion littéraire. Trois ou quatre poètes, Leconte de Lisle, Théodore de Banville, Catulle Mendès, étaient assis à la table du Maîfre. Le cocher entre
— un homme de quarante ans, d'une bonne figure
— et remercie Hugo du grand honneur qu'on lui fait. On le place à côté de la maîtresse de la maison. Il est discret, réservé, a le mot pour rire et n'en abuse pas; on voit qu'il est habitué à conduire des gens comme il faut. Au dessert, entre la poire et le fromage, il demande à dire quelques vers en l'honneur et gloire du maître. Comment donc !
L'excellent homme se lève et nous dit une chanson en trois couplets, qui obtient beaucoup
de succès. On applaudit, mais on ne répète pas le refrain, ce qui jette un froid. On croit que le chansonnier va se rasseoir; pas du tout, il continue par une élégie, et poursuit par une cantate. Grisé parles applaudissements qu'on lui prodigue et dont Victor Hugo donne le signal, il ouvre un gros portefeuille et y prend des feuilles volantes, l'une après l'autre, en disant: Encore celle-ci! d'un accent si cordial qu'on ne peut lui résister.
Les vers, il faut le dire, sont remplis de bons sentiments, mais cela dure depuis une demi-heure, et il n'y a pas de raison pour que cela finisse.
Les dames lèvent vers nous des regards suppliants, à l'insu de Hugo, car il resterait à table jusqu'à minuit plutôt que de désobliger son hôte. Nous nous regardons; une conspiration s'organise. A la suite d'un hymne patriotique, les applaudissements éclatent avec une telle intensité et une telle persistance que l'orateur en perd la parole !
La maîtresse de la maison en profite pour se lever; c'est le signal d'une désertion générale. On passe dans le salon rouge, et le chansonnier se décide — un peu à regret — à remettre son gros portefeuille dans sa poche.
On a beaucoup parlé de la visite que l'Empereur
du Brésil fit à Victor Hugo il y a une dizaine d'années. Le poète habitait à cette époque la rue de Clichy. Tant de versions ont été publiées à cet égard qu'il est peut-être utile de donner la nôtre.
Il y eut, avant tout rapprochement, des pourparlers diplomatiques intimes. Le ministre qui accompagnait le souverain fit demander à Victor Hugo s'il lui conviendrait d'avoir une entrevue avec l'Empereur, qui désirait fort le voir. Le poète répondit qu'il serait charmé de recevoir l'auguste voyageur.
Le ministre jugea qu'il ne serait pas dans l'étiquette que son souverain rendît une visite comme un simple bourgeois, et proposa une rencontre dans les bureaux du Sénat. Victor Hugo s'y accorda volontiers, mais le jour où l'Empereur fît le voyage de Versailles, le Sénat n'avait pas de séance, et Victor Hugo était resté à Paris.
Il n'y avait de mauvaise volonté d'aucune part. Comme cette diplomatie se prolongeait, Victor Hugo répondit au dernier envoyé que « don Pedro d'Alcantara » serait le bienvenu chez lui, et qu'on ajouterait un couvert s'il avait la bonne idée de venir à l'heure du dîner.
Quelques jours après, sur les huit heures et demie du soir, Victor Hugo était à table avec quelques amis, quand on sonna. La porte s'ouvrit, on vit apparaître un homme de haute taille et
d'apparence militaire, vêtu d'une très longue redingote. Une belle tête bienveillante, un peu émue de l'étonnement que causait son arrivée.
Un monsieur très bien mis et d'une figure intelligente, en grande tenue de soirée, l'accompagnait.
Le premier arrivé, un moment interdit, s'inclina en disant :
— Vous ne me reconnaissez pas ?
Mme Drouet, assise à l'autre bout de la table, s'écria :
— Vous êtes l'Empereur du Brésil !
— Précisément, fit le visiteur, qui salua les femmes et s'avança vers Victor Hugo qui s'était levé pour aller au-devant de lui.
Il ne fallut pas ajouter un couvert, mais deux; car l'Empereur présenta son ministre au poète, et on se serra pour leur faire place.
On causa beaucoup et de mille choses. L'Empereur exprima à Victor Hugo son affection et son admiration ; le poète déclara qu'il était fort heureux qu'il n'y eût pas beaucoup d'empereurs semblables, parce que leur bonne grâce leur ferait trop de partisans.
On s'occupa du Brésil ; le ministre parla en français élégant et facile; il nous raconta les richesses et les beautés de son pays avec une éloquence réelle. L'Empereur parlait moins, mais très à propos et avec beaucoup de tact; un très léger
accent étranger perçait dans son langage, et n'avait rien de désagréable.
11 nous raconta, entre autres histoires, une surprise qu'il faisait à peu près tous les ans à ses députés. Le palais impérial de Rio de Janeiro n'est point une merveille d'architecture ; il est traversé par une rue qui le coupe en deux, et l'on est obligé de passer par un pont couvert pour aller d'une de ses parties dans l'autre.
A la discussion du budget, le ministre se plaint de cet état de choses ; la Chambre, quoiqu'elle trouve l'Empereur beaucoup trop libéral, vote ordinairement deux millions pour amélioration et reconstruction du palais.
L'Empereur touche les deux millions et fait immédiatement bâtir des Écoles. La Chambre boude et ne s'y laisse plus prendre, que l'année suivante.
Passons sous silence l'espièglerie d'un poète qui, ayant quelque teinture du portugais, nous affirma que Don Pedro de Alcantara pouvait se traduire littéralement par M. Pierre Dupont. L'Empereur était un si charmant convive que personne ne se servit de ce nom irrévérencieux. Toutefois, presque tous les invités l'appelèrent « Monsieur », tandis que Victor Hugo, par un raffinement d'hospitalité, lui disait sans difficulté « Sire ». Les femmes aussi.
On passa au salon, puis on revint plus tard dans la salle à manger. Car tous les soirs, de onze heures à minuit, on servait un ambigu, composé de liqueurs, de confitures et d'oranges, qui n'était en réalité qu'un prétexte à causerie. Ordinairement, ce couronnement de la soirée durait une demiheure; l'Empereur le fit durer jusqu'à deux heures et demie du matin. Quand quelqu'un se levait pour partir, il demandait si c'était sa présence qui faisait fuir les gens, — et l'on se rasseyait par politesse et par plaisir.
Cette soirée est assurément une des meilleures qu'on ait passées dans le salon de Hugo, où pourtant les fêtes n'étaient pas rares.
Le lendemain, l'Empereur revint seul, sur les deux heures de l'après-midi. Il monta jusqu'à l'appartement du poète — deux étages au-dessus de l'entresol, — et fut accueilli comme un ami. Il dit à Hugo, en entrant :
— Je suis un peu timide; encouragez-moi, je vous prie.
Les petits-enfants du poète étaient là.
L'Empereur les embrassa et cajola surtout la petite Jeanne; il la prit sur ses genoux et la pria de lui passer les bras autour du cou.
— Vous êtes bien heureuse, lui dit-il, d'avoir un pareil grand-père.
Il y eut un second dîner à l'occasion de cette
visite impériale, mais un dîner prié, auquel des hommes politiques et des journalistes assistèrent. Il fut moins gai que le premier.
Victor Hugo — matière politique mise à part — n'était pas un justicier bien terrible. Il pardonnait volontiers aux repentants , n'y a-t-il pas plus de joie au ciel pour un pécheur réconcilié que pour un juste imperturbable?
Nous ne ferons pas intervenir M. Francisque Sarcey à l'appui de ces paroles, mais il sait à quoi s'en tenir. L'indulgence du poète était absolue, quand on ne heurtait pas certains points de doctrine ou de croyance sur lesquels il ne cédait rien.
Aussi faisait-il peu d'exécutions. Sa maison était tellement hospitalière qu'il ne l'interdisait à personne. Pas de proscrits. Cette bienveillance extrême avait ses dangers. On voyait quelquefois arriver, les jours de grande réception, des figures peu connues ou de mauvais aspect. Elles profitaient de la liberté d'aller, de venir, et de se grouper pour se placer dans des coins ou se mêler à des conversations intimes. Quelques-uns de ces intrus prenaient des notes et écrivaient à peu près toute la soirée. Comment avaient-ils été admis? Par qui avaient-ils été présentés? On l'ignorait.
Victor Hugo saluait de confiance les gens qui l'abordaient.
Mais les clames s'offusquaient quelquefois de l'effronterie de ces malavisés. Ils ne disparaissaient que devant l'ostracisme dont on les frappait. On se taisait à leur approche ; on évitait de les rencontrer ; on leur tournait vaguement le dos ; on n'acceptait pas leur main tendue. La plupart finissaient par comprendre. Quelques-uns, étrangement obstinés, ne comprenaient pas.
Les choses allèrent si loin qu'un jour un entrepreneur de voyages à prix réduits, après une vague lettre d'avis, introduisit dans le salon du maître toute une colonie anglaise. Ceci dépassait la mesure; avec une grâce parfaite, Victor Hugo n'en fit pas porter la peine à ces touristes naïfs; mais leur cornac fut congédié avec une dureté méritée.
— Croyez-vous donc, monsieur, qu'on montre Victor Hugo comme une curiosité?
C étaient les rares nuages de ces réceptions si cordiales et si charman;
La bonté de Victor Hugo est extrême; je ne pense pas que jamais il ait fait sciemment de la
DE VICTOR H i G I
peine à quelqu'un, à moins qu'il ne considérai comme un devoir la sévérité ou la colère.
Il applaudit fort un jour à un vers qu'on cita devant lui el donl il voulul connaître l'auteur :
Quan l on n'est pas trop bon on ne l'est pas assez.
S m chat, un magnifique angora*, a l'habitude de s'asseoir de préférence sur le fauteuil que se réserve Victor Hugo, au côté gauche de la chemi
Quand le rrive et qu'il trouve la place
prise, il adresse à voix basse que lqi au chat, qui est, à vrai dire, l'enfant - le la maison. Le chai ce ■», quelquefois il
résiste.
Victor Hugo lui cède alors le fauteuil disp jusqu'à ce qu'un ami fasse un coup d'Eti trône le matou au profit du poê .
Victor Hug », de toul 3, parle um • du pil > ! fui
livrée sa maison quand, après le coup d'Ë at, le mobilier qu'il possédait rue do laTour-d'Auv ■: ■ fut vendu aux enchères. Il s smblait même en vouloir un peu aux amis qui, comme moi, avaient cherché à rassembler quelques épaves, pour les garder comme souvenirs.
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L'Empire, ou plutôt le zèle de ses fonctionnaires, donna à cette liquidation forcée l'apparence d'une dévastation ; on déchirait de magnifiques tentures en vieux cuir de Cordoue, à l'aventure, de façon à en faire des ballots informes et à leur ôter leur valeur ; on saccageait l'ameublement avant de le vendre.
Au nombre des raretés offertes au public se trouvait une boussole de cuivre portant la date de 1 189 et le nom de la Pinta. Les yeux de Christophe Colomb s'étaient fixés sur cette boussole ! elle avait découvert l'Amérique trois cents ans avant que la France découvrît la liberté. Ce rapprochement de dates, 1 189-1789, était singulier. La boussole disparut entre deux vacations. Comme on la réclamait le lendemain, un des commissaires vendeurs dit : « Bah ! cela n'avait aucune valeur; quelqu'un l'aura emportée. » Victor Hugo connut plus tard le voleur, mais la boussole ne fut pas rendue.
Théophile Gautier écrivit dans la Presse au sujet de cette vente :
« Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette triste vente qu'ils auraient du empêcher en achetant, par souscription, le mobilier et la maison qui le renferme, pour les rendre plus tard à leur maître, ou à la France, s'il ne doit pas revenir. En tout cas,
qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des reliques. »
C'était fort bien dit, mais Théophile Gautier en parlait à son aise. Il n'était pas facile d'ouvrir une souscription à cette époque, et comment les amis du proscrit, traqués, poursuivis, surveillés, auraient-ils pu se concerter* Ils ne pouvaient agir qu'individuellement.
J'emportai de cette glorieuse maison un grand divan brodé en tapisserie de soie, qu'on vendit comme étant l'ouvrage de Mrae Victor Hugo et de ses filles ; des assiettes de la Chine et du Japon, que j'ai conservées, et une arbalète suisse du xv8 siècle, qui donnait une fière idée de la force physique des archers du moyen âge, car elle était aussi difficile à bander que l'arc d'Ulysse.
Je l'offris en étrennes, trente ans plus tard, à mon ami Georges Hugo, et le grand père revit avec plaisir cette arme qui avait décoré son ancien logis.
M. etMm' Armand Gouzien sont venus saluer Victor Hugo à son retour de Guernesey. M. Gousien est un très aimable homme dont l'esprit est ouvert comme le caractère et qui n'engendre aucune espèce de mélancolie. Il est arrivé les mains vides,
mais il avait dans sa poche une curiosité sans pareille, une bouteille de vin de Tenedos! Jugez si l'on a parlé des poètes de jadis ! Le maître a rempli son verre de cette liqueur étrange et nous a dit:
Ce grand vin, du passé nous arrive, ô merveille! Des poètes latins imitons les leçons :
Virgile a commencé pour nous cette bouteille, Et nous la finissons.
Mais où donc Armand Gouzien avait-il pu prendre ce vin de Tenedos? C'est un point qui n'a pas été éelairci.
Victor Hugo, bien avant l'exil, s'était fait une réputation d'hospitalité légendaire. Une des chambres hautes de sa maison était à la disposition des gens de lettres battus par la tempête, et avait pris le nom de « radeau de la Méduse » . Toutefois, pour l'habiter, il fallait être un peu l'ami de la maison. Mais quel homme de quelque valeur ne méritait pas ce titre ? Qui n'était pas venu se réchauffer à la bienveillance du poète et serrer sa main toujours tendue? Il était, dès ce temps, le foyer de vie et de lumière, et les jeunes talents venaient à lui.
Une seule obligation était imposée aux hôtes du
radeau qui était d'ailleurs confortablement aménagé : celle d'être exacts aux heures des repas.
Dans cette mansarde, logèrent successivement Gérard de Nerval, Edouard Ourliac et même Honoré de Balzac; mais ce dernier n'y vint guère qu'en amateur. Alexandre Dumas, à la même époque, habitait la prison pour dettes de la rue de Clichy, qu'il dota d'un magnifique fourneau.
Les Américaines sont des femmes excessives, et quand elles se mêlent d'être jolies, elles en abusent. Il est venu ce soir une miss qui écrit dans les journaux, à ce qu'il paraît, et qui a obtenu un grand succès de beauté et de grâce.. Le poète lui a dit les plus jolies choses du monde et l'a beaucoup regardée.
Au reste, cette galanterie lui est toute naturelle ; même il l'exerce, avec une effusion méritoire, visà-vis de vieilles amies qui se parent pour lui du charme des souvenirs. Beaucoup de ces belles dames d'antan écrivent souvent au maître, pour lui demander des faveurs de toute sorte : autographes, protection, apostilles, etc., etc. Mme Drouet ouvre ces lettres en fronçant un peu le sourcil. Et quelle façon un peu hautaine de faire passer au poète
les lettres ouvertes sur lesquelles elle jette à peine un coup d'œil.
— Tenez, monsieur, c'est de madame une telle. Vous savez que vous n'avez rien à lui refuser.
Victor Hugo a toujours voulu être servi par des femmes, et son service est fort doux, car il les défend contre toutes les réprimandes et toutes les gronderies. Jamais de domestiques mâles. Il s'accorde sur ce point avec Alexandre Dumas père, qui ne voulait voir autour de lui que de jolies femmes. Dieu sait les cuisines qui en résultaient Desbarrolles peut en dire quelque chose. Victor Hugo n'y met point autant de raffinement. Il s'inquiète peu des conditions d'âge, et son office est dirigé le plus souvent par des cordons bleus distingués. Il les traite avec une indulgence extrême et fait valoir leur mérite aux yeux de ses invités. Pourtant il ne prend point de part active au gouvernement de son ménage, abandonné aux maîtresses de la maison.
Il nous arriva une visite grave; c'était, autant qu'il m'en souvient, un ministre du saint Évan-
gile, qui venait de loin et qui n'avait pas voulu passer par Paris sans saluer Victor Hugo. Un homme correct, d'ailleurs, et qui avait des prétentions littéraires.
Il nous donna comme étant de lui ce vers :
Clochers silencieux montrant du doigt le ciel...
Victor Hugo fit remarquer que ce vers se trouve cité dans l'œuvre de Théophile Gautier, qui luimême le donne comme traduit
... de Wordsworth, ce poète Dont parle Lord Byron d'un ton si plein de fiel.
Le pasteur n'en insista pas moins à affirmer sa paternité française.
Vers les minuit, comme c'était l'habitude avant le voyage de Guernesey en 1878, les assistants, avant de prendre congé du poète et de sa famille, se réunirent autour d'une table sur laquelle étaient servis du café, du thé, des vins et des liqueurs. Victor Hugo se composait une boisson étrange dans un grand verre qu'il remplissait absolument de sucre jusquJau bord, et qu'il mouillait ensuite de vin de Bordeaux. Ce sirop lui plaisait fort, et l'on en prenait un peu par imitation. C'est au milieu des causeries de la dernière heure que le pasteur, qui méditait depuis un moment, demanda brusquement au poète :
— Maître, quelle est, selon vous, la définition absolue du mal ?
Cette question tomba comme un pavé, et faillit briser tous les verres dans les mains des convives. Le poète avait écrit :
Le mal est une énigme étrange, Faute d'orthographe de Uieu.
Mais la citation eût été inopportune, et, se relevant du coup qui l'avait frappé comme nous, Victor Hugo répondit :
— Monsieur, le mal absolu serait de ne pas boire, à l'heure qu'il est, à la santé de ces dames.
Nous avons dîné avec M. Préveraud, un ami de l'exil, un petit homme à la fois vif et doux, qui a peu parlé, mais qui a laissé raconter par Victor Hugo et Mme Drouet des histoires à sa louange.
La plus curieuse a été dite par le Maître luimême. La petite taille de Préveraud lui permit de passer en Belgique sous un costume de femme; il fut, pendant toute la route, l'objet des galanteries assidues d'un gendarme qui lui pinçait avec enthousiasme les genoux, pour ne pas dire autre
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chose. Préveraud se retenait à quatre pour ne pas le jeter par la fenêtre, et ses compagnons tremblaient de voir la chose mal finir.
Le fugitif avait déjà failli se trahir en sortant de sa cachette pour se rendre au chemin de fer. Il grommelait sous le voile épais qui lui cachait le visage, et prenait une allure peu convenable pour une femme. On ne cessait de lui recommander de marcher à petits pas; l'ami qui lui donnait le bras n'était occupé qu'à le retenir. On allait à pied. Tout à coup un grand bruit se fait entendre; c'est un cheval qui s'abat sous les brancards d'une voiture lourdement chargée, un de ces mille accidents qui arrivent journellement à Paris. Préveraud jette son manchon et se précipite pour aider à relever la voiture.
On le retient, on le contient... — Eh! madame, y pensez-vous? — et Ton obtient à grand'peine qu'il continue sa route. Or, l'excellent homme, coupable d'avoir défendu les lois de son pays, était condamné à mort.
Pendant l'exil, Préveraud montra à Victor Hugo une affection et un dévouement exceptionnels.
Lorsqu'on expulsa le poète de Jersey, on répandit le bruit que des perquisitions allaient être faites au domicile des exilés. Victor Hugo avait à mettre ses manuscrits en sûreté ; on ne savait trop comment faire.
Le soir même on voit arriver une voiture à bras, traînée par un affreux commissionnaire ; c'était Préveraud qui venait chercher les manuscrits luimême, et qui en répondait.
Il chargea une grande malle sur sa voiture et disparut par des sentiers peu fréquentés. D'ailleurs, on en fut quitte pour la peur, et la malle rentra intacte dans les mains du poète.
A l'époque de l'apparition des Misérables , Préveraud s'éprit de cette œuvre magnifique et témoigna son admiration avec une telle effusion de cœur, que Victor Hugo, touché mais embarrassé, voulut mettre une sourdine à ces éloges. Il s'ensuivit une discussion assez étrange entre un enthousiaste qui portait le livre aux nues, et l'auteur du livre, qui voulait modérer cet emportement.
— Tenez, dit enfin Préveraud poussé à bout,