‹ Propos de table de Victor HugoChapitre 7 sur 23 · EN VOYAGE · texte numérisé non relu

EN VOYAGE

Quel admirable voyageur que Victor Hugo ! Quelle joie de courir les chemins avec lui, et de vivre de grand air et de fantarsie à son bras ! La Green-box d'Ursus ressemble un peu aux voitures de louage qu'il prend le matin pour les quitter le soir, s'arrètant au coin d'un bois, faisant halte sous les grands arbres, s'asseyant au bord des ruisseaux ou sur les hauteurs, devant les perspectives immenses, permettant aux femmes de s'arrêter pour cueillir des pâquerettes au bord du chemin ou des églantines de haie. Comme on s'amuse aux mauvaises auberges et comme on se laisse dévaliser de bonne grâce !

Mais les cabriolets et les chars à bancs témoignent encore de goûts aristocratiques ; la vraie

manière de courir le pays alors était de grimpersur l'impériale des diligences, car il y en avait encore dans ce temps-là !

Il est très probable que le goût du poète pour les impériales d'omnibus a pris son origine dans ces voyages fouettés de grand air, chauffés de soleil et quelquefois aspergés de pluie, qu'on faisait alors sur la « banquette », pendant que cinq chevaux galopaient dans un remuement éperdu de grelots.

En réalité on n'y était pas mal, quand on avait eu soin d'y retenir les meilleures places. Le poète était cependant payé pour s'en défier, et Mme Drouet, m'a raconté à ce sujet une amusante aventure.

C'était peu après 1830 , en pleine révolution littéraire. Le poète se dirigeait vers l'Allemagne. Il occupait, sur l'impériale de la voiture, la place la plus éloignée; Mme Drouet était assise auprès de lui ; un bourgeois, à mine pacifique, vint occuper la troisième place auprès du conducteur.

On part. Mme Drouet ouvre un livre qu'elle lit attentivement. L'inconnu, ému par le voisinage d'une aussi belle personne, se montre plein d'attentions et de prévenances.

Tout à coup, ses yeux tombent sur le volume qu'elle tient.

— Ah ! mon Dieu, madame, quel livre lisezvous là !

— Mais, un livre qu'on m'a recommandé à mon départ, et qui commence à m'intéresser.

— En connaissez-vous l'auteur?

— Très peu. Victor Hugo, je crois.

— Savez-vous ce que c'est que ce Victor Hugo, madame? Un homme qui se fait un jouet des choses les plus saintes, des sentiments les plus sacrés. Vous fermerez le livre avant longtemps, je vous assure.

— Vous l'avez donc lu, monsieur ?

— Non, madame, j'en ai entendu parler, et cela me suffit. Un prêtre amoureux d'une danseuse, voilà le sujet de l'ouvrage; cela vous dit tout.

— Mon Dieu ! monsieur, que je vous suis reconnaissante de me prévenir.

— Madame, j'ai bien vu que vous ignoriez les choses. Vous ne lisez donc pas les journaux?

— Pas beaucoup.

— Vous y auriez vu des articles qui vous auraient détournée de lire les œuvres de cet hommelà. C'est un dévergondage. Et, si vous le voyiez...

— Vous le connaissez donc, monsieur i

— Dieu m'en garde ! mais j'ai des amis qui l'ont vu aux représentations de ses pièces, et qui m'en ont fait un portrait affreux.

— Il est donc bien laid I

— Je vous en réponds! Vous savez que le moral déteint sur le physique. Un homme n'a pas

besoin d'être absolument beau ; c'est ce qui le différencie d'avec votre sexe, madame...

La dame s'inclina.

— Mais enfin, on a la figure de tout le monde, comme monsieur, comme moi. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne voudrais pas rencontrer Victor Hugo au coin d'un bois !

— Ni moi, monsieur, et je vous remercie bien de ces renseignements !

La diligence arrivait au relais. Le monsieur s'excusa d'être obligé de descendre et prit congé de sa voisine avec beaucoup de grâce.

Victor Hugo dit à Mme Drouet, en éclatant de rire :

— Si je lui remettais ma carte?

— N'en faites rien, vous le feriez mourir d'un coup de sang.

Ce soir, Victor Hugo a raconté comment il est arrivé, autrefois, qu'il n'a point passé par la vallée de Roncevaux.

Ce n'est pas l'envie qui lui en manqua.

Il se trouvait alors en Espagne, à Pampelune, revenant d'un voyage d'exploration dans ce pays d'oranges et de senoras plus dorées les unes que les autres. Installé dans une posada quelconque, il

s'informa des différentes façons de rentrer en France. Il y avait d'abord la grande route, qui fait un assez long détour, puis un passage presque direct, plus rapide et plus pittoresque, qui n'avait que le défaut d'être inexploré.

— Quel passage, je vous prie?

— La vallée de Roncevaux.

On devine l'effet de cette réponse; la légende de Roland vient aussitôt à la mémoire. Hugo déclare qu'il traversera les Pyrénées par la célèbre vallée.

Mais plusieurs belles dames faisaient partie de cette expédition, dont elles étaient le charme et la clarté. On ne traverse point Roncevaux comme le rond-point des Champs-Elysées. Le poète se renseigne et apprend qu'il n'y a qu'un caballero qui puisse guider sûrement les nobles étrangers dans ce défilé historique. Le caballero en question est contrebandier et exerce son métier honorablement, y compris les coups de fusil qu'il échange ça et là avec les douaniers français, gens de petit esprit, et difficiles à vivre.

Hugo se décide à rendre visite à ce muletier de qualité, malgré l'opposition de Santos. Qu'était-ce que Santos? Santos, que son nom pieux plaçait sous la protection de tous les saints du calendrier, était une brune et belle créature qui remplissait dans la fonda le rôle de fille d'auberge. Depuis r illustre écureuse de Cervantes, on sait que ces

modestes fonctions n'ont rien de désobligeant pour les belles filles. Santos portait dans ses yeux — pour ne pas dire ailleurs — un blason qu'aucune noblesse n'aurait désavoué. Or, la jeune servante n'étaitpas contente. Elle ne craignit pas de le dire, car le voyageur français lui inspirait une vive sympathie. On en souriait même un peu. Explique qui voudra l'attraction de l'homme de génie vers cette beauté ignorante! C'est un simple fait que nous constatons et qui est du domaine de la physiologie.

Victor Hugo passa outre. Le lendemain il se prit à chercher dans Pampelune Varriero conducteur de mules; il était accompagné d'une des voyageuses dont l'aimable raison exerçait une douce influence sur l'enthousiasme du poète. Le logis de l'homme fut difficile à trouver. Bref, presque aux limites de la ville, aux environs de la rue de Tolède, je crois, on indiqua aux promeneurs une grande maison muette et fermée, d'un aspect mystérieux.

Ils entrèrent en échangeant le salut espagnol traditionnel avec les hôtes, qui le leur rendirent du bout des lèvres, et dont l'aspect et le logis n'étaient pas ordinaires.

Figurez-vous une salle immense, boisée jusqu'à hauteur d'homme et pavée de terre battue, dans laquelle grouillaient des enfants en bas âge,

jouant et se querellant. Dans un coin de l'appartement, une vieille femme, encore droite, filait une quenouille de chanvre avec une majesté singulière, et, groupe plus attrayant, une jeune femme étrangement défaite, ayant dépouillé sa brassière, qui lui retombait sur les hanches, offrait aux lèvres d'un nourrisson sa puissante et belle gorge nue, qu'elle ne cherchait pas à couvrir. C'était la statue immobile et sereine de la Maternité; elle semblait indifférente à ce qui se passait autour d'elle. A quelque distance des femmes, un majo superbe, la veste chamarrée de broderies, posé d'une façon un peu théâtrale, attendait que les étrangers prissent la parole.

Victor Hugo exprima le désir qu'il avait d'entrer en France par la vallée de Roncevaux, et demanda à l'Espagnol s'il pouvait se charger de les conduire. L'arriero répondit affirmativement et calcula le nombre de mules nécessaire aux voyageurs.

Mais la vieille, qui iilait sa quenouille, rompit tout à cou}) le silence.

— Senor, n'y allez pas ! dit-elle.

Ce mot — ce bizarre conseil — jeta quelque embarras dans la conversation.

L'Espagnol se leva, et, saluant gravement la tileuse aux cheveux gris, lui dit simplement : — Voulez-vous, madame, me faire la grâce de vous taire?

Elle se tut. L'arriero arrêta ses chiffres et finit par conclure à une demande de douze cents réaux, qu'on s'accorda à lui donner. Le départ fut fixé au surlendemain et les arrhes du marché furent comptées.

On avait tout un jour pour les préparatifs du départ. La nouvelle se répandit dans l'hôtel ; comme Hugo parlait de rengagement qu'il avait pris, Santos, qui se tenait derrière lui, lui posa la main sur l'épaule, en le regardant de ses yeux profonds :

— Senor, dit-elle, il n'y faut point aller.

L'hôte fut du même avis ; quelques bourgeois du pays déclarèrent que le projet était plus que téméraire. On pratiquait à cette époque, envers les voyageurs confiants, un système d'exploitation qui avait ses désagréments. Des guides infidèles les faisaient tomber au milieu de bandes de voleurs qui les retenaient prisonniers. On ne manquait pas précisément d'égards envers eux, mais on les mettait à rançon ; on les obligeait d'écrire à leurs parents et à leurs amis pour se procurer la somme nécessaire à leur rachat. Si la somme tardait à arriver, on leur coupait l'oreille droite, puis l'oreille gauche, quelquefois les pieds ou les mains, et finalement la tête, en manière de protêt, quand on ne conservait plus l'espoir d'aucune rentrée.

Cette perspective d'être découpés comme des vo-

DE VICTOR HUGO Iff?

[ailles indisposa la plupart des touristes et ootamment les dames, qui tenaienl à leurs oreilles e1 qui avaient bien raison, celles-ci étant les plus mignonnes et les plus roses du monde. Peut-être même craignaient-elles d'être exposées à d'au périls! L'hôte déclara s'opposer formellement au retour par la fameuse vallée; les beaux yeux de Santos se remplirenl de larmes. Elle affirmait qu'on devait regarder les étrangers comme des enfants, et veiller à leur sûreté en dépit d'euxmêmes.

Victor Illico, en présence de cette opposition grandissante, dut renoncer à son itinéraire héroïque, et t'n prévenir l'arriero. Celui-ci répondit un peu sèchement qu'on ne revenait point sur une convention faite.

En effet, le surlendemain, aux premières lueurs de l'aube, la cour de l'hôtellerie fut envahie par un troupeau de mules sonnantes, que conduisaient de fiers muletiers, harnachés de costumes nationaux aux chamarrures étincelantes. Les voyageurs furent sommés de descendre et de se mettre en route. Vainement offrirent-ils de solder le prix du voyage

comme s'ils l'avaient acc< >mpli; l'arrier» voulut

rien entendre; il tenait à l'honneur de la <ompagnie «les illustres Français, et, comme il y a des juges en Espagne, il cita Victor Hugo et ses o impagnons — ses compagnes aussi — devant l'alcade.

Les étrangers comparurent devant ce magistrat populaire. Ils y trouvèrent le caballero et ses camarades, exposant leurs griefs en fort beau langage et développant le tort que leur causait l'abstention des voyageurs, non seulement au point de vue pécuniaire, mais au point de vue de leur réputation. L'alcade goûtait évidemment ces raisons et fronçait les sourcils en regardant la caravane réfractai re.

Cependant, les Français n'étaient pas abandonnés de tout le monde. Santos arriva en courant, suivie à quelque distance de l'hôte, et se présenta devant la cour avec une telle vivacité, que le pied lui glissa et qu'elle fit la chute la plus galante du monde. Victor Hugo n'a jamais nié que ce fut lui qui la releva ! Le seigneur alcade se montra visiblement troublé d'un accident qui lui avait montré quelle belle personne il avait sous sa juridiction ; son émotion s'accrut au discours de la manola, qui parla de ses pensionnaires avec une effusion attendrie. L'hôte, d'ailleurs, l'appuyait de son autorité.

Ce fut bien autre chose quand Hugo se nomma.

— Eh! quoi, seigneur, seriez-vous le fils de l'illustre général comte Hugo, qui gouverna Madrid du temps de l'Empereur?

— C'est mon père, répondit le poète.

— Vous me vovez charmé défaire votre connai-

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sauce. Je vous demande pardon du scandale causé par ces coquins de muletier.-. Vous quitterez Pampelune quand vous voudrez, et comme vous voudrez. Je ne puis dire à quel point je suis heureux • levons être agréable, ainsi qu'au seigneur hôtelier, et aussi a Santos, qui est une belle fille, comme tout le monde a pu le voir...

Le jour suivant, le poète et sa compagnie quittèrent Pampelune par les grands chemins, dans une belle e: bonne diligence, qui s'arrêta aux environs de la frontière, devant un tournant de route où gisait une caisse de voiture renversée, brisée, démolie, percée de balles. Les bagages avaient été pillés; les voyageurs avaient disparu. C'était la diligence de la veille, qu'auraient prise les Français, si l'esprit processif du muletier ne les avait retenus à Pampelune! Il leur avait sauvé la vie, sans le faire exprès, par son entêtement à leur vouloir couper les oreilles.

On se hâta de repartir; on salua le soir même la terre de France. Et voila pourquoi Victor Hugo n'a point passé par la vallée de Roncevaux.

Victor Hugo a toujours fort aimé l'Espagne. C'était pour lui comme une autre patrie, et la fortune de Napoléon eût pu l'y retenir. C'est au collège des

Nobles, de Madrid, que remontent ses premières impressions d'enfance ; le roi Joseph le fît page ; il le prenait sur ses genoux. Les premières amours de Victor Hugo, tout idéales, datent du palais Masserano. Il y fut amoureux à huit ans, il s'en est accusé lui-même, et sérieusement amoureux ! Mais il eut un affreux gendarme pour rival préféré et s'en consola au milieu des larmes.

Il est souvent revenu vers ce beau pays, surtout dans sa jeunesse.

Une fois, pour achever un livre, il alla s'établir à Passages, entre Saint-Sébastien et Fontarabie, au bord du bassin souvent à sec, dans une petite auberge pittoresque et silencieuse, d'où l'on n'entendait que le ressac de la mer.

Victor Hugo était tout réjoui de cette solitude. Il tenait donc enfin cet incognito toujours cherché et qu'il n'avait pu conquérir encore, qu'il ne conquit jamais. On sait que ses fils l'appelèrent plus tard le Jean Valjean de la gloire. — En quelque part que nous allions, disait Mariette, la bonne, il est connu comme le loup blanc.

Je n'ai jamais bien saisi le sens de cette comparaison, ni compris la célébrité populaire du loup blanc.

Voilà donc le poète en possession de cette tranquillité tant désirée. Un soir, après s'être endormi paisiblement , il tombe dans une somnolence

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agitée. Il lui semble que des fantômes noirs circulent dans sa chambre; il feint d'abord de ne pas les voir, mais la vision est très distincte. S'il n'y a pas plusieurs fantômes, il y en a au

moins un.

— Monsieur, que faites-vous ici ?

La conversation, bien entendu, avait lieu en espagnol.

— Monsieur, répond le fantôme, je suis le Padre. le curé de l'endroit ; j'occupe la chambre voisine. Je ne puis entrer ni sortir sans passer par la vôtre. Je viens vous demander si vous n'avez besoin de rien.

— Non, merci; j'appellerais, si j'avais besoin de quelque chose.

— A la bonne heure ; nous nous reverrons d'ailleurs à la fête de demain.

— Quelle fêteî II y a une fête?

— Vous le savez bien.

Victor Hugo n'en savait pas un mot. Il attend le jour, se lève d'assez méchante humeur, et se prépare à déménager, n'étant pas venu pour voir la fête. Mais on crie sous sa fenêtre; il se rend sur le balcon de bois qui entoure l'hôtellerie. Il aperçoit le bassin couvert d'embarcations pavoisées, conduites par des batelières couronnées de fleurs, arrivant du bord opposé. Ce détail serait du domaine de la féerie, si les « guides en Espagne »

Và-2 PROPOS DE TABLE

ne le confirmaient. C'est le costume du pays, et le service des bateaux est fait exclusivement par des jeunes filles. Tel est l'usage. Il n'y a rien à répondre à cela.

L'hôtellerie ressemblait un peu à la « place du village » du petit Trianon. Ce décor d'opéra-comique n'était pas déparé par les Basques endimanchés qui débarquaient par groupes et qui, pour la plupart, tenaient des bouquets à la main. Une barque plus majestueuse s'avance; elle porte l'alcade. A peine a-t-il mis le pied à terre que les cris mille fois répétés de : « Vive Victor Hugo ! » se font entendre ; et l'alcade s'avance, un compliment à la main.

On peut difficilement imaginer le fou rire qui s'empara des compagnons du poète à la vue d'un incognito si peu respecté. Cherchez donc la solitude!

C'est la seule fois peut-être que Victor Hugo, dépité, se départit de sa bienveillance. L'alcade paraissait tiré d'un tel opéra-bouffe que le poète fit sur lui quatre vers qu'il a longtemps refusé de nous dire.

M"'e Drouet se plaît à raconter les voyages dans lesquels elle a accompagné Victor Hugo.

Ils sont nombreux, car elle ne l'a guère quitté ; par son affection et son dévouement, sa discrétion et sa délicatesse, elle a conquis avec le temps la place qu'elle occupe dans la famille. Les fils du poète l'aimaient beaucoup et se laissaient protéger par elle auprès de leur père, qui avait ses jours de sévérité.

Toute une caravane de voyageurs arriva un jour à Anvers, et alla frapper à la porte de l'hôtel de la Croix-Blanche. La caravane était dirigée par un monsieur d'aspect sérieux, un peu distrait, qui se montrait d'ailleurs plein de prévenance pour les dames qu'il traînait à sa suite.

C'était jour de kermesse. Il n'y avait plus de place, non seulement dans, l'hôtel, mais dans la ville. On insista. Une hôtesse, la plus charmante des hôtesses, prit en pitié tous ces oiseaux voyageurs. On les logea tant bien que mal ; après une courte installation, le monsieur, entraîné par un attrait tout particulier, conduisit la troupe entière à la cathédrale.

On connaît cette cathédrale d'Anvers, à la flèche élancée, placée à côté du puits en fer, ouvrage de Quentin Aletris, dont on vous raconte la légende. Ce forgeron, devenu peintre par amour, a quelque chose qui va à l'âme. Il ne dit pas, comme le Corrège : Et moi aussi je suis peintre ! Il dit : Je le deviendrai. Et il le devient.

Cependant le monsieur se penchait au bord du puits et dirait:

— La flèche et le puits ont certainement entre eux une parenté mystérieuse. La flèche dit: « Je vais en haut. » Le puits répond: « Je viens d'en bas. » Ils se contredisent et se complètent, et cette cathédrale est une grande sœur qui aurait ce puits pour petit frère.

Le monsieur ajouta :

— Maintenant que nous avons vu le forgeron, allons voir le peintre.

On passa la journée au musée. Le soir on s'enquit d'un capitaine qui voulût bien prendre à son bord six personnes pour les conduire à Middelbourg, capitale de la Zélande.

Un jeune homme se présenta. C'était le commandant Van "Maenen, qui mit son navire, le Télégraphe, à la disposition des voyageurs. Mais arriver à Middelbourg lui paraissait chose très difficile. Il énuméra les obstacles qui s'opposaient à ce projet.

— Est-ce donc impossible? demanda le monsieur.

— A tout autre que vous je répondrais oui, fit le capitaine ; mais pour vous, monsieur Victor Hugo, on fera l'impossible. Tenez-vous prêt à partir demain.

Les tentatives que fait le poète pour garder l'in-

cognito ont toutes la même issue. Il se résigne à traîner son nom comme un boulet glorieux.

Le voyage se continue avec des péripéties diverses. Victor Hugo admire tout comme « une brute » . Je ne répéterais pas ce mot irrespectueux, s'il ne venait de lui. C'est la bonne manière de voir, ditil. On craint parfois de ne pas trouver à dîner ni à se loger ; mais une bonne fée invisible préside aux destinées des voyageurs. Des chambres souvrent devant eux quand vient l'heure de dormir, des soupers copieux jaillissent du plancher comme des diables à ressort à l'heure de se mettre à table. On finit par prendre dans la Providence une confiance extraordinaire. A l'un de ces repas inespérés, on raconte une histoire de revenant. Un bourgeois du pays, tombé dans un gouffre, en a été retiré, et est revenu à la vie, avec toutes sortes de regrets et un cri d'épouvante.

— il y a, dit Victor Hugo, deux énigmes dans cette histoire : l'énigme du corps et celle de l'âme. Je ne me charge pas d'expliquer la première, ni de dire comment il se peut qu'un homme reste englouti toute une grande heure dans un cloaque sans que mort s'ensuive. L'asphyxie, il faut le croire, est un phénomène encore mal connu. Mais ce que je comprends admirablement, c'est la lamentation de cette âme. Quoi ! elle était déjà sortie de la vie terrestre, de cette ombre, de ce corps

souillé, de ces lèvres noires, de ce fossé noir. Elle avait commencé l'évasion charmante. A travers la boue, elle était arrivée à la surface du cloaque, et, là, à peine rattachée encore par la dernière plume de son aile à cet horrible dernier soupir étranglé de fange, elle respirait déjà délicieusement le frais ineffable du dehors de la vie. Elle pouvait déjà voleter jusqu'à ses amours perdues, atteindre la femme et se soulever jusqu'à lJenfant qui l'attendaient dans un autre monde. Tout à coup la demiévadée frissonne ; elle sent que le lien terrestre, au lieu de se rompre tout à fait, se renoue sous elle, et qu'au lieu de monter dans la lumière, elle redescend brusquement dans la nuit, et qu'elle, l'âme, on la fait violemment rentrer au cadavre. Alors elle pousse un cri terrible! Ce qui résulte de ceci pour moi, c'est que l'âme peut rester un certain temps au-dessus du corps, à l'état flottant, n'étant déjà plus prisonnière et n'étant pas encore délivrée. Cet état flottant, c'est l'agonie, c'est la léthargie. Le râle, c'est l'âme qui s'élance hors de la bouche ouverte et qui retombe par instants, et qui secoue, haletante, jusqu'à ce qu'il se brise, le fil vaporeux du dernier souffle. Il me semble que je la vois. Elle lutte, elle s'échappe à demi des lèvres, elle y rentre, elle s'échappe de nouveau, puis elle donne un grand coup d'aile et la voilà qui s'envole d'un trait et qui disparaît dans l'im-

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mense azur. Elle est libre. Mais quelquefois aussi le mourant revient à la vie ; alors, lVime désespérée revient au mourant. Le rêve nous donne parfois la sensation de ces étranges allées et venues de la prisonnière. Le rêve, ce sont les quelques pas quotidiens de l'âme hors de nous. Jusqu'à ce qu'elle ait fini son temps dans le corps, l'âme fait, chaque nuit, dans notre sommeil, le tour du préau du songe. »

On devine ce que peut devenir l'incognito de Victor Hugo après de pareils discours. Quand il reprend la mer sur le Télégraphe, il est salué d'acclamations par la multitude. Le révérend Pertk, ministre du saint Évangile, lui fait les honneurs de la ville de Dordrech.

— Monsieur Victor Hugo, lui dit-il, en lui montrant sa chaire de prédication, quand j'ai lu la Bible à mes paroissiens, j'ai envie de continuer par les Misérables.

Le Télégraphe repart, entièrement pavoisé en l'honneur du poète, et l'on rentre à Anvers en triomphateurs plutôt qu'en touristes.

Victor Hugo nous a dit sa première visite à Alphonse de Lamartine. Le poète des Méditations

l'avait invité à venir le voir à Saint-Point. Victor Hugo s'était mis en route avec Charles Nodier, qui était le plus charmant compagnon de voyage qu'on pût voir.

On partit sur l'impériale de la diligence. On sait les façons de voyager d'autrefois. Aux montées, on mettait pied à terre pour ménager les chevaux. Cela délassait les jambes et permettait de voir la campagne de plus près. Le poète était en costume d'été, et paraissait plus jeune que son âge. Comme il gravissait une côte, il se trouva en face de deux gendarmes qui lui barraient le passage.

— S'il vous plaît, jeune homme !

— Qu'est-ce qu'il y a, messieurs ?

— Que faites-vous de ce ruban rouge à votre boutonnière?

— Messieurs, je le porte. C'est le ruban de la Légion d'honneur.

— A votre âge ! c'est invraisemblable.

— C'est pourtant comme cela.

— Votre passeport? s'il vous plaît.

— Mon passeport ! Je l'ai oublié à Paris.

— Vous vous expliquerez devant l'autorité.

— Est-ce à dire que vous m'arrêtez ?

— Parfaitement.

Charles Nodier, qui avait pris les devants, se retourne et aperçoit le poète entre deux gendarmes. Il accourt, se met à rire, et croit arranger l'affaire.

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— Voyons, dit-il, c'est une plaisanterie. Monsieur est le- célèbre Victor Hugo.

L'épithète « célèbre » fait réfléchir les gendarmes. Ils se consultent. Victor Hugo leur était peu connu. Mais Nodier représentait bien et avait l'air d'un honnête homme. On laissa passer les voyageurs.

Pas d'autre incident de route, sauf qu'à Mâcon, où l'on devait se rencontrer, personne ne connaissait M. de Lamartine, du moins à l'hôtel où l'on s'était donné rendez-vous. Nodier eut heureusement l'idée de demander M. Alphonse. A la bonne heure !

M. Alphonse parut, et leur fît les honneurs de la ville. Ce ne furent que festins, fêtes et spectacles. Le lendemain, on se rendit à Saint-Point, où une assez belle réception attendait les visiteurs. M. de Lamartine, dans son épitre d'invitation, avait parlé de sa maison avec un enthousiasme poétique. On s'attendait à voir un château, on se heurta à une bicoque. Mais l'hospitalité était offerte de si bon cœur !

L'histoire, ici, touche à un point délicat. Mesdames Victor Hugo et Nodier, qui accompagnaient leurs maris, étaient en toilette de voyage. Elles trouvèrent, à Saint-Point, Mma de Lamartine et ses sœurs, belles personnes d'origine anglaise, qui étaient en toilette de bal. Les arrivantes, à côté

de cet éblouissement de parure, avaient un peu l'air de bourgeoises endimanchées. M. de Lamartine eut beau dire des vers, une adorable fillette eut beau réunir ces dames dans une admiration commune, on se sentait gêné. On trouva d'excellents prétextes pour prendre congé, et l'on repartit le soir même.

C'était à Barfleur, en 1831 : Victor Hugo et quelques amis faisaient une promenade au bord de la mer ; la belle Mrae Juliette Drouet était des leurs. On allait à travers champs, dans les sables et les bruyères, un peu à l'aventure, suivant la façon de voyager du poète, et l'on faisait des découvertes à chaque pas. On finit par se sentir un peu fatigués ; on aperçoit presque au même instant une barque de pêcheurs qui a l'air de vouloir aborder. On la hèle, on lui fait des signes; rien ne sera plus amusant que d'acheter le poisson du déjeuner, qu'on rapportera à l'auberge.

On touche au rivage ; on venait d'entrer en marché, quand des cris désordonnés se font entendre. Un gros homme, ceint d'une écharpe tricolore, s'avance en courant vers les touristes. Il bondit, saute les flaques d'eau, franchit les haies et les fossés. Il est suivi par un homme en

blouse bleue, porteur d'un fusil, et par une bande de paysans tort animés.

— N'embarque/, pas! n'embarquez pas! crie-t-il en faisant de grands gestes.

— Allons, dit Victor Hugo, qui «-roit à une ovation imprévue, ils ne vont pus nous laisser tranquilles.

Il est détrompé fcpar l'air grave »'t sévère de l'homme à l'écharpe;Jc'est|M. le maire de Barlleur en personne, accompagné du garde champêtre de la commune ; les braves gens qui le suivent, porteur.- de fourches menaçantes, font partie de ses administrés.

C'est vers M™' Juliette Drouet que M. le maire s'avance ; elle ne sait qu'en penser. 11 la salue profondément, et tout essoutllé encore :

— Vous m'excuserez, Madame, si je remplis un devoir pénible. La raison d'État...

— Quoi, Monsieur, que me voulez-vous ■

— Madame, vous avez été reconnue, et j'ai des instructions dont je ne puis m'écarter. Vous pouvez être assurée, d'ailleurs, d'être traitée avec les plus grands égards...

— Que signifie cette plaisanterie! dit Victor Hugo en s'avaneant. Pour qui nous prenez-vous?

— Monsieur, dit le maire en se redressant, il est inutile de feindre ; c'est à madame d'ailleurs que j'ai affaire. J'ai prévenu M. le sous-préfet dont

j'attends la réponse et les ordres. Il suffit que vous ne vous éloigniez pas. Je vous arrête au nom de la loi!

— Moi aussi ? s'écrie M"'e Drouet.

— Vous surtout, madame.

— Et la raison...

— Madame, on vous surveille depuis ce matin ; on vous a vue, vous et vos gens, vous rapprocher insensiblement de la mer. Les pêcheurs que voici auront à répondre de leur connivence. Madame la duchesse voudra m'excuser; je remplis un devoir.

— Mais enfin, monsieur, de quelle duchesse voulez-vous parler?

— Madame la duchesse de Berri le sait bien.

On partit d'éclats de rire fous. M. le maire regarda cette gaieté d'un œil impassible. Il fit cerner la petite troupe avec des formes respectueuses et fermes qui n'admettaient aucune réclamation ni aucun raisonnement. Ces messieurs essayèrent de l'apprivoiser, en montrant leurs papiers et leurs passeports.

— Messieurs, dit le maire, je ne doute pas de votre parole ; je pense bien que vous n'êtes pas venus ici sans des papiers en règle, mais nous attendrons M. le sous-préfet qui en appréciera la valeur. Je l'ai mandé par un courrier ; nous le verrons dans la journée.

M Drouet se résignait a faire la duchesse, el compagnons la félicitaienl de la façon donl portail sa nouvelle dignité.

— Monsieur le maire, dit-ellej [ue, d'après vos instructions, vous devez qous taire mourir de

faim?

— Non, sans doute, madame; mes hommes vont aller chercher a l'auberge tout ce que \ pourrez, désirer.

— Pourquoi n'irions-nous pas à l'auberge n mêmes .'

— Madame, n'insistez pas. Je dois éviter une surprise et Caire constater le lieu de votre embarquement.

— VOUS avez réponse a tOUt. Faites-nous déjeuner, si c'est p' >ssible.

On s'installa au bord d'un foss > la bris*

mer qui ouvrait l'appétit des c >nvives.

L'aventure était gaie, a condition que M. le souspréfetnese fit pas trop attendre. Les commissionnaires rapportèrent des jambons et des saucissons,

du cidre el de l'eau-. l.-vie; il n'y avait pas autre

eh.. se; on but a la santé de Mr:"' la duchess qui lit pâlir M. le main

On arrivait au dessert, et Ton allait s'en passer, quand on vit paraître sur la route voisine une berline lancée au galop. Un homme en sortit précipita vers les prisonniers :

— Ah ! mon Dieu ! que faites-vous là ?

— Nous déjeunons, comme vous voyez.

— Monsieur Victor Hugo! Madame, que d'excuses ! Messieurs . . .

C'était M. de Kermorgan, sous-préfet du Havre, qui était accouru à toute vitesse, désolé du zèle du maire de Barfleur.

— Ce n'est donc pas madame la duchesse? demandait ce dernier.

— Eh ! non, sans doute ! Ah ! vous faites de jolies choses! Allez vous promener, vous et votre monde! Madame, messieurs,- un déjeuner vous attend à la sous-préfecture. Faites-moi la grâce de l'accepter et d'oublier ce qui s'est passé.

On monta dans la berline. Deux heures après on arrivait chez M. de Kermorgan où un couvert splendide était dressé. On fit aux touristes la réception la plus cordiale et la plus magnifique. Mais on s'était tellement bourré de jambon et de saucisson — en plein air — que ce déjeuner superbe eut tort.

— 11 n'est sauce que d'appétit, disait Mme Drouet en finissant son histoire.

Victor Hugo a fait en mer des voyages assez fréquents, mais de courte durée. Pendant son long

exil, il se déplaçait presque tous les ans et allait en Belgique par L'Angleterre.

Le Maître supportait fort bien Le mal de mer, qui altérait à peine la sérénité de son humeur. Il n'en était pas de même de sa compagne de \- . M Drouet. Elle acceptait les trai

qui devaient la iduire sur le continent comme

Les épreuves les plus pénibles de sa vie. Bile ne

cherchait pas à pallier le mal ni â

A peine arrivée à bord, elle se plaçait dans un

cadre où elle t jusqu'à l'heure de l'ar-

rivi

De temps en temps, Victor Hugo allait s'informer d'elle avec une sollicitude obligeant :

— Comment allez-vous, madam

— Monsieur, je suis moi

— Allons, c'i.'st bien : nous n'avons plus qu'une heure de travers

i calme irritait la «lame qui s'en vengea, i»lus tard, «mi racontant une histoire qui faisait trop d'honneur à la galanterie du poète.

M 1 >; ••;• ; - ôtait renfermée, comme d'habitude, dans s.. n tfroii ; - i cabine étant sur le pont, voyait Victor Hugo aller et venir sur le tillac, humant le grand air, et s'intéressant aux souffrau de ses voisins <'t d< nés.

I1 ;i\ femmes attiraient particulièrement son

attention.

C'étaient deux Anglaises qui se ressemblaient vaguement, par la couleur toute britannique de leurs yeux, de leurs cheveux, de leurs costumes. L'une paraissait plus âgée que l'autre, et la gouvernait, d'une voix languissante, avec une sorte d'autorité :

— Mary, disait-elle, ne vous mettez pas en peine ; j'aperçois les falaises de Douvres à l'horizon.

Deux agréables créatures d'ailleurs. .Mary avait une figure angélique et s'efforçait de sourire, avec cette désespérance abattue et résignée dont le mal de mer frappe ses victimes. Ces dames demandèrent des citrons. Il n'y avait là aucun steward. Victor Hugo s'empressa d'aller chercher les citrons.

Miss Mary le remercia d'une voix émue, si bien qu'il ne put moins faire que d'arranger les coussins qui l'entouraient.

A ces soins, le poète ajouta de douces paroles, car, véritablement, elle avait une grâce d'enfant. Elle s'efforça de lui répondre, ce qui lui fit oublier un peu son abattement. La plus âgée des voyageuses regardait cette scène avec bienveillance.

Mary avait sur ses genoux un petit sac armorié d'où elle tirait des sels qu'elle respirait et faisait respirer à sa compagne. Elle parlait le français avec un doux accent étranger qui donnait à sa

parole une grâce infinie. La conversation de

Victor Hugo ava't fini par la distraire; elle se sentait mieux, et lit quelques pas appuyée au bras du poète.

Cependant les côtes d'Angleterre grandissaient à vue d'œil, et l'heure approchait où cette intimité d'une heure allait être rompue.

On arriva. Le steamer, frémissant encore, se rangea contre la jetée. Les deux Anglaises se levèrent, pressées de partir, et rassemblèrent leurs bagages. La plus âgée remercia le poète avec un sourire un peu hautain :

— Monsieur, dit-elle, je vous remercie de tous les soins que vous avez eus pour ma femme de chambre.

M"" Drouet entendit ce mot du fond de son tiroir. Elle en sauta a terre et, prenant le bras de son compagnon, s'écria :

— C'est bien fait !

Elle était guérie.

Victor Hugo était un grand marcheur devant l'éternel. Son allure rapide facilitait chez lui le travail de la composition. Il marchait le front en avant; son cerveau semblait entraîner tout le reste après lui. Quelquefois, après ses soirées de la

place Royale, il sortait pour prendre l'air, accompagner un ami, ou pour souper en ville. Une idée s'emparait de lui, lui faisait oublier ses projets, et le conduisait jusqu'à TÉtoile; il revenait de là vers la Bastille, toujours absorbé, sans s'apercevoir de la longueur du trajet. Quelquefois des amis essayaient de le suivre, mais ils y usaient leur souffle et leurs jambes. Auguste Maquet, Edouard Ourliac étaient ceux qui résistaient le mieux à ces fatigues ; encore répétaient-ils souvent le vers de Molière :

Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre !

Ces courses de nuit n'étaient pas sans danger, surtout pour un rêveur qui ne portaitaucune arme. Il fut l'objet de plusieurs attaques nocturnes auxquelles il échappa par un peu de chance et beaucoup de sang-froid. Il ne s'apercevait guère des pièges qu'au moment où il y tombait. Les Champs- Elysées étaient plus déserts et plus sauvages à cette époque que les points les plus reculés du Bois de Boulogne ne peuvent l'être de nos jours. Victor Hugo se souvient d'une rixe sérieuse qu'il soutint contre un filou qui lui avait demandé sa montre. Il s'en sortit assez bien, grâce à une grosse clef qu'il avait sur lui, et qui devint dans sa main une arme redoutable.

Quand la petite Jeanne entend ces histoires, elle ne manque pas de les croire de la veille, et de dire à son grand-père en guise de morale :

— Je ne veux, plus que tu sortes le soir!

Victor Hugo a t'ait la connaissance d'un homme célèbre, et il nous a raconté cette aventure en ménageant ses effets, car il n'aime pas qu'on gâte les histoire-.

Il était sur l'impériale d'un omnibus.

Comme il suivait les boulevards extérieurs, un homme d'aspect pacifique el de tenue bourgeoise vint s'asseoir auprès de lui. Plongé dans ses méditations et distrait parle panorama qui se déroulait devant ses yeux, Victor Hugo ne donnait que peu d'attention à son voisin. Celui-ci était en veine d'épanchement.

— Ah! monsieur, fit-il d'une voix émue, je vais en avoir douze, ce soir peut-être.

— Douze quoi? demanda le poète fort surpris.

— Douze, monsieur, et il faut de la place pour loger tout cela. Sans compter que cela mange.

— Douze enfants ! fit Victor Hugo intéressé. Je vous en fais mon compliment.

L'inconnu, suivant son idée, sans doute n'entendit pas le mot.

— Ce n'est pas que j'en sois embarrassé, continuat-il, ce n'est qu'une habitude à prendre. Il faut avoir l'œil bon et le poignet solide, et cela vous obéit comme des demoiselles. Mais il faut taper dessus.

— Y pensez- vous ? s'écria l'auteur de Y Art d'être grand-père.

— C'est le seul moyen, et il est bon. Ça m'est venu tout naturellement. J'ai été un peu ému la première fois; ça n'a pas duré, et le douzième marchera comme les autres. Il n'y a qu'à fouailler pour se faire obéir.

— Mais, enfin, qui fouaillez vous comme cela? dit le poète indigné.

— Mes lions.

— Ah ! vos lions! Et vous en avez douze?

— Pas un de moins, monsieur, si, comme je l'espère... J'ai une lionne en mal d'enfant, et je vais voir ce qui s'est passé.

— Je fais des vœux pour son heureuse délivrance.

— Merci, vous êtes un bon homme. J'étais sûr que cela vous intéresserait. Vous me ferez un grand plaisir en venant me voir.

— Je tâcherai.

— Pezon, tout le monde me connaît. Mon établissement (nous allons passer devant) est à l'encoignure de la rue des Martyrs. Si le cœur vous en dit...

DE VICTOR HUGO Ici

— Non, je vous remercie, pas aujourd'hui, j'ai affaire.

— Eh bien, à l'honneur de vous revoir.

L'inclination de Victor Hugo pour l'incognito n'avait d'égale que la malechance qui s'obstinait à le trahir en toutes occasions. Reçu comme un bon bourgeois dans les hôtelleries, il ne tardait pas à s'apercevoir à l'éclat du service, aux prévenances étranges des gens que son nom avait été prononcé. Reçu quelquefois assez mal, il voyait cette indifférence se changer en obséquiosité. Heureux quand des députations n'arrivaient pas le désoler par leur caractère officiel ! L'hommage des petits lui plaisait davantage. Dans une auberge de Normandie, le garçon de l'hôtel le prend à. part.

— Monsieur, vous êtes bien Victor Hugo, n'estce pas?

— C'est selon, répond le poète avec la prudence qu'ordonne une pareille question.

— Ah! monsieur, que je suis heureux de vous voir! Je sais par cœur vos vers sur l'Aumône, ceux que vous avez écrits pour les pauvres de Louviers. M. le maire m'a fait une scène. « Comment, m'a-t-il dit, Victor Hugo est descendu chez vous, et tu ne me préviens pas ! »

11 fallut recevoir M. le maire, et les voyageurs partirent comblés d'honneurs, d'attentions et de politesses.

Mme Drouet montrait, à l'appui de cette histoire, un très beau verre qu'elle avait admiré et que l'hôtesse s'était obstinée à lui céder pour vingt sous.

Eugène Godard est venu mettre à la disposition de Victor Hugo le ballon captif de la cour des Tuileries. Le maître a accepté cette offre et se promet beaucoup de plaisir de ce voyage en « plein ciel ». Tout le monde ne partage pas cet enthousiasme, et l'on me gronde d'avoir accueilli la visite de l'aéronaute. On n'envoie pas comme cela Victor Hugo dans les nuages. Et si le câble cassait !

J'explique que le câble ne cassera pas et que le ballon se comportera bien, portant Victor Hugo et sa fortune. N'importe, la famille n'est pas contente, et les petits-enfants sont retenus par leur mère. Cela fait manquer l'ascension qui devait se faire le mercredi 2 juillet 1879.

Mais on ne s'oppose pas facilement aux desseins du poète. Bien que le temps soit mauvais depuis quelques jours, son projet d'ascension persiste. Le samedi suivant, nous quittons Passy par un vent

à décorner les bœufs, et nous arrivons dans la cour des Tuileries par um- pluie fine battante, qui nous enchaîne à la terre. MM. Godard et Dartois nous font leurs compliments de condoléance et nous allions renoncera toute ascension, quand le temps s'éclaircit un peu.

I.<-s aéronautes appareillent ; le maître entre dans la grande nacelle circulaire que soutient l'aérostat. Le suivent MM. Paul de Saint- Victor, Maurice Talmeyr, la famille Meurice, Mmr Droue' et moi.

On part. M"u' Droûet s'est assise au fond de la nacelle el se cache la figure dans ses mains ; bien qu'elle se croie vouée à une mort certaine, elle n'a pas voulu quitter Victor Hugo dan- ce danger. Le ballon peu! arriver à une altitude de 500 mètres, mais le vent le rabat sur les bâtiments du Louvre, et la corde qui nous retient est tout à fait oblique ; nous ne dépassons pas 250 à MO mètr

i ila suffit pour que le point de vue soit merveilleux. Victor Hugo se retient au bord du balcon et s'enivre de grand air; nous l'entourons. Un coup de vent subit porte l'effort de traction du câble à 10,000 kilogrammes. Le capitaine Godard l'ait le signal de descente.

On arrive à terre heureusement, en se félicitant d'avoir bravé la tempête. Le ballon ne fera pas d'autre ascension de la journée. On rentre a Passy

pour dîner et l'on ne parle que du voyage aérien, si bien que Georges et Jeanne arrachent à leur mère la promesse qu'on les emmènera la prochaine fois.

Mme Drouet n'avait naturellement rien vu et n'avait pas brillé par son courage. Elle voulut se réhabiliter et me demanda de la guider avec le Maître dans le parcours circulaire des tramways qu'on venait d'établir. Il s'agissait de partir de TÉtoile et d'arriver à Vincennes par les nouvelles voitures.

Cette partie d'omnibus séduisait absolument Victor Hugo. Un matin, quelques jours après notre ascension en ballon captif, nous montions sur le tramway de l'Étoile qui suit les boulevards extérieurs. Nous étions pleins d'espérance en songeant aux découvertes que nous allions faire. Mais, au bout de cinq minutes, Mme Drouet, qui essayait pour la première fois d'une impériale d'omnibus, se sent prise de vertige ; c'est avec beaucoup de peine que nous la faisons descendre et l'accompagnons dans l'intérieur. Presque aussitôt une pluie torrentielle se déclare, et nous ne touchons à la Villette que pour revenir aussitôt, par la même route, à l'avenue d'Eylau.

DE VICTOR m 156

Si je iap pelle cette impression de voyage, c'est qu'elle a étc- le thème de reproches qui m'ont poursuivi pendant plusieurs années. On me rendait responsable de la pluie, de la boue, du vent, <lu froid auxquels j'avais exposé mes compagnons! sans oublier le vertige.

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