AUTOUR DE L'ŒUVRE
On a beaucoup parlé des procédés de composition de Hugo. Il ne prend guère la plume que lorsque l'œuvre à laquelle il rêve est presque achevée dan- son cerveau. Ses manuscrits portent peu
de ratures.
Il va e1 vient, se promène ou monte sur une impériale d'omnibus; il a le regard fixe el l'esprit absorbé. Il m'est arrivé quelquefois de monter sur
la même voiture et de m'asseoii auprès de lui, sans qu'il me reconnût.
Lorsque le travail qui le captive est enfin mûr,
il se place — debout — devant un très haut pupitre, prend de grandes feuilles de papier de Hollande — qui forment ses derniers manuscrits — et écrit sans désemparer le chapitre du roman
ou l'acte de drame auquel il songe depuis huit jours.
Je me suis rendu compte de sa facilité de production, à l'époque de la publication de la seconde série de la Légende des Siècles. Paul Meurice reçut des mains de Hugo le manuscrit ne varietur de l'ouvrage. Le lendemain, il lui dit en riant :
— Cela manque un peu de femmes.
Le poète ne s'en était pas aperçu.
— C'est juste, dit-il, nous ajouterons une feuille.
Il se prit alors à écrire le groupe des Idylles qui figure dans ce livre. Chaque jour, j'arrivais et je recevais de lui les feuilles qu'il avait remplies le matin et dont l'encre était encore fraîche. Quelquesunes étaient écrites sans aucune variante et avec une netteté parfaite.
La faculté d'isolement que Victor Hugo possède à un si haut degré le faisait regarder à Jersey et à Guernesey avec un peu de terreur par les bonnes gens peu familiers avec l'idéal. Il aimait d'ailleurs
à s'établir au bord de la mer, dans des endroits déserts, sur la plage bretonne ou la plage normande qui se partagent ces îles fleuries, — pour y travailler plus à l'aise.
Quelquefois il récitail ses vers à haute vois pour juger de leur effet et de leur harmonie.
Dn jour qu'il déclamai! ainsi depuis assez longtemps, il entend un murmure bienveillant et une respiration puissante sur son ('pan le 11 se retourne et aperçoil une vache sortie de son pâturage, attirée par les gestes el la voix, et qui se tenait près de lui, avec l'air d'entendre et «le comprendre, familière el du »uce.
Ons'esl fort occupé de l'écriture du Maître el plumes dont il se -sert. ( !ela a donné lie toutes sortes de légendes plus absurdes les unes que les autres. 11 n'a jamais été exclusif à cet égard; toutluiest bon pour écrire, pourvu qu'il puisse arriver à écrire à peu près lisiblement.
Angelo, La Vision du Dante, qui remontent
à une époque éloignée, ont dû être écrits avec
des plumes métalliques. On ne peut se figurer le
degré de finesse, de ténuité, atteint par l'écriture
du Maître dans ces œuvres. Je ne pus copier la
Vision qu'en me servant d'un verre grossissant pour lire l'original. Cela me rappela le mot de Charles Hugo regardant écrire son père, mot qui vient à l'appui de mon observation. L'enfant faisait alors des jambages, et sa petite main était singulièrement lourde.
— Quand on est petit, disait-il, on a une grosse, grosse écriture, et quand on est grand comme toi, on écrit petit, petit !
L'écriture de Victor Hugo s'agrandit avec le temps, et en arriva à cette ampleur qui donne à ses derniers manuscrits un aspect magistral et presque redoutable. La Légende des Siicles, Toute la Lyre sont écrits ainsi. Il se servait alors de plumes bout-d'aile et d'un magnifique papier de Hollande, dont plusieurs rames lui avaient été envoyées par un admirateur. Il expliquait le développement de son écriture par la faiblesse croissante de sa vue; cependant, j'ai de lui des pages de fine écriture tracées dans ces dernières années, entre autres une lettre qu'il m'écrivit, et toute une grande page de dédicace, par laquelle il voulut me remercier de la copie que j'avais faite de la Légende des Svcles.
Il a du reste un motif particulier pour écrire à grands traits. Quand l'insomnie vient le visiter, ce qui est assez fréquent, il compose dans son lit; dès qu'il a précisé la forme de sa pensée, pour
ne pas donner trop de travail à sa mémoire, il saute à bas de son lit, et sans perdre de temps à se procurer de la lumière, il s'approche de son bureau où de grandes feuilles de papier sont disposées.
Il écril alors dans l'obscurité, à l'aventure, de façon à pouvoir retrouver le lendemain les idées el les vers éclos dans son cerveau. On conçoil que] gâchis, quelles taches d'encre peuvent résulter de cette écriture nocturne, emportée quelquefois, el donl la vue même ne vient pas le distraire de son inspiration.
( >n voit quel rôle secondaire la plume joue dans le travail du poète. Il la tient très régulièrement quand il le veul et d'une façon fort élégante, car il a de belles mains et des ongles très soignés dont la longueur étonne M"« Jeanne; elle dit quelque l'i lis « t.'- griffes .'
Mais son inclination et peut-être la force des choses le poussent à tenir les plumesd'oieà l'envers. Cela vient de ce qu'il les écrase au bout de quelques lignes, et elle- ne marquent plus que de dos ou de côté. Les plus u<ées sont les meilleures; il emploie quelquefois des tronçons de plumes, informes , qui font autant de taches que de mots. Catulle Mendês lui apporta un jour un paquet de roseaux fendus qui venaient, je crois, «d'Orient. Victor Hugo s'en servit très longtemps
et ne les abandonna qu'après les avoir tués sous ses doigts.
Comment la plume métallique, depuis longtemps proscrite, s'introduisit-elle dans la maison ? c'est une très simple histoire, et la faute peut m'en être reprochée. Son cabinet de travail mis à part — et encore ! — ce qu'on trouve le plus difficilement chez Hugo, c'est « ce qu'il faut pour écrire ».
Quand il voulut bien me confier ses travaux de copie, ne pouvant souffrir la disette à cet égard, j'installai chez lui tout un arsenal de plumes, d'encriers et de porte-plumes. Victor Hugo n'allait pas en chercher d'autres, et tout en protestant contre les plumes métalliques, il en usait sans difficulté. Elles retenaient dans certaines limites les fougues de son écriture effrénée.
Cependant je ne méconnais pas le grand caractère de la plume en liberté, et cJest une plume d'oie que je lui remis pour qu'il pût écrire quelques lignes au bas d'une admirable gravure de son portrait par Bonnat, dont il m'avait fait présent. La plume d'oie se vengea démon antagonisme par une tache d'encre prodigieuse, grande comme la main, la plus belle tache d'encre qu'un poète ait jamais faite.
Victor Hugo, en corrigeant les épreuves de VAnnée terrible, s'est décidé à retirer quelques pièces satiriques, assez cruelles, dirigées contre des personnages du monde parisien. Mais ces pièces, il nous les a lues hier soir. Paraîtrontelles jamais? J'ai retenu ce court fragment, à l'adresse des envieux que met hors d'eux-mêmes la beauté ou la gloire des autn s :
. . .Quand la rose VM belle, vous croyez qu'elle le fait exprès . Quel souille vous auriez, si l'étoile était près I
Victor Hugo revendique la création du 'mot «fulgurant», qu'il prétend avoir employéle premier
•dans ses vers. J'entends la création française, car la racine du mot saute aux yeux.
On lui attribue également l'introduction du mot « gamin » dans le dictionnaire. Voici ce qu'il en dit lui-même dans les Misérables: « Le mot gamin fut imprimé pour la première fois, et arriva de la langue populaire dans la langue littéraire en 183i.
C'est dans un opuscule intitulé Claude Gueux que ce mot fit son apparition. Le scandale fut vif. Le mot a passé. »
Sans remonter à M. de Lorgeril,qui n'était pas content du français de notre poète, toute question à ce sujet peut être facilement tranchée. Si les mots dont il s'est servi n'étaient pas français, ils le sont devenus.
Ce n'est pas seulement Alexandre Dumas qui a la gloire d'avoir écrit des contes tellement intéressants qu'ils sont arrivés — après coup. On sait qu'on montre au château d'If le cachot où fut renfermé l'abbé Faria, et le couloir par lequel il allait rejoindre l'infortuné Dantès. Notre-Dame de Paris a aussi sa légende, qui s'est emparée de la personne de Victor Hugo lui-même.
Il y a quelques aimées, on voyait — on la voit peut-être encore — près de la chambre du bourdon, sombre fouillis de charpentes et de cloches, une vigne vierge qui courait le long des colonnettes et ombrageait une petite masure accrochée comme un nid d'hirondelles aux murs de la cathédrale.
Mme Drouet avait prié le poète de lui faire les honneurs de « son église » ; avec sa galanterie chevaleresque et son goût pour les ascensions, il
DE VICTOR m GO
s'y rt.ni aisémenl décidé. Comme Us passaienl sur merveilleux balcon «illi i 1:" ' ssus du
parvis, le cicérone obligé leur montra la maisonnette égayée d'un feuillage vert.
— C'esl là, dit-il, que Victor Hu*
;|II temps de sa jeunesse, quand il écrivait son fameux ouvrag Vous <'n êtes bien sûr \
— Assurément, madame, el pas un voyageur ne manque de visiter sa chambre. Maintenant elle sert de demeure au gardien des cloch
— Et l'inscription dont parle Victor Hugo dans son livre: anaikm, existe-t-elle encoi
— Bien sûr. Mais il y en a plusieurs dans l'escalier, et .i'' ne saurais vous dire laquelle est la bonne.
L'histoire des Deua Jumeaux, drame inédit de Victor Hugo, quirestera peut-être toujours inconnu, est forl singulière. Le Maître n'aime point à en parler; mais M Drouet nous l'a dite devant lui.
L'imagination du poète avait été séduite par
cette légende qui fait du * masque de fer » un fils
d'Anne d'Autriche, frère jumeau de Louis XIV.
second fils, arrivé quelques heures après le
premier déjà reconnu par les témoins qui avaient
assisté à l'accouchement de la reine, se trouvait être, d'après des règles que nous n'approfondirons pas, l'aîné des deux enfants et le véritable héritier du trône. Il en résultait une perspective de dissensions politiques qui pouvaient troubler pour longtemps la tranquillité du royaume. On résolut de faire disparaître l'enfant dernier venu, dont la naissance n'était connue que de quelques courtisans intimes, et la malheureuse créature aurait été condamnée par la raison d'État à une captivité perpétuelle.
Le masque de fer s'expliquait par la nécessité de dissimuler une ressemblance parfaite entre les deux frères.
Un tel sujet avait de quoi attirer la pensée du poète et montrer les ressources de son génie. L'antithèse existait dans le sujet même; la rencontre des deux frères, la possibilité d'une confusion entre eux, entraînaient des scènes émouvantes et des secousses dramatiques de premier ordre. Victor Hugo commença à écrire la pièce en vers, avec cette rapidité qui lui était habituelle, avec cette sûreté de touche qui donnait à ses productions une forme parfaite alliée à toute la fougue de l'improvisation.
Contre son habitude, il parla prématurément de son œuvre. Content de ce qu'il avait fait, il en lut quelques passages dans une soirée tout intime, à
son ami Boulanger, qui s'en montra enthousiasmé. Cet enthousiasme fut bavard ; Louis Boulanger, le soir même, raconta devant quelques personnes la nouvelle œuvre du poète et l'impression profonde qu'elle avait produite sur lui. Au noml.ro des auditeurs se trouvait Alexandre Dumas père. Nous n'avons pas l'intention d'accuser ce grand romancier d'un plagiat quelconque! Mais les idées qui flottaient autour de lui devenaient facilement les siennes; il s'en emparait avec une aisance et une naïveté qui ne permettaient guère de lui en vouloir. Quelque temps après, sans songer peutêtre au récit de Louis Boulanger, il écrivait le Vicomte de Bragelonne.
Hugo l'apprit ; Louis Boulanger confessa sa faute, et dans un premier mouvement de colère, Hugo jeta au feu le manuscrit des DeuxJumr,, drame en vers, qu'il avait poussé jusqu'au quatrième acte...
— Non, dit Mmo Drouet qui se souvenait fort bien d'avoir vu le manuscrit, vous ne l'avez pas jeté au feu. Vous l'avez emporté et enfoui dans quelque coin où on le retrouvera un jour !
Ce que Victor Hugo redoute le plus, c'est l'indiscrétion, surtout en ce qui concerne ses œu-
170 PROPt)S DE TABLE
vres inédites. Ce n'est qu'après m'avoir éprouvé longtemps qu'il se décida à me confier la copie de ses manuscrits. Le fameux nettoyage de son cabinet de travail de la rue de Clicliy y fut pour quelque chose. Je trouvai sous mes pieds, à l'abandon, des notes et des lettres absolument intimes, des chèques d'une date éloignée (un chèque de dix-sept mille francs, entre autres), et je me permis de lui reprocher respectueusement cet excès de négligence. Ces papiers étaient mêlés à des amas de journaux qui dataient de plusieurs années. Je les faisais emporter par sacs. Victor Hugo ne jette et ne brûle rien ; d'ailleurs si l'on eût voulu brûler quelque chose dans cet encombrement, le feu se serait mis sûrement à la maison. Mais le poète ne fume jamais, et je Timite à cet égard.
Je reste donc muet sur les curiosités que je rencontre dans ses armoires, et je connais son testament depuis l'année 1875 où j'entrai plus complètement dans son intimité.
Ce silence imperturbable que je garde sur mes découvertes l'impatiente quelquefois, et quand nous sommes en comité tout à fait intime, il me le reproche, car il a le génie de la taquinerie.
— Ainsi, me dit-il un jour, vous avez copié Torquemada, et vous ne m'en dites rien ?
Torquemada était à cette époque l'œuvre inconnue qui excitait peut-être le plus la curiosité du
public. La demande me délia la langue, et je disau poète l'admiration que j'avais ressentie en voyant de quelle façon il avait pris, dépeint et créé cette terrible figure qui procédait de son génie plus que de la réalité.
— Qu'en savez- vous ? me dit-il brusquement.
Mais nous fûmes entièrement d'accord, quand je lui parlai de la Grand' Mère et de la Forêt mouillée, ces deux chefs-d'œuvre (1).
La Grand'Mère est une petite comédie en vers dans laquelle il n'y a, à proprement parler, qu'une situation. Mais avec quel art infini elle est développée.
Une princesse s'est opposée d'une manière absolue au mariage d'un de ses fils avec une créature indigne. Sa colère, ses menaces, sa malédiction n'ont rien pu sur le cœur d'un enfant obstiné qui l'a abandonnée pour suivre sa fortune et contracter le mariage qui le retranchait de la famille. Au bout de quelques années, l'inflexible souveraine apprend que la famille pros-
(1) On en peut parler librement aujourd'hui, car ils ne tarderont pas à paraître.
crite est cachée dans une forêt voisine, avec deux enfants nés de l'union détestée. Elle part, guidée par ses espions, avec l'intention d'écraser ce nid de vipères; elle va, farouche, semblable à laMédée antique, et l'on s'attend à d'horribles péripéties. Je sais qu'en copiant le drame, j'en étais arrivé à un point extrême de terreur, quand en tournant la page je lus le mot Fin. Comment, Fin ? De quelle façon le poète va-t-il dénouer en quelques vers une situation si compliquée et si tendue ? Quelles excuses vont fournir les époux? Comment s'apaisera la fureur vengeresse de l'aïeule outragée? Imbécile! C'est de moi que je parle, bien entendu. Deux petits enfants sortent de la cabane, voient l'étrangère et lui tendent les bras... Et la grand' mère fond en larmes, les embrasse et leur demande pardon.
La Foret mouillée n'est pas une pièce de théâtre, mais une idylle d'une fraîcheur incomparable. La pluie a passé sur la forêt, et tout y prend la parole, les arbres, les herbes, les feuilles et les fleurs, les oiseaux et les insectes.
Ces deux merveilles n'ont pas l'allure épique de VÊpée. Ce drame en vers, en trois parties, — sauf erreur, — est «rime allure hautaine el s< vère, et rappelle les plus belles pages delà Légende des s/ ' i les.
11 y a, dans le Théâtre en liberté, earc'est letitre sous lequel le poète a rassemblé ces études dramatiques, des pièces singulières et qui paraîtront étrangères augéniede Hug C'esl le cas d'un petit drameen prose, que des journaux bien informés ont voulu nommer Zut! et qui s'appelleen réalité : Peut être un frère de Gavroche. Comment a-t-on trouvé le mot : Zut? Il est à croire queVictor Hug . poussé à bout par quelque indiscret ami qui lui demandait de s renseignements sur s< m théâtre inédit, aura répondu, dans un moment de g par cette exclamation familière, et que l'ami l'aura inscrite naïvement comme un titre d'ouvrag .
La pièce développe un caractère de gamin de Paiis, railleur et bienfaisant, qui se moque des -eus, tout en les sauvant de grands dangers et en leur rendant les plus grands services. Les éléments de l'action sont tirés en grande partie du
passage d'an chemin de fer à travers l'ouvrage. Le théâtre représente une voie ferrée, ornée d'un disque-signal. C'est sur ce disque que l'héroïsme de Gavroche s'exerce, avec une bonne humeur inépuisable. La pièce est amusante, mais n'ajoutera rien à la gloire du poète.
Je l'aime pourtant mieux qu'un acte de vaudeville ou de comédie, qui se passe entre deux amoureux et qui pourrait bien s'appeler : Cinquante mille francs de rente. Mais je n'en suis pas sûr et ne veux rien avancer.
Victor Hugo s'était décidé à faire paraître la nouvelle série de la Légende des Siècles. Il nous en avait lu quelques pages. L'ouvrage n'avait pas été copié, et il a l'habitude de conserver ses manuscrits qu'il n'envoie jamais a l'imprimerie. Je lui offris de copier les deux volumes, et le fis assez rapidement, malgré l'exactitude absolue qu'il exige de ses copistes. Ce travail fut contrôlé par Mn,e Drouet, point à point, virgule à virgule. Pour ma part, j'étais enchanté qu'il m'eût été confié.
Lire le premier ces pages merveilleuses était
DE VICTOR II i GO
une joie rare el prof le. J'avais le courage de ae
pas devancer la copie par la lecture et n'apprenais ces vers magnifiques qu'à mesure qu'ils arrivaieni sous ma plume. Je me disais souvent au milieu d'une action, au bas d'une | - i omment va-t-il s»en sortiri Comment cela va-t-il continu r .' C'étaienl à chaque instant des surprises nouvelles, de nouveaux éblouissements . J vraiment fier de lire de telles choses, inconnues au reste du monde. Quand l'ouvrage parut, le Maître m'en offrit un très bel exemplaire sur papier du Japon, el voici ce qu'il écrivit à la première page du livre. La louange esl ssive, mais j<' me résigne à la publier:
M. Richard Lesclide esl un esprit charmant, c ,mpiiqué d'un cn-ur excellent. Cela l'entraine à des imprudences. Il m'a vu un jour embarrassé -lu manuscrit de la Légende des -s hésil mt à
le livrer à l'imprimerie sans copie. Il m'offritd'en faire la copie. Il fallait une discrétion absolue et mm dévouement infatigable. Il a eu toutes vertus, et j'en ai abus . ( st g à sa bonne volonté cordiale et exquise que ce livre a pu paraître à jour, fixe, le 26 février 1877, en même temps qu.' la première heure de ma soixante-
seiziâÉii année.
« Victor III <■<>. »
La célébrité de Victor Hugo ne date guère que des Odes et Ballades. Mais il nous a fait des confidences amusantes sur ses premiers essais et sur l'éveil de sa vocation. On l'avait placé à la pension Decotte, où la fièvre littéraire régnait dans toute son intensité. On n'y faisait pas seulement des tragédies ; on les jouait pendant les récréations.
La figure épique de Roland le séduisit dès cette époque. Dieu sait tous les vers qu'il écrivit !
On eût dit qu'il devinait le mot de Théophile Gautier, qui prétendait qu'il fallait avoir fait cinquante mille vers d'apprentissage pour arriver à en fabriquer de bons. Le papier noirci par l'élève Victor dépassait toutes les proportions connues. Il écrivit Artamcne, tragédie; Athélie ou les Scandinaves, des chansons , des parades et jusqu'à des opéras-comiques. Avec une modestie particulière, il réunit ces premiers travaux dans des cahiers intitulés : les Bêtises que je faisais avant ma naissance.
En 1817 , il concourut clandestinement, et avec la pudeur d'un débutant, pour le prix de poésie de l'Académie Française. Le sujet imposé
étail : « Le bonheur que procure L'étude dans toutes les situations do la vie. »
Le jeune Victor lit parvenir son ouvragé à la docte assemblée ; vous d winez ses battements de cœur! Ses vers furent remarqués, mais il avait eu la maladresse de parler de son ;Vur<.' dans son travail. — Moi, disait-il,
Moi qui toujours fuyant les cités et les cours, ]) • (rois Lustres à peine ni vu finir le cour-. . .
Cela parut êtrangeaux académiciens charg ss de juger les compositions. Comment un enfant de quinze ans aurait-il pu fuir les cités el les cours? On crut à une mystification, e1 le poème n'obtint qu'une mention honorable. Le rapport disait d'une façon assez désobligeante :
i si réellement M. VicW Hugo n'a -i1"' cet âge, l'Aeadémie lui doit un encouragement. ■
M"10 Hugo ne voulut pas qu'on mît en doute la parole de son fils- Elle monta en voiture avec Victor, et se fit conduire chez M. Raynouard, secrétaire de l'Académie, pour lui montrer l'acte de naissance de l'enfant. M. Raynouard n'eut pas besoin de voir l'acte en apercevant le poète; il s'excusa auprès de la mère et lit mille compliments au jeune homme.
Le même jour, il en parla à ses confrères de
l'Académie, et c'est à cette occasion que M. de Chateaubriand prononça le mot bien connu : « Cet enfant est un enfant sublime. »
M. Alexandre Soumet revendiqua plus tard la paternité de ce mot, qui peut très bien avoir eu deux pères.
François de Neufchâteau, l'un des doyens de l'Académie, fut plus expansif. Il voulut voir le jeune lauréat et lui adressa même une épître où l'on trouvait ces paroles :
Tendre ami des neuf Sœurs, mes bras vous sont ouverts ; Venez, j'aime toujours les vers.
Cet enthousiasme dura peu, et le même François de Neufchâteau , ouvrant quelques années après le volume des Odes et Ballades, s'écria : — Quel dommage ! Il avait si bien commencé ! Il se perd ! il se perd !
Les Odes et Ballades étaient en effet une sorte de manifeste du poète et de Técole nouvelle; elles retentirent comme un clairon. L'édition s'enleva avec rapidité ; cela permit au poète d'avancer l'époque du mariage qu'il rêvait avec cette Pépita dont le nom s'est retrouvé si souvent sous sa plume. Pépita déguisait le nom de son amie d'enfance, de la brune jeune tille avec laquelle il avait joué et rêvé longtemps au jardin des Feuillantines, M"c Adèle Foucher. Les Odes et Ballades pa-
mirent en juin ; le mariage eut lieu en octobre 18-2-2 ; en décembre, la seconde édition des Odes parut avec une préface, comme Victor Hugo sut toujours les faire, préface qui eut un long retentissement. Ce fut la première étape du poète dans la route glorieuse qui devait le conduire plus haut qu'aucun homme n'est jamais arrive
Les Misérables, précisément à cause de leur valeur, de leur étendue et des hautes questions sociales qu'ils soulèvent , furent attaqués avec âpreté. L'admiration inspirer par ce livre, son succès prodigieux surtout, firent naître d'amères critiques et peut-être de grosses jalousies. Il fut presque un brandon de discorde entre Victor Hugo et Lamartine.
Celui-ci écrivit dans son Cours de littérature plusieurs articles intitulés : Considérations sur un chef-d'œuvre, ou le danger du génie, dans lesquels, en admirant la fable de l'auteur, il critiquait les idées fondamentales du livre et le système social qui semblait en dériver. Il ne s'était pas lancé dans cette affaire sans en prévenir son vieil ami, et lui avait presque demandé la permission d'exprimer librement sur sa grande œuvre son admiration et sa réprobation. Victor Hugo lui donna
toute licence à cet égard et lui écrivit cette lettre :
« Cher Lamartine,
a II y a longtemps, en 1820, mon premier bégayement de poète adolescent fut un cri d'enthousiasme devant votre éblouissant soleil se levant sur le monde. Cette page est dans mes œuvres et je l'aime; elle est là avec beaucoup d'autres qui vous glorifient. Aujourd'hui vous pensez que l'heure 3st venue de parler de moi, j'en suis fier; nous nous aimons depuis quarante ans, et nous ne sommes pas morts. Vous ne voudrez gâter ni ce passé ni cet avenir, j'en suis sur ; faites donc de mon livre ce que vous voudrez, il ne peut sortir do vos mains que de la lumière !
«- Votre vieil ami,
« Victor Hugo. »
Lamartine ne se laissa pas rogner les griffes par cette lettre. Les articles parurent sous forme d'entretiens ; il est difficile de ne pas les trouver cruels. Selon lui les Misérables de Hugo sont des coupables, des coquins et des paresseux.
Il parle d'ailleurs des Misérables pour envelopper toute l'œuvre de Hugo dans une sorte de
proscription ; il déclare ae rien comprendre à Hernani ni à Ruy-Blas, et justifie un mol de Victor Hugo, prononcé longtemps auparavant :
— J'ai un avantage sur Lamartine: c'esl que je le comprends toul entier, el qu'il ue comprend pas la partie dramatique «1" mon talent.
La popularité des Misérables pouvait cons de bien des choses. A peine publié, le livre fut traduit dans toutes les langues; il éclata dans le monde entier comme une traînée de poudre. En Amérique, pendant la guerre de ion , les
soldats lisai.-Mt 1rs Mi^'ruhlrs au bivouac.
— Il y a, dous disait Victor Hugo, < ntre la foule et moi quelque chose qui fait que qous nous aimons el que nous qous comprenons.
Eugène Renduel vint voir Victor Hugo pour lui acheter la première édition «lu Roi s'amuse. Le traité fut conclu sans difficulté, au prix de un franc de droits d'auteur par exemplaire; on devait tirer à doux mille exemplaires.
Quelques jours après le poète va au ministère.
— Eh bien, lui dit-on, vous devez être content.
— Pas trop , dit-il ; l'interdiction ne sera pas levée.
— Mais quel succès de librairie !
— Croyez-vous?
— Parbleu! Nous venons de recevoir la déclaration de l'imprimeur; il tire à vingt mille.
— Ali ! fait Hugo ; c'est bon à savoir.
Il prend une voiture; il arrive chez Renduel.
— Eh bien, lui dit Hugo, le Roi s'amuse va-t-il?
— Il ne va pas mal.
On cause pendant un quart d'heure. Rien qui ait trait à la question de tirage du livre. Le poète met vainement l'éditeur sur la voie. Soit oubli, soit distraction, Renduel ne s'explique pas.
— Enfin, dit Victor Hugo impatienté, est-il vrai, n'est-il pas vrai que vous ayez fait un tirage à vingt mille?
— En effet, dit Renduel un peu ému, et j'allais vous en prévenir. Voici un bon de vingt mille francs.
Victor Hugo lut un soir à Jersey les Pauvres Gens, qu'il venait d'écrire. Mme de Girardin, qui était présente, fut touchée jusqu'aux larmes de ce
chef-d'œuvre dont elle ne retint exactement que le dernier vers:
Tiens, dit-elle <-u ouvrant les rideaux, les voilà!
Le lendemain elle demanda une copie de vers .1 Hugo. < 'était la chose impossible. Le p la pria d'attendre que les vers fussent imprimés.
M"" de Girardin revint à Paris. Les Paw Gens la hantaient. Elle les raconta d'un bout à l'autre à Charles Lafon qui n'en fut pas moins enthousiasmé qu'elle.
— Savez-vous ce que j'ai t'ait.- lui dit Charles Lafon au bout de quelques jours. Vos Pau Gens m'empêchaient de dormir. Pour m'en débarrasser, je les ai écrits, connue j'ai pu, en les raccordant au vers de la fin. si vous voulez venir au a mceii ce a >ir, vous les entendrez.
— Mais, lit M de Girardin, Victor Hugo sera certainement fâché de cela.
— Croyez-vous '. Qu'il donne sa pièce alors.
« Et voilà comment, ajoutait Hugo, je puis, d'un moment à l'autre, être accusé de plagiat.»
Le Maître nous racontait cette histoire en souriant, mais on voyait qu'elle l'avait affecté. Elle a du reste des points de ressemblance avec ce que nous avons dit des Deux Jumeaua et de la scène capitale du Vicomte de Bragelonne.
A cette époque (1874-1875), le poète m'avait confié l'arrangement de son cabinet de travail de la rue de Clichy, et j'y faisais tous les jours des fouilles. On y marchait sur un tapis épais de papiers de toutes sortes, car le maître avait défendu qu'on en enlevât jamais rien. Quand son bureau était trop chargé de livres et d'écritures, cela glissait à terre, et il n'en était plus question. Une nouvelle couche se formait à la place de celle qui venait de tomber dans le gouffre. On n'a pas l'idée d'un pareil capharnaùm. Une dame fortement recommandée vint un jour réclamer à M"10 Drouet un manuscrit qu'elle avait apporté quelques jours auparavant. Les premières recherches furent infructueuses. La dame revint; Mme Drouet ouvrit la porte du cabinet où je travaillais et me demanda des nouvelles de l'ouvrage égaré. Je n'avais pu le trouver.
— Mon Dieu ! fît la dame en s'avançant, il est très reconnaissable; si vous voulez me permettre d'entrer et de chercher un peu là dedans, je le reconnaîtrai sans doute.
— Madame, s'écria Mme Drouet, avec indigna-
tion, personne n'entre ici; vous me passeriez plutôt sur le corps !
El elle poussa la visiteuse indiscrète jusqu'à la porte qui se referma sur elle.
Pourtant, on finissait par tout retrouver là dedans; l'œuvre inédite de Hugo en sortit à peu près complète. Je la séparai de ses papiers d'affa de ses lettre- intimes, du Tas de pierres et des Rouleaux bleus, titres sous lesquels il classail des notes, des souvenirs, des éléments d'ouvrages, enfin de ses carnets personnels et de ses albums. Quand ce travail fui à peu près terminé, nous en fîmes l'inventaire, et le Maître s'informa des Deua Jumeaux; je n'avais rien vu qui les rappelât.
Quelques années se passèrent; le porte lit, en 1878, son voyage de Guernesey, où je le suivis. 11 comptait y retrouver le drame perdu. Comme il s'occupait alors d'autre chose, il remettait toujours -es recherches au lendemain.
En 1881, à peu près au temps de l'admirable ovation populaire qui lui fut faite à l'occasion de son anniversaire, l'idée de rev< »ir les Deux Jumeau \ s'empara de son esprit. Il croyait, sans l'affirmer absolument , les avoir aperçus à Guernesey
pendant ses années d'exil, et ne se souvenait pas de les avoir rapportés à Paris. Ils devaient donc être à Guernesey. Mme Drouet me demanda si je ferais le voyage pour y chercher le drame introuvable? Je m'y accordai volontiers. Quelques jours après, on me dit que je ferais le voyage avec M. Paul Meurice; j'appris enfin que M. Paul Meurice était parti seul.
Nous sûmes à son retour qu'une exploration exacte de Hauteville-House n'avait produit aucun résultat. Victor Hugo s'en montra fort contrarié ; il faut regretter avec lui la perte de ces vers presque contemporains RHernani.
Les manuscrits de Victor Hugo furent placés en 1878 dans une armoire de fer qui devait les protéger au besoin contre l'incendie. Cette mesure de précaution lui fut suggérée par ses amis. L'armoire fut placée dans un enfoncement du mur de la chambre où il dormait, de manière à ce qu'il eût constamment ces manuscrits à sa portée. Son œuvre, en effet, constituait, avec ses petits-enfants, le principal intérêt de sa vie.
On ne s'en tint pas là. L'armoire de fer ne reçut qu'un exemplaire de chacun de ses ouvrages
inédits. Ils furent copiés et les copies placées dans des mains sûres pour éviter toute chance de destruction.
Avant l'armoire de fer, les manuscrits de Hugo étaient placés dans de grandes malles, d'où il était assez difficile de les tirer. Pour avoir ceux du fond on était obligé d'enlever tous les autres. C'est dans une de ces malles que des amis du Maître réunirent ses œuvres inédites pendant la conspiration monarchique du 16 mai. On craignit un moment un coup d'État et un coup de main. La malle quitta la maison du poète et passa quelques mois dans les greniers d'un collegè'de Paris, par les soins «le M. Koch, neveu de M Dcoùet, que j'accompagnai dans cette expédition.
Le 16 mai sombra et la malle reparut.
Une partie considérable de l'œuvre inédite de Victor Hugo consiste dans des notes isolées, des vers, des fragments, qu'il se réservait de réunir, de combiner et de mettre en œuvre. Ces matériaux sont innombrables.
— L'œuvre que je rêve et que je prépare, nous disait-il quelquefois, est bien plus importante que
celle que j'ai publiée. L'homme devrait vivre deux cents ans. Ce n'est pas trop de cent ans pour arriver à la maturité absolue de l'intelligence, à la perfection de la forme, à la sûreté du jugement et de l'expression.
Quel regret! Et l'homme qui parlait ainsi était le plus grand travailleur du monde. On ne s'étonne pas de l'étendue de son œuvre, quand on pense qu'il a passé plus de soixante ans courbé sur elle. Soixante ans à dix heures par jour ! car il n'avait pas de loisirs et ne se délassait que dans. son œuvre. Si l'on en excepte une annéede maladie où il s'est forcément reposé, il s'est toujours tenu sur la brèche. L'homme politique a complété en lui l'homme littéraire ; on ne pouvait lui assigner de limite, ni borner son génie. Rien de ce qui était humain ne pouvait lui être étranger. Ce créateur infatigable nous répétait souvent :
» Nu lia dies iino linca ;
c'est ainsi qu'on bâtit une œuvre impérissable. » Les matériaux dont je parle avaient reçu de lui le nom d'OcÉAN. Tout en sortait, tout s'y engloutissait. Le poète avait pour le papier le respect traditionnel des Chinois. Il réunissait les feuilles éparses, les bouts de lettres qu'il trouvait sous sa main dans de petits cahiers qu'il intitulait: «Papier
blanc. ■> El ce papier blanc ôtail rempli à un moi lient donné de souvenirs, de notes, d'idées, devers jaillissants. Quand il n'en avait pas sous la main, les livres, les journaux qu'il trouvait à sa portée nt de mémentos qui se développaient parfois etprenaienl des proportions inattendues.
Je connais trois sortes ■ d'Océans * dans les papiers de Victor Hugo. Le premier, <|ul' je crois le pins ancien, se compose de quinze à vingt rouleaux presque tous renfermés dans uilles
de papier bleu.
! .<• deuxième, formé d i de paq
étiqueté par lui : l'as de pierres. ■:.<! :
des pierres a bâtir des littératui
J'ai classé le-iliTii ■' cet < »<• an en \ ingt
liasses à peu près, dix intitulées /' * intitu-
Vers. La besogne était si considérable, que ■ ;i peine si j'avais le temps de lire de temps a autre les notes qui attiraient mes yeux. Le venir le plus précis que j'aie gardé de cette ri d'innombrables petits papie4 uide feuilles
contenant d< charmai -. ginaux, trou
en marge desquelle crit ce mot : Comédie.
Il est évident pour moi que l'idé comédies en vers a longtemps poursuivi Vi Hugo et qu'il économisait en prévision de cette dépense.
1 que tout cela va devenir, je*riguore, mais il
y a des merveilles incomparables dans cet extraordinaire fouillis. Quels éléments d'anthologie! Cela vous éblouit et vous décourage à la fois. Les hommes comme Hugo ne devraient pas mourir. C'est injuste.