‹ Propos de théâtreChapitre 11 sur 15 · EST SUPÉRIEUR AUX DEMI-DIEUX DE LA GRECE ET DE · texte numérisé non relu

EST SUPÉRIEUR AUX DEMI-DIEUX DE LA GRECE ET DE

Rome. Je compléterai cette démonstration en indiquant ici comment un auteur dramatique contemporain, à condition qu'il respecte son art... doit être, à tous les points de vue essentiels, supérieur aux grands dramaturges du dix-septième siècle. »

M. du Bois ajoute avec une douce naïveté qu' « en faisant cette démonstration, ce n'est point la glorification de son œuvre qu'il poursuit» ; mais celle de ses confrères, en général.

Voilà qui est bien, quoique peut-être un peu audacieux dans l'expression : ce qui vient après est supérieur, toujours, par ce seul fait qu'il vient après. Mais alors que devient cette épouvantable infériorité des dramatistes du dix-septième siècle relativement aux dramatistes grecs, de quoi M. du Bois nous entretenait tout à l'heure sans ménagements?

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Les Corneille, les Racine et les Molière sont évidemment inférieurs à M. du Bois puisqu'ils lui sont antérieurs de deux siècles et demi ; mais ils doivent être infiniment au-dessus des Sophocle et Euripide puisqu'ils viennent vingt-deux siècjes après eux. Et si le plus modeste écrivain du vingttième siècle est supérieur (et « à quel point ! ») à Homère, Corneille doit être supérieur à Sophocle, si non « à quel point ! » du moins très sensiblement et déjà d'une façon éclatante. Il faudrait débrouiller cette contrariété, qui n'est certainement qu'apparente, mais qui reste sensible. M. du Bois le fera sans doute dans une autre notule.

Ce qui étonne quand on a commencé par lire la postface de M. du Bois et quand on lit ensuite son Laïs et Démosthénès, c'est qu'il a fait une tragédie qui n'est pas du tout ridicule, qui a de bonnes et fortes qualités, et qui est assez bien écrite en assez bons vers. C'est une tragédie de Luce de Lancival, écrite par quelqu'un qui a eu un long commerce avec Leconte de Lisle. Eh bien? Eh bien, ce n'est pas mauvais, et ce serait joué au Théâtre- Français, M. Mounet-Sully faisant Démosthène et Mmc Bartet Laïs, avec un très sérieux succès d'estime.

Sans doute, il y a des fautes de français, ce qui est toujours fâcheux, mais ce qui n'est pas pardonnable à un homme qui reproche à « V école arriviste » d'avoir « découvert que le meilleur moyen de rafraîchir le lieu commun est de l'entourer de

aça PROPOS DE THEATRE

solécismes ». Sans doute, on trouve dans Laïs et Démosthénès :

Mais, refuser ainsi, c'est insensé. Surtout Que je vous paierais bien.

« Surtout que » est peu attique. Je ne sais pas de quel pays était la Laïs du temps de Démosthène. L'autre était de Sicile. Enfin, « surtout que » n'est pas attique

On trouve encore :

Il vous aime, cet homme.

Usez, d'après mes plans, votre ascendant sur" lui.

« Usez votre ascendant »pour « usez de votre ascendant ». Eschine, mon ami, vous qui êtes d'Athènes, authentiquement, vous paraissez être de Soles* — De même, Démosthène dit :

Mon amour, s'il fallait que je te sacrifie...

Je reconnais que le tour correct eût été dur à l'oreille ; mais il fallait louvoyer. Il était si facile de mettre :

O mon amour, s'il faut que je te sacrifie...

et que l'auteur relise : il verra que la phrase va très bien ainsi, à la condition de mettre seulement « hésiterai » au lieu de « hésiterais » deux vers plus bas.

Ailleurs Laïs, se traînant aux pieds de Démosthène, s'écrie :

Je fus infâme, lâche, horrible, traître...

LAÏS ET DÉMOSTHÉNÈS 293

Le mot « traîtresse » existe pourtant dans la langue française. On a même trouvé beaucoup d'occasions de l'employer. — Ailleurs Lais dit encore :

Elle peut traverser la mer jusques Œgine

Cela, «par exemple », m'a bien étonné. Comme M. du Bois fait rimer quelque part ito avec Chut ! , naturellement je le croyais méridional. Et le voilà qui me jette cette bonne locution éminemment parisienne, ce bon tour qui fleure la rue Montorgueil, ce bon barbarisme parisien : «jusque Pantin*. De quel pays est donc M. du Bois ?

Et cela n'empêche pas sa tragédie d'être très intéressante toujours et souvent très agréable et souvent d'un assez beau style.

L'idée générale en est celle-ci :

Démosthène vient de triompher de son ennemi Eschine dans l'affaire de la Couronne. Il a soixante ans environ, ce qui pourrait être considéré comme étant un obstacle à ce qu'on en fît un homme amoureux et aimé, surtout d'une femme qui est donnée comme ayant une trentaine d'années ; mais je ne fais aucune attention à ces choses ; les héros tragiques, surtout légendaires, à la vérité, mais même historiques, doivent être tenus pour avoir un âge indéterminé ; il suffit de ne pas appeler l'attention du spectateur sur ce point; donc point de difficulté là-dessus.

Donc Démosthène triomphe, matériellement même, et reçoit sa couronne sur le Capitole.

Eschine, qui est sous le coup d'un décret d'exil et qui va partir, est furieux. Laïs vient à lui. Elle a quelque chose à lui demander. Qu'a-t-elle appris ? Qu'un enfant à elle, une fille à elle, qui a maintenant quatorze ans, est devenue, par suite de circonstances romanesques, l'esclave d'Eschine. Elle demande à Eschine sa fille, comme Chrysis la sienne à Agamemnon.

« Soit, dit Eschine, après avoir fait des façons ; mais donnant donnant. Je te cède une esclave. Tu m'en donneras un. Qui? Démosthène ! Il t'a aimée, tu l'as rebuté en te mettant à trop haut prix. Il n'a pas voulu « acheter si cher un repentir ». Il doit t'aimer encore. Séduis-le et livre-le-moi ? De quelle manière tu réussiras à me le livrer ? J'en fais mon affaire. » •

Laïs accepte le marché et elle séduit Démosthène. Démosthène devient son amant, ce qui, bien entendu, n'étonne et nescandalise personne à Athènes. Démosthène peut s'offrir Laïs si cela lui fait plaisir.

Seulement, à séduire Démosthène, Laïs en vient

à l'aimer. Bon, cela ! La courtisane amoureuse.

Ou plutôt l'amoureuse qui, parce qu'elle est

amoureuse, cesse d'être courtisane.

« Car du métier de nymphe me couvrir, On n'en est plus dès le moment qu'on aime.

Et la Fontaine, à propos, est-il un cuistre ? Il faudrait voir. Mais je m'égare.

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Sur ce, revient Eschine, plus ou moins déguisé, et il dit à Laïs : « Me voilà ; et voici. C'est le moment. Démosthène a attaqué vivement hier Harpalos, Asiatique réfugié à Athènes, et a fait décider, à peu près, par l'assemblée du peuple, qu'il serait expulsé. Harpalos est milliardaire. Il va t'envoyer un cratère de cinq cents talents. Bien. Toi, tu vas exiger de Démosthène que demain il chante la palinodie, qu'il revienne sur ce qu'il a dit aujourd'hui, qu'il se fasse le défenseur d'Harpalos. Alors je parais — c'est audacieux ; mais tu connais Eschine — j'accuse Démosthène d'être vendu à Harpalos, d'avoir été séduit par le cratère. Une accusation de vénalité contre un parlementaire, c'est toujours cru ; c'est si souvent vrai ! Et Démosthène est exilé à son tour. Donc, décide Démosthène à défendre Harpalos demain. Tu ne veux pas ? J'ai ta fille dans mon bateau. Elle est toujours mon esclave. Je la tue. »

Voilà le drame. Il n'est pas si mal fait.

Dans les scènes suivantes, Laïs décide Démosthène à parler pour Harpalos. C'est un peu invraisemblable que Démosthène se perde pour une femme. C'est le petit défaut du drame. Mais comme Tctendue des stupidités qu'une femme peut faire commettre à un homme amoureux n'a jamais été mesurée, je tiens ce défaut pour médiocre.

Et vient la grande scène du Pnyx(M. du Bois dit le Pnyx. Je ne peux pas souffrir cela ; mais je conviens que beaucoup de Français qui ne sont pas Belges font Pnyx du masculin, contre toute raison, du

reste). Cette scène est très belle. Elle est bien réglée. Les mouvements de foule y sont tels qu'ils feraient très bel effet sur le théâtre et les discours y sont brillants. A la vérité ce sont de ces « discours en trois points dans lesquels il arrive au poète d'être éloquent, correct et habile autant que peut l'être un bon rhétoricien » ; mais puisque ce sont là les qualités mêmes de Corneille et de Racine... Par exemple Démosthène parle ainsi :

Athéniens. J'étais sur l'Acropole

Ce matin, méditant au pied du Parthénon,

Songeant à ce débat, et me répétant : Non !

Cet homme ne peut pas s'abriter sous ton aile,

Noble cité, toujours clémente et paternelle

Pour la faiblesse, l'innocence et le malheur!

Cet homme est justement proscrit. C'est un voleur...

La ville, peu sévère aux forfaits héroïques,

A parfois abrité des criminels épiques ;

Mais une lâcheté vulgaire lui déplaît !

Mais elle n'a jamais souffert que l'on fût laid.

Son peuple, j'en suis sûr, étonnerait le monde

En cachant son dégoût devant cet être immonde !

Et, pesant bien ces arguments, j'avais conclu

Que l'on chassât cet homme et qu'on n'en parlât plus.

Et puis, pour oublier cette pensée amère,

J'ai voulu contempler Athènes, notre mère,

Notre éternelle et sainte et divine cité,

La ville de la Grèce et de l'humanité.

Et j'oubliai la brute obscure et criminelle

Pour ne plus regarder et pour ne plus voir qu'Elle,

Ses jardins, ses palais, ses temples, ses autels.

Une voix me cria : Dites au peuple, à tous : Cette ville est au monde ; elle n'est plus à vous !

LAIS ET DEMOSTHÉNÈS

Elle est l'imprescriptible ; elle est le saint domaine Que possède en commun toute la race humaine ! L'éblouissant éclat que répandent ses murs, Ennoblit les plus vils, rend beaux les plus impurs ! Le doux rayonnement qui descend de son temple Rachète et rend meilleur quiconque le contemple ! . .. La béte immonde ici n'est plus la bête immonde. La beauté régénère et rachète le monde.

Et, par conséquent :

... Qu'ils viennent tous, qu'ils viennent de partout ;

Du fond de tous les coins de la terre, du bout

De ces pays obscurs et funèbres qui plongent

Dans l'ombre, dans la nuit immense où se prolongent

Et la mer océane et les palus indous !

Qu'ils viennent vers la ville et vers la beauté, tous !

Les fourbes, les méchants, les lâches et les traîtres

Tous les êtres qui sont des monstres, tous les êtres

Qui sont pétris de nuit et vêtus de laideur !

Qu'ils viennent adorer ta grâce et ta splendeur,

Athènes ! Car du dois guérir ces pauvres âmes,

Relever les abjects, racheter les infâmes,

Eclairer d'idéal leurs chemins ténébreux,

Ktre un guide, un soutien, une mère pour eux

Et les mener à la bonté par ton génie...

Condamnons, s'il le faut, sans crainte et sans remords,

Aux terribles tourments du Barathre, à la mort ;

Mais ne chassons jamais un homme loin d'Athènes !

Certes, il y a une véritable éloquence dans ce morceau que j'ai écourté à regret. M. du Bois a bien senti, lui-même, que cela était trop beau pour Démosthène et que cela rendait Démosthène invraisemblable. Mais il a expliqué les choses dans une note. Il a prié qu'on l'excusât d'avoir plus de talent que Démosthène avait jamais pu en avoir. C'est le droit de la poésie; et puis c'est forcé, « le plus me-

diocre écrivain de notre temps étant supérieur aux demi-dieux d'Athènes et de Rome » ; enfin il n'a pas manqué de dire : « Démosthène, tel que je l'ai peint, n'est point l'orateur familier, bon enfant, un peu vulgaire, que nous montrent ses harangues. Celui-là aurait pu parler en prose. J'ai préféré voir dans l'orateur athénien une âme amère, douloureuse et tragique, ce qui n'est peut-être pas une façon absurde d'envisager le dernier champion de la liberté d'Athènes. »

Parfaitement ; nous sommes si grands comparés aux pygmées de l'antiquité que ce nous est une obligation morale, quand nous les faisons parler, de leur faire dire des choses si sublimes qu'on ne les reconnaît plus. Le malheur, c'est qu'on ne voudra plus lire Démosthène que dans Albert du Bois. Mais que voulez-vous }

Quoi qu'il en soit, Eschine paraît, réfute Démosthène avec d'autant plus de facilité que toutes les apparences sont contre lui, et le fait condamner à l'exil.

Au dernier acte, Démosthène meurt à Calaurie, comme vous savez, après avoir pardonné à Laïs. Sa mort est belle. Il exige que Laïs lui chante des vers d'Euripide jusqu'au dernier moment. L'idée est charmante. Il exige qu'elle lui chante YEloge d'Athènes fait par Euripide dans la tragédie d'Ion. L'idée est touchante, tragique, et, ma foi, presque sublime. Et, en effet, Démosthène s'endort du sommeil de la terre en écoutant ces vers, qui ne sont pas

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du tout d'Euripide, mais qui pourraient, et c'est un bel éloge à en faire, être de lui :

Je vois la ville aux toits vermeils

Que la Déesse- Vierge abrite sous son aile

Immense. Au fond du ciel, j'aperçois l'Immortelle ;

Devant le Parthénon, elle se tient debout,

Et le nocher qui vient vers Athènes, du bout

Du Sunium, peut voir son égide dorée

Montrant au voyageur le chemin du Pirée !

Je vois les hauts remparts que l'immortel vainqueur

De Salamine construisit

D'un œil profondément attendri, je contemple Les demeures des Dieux de la ville: le temple De Ghè-Korotroupos, avec son fronton bleu ; Celui d'Ares, dont la couleur, qui plaît à Dieu, Est rouge... Puis celui d'Athéné-Vierge... Il semble

Il semble que le marbre auguste soit pétri — Tant sa blancheur dorée est sublime et céleste — Soit pétri de lumière où rien d'impur ne reste ! La Ville est une femme ardente et douce. Elle est Blanche, sous son manteau de laine violet; Comme une jeune vierge aux prunelles hautaines.. .

M. Albert du Bois n'a pas pu résister au désir de montrer à Euripide comment il aurait dû faire la scène III d'Ion, de même que Corneille et Racine « faisaient la leçon à Euripide et à Sophocle ».

Tout compte fait, sa tragédie a grande allure, est bien construite et est éloquente. Il y a lieu de compter sur M. Albert du Bois, encore qu'il ait démontré plus en prose qu'en vers la supériorité des contemporains sur les classiques.

Août 1904.

VAUDEVILLE

Décadence, pièce en quatre actes, de M. Albert Guinon.

Décadence, longtemps interdite, a vu enfin les feux de la rampe, sans que l'ordre fût troublé et sans que la société courût, évidemment, aucun péril.

Je vous ai parlé longuement de Décadence autrefois, et je me garde bien d'aller chercher dans mes archives le feuilleton que, sur la lecture de la brochure, je lui avais consacré, et je sais joliment pourquoi je ne le fais pas.

C'est d'abord, probablement, par paresse ; c'est, ensuite, parce que je ne veux pas que le jugement que j'ai porté d'après la lecture influe sur le jugement que je vais porter d'après la représentation. Toutes les fois qu'il y avait reprise de quelque pièce, le bon Sarcey allait chercher son ancien feuilleton, le relisait consciencieusement, puis, prenant la plume : « En vérité, je n'ai pas à changer un mot de ce que je disais alors... » Et il ne s'apercevait pas, ou il ne voulait pas s'apercevoir que, s'il n'avait pas un mot à changer, c'est que son opinion d'autrefois, relue attentivement, exerçait son influence sur son opinion actuelle.

Je ne me souviens donc aucunement de ce que je vous ai dit autrefois de Décadence, et j'aime bien mieux ne pas m'en souvenir, et je vous donne simplement mon impression de jeudi soir.

Décadence est une pièce où il est question de juifs et de noblesse française et qui est inspirée par un sentiment de vive complaisance — mêlée de quelques réserves — à l'égard des juifs, et d'un sentiment de pleine horreur et de profond mépris, sans réserve et sans restriction, à l'égard de la noblesse française. C'est quelque chose comme un Prince d'Aurec exaspéré.

Comme toute pièce de haine, elle est violente, dépasse le but et a quelque chose de maladroit dans l'exécution. Comme la plupart des pièces de haine, — car à étudier les choses et les hommes on finit presque toujours par ne point les détester pleinement, — elle semble écrite par un homme qui ne connaît pas du tout le sujet qu'il traite et qui ne sait la noblesse française que par les petits journaux et les écrits des satiriques.

Je dis « elle semble », parce qu'il est possible que l'auteur ait rencontré des personnages semblables à ceux qu'il met en scène et parce que moi-même je ne connais qu'un petit nombre de représentants de la noblesse de ce pays, à la vérité aussi différents que possible de ceux que l'auteur a traînés sur la claie du Vaudeville.

Pour ce qui est du détail de l'exécution, qui n'est pas toujours très heureux, nous connaîtrons de cela

au cours de l'analyse qui va suivre et que je veux faire détaillée pour qu'elle soit fidèle.

Le duc de Barfleur, ancien député, ancien ambassadeur à Vienne, est un vieux marcheur qui ne veut pas cesser de marcher et qui est ruiné à fond. Il n'a plus rien à lui, et son passif s'élève à deux millions. Ses amis sont aussi ruinés que lui, ou à bien peu près, et ne peuvent pas le tirer d'affaire. Il pourrait se marier, — tout le monde y songe dans la salle, — car il est veuf ; mais il tient, semble-t-il, ou à sa maîtresse ou à son indépendance ; et il songe plutôt à marier sa fille, l'indépendante et fringante Jeannine, à un certain Strohmann, juif, fils de juif; juif élégant, fils d'un juif très plébéien qui a fait d'assez tristes métiers dans toutes les provinces de l'Europe et qui maintenant esta la tête d'une banque très prospère.

A cela il ne songe que vaguement, lorsque tout à couples Strohmann père et fils se présentent, l'un très vulgaire, l'autre très correct ; — l'un est un juif, l'autre est un israélite.

Que viennent-ils faire ? Oh ! C'est très net. Ils viennent faire une affaire. Ils viennent acheter Jeannine. Ou plutôt ils l'ont achetée, et ils viennent demander livraison. Le fils Strohmann s'est rendu acquéreur et possesseur de toutes les créances sur le duc de Barfleur, et il vient lui dire : « Donnez-moi votre fille ou je vous poursuis. »

Sur ce, conseil de famille : le duc, sa fille, son fils et le jeune marquis de Chérancé, vieil ami d'enfance

de Jeannine et de son frère. « Que dois-je faire } » demande Jeannine.

« Epouser ! » dit son père.

« Epouser ! » dit le frère.

« Epouser ! » dit l'ami d'enfance.

Ils ne songent pas à autre chose. Ils n'envisagent aucune autre solution. « Et il n'y en a pas », me dira-t-on. Mais d'abord il y en a toujours ; et, ensuite, c'est qu'ils n'en envisagent point, alors même qu'il n'y en aurait aucune ; c'est qu'ils ne cherchent point, c'est qu'ils ne se débattent point, qui est étonnant. Cette passivité est le trait destiné à peindre la décadence et dégénérescence de la noblesse française, représentée ici par quatre de ses membres, dont aucun ne songe à autre chose qu'à céder et à plier, et qui tous semblent considérer se vendre comme une chose pénible, mais toute naturelle en somme et courante.

Restée seule avec le jeune Chérancé, Jeannine pleure, se fait consoler, et ils finissent tous les deux par se déclarer qu'ils s'aiment, s'adorent et s'idolâtrent.

Ici, une maladresse d'exécution, ou une adresse très gauche d'exécution, ce qui revient au même. Pendant tout le temps que ces amoureux se caressent mélancoliquement sous nos yeux, nous nous disons tous : « Gomment diable Jeannine ne dit-elle pas, un seul moment de tous, à Chérancé : « Puisque vous m'aimez tant que cela, épousez-moi ! »

.Elle ne le lui dit pas, parce que l'auteur, pour son

dénouement, a besoin qu'elle ne songe pas à le dire ; et voilà l'adresse ; mais il reste que le spectateur ne peut pas comprendre qu'elle ne s'avise pas de le penser et de le dire, et voilà la gaucherie, et elle est un peu bien forte.

Au second acte, qui, à mon avis, est le meilleur, Jeannine est la femme de Strohmann fils, et c'est, naturellement, la lutte entre « les deux races » et entre les deux classes. Jeannine est chez le père Strohmann et chez le fils Strohmann ce que le marquis de Presles est chez M. Poirier et auprès de Mlle Poirier. Jeannine méprise son beau-père, méprise sa belle-mère, méprise son mari, parle à tout cela du haut de sa grandeur et est un marquis de Presles en jupons, des pieds à la ceinture, et un marquis de Presles en corsage de la ceinture au col; ce qui me dispense d'entrer dans les détails, dont quelques-uns sont bons et d'autres bien forcés, comme celui de l'arrivée d'un juif polonais ou d'un juif russe, sordide, au milieu d'une fête élégante.

De plus, Jeannine s'affiche trop et avec trop de sans-gêne avec son ami Chérancé, qui vient lavoir tous les jours et qui reste longtemps.

Tout cela n'est pas mauvais, en somme, bien présenté, relevé de traits de dialogue assez fringant et assez spirituel et, somme toute, à peu près vraisemblable.

Ce qui l'est moins, c'est le ton des invités. Les invités, tous nobles de la plus authentique noblesse, viennent là pour bien diner et pour payer leurs am-

phitryons , les Strohmann, de sarcasmes, épigrammes, lazzis et paroles offensantes. Les spectateurs, qui ne sont pas nobles pour la plupart, mais qui sont Français presque tous, se disent que ce ton et ces manières-là sont si peu dans les habitudes françaises qu'il est douteux qu'elles soient dans celles d'une partie, quelle qu'elle soit, même haute, de la société française. Cela les étonne un peu ; et que tous les invités soient des « mufles » comme dans la noce de la chanson populaire, ils ne s'expliquent pas bien cela. Dans le Retour de Jérusalem, tous les invités juifs étaient des maroufles ; dans Décadence, tous les invités nobles sont des croquants. Riposte du tac au tac. Il y a probablement, et le public en a le sentiment, un grain d'exagération de part et d'autre.

« Et que dit le père à tout cela ?» Et que disent à tout cela les Strohmann père et fils ? Le père ne dit rien, comme dans Molière. Il est le juif qui fut pauvre, qui est devenu riche et qui est vain et qui est heureux de parler à la duchesse, qui ne lui répond rien, et ravi de savoir que le duc de Barfleur « parlera de lui dans la chambre du roi », c'est-àdire entretiendra de lui le duc d'Orléans. C'est le bourgeois-gentilhomme juif. C'est M. Jourdain du Jourdain.

En conséquence, quoique très amoureux de son argent, il prête trente mille francs d'abord et quarante mille francs ensuite au duc de Barfleur et subit les lazzis et épigrammes avec une philosophie

3o6 PROPOS DE THEATRE

souriante. C'est un bon homme. — Sa femme, calquée sur le personnage de Mme Jourdain de Molière, lui fait remarquer toutes les cinq minutes qu'il est un imbécile. Il ne l'est qu'à moitié : il est vain, mais il est prudent et finaud. On ne le mènera pas si loin qu'on le voudrait. La silhouette est bien tracée et amusante. Du reste, Strohmann père n'a aucune influence sensible dans l'action.

Quant à Strohmann fils, ah ! c'est autre chose. C'est un passionné, un volontaire et un concentré. Il a de la patience, naturellement, à cause de sa race et, déplus, dans l'espèce, parce qu'il est amoureux ; mais on sent bien qu'il n'aura pas une patience éternelle et que la mine qu'on charge en lui si diligemment éclatera à un moment donné avec un fracas terrible.

L'y voilà déjà, ou à peu près. Car, toujours ulcéré, mais particulièrement irrité depuis un quart d'heure par certains incidents, il parle très ferme, enfin, à Jeannine et lui déclare qu'il en a assez de Chérancé et lui intime l'ordre de prier Chérancé d'espacer ses visites.

Jeannine lui répond, avec assez de bon sens, que c'est à lui et non à elle de donner à M. de Chérancé cet avis charitable ; et elle part pour le cirque Molier en faisant un peu claquer les portes.

Nous nous retrouvons à ce fameux cirque Molier, où l'aristocratie française se livre, en compagnie de dresseuses de cochons d'Inde, à différents sports. Cela nous fait remonter en arrière l'espace d'une

génération ; mais ce n'est pas la faute de l'auteur si sa pièce a été écrite vers le milieu du siècle dernier.

Là, à notre grande surprise, cette prière d'espacer ses visites, que Jeannine avait déclaré à son mari qu'elle n'adresserait pas à Chérancé, elle la lui fait de tout son cœur et avec insistance, et avec des larmes. Après tout, il n'y a rien à dire, et souvent femme varie, et souvent ce qu'elle exécute c'est le contraire même de ses résolutions.

Vous êtes assez bon moraliste pour deviner l'effet de cette sollicitation de Jeannine : « Ne plus vous voir chez vous ! dit Chérancé... Eh bien! voyez-moi chez moi. »

La chose est si naturelle que Jeannine promet, après quelques petites façons, « à cause des convenances ». Elle promet et ils tombent dans les bras l'un de l'autre : sur quoi vous attendez le mari.

Il ne manque pas de s'offrir et l'on prévoit l'altercation.

Mais... — je vous préviens que dans cette pièce, si le juif ne veut jamais se battre, le marquis n'a pas, vraiment, l'air de s'en soucier beaucoup davantage... — mais, donc, Jeannine persuade à Chérancé de se retirer, en lui promettant de le rejoindre tout à l'heure ; Chérancé se retire en se mettant à la disposition de M. Strohmann, il est vrai ; mais en laissant Jeannine livrée à Strohmann furieux, ce qui n'est peut-être pas très chevaleresque.

3o8 PROPOS DE THEATRE

Et là-dessus, grande scène de récrimination et de colère entre Strohmann et Jeannine. Elle est bien manquée, en partie du moins, cette scène. Ces gens, qui en sont à se haïr de tout leur cœur, se disent des choses dures, oui, des choses de passion, sans doute ; mais aussi ils discutent, avec des arguments, la question des races, et cette scène est une scène de drame entrecoupée de soutenance de thèse en Sorbonne. Il aurait fallu que tout argument prît la forme d'un trait de colère et de passion ; que toute la thèse devînt passion et flamme ardente ; et c'est à quoi l'auteur a visé, mais à quoi il est assez loin d'avoir réussi. Finalement, Jeannine, têtue et furieuse, déclare qu'en effet elle vient de donner rendez-vous à Chérancé pour cette nuit même, que ce n'est peut-être pas la première fois, et qu'elle y va.

Ici, comme au premier acte, une maladresse extraordinaire, la même du reste, à peu près, répétée, mais plus forte. Pourquoi Strohmann ne retient-il pas sa femme en lui disant ce qu'il lui dira au quatrième acte et ce qu'évidemment il sait aussi bien ce soir qu'il le saura demain matin ? Pourquoi la scène que je vais vous raconter dans cinq minutes n'a-t-elle pas lieu ici, tout de suite, chez Molier, puisque le moyen que Strohmann possède pour retenir sa femme et pour la détacher de Chérancé, il le possède déjà pleinement ; il l'a tout prêt, et aussi bien il Ta en main depuis le commencement de la pièce ?

Ah ! voilà ! C'est pour qu'il y ait un quatrième acte, d'abord, et, ensuite, pour qu'il y ait un quatrième acte à effet. Nous verrons si le quatrième acte y gagne en effet et y gagne effectivement ; pour le moment, nous sommes un peu étonnés devant cette femme qui, au cirque, à la fin d'une représentation, quitte son mari en lui disant : « Je vais chez mon amant », et que son mari meurtrissait tout à l'heure en disputant avec elle, et que son mari ne retient pas.

Au quatrième acte nous sommes chez M. de Chérancé, le matin. Jeannine est devenue sa maîtresse et ils se disposent à partir pour quelque part et à vivre très heureux ensemble. Tout à coup on annonce Strohmann, qui fait dire par le domestique qu'il vient, non pour Monsieur, mais pour la dame qui est avec lui.

« Je vais le recevoir », dit Ghérancé.

— Non, dit Jeannine, permets-moi de le recevoir moi-même et éclipse-toi.

— Mais c'est impossible », dit Chérancé.

C'est impossible, en effet, et le spectateur qui commence à devenir ironique, qui voit que l'auteur a besoin de l'absence de Chérancé, observe avec une attention maligne ce que l'auteur pourra bien mettre en la bouche et de Jeannine et de Chérancé pour arrivera motiver un peu la sortie de Chérancé et sa prolongation d'absence. Naturellement, l'auteur ne trouve rien du tout qui vaille et môme, si mes souvenirs sont exacts, rien du tout. Et simplement

3io PROPOS DE THÉÂTRE

Chérancé sort et sa sortie est tout ce qu'il y a de plus piteux ; et, sans que cela soit indiqué, il est loisible au public de croire que décidément Chérancé n'aime pas se trouver trop en face de Strohmann ; que toutes les fois qu'il s'y trouve Jeannine récarte et qu'il ne se fait pas trop prier pour s'éloigner et que nous assistons à une nouvelle édition de la Peur des coups; et que cette peur, si elle est éprouvée par le juif, semble plus ressentie encore par le chevalier. Et après tout, c'est peut-être là l'idée de derrière la tête de l'auteur.

Toujours est-fl que Chérancé s'éloigne piteusement et avec je ne sais quoi dans le regard qui indique qu'il a quelque idée qu'il ne reviendra plus.

Strohmann entre et ne dit d'abord qu'un mot à Jeannine : « Vous voulez vivre maritalement avec M. de Chérancé ? Oui I eh bien, M. de Chérancé n'a plus le sou. Il est ruiné tout aussi radicalement que Monsieur votre père. Réfléchissez ».

Nous y voilà enfin. Voilà ce qu'ignorait Jeannine depuis le commencement de la pièce, ce que Strohmann connaissait depuis le commencement de la pièce, et ce qu'il réservait comme son dernier moyen, comme sa vieille garde, comme son artillerie. Voilà ce qui va faire le dénouement.

D'un secret tout à coup la vérité connue Change tout, donne à tout une force imprévue.

Fort bien ; mais ce secret, comment est-il resté

inconnu de Jeannine ? C'est bien improbable avec son imbécile de frère qui dit tout, et avec son étourneau de père qui en dit encore davantage, et avec Ghérancé lui-même en compagnie de qui Jeannine passe sa vie. Comment ! Chérancé venant tous les jours voir Jeannine, jamais dans la conversation mention n'a été faite de la situation de fortune ou plutôt d'infortune de Chérancé? Et cette discrétion de Jeannine à cet égard, que nous avons admirée au premier acte, elle Ta gardée toujours depuis avec une sorte de ferveur ou d'insouciance ! C'est un peu extraordinaire !

Mais ce qui l'est bien davantage, c'est que Strohmann ait gardé, lui, son secret et la révélation de son secret et son décisif moyen de défense pour trop tard; c'est qu'au lieu de retenir hier soir Jeannine en lui disant : « Ne devenez pas la maîtresse de Chérancé ; il n'a pas le sou, » il ait attendu qu'elle fût devenue sa maîtresse pour le lui dire ! Oui, pendant toute la nuit, qu'a-t-il fait } Il s'est promené dans les rues, — c'est lui qui le dit, — il n'est pas rentré chez lui ; il s'est promené dans les rues en se disant : « Elle ne sait pas ce qui l'attend ! Demain matin, quand elle sera devenue aussi complètement que possible la maitresse de Chérancé, j'irai la trouver et je lui dirai : « Rentre chez moi ; tu ne peux pas vivre « avec cet homme. » Et elle sera bien attrapée. » Je ne comprends pas du tout cette tactique bizarre. Je ne comprends pas du tout la nuit de Strohmann.

3i2 PROPOS DE THÉÂTRE

Tant y a que Jeannine a un frisson devant la misère entrevue, devant la misère qui l'attend et dont Strohmann lui fait un portrait hideux. Par parenthèse,— mais ceci est un rien, — j'aimerais mieux, Jeannine étant intelligente, que Strohmann ne la fît pas, cette peinture préalable de la misère future. J'aimerais mieux qu'il dît froidement, ce qui est plus dans son caractère, qu'il répétât froidement : « Il n'a plus le sou ! il n'a plus le sou ! Il n'a plus que des dettes !» Ce serait plus sobre, plus tranchant et plus tragique. Mais il importe peu.

Jeannine frémit et se rend : « Ah ! ah I dit Strohmann, je savais bien ! Vous tous, vous êtes des entretenus. J'entretiens votre père, votre frère et vous. Sachez donc un peu le reconnaître et soyez un peu plus modeste, et filez doux, et marchez droit. •» Il triomphe. Elle sort en esclave et en bétail humain conquis. Strohmann et l'auteur piétinent avec délices sur la noblesse française. Point de quartier pour les gens à quartiers.

Telle est cette pièce qui, très évidemment, n'est qu'un pamphlet, et un pamphlet assez injuste, et qui n'a que des rapports assez lointains avec le théâtre d'observation et qui, de plus, comme je crois l'avoir montré, n'est pasune pièce bien faite, malgré quelques scènes bien conduites efde très réelles qualités de langue dramatique et de dialogue.

Elle n'a eu qu'un succès indécis. Ecoutée avec beaucoup d'attention pendant les deux premiers actes, elle a été, pendant les deux actes suivants,

écoutée avec une résistance évidente par les quatre cinquièmes du public, pendant qu'un groupe très animé, dans les hauteurs, applaudissait manifestement les tendances et y ajoutait, et faisait à Strohmann, contempteur et dompteur de la noblesse française, un beau succès d'estime, d'approbation rageuse et d'enthousiasme généreux. Mais la grande majorité du public de la première représentation s'est montrée peu entraînée. Il a bien paru que celui qui disait le mot du public est le monsieur qui, au baisser du rideau, a crié : « Bravo, les artistes ! »

Ceux-ci, en effet, sont dignes des plus grands éloges. Avant tous il faut citer M. Lérand, qui a été admirable de tous points. Rien que sa tête et sa figure, sombres, volontaires, entêtées, tristes et bilieuses, dévorées de passions contenues et violentes, ont fait, dès qu'il a paru, une impression profonde sur le public. Et il a joué en très grand acteur, sobrement, fortement, avec une vérité serrée de près et surveillée, avec une mesure exacte et savante, sans jamais tomber dans le mélodramatique, même quand la pièce verse un peu dans le mélodrame. C'était, dans le vrai sens du mot, trop compromis, une « création ». Il n'y a pas trois acteurs à Paris qui vaillent M. Lérand. 11 était pâle d'émotion devant l'ovation qu'il a reçue quand il est venu dire le nom de l'auteur. Un peu plus on lui aurait crié : « Puisqu'on vous demande le nom de l'auteur, nom mez-vous vous-même ! »

M. Colombey, à côté de lui, a été charmant de bonhomie comique dans le rôle de Strohmann père. Il a été à deux doigts du comique trivial, et je craignais que, gâté par le succès qu'il obtenait, il n'y tombât. Il y a touché ; mais il n'y est pas tombé. M. Colombey devient tout à fait quelqu'un. Après son rôle du Secret de Polichinelle et son rôle de Strohmann père, il est de ceux qui comptent et avec qui il faut compter et sur qui l'on peut compter.

M. Dubosc, en duc de Barfleur, a eu de la désinvolture ; M. Gauthier est un aimable et triste marquis de Chérancé ; M. Paul Numa est un gentleman athlète, « Léotard des classes dirigeantes », comme disait M. Lemaître dans Révoltée, assez curieusement dessiné.

Mme Gerny, dans un rôle bien difficile, celui de Jeannine, a eu de l'adresse et de l'habileté. C'est une actrice peu originale, mais experte et qui se tire très bien du pas dangereux et qui défend un rôle avec des ressources diverses et multipliées. Elle sait son art.

Mme Daynes-Grassot a tracé un crayon de vieille juive stricte, étroitement attachée à sa tradition et aux vieilles mœurs, qui n'était pas une caricature, qui était un portrait de maître, avec un sens étonnant de la réalité sans réalisme.

Cette représentation fait le plus grand honneur au théâtre du Vaudeville.

VAUDEVILLE

Le Bourgeon, comédie en trois actes de M. Georges Feydeau.

Il arrivera un moment — il est du reste arrivé à peu près — où les chroniqueurs dramatiques ne pourront plus raconter que dans les journaux qui font horreur à M. Bérenger les histoires déduites dans les théâtres et seront forcés de se récuser s'ils écrivent dans le Journal des Débats ou autres feuilles ayant la tradition d'une certaine réserve. Aujourd'hui même, je ne suis pas assez sûr de mon dictionnaire de périphrases pour être certain que je vous raconterai le Bourgeon dans tout son détail, ou seulement de façon à vous le faire comprendre. Il est possible qu'au milieu, surtout au milieu de ce feuilleton, je me dise : « Au diable ! Il me faut faire appel à trop de circonlocutions ! J'y renonce... » et que je me mette à vous entretenir d'une pièce d'Ibsen. Enfin, essayons.

Le jeune Maurice de Plounidec a été destiné par sa mère à la prêtrise. Il est déjà séminariste et, sauf le matin, et quand il prend son bain de mer, il porte la soutane. Mais sa mère et lui-même semblent s'être

3i6 PROPOS DE THEATRE

trompés sur sa vocation. Le jeune Plounidec est hanté de visions et gonflé de désirs qui cadrent au plus mal avec la destinée ecclésiastique. Il ne fait pas précisément attention à la jeune bonne Glaudie, mais il s'aperçoit que Claudîe fait attention à lui. Il a des rêves erotiques et les raconte lourdement, devant nous, ce qui n'est pas régalant, au curé de son village.

Il est malade de tout cela et on appelle pour l'examiner un docteur militaire, lequel dit crûment à la mère ce qu'il faut, d'après la Faculté, à ce jeune homme.

Voyez-vous déjà. Ceci est la pièce physiologique. Dans une autre comédie — oh ! le drôle de mot appliqué à ces choses ! — on nous exposera le cas du quinquagénaire amoureux et l'on nous le montrera interrogeant anxieusement son docteur sur les défaillances de sa virtuosité. Je doute que ce soit très drôle.

Toujours est-il que le diagnostic et le pronostic du médecin très militaire, et qui, du reste, au point de vue scientifique, est absolument dans le faux, font une très profonde impression sur la mère du jeune Maurice et renversent exactement toute sa moralité. Avant la visite du médecin elle avait chassé Claudie. Après la visite du médecin elle la retient avec insistance. Il paraît qu'elle est dans son rôle de mère. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais cela me répugne profondément.

Avant la visite du médecin, elle avait refusé de

louer un pavillon au bout du parc à une cocotte parisienne, Etiennette de Marigny ; après la visite du médecin, elle retient Etiennette passionnément. Cela me désoblige moins ; car enfin Etiennette, c'est Etiennette; cependant cette mère ne me va pas du tout. Le nom dont elle pourrait se nommer dans Shakespeare bourdonne désagréablement à mes oreilles.

Cependant, il arrive quelque chose de très important. Il arrive que le jeune Maurice prend son bain et que de son côté Etiennette, qui ne connaît pas la plage, prend le sien. Etiennette, qui ne connaît pas la plage, pense se noyer. Maurice, qui est bon nageur, la sauve et la' rapporte vers le bord dans ses bras. Il crie : « Terre !» ; on lui répond : « Terre neuve » ; et Etiennette est rapportée, toujours dans les bras du seul Maurice, qui prend là et à qui on laisse prendre un surcroît de fatigue bien inutile, jusque dans l'intérieur du château.

Il suit de là que Maurice tombe véhémentement amoureux d'Etiennette et qu'Etiennette, qui a un petit coin d'âme très romanesque, tombe, de son côté, éperdument amoureuse du jeune Maurice : « Voilà, dit-elle, à un confident de tragédie qui n'est là que pour recevoir ses confessions et enregistrer ses états d'âme, voilà enfin celui que j'ai tant rêvé! »

Oui, mais quand, réconfortée et habillée de vêtements secs, elle reparaît au salon, elle se trouve en présence de Maurice habillé en séminariste. « Il est abbé ! quel désespoir ! » Elle s'évanouit presque ;

3i8 PROPOS DE THEATRE

et à la voir s'évanouir presque, le jeune Maurice s'évanouit tout à fait. C'est le coup ^de foudre. La toile tombe.

C'est bien un peu sans doute parce que Maurice est en soutane que toute cette histoire m'est désagréable, et ce Chérubin séminariste ne m'agrée guère ; mais c'est surtout le rôle de cette mère qui m'est extrêmement pénible. Je suis bon là ! Je ne sais pas, à ce moment, que j'en verrai bien d'autres.

Au second acte, Maurice est à Paris, encore en soutane, mais non pas pour longtemps; car il doit faire son service militaire. Il vient très fréquemment chez Etiennette, qu'il prend toujours pour une personne du meilleur monde. Il est prodigieusement Jocrisse, ce Maurice, même pour son âge, et il m'étonne incroyablement. Et comment, du reste, personne de sa famille ne l'a-t-il prévenu de ce que c'est qu'Etiennette ? Que sa mère ne lui en ait rien dit, passe encore ; car cette mère est tellement possédée de l'idée que vous savez, qu'il est possible que ce soit intentionnellement qu'elle ait gardé le silence sur ce point ; mais la tante prude qu'il a au château de ses pères ; mais son oncle de mœurs faciles, comment n'ont-ils pas prévenu Maurice, l'une pour le détourner de cette Etiennette, l'autre désirant peut-être que son neveu se déniaise, mais devant l'avertir de la situation sociale d'Etiennette pour que Maurice ne joue pas un rôle de serin ? Tout cela ne se tient guère debout, ou plutôt est de la convention la plus parfaite.

Maurice est donc prodigieusement ridicule, avec sa soutane encore, ce qui me gêne et me met mal à Taise au dernier point, au milieu du salon d'Etiennette, entouré des amies d'Etiennette, lesquelles sont trèsconvenables et se tiennent bien, mais disent, précisément pour cela, des sottises énormes. En vérité, je ne me crois pas rigoriste ; mais je plains un peu ceux que cela amuse.

Mais voici bien pis. Voici la mère, voici Mmc de Plounidec, qui, poursuivie par son idée fixe, vient tout simplement supplier Etiennette de ne pas être cruelle à Maurice ! Vous savez que c'est pour sa santé. Et c'est long, cette supplication ; c'est insistant ; c'est cruellement lourd. — Et c'est Etiennette qui refuse avec indignation ; car elle a pour Maurice une affection pure et religieuse. Et cette mère bat en retraite avec confusion.

En vérité, cette mère est révoltante, c'est entendu, et je n'insisterai plus sur ce point douloureux ; mais surtout elle est folle absolument depuis la visite de ce médecin du premier acte. Si elle avait un grain de bon sens, un grain ; si elle était un être humain et non pas un fantoche créé par la bizarre imagination de l'auteur, est-ce que, après cette fameuse consultation médicale, elle ne se serait pas dit tout de suite : « Allons ! c'est bien ; Maurice n'est pas fait pour être prêtre. Eh bien ! il ne le sera pas et marions-le », au lieu de se livrer éperdument à la profession que vous voyez qu'elle exerce. Je lui en veux moins encore d'être odieuse que je ne lui en veux

32o PROPOS DE THÉÂTRE

d'être bête, bête comme une oie. On me dira qu'il y a des créatures de Dieu qui sont très bêtes ; mais je répondrai que la mesure où Test Mme de Plounidec n'est pas commune. Elle exagère. Il faut fuir en tout l'exagération. Il ne faut pas se faire remarquer.

Mm9 de Plounidec, rappelée à la morale par Etiennette de Marigny et partie désespérée, le jeune Maurice revient ; mais cette fois en militaire, car il a pris son service. Aussitôt qu'elle levoit en militaire, Etiennette l'adore d'une passion qui n'est plus mystique et lui fait un discours que j'ai trouvé du plus parfait ridicule sur Marie-Madeleine (qui, du reste, ne fut pas du tout une pécheresse). Ce discours finit par attendrir le jeune chevalier de Malte et il devient l'amant d'Etiennette à peu près sous nos yeux.

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'après ce second acte j'étais exaspéré encore plus, s'il est possible, qu'après le premier. Mais il faut être aussi sincère comme historien que comme confesseur de ses impressions, et je dois déclarer que le succès de cet acte a été étourdissant.

— Eh bien, vous avez été exaspéré aussi contre le public !

— Mon Dieu, oui ; pourquoi le cacherai-je } Cela veut dire tout simplement que je ne suis plus en contact avec les générations qui me suivent, et que, très prochainement, ce que j'aurai de mieux à faire sera de ne plus me mêler à leurs récréations. Il n'en sera que cela.

Le troisième acte m'a rassis un peu. Il est banal, mais n'a plus rien qui puisse me révolter... Si ! un instant. Un jeune fille qui, au premier acte, a soigné un jeune noyé qui était étendu sur la plage, le rencontrant maintenant vêtu, ne le reconnaît pas, et est comme gênée de le voir, quand il s'est nommé, et elle insiste sur cette gêne longuement, oh ! longuement ! C'est un peu agaçant. Je dois dire qu'ici il m'a semblé que le public et moi étions d'accord.

Sauf cet incident, bref en somme, le troisième acte est normal et prévu, trop prévu, mais de nature à être suivi sans ennui. Le jeune Maurice revient, sinon au château de ses pères, du moins dans son pays. Il revient au presbytère de son vieil ami le curé, suivi à quelque distance de la belle Etiennette. Il a son idée qui n'est pas trop invraisemblable, qui est bien une idée de coquebin qui a rompu sa gourmette ; il veut absolument épouser Etiennette I Cette résolution met sa famille dans un état de stupéfaction qu'il est facile de concevoir. L'oncle aux mœurs faciles lui-même est désarçonné : « Décidément, il va trop loin ! » C'est, révérence parler, comme dans les Idées de Mme Aubray : « C'est égal, elle est roide ! »

On ne sait vraiment pas comment donner à ce jeune néophyte de l'amour des idées un peu plus sensées, lorsque intervient le dénouement de comédie traditionnelle que l'auteur tenait en réserve. Il avait ménagé une petite cousine libératrice et salutaire, la petite cousine salutaire et libératrice qui aime en

H'OS DE THÉÂTRE. — 5e SÉRIE. 2[

secret son petit cousin. Cette petite cousine, cellelà même qui sauve les petits noyés et qui ne les reconnaît plus quand ils sont vêtus, rencontrant Etiennette, lui dit : « Je vous déteste I » Il n'est pas impossible que vous connaissiez cette scène-là. Etiennette, qui est bonne fille, est frappée de ce mot, émotion que vous connaissez peut-être aussi, et joife le rôle, qui ne vous est peut-être pas inconnu, de la « bonne courtisane ». Elle se sacrifie et conseille avec une haute sagesse à Maurice d'épouser sa cousine. Au fond, elle en avait sans doute assez de son jeune niquedouille. Celui-ci se laisse faire avec une facilité extrême et permet qu'on l'aiguille sur la nouvelle voie avec la passivité d'un honnête train de marchandises. N'oubliez pas, au demeurant, que la pièceest une pièce physiologique: pourvu que ce garçon-là ait une femme... Cela n'est pas, me direz-vous, pour le rendre intéressant. Je n'ai pas dit qu'à un seul moment il fût intéressant. Somme toute, ce troisième acte, quoique un peu en dissonance avec les deux autres, parce qu'il est autant selon les vieilles formules que les deux autres selon les plus détestables des nouvelles, est très acceptable. Il contient surtout un mot qui est adorable. Tout le long de la pièce a circulé un couple assez drôle, quoique, lui aussi, selon le vieux jeu : une dame très rigoureusement dévote et son mari qui tremble devant elle, qui, devant elle, affecte la dévotion la plus stricte, et qui, loin de ses regards, se livre à la grande fête et aux amours acrobatiques.

Or, ayant été, à un moment donné, surpris par sa femme, il est condamné à une pénitence humiliante et burlesque et il maudit sa femme en particulier et le mariage en général avec des formules exécrables. Et enfin, quand Maurice vient dire à sa famille qu'il veut épouser Etiennette, la dévote rancunière dit au mari rongeant son frein : « Ah ! ah ! vous, vous devez être pour ce mariage-là ! » Furieux, le mari répond : « Moi ! moi ! Je suis toujours contre le mariage, contre tous les mariages ! » Ce mot du meilleur comique, du plus haut, et qui ferait très bien en Molière, a été aux nues. Il faut avouer qu'il est excellent.

Tout compte fait, cette pièce m'a mis en fureur le plus souvent et m'a calmé de temps en temps, surtout vers la fin, par une certaine bonne grâce et une certaine bonne humeur. Elle a eu auprès du public un succès sans précédent, comme disent les crieurs de journaux, et ce sans pareil », comme on disait autrefois. C'est un signe des temps qu'une pièce qui, l'auteur le sait aussi bien que moi, n'aurait pas été sifflée d'un bout à l'autre il y a trente ans, parce qu'elle n'aurait pas été écoutée un quart d'heure, obtienne aujourd'hui un succès qui tient du triomphe. Ainsi va le monde. Je ne trouve pas qu'il aille bien : mais que voulez-vous que j'y fasse ? Je serai assez curieux de savoir quel accueil le public de la vingtième représentation fera à cet ouvrage , car c'est là qu'est le véritable signe des temps. Il faudra voir. Je suivrai cela avec intérêt.

J'ai rarement vu une pièce mieux jouée que le Bourgeon. M. Lérand, dans le rôle épisodique du mari de la dévote, a été délicieux, à son ordinaire. Vous savez comme il trace une silhouette. Cependant, je Faime mieux dans les rôles de composition et dans les rôles qui touchent au tragique. Depuis le « Marneffe » de la Cousine Bette, il n'en a pas eu. Il me tarde qu'il en rencontre un.

M. Dubosc a été moitié sarcastique, moitié bonhomme, avec une très juste mesure, dans le rôle de l'oncle à mœurs faciles. C'est un des rôles qui lui font le plus d'honneur. En somme, c'est un comédien sûr et qui sait bien son métier. C'est une bonne colonne dans une maison dramatique.

M. Louis Gauthier n'avait qu'un rôle très court et très mauvais. Il n'y a rien à en dire ni à dire de lui.

Le jeune Maurice était joué par le charmant André Brûlé. Délicieux André Brûlé, fin, intelligent, très habile et déjà sachant cacher son art. Il a un très grand avenir d'artiste dramatique. Un conseil, une supplication plutôt : il a une tendance à se voûter. Pour Dieu, qu'il ne se voûte pas ! Quand on prend cette habitude, par une affectation plus ou moins consciente de nonchalance, on ne peut plus la perdre. Je me rappelle un vieux mot de mon temps. Une dame à son mari ou à son ami : « C'est insupportable ! Pourquoi es-tu bossu, alors que tu n'en crois pas un mot. »

M. Lucien Brûlé, qui joue le rôle du petit jeune

homme sauvé par la jeune fille pseudo-naïve, doit être le frère de M. André Brûlé ; il lui ressemble et surtout il a la même voix, d'une façon presque gênante. Il n'a pas le même talent ; mais il en a déjà un très appréciable.

M. Joffre dans son rôle de bon vieux prêtre indulgent est très bon. C'est facile à jouer les « Abbé Constantin ». Encore y faut-il une certaine mesure entre la douceur et la veulerie qui doit être attrapée. M. JorTre s'en tire avec adresse.

M. Baron fils a un rôle sacrifié où il ne se laisse pas sacrifier. Acteur très scrupuleux, il joue une « panne » avecautant de soin qu'un grand rôle. C'est l'honneur du métier, cela ; M. Baron fils le sait et montre très agréablement qu'il le sait.

Toutes les femmes sont excellentes ; je parle des dames qui jouent dans le Bourgeon. Mme Judic a sauvé le personnage désastreux de la comtesse de Plounidec. Elle l'a joué en aimable inconsciente, qui n'a aucune idée des énormitésqu'elle dit et qu'elle fait. Je ne dis pas qu'elle ait sauvé l'ouvrage ; car, évidemment, l'ouvrage, hélas ! a plu par lui-même ; mais il est certain qu'avec toute autre qu'elle il y aurait bien eu, cependant, quelque anicroche.

Mme Jeanne Rolly, qui a le visage de Mme Réjane jeune et la voix de Mme Brandès, a le talent de Jeanne Rolly et a tout lieu de s'en contenter. Il est évident qu'elle est assommante quand elle raconte 1 histoire de Marie-Madeleine; mais quand elle est dans la vérité de sa passionnette, elle est exquise de

grâce, de gentillesse, d'exaltation en feu de paille, et puis de bonté mélancolique et caressante. Très joli talent, moitié d'ingénue, moitié de coquette, ambigu très savoureux.

Mme Yvonne de Bray est églement bien émouvante avec son joli sourire aux blanches dents et son articulation nette, et sa diction précise, et son geste toujours juste. Un peu de flamme lui manque peut-être.

Mme Cécile Caron a été très suffisamment acidulée dans le rôle de la dame dévote, épouse d'un mari coureur. Cependant j'aurais désiré dans ce rôle Mme Grassot. C'aurait été monumental.

Et les dames qui jouent le rôle de dames d'honneur d'Etiennette — voici M. l'abbé, tout le monde au salon — sont fort gracieuses et se donnent tout le mal possible pour être divertissantes.

Encore une fois il y a des éléments de succès dans cet ouvrage ; il y en a de mauvais ; il y en a même de bons. Ce sont les mauvais qui probablement sont les meilleurs.

Mars igoô.

COMÉDIE-FRANÇAISE

La Courtisane, pièce en cinq actes, en vers, de M. André Arnyvelde.

La Comédie-Française a inauguré sa saison théâtrale par une pièce d'un très jeune auteur qui lui a semblé donner de grandes espérances. Peut-être s'est-elle trompée ; mais l'erreur en ce genre de choses est généreuse et ne saurait être reprochée à personne.

J'ajoute ceci; c'est que la pièce en question étant toute d'imagination et de fantaisie philosophique et analogue à un Caliban ou à une Fontaine de Jouvence de Renan, rien n'est plus facile que de se tromper en pareille matière. C'est en ces sortes d'ouvrages que la puérilité est tout proche du génie et le génie tout proche de la puérilité, à ce point qu'on peut très bien ne pas distinguer du premier coup, ni même du second.

J'ajoute ceci encore ; c'est que si la Courtisane avait été représentée dans un théâtre d'avant-garde et horriblement mal jouée, la majorité aurait crié au miracle et la minorité aurait montré une douce bienveillance.

La Comédie-Française n'a donc rien à se reprocher ; car la Courtisane pouvait être un chef-d'œuvre, et qui sait encore si elle n'en est pas un ; et l'auteur n'a à se reprocher rien, sinon d'avoir porté sa pièce à la Comédie-Française, ce qui lui a fait le plus grand tort. Mais qui peut blâmer un auteur de présenter sa pièce à la Comédie-Française r C'est un devoir de le faire, en quelque sorte, puisque si on ne le faitpas c'est que Ton considère sa pièce comme de second ordre, auquel cas on ne devrait la présenter nulle part. Je ne vois donc de récrimination à élever contre personne. Chacun a fait ce qu'il a cru devoir faire et il n'y a là qu'un accident qui peut arriver à tout le monde.

C'est toujours la fable du juge et de l'avocat. Un avocat honnête, vertueux et même austère, perd une cause qui, vraiment, n'était pas bonne. Au sortir de l'audience, le président, homme honnête, vertueux et même austère, se rencontre dans la salle des Pas- Perdus avec l'avocat : « Comment, Me X..., mon ami, c'est vous, Me X..., qui avez accepté une pareille cause et qui avez cru pouvoir la gagner ? — Que voulez-vous, Monsieur le président, j'en ai tant perdu de bonnes !» — Il n'y a que cela à dire comme moralité à cette aventure.

L'idée de M. Arnyvelde a été celle-ci, ce me semble : Faire un portrait complet de la grande courtisane maîtresse de roi et de plus étudier la puissance sociale et corruptrice de ce genre de personnage ; dénouement ad libitum, heureux ou malheureux, les

limites de la puissance corruptrice d'une courtisane royale étant peu fixées, et cette influence pouvant aller jusqu'aux dernières extrémités ou être arrêtée à un moment donné par un incident.

Sur cette idée, qui n'est pas plus mauvaise qu'une autre, et il y a certainement une pièce dans l'histoire d'Aspasie,dans celle de Montespan, dans celle de la Pompadour, etc., M. Arnyvelde a bâti la pièce suivante.

Dans un royaume indécis et à une époque indéterminée, le vieux roi a une jeune maîtresse, ou crue telle, qui s'appelle Pyrenna. Cette Pyrenna est extrêmement belle, médiocrement intelligente et extrêmement libertine. Elle se permet toutes les fantaisies amoureuses sans aucune retenue et sans aucune dissimulation. Le vieux roi semble avoir, à cet égard, comme à tous du reste, délivré un blancseing revêtu du sceau royal.

Nous commençons, on le voit, par de fortes invraisemblances ; mais on sait qu'il est à peu près convenu, quoique ce soit fort contestable, que les invraisemblances du commencement ne comptent pas.

Les choses étant ainsi jusqu'à présent, nous assistons à une partie de chasse, fort bien réglée, que commande la Pyrenna. Incidents. Par exemple le beau ministre Pradelys pose sa candidature auprès de Pyrenna et se voit éconduit avec un dédain peu dissimulé. Pyrenna n'a aucun goût, aujourd'hui, du moins, pour les combinaisons ministérielles.

La chasse continuant, on fait la rencontre d'un étrange sauvage volontaire qui passe sa vie dans la forêt à méditer sur l'inégalité des conditions et à élaborer mentalement des systèmes de sociologie. C'est un Rousseau. On le fait causer. Il ne se fait pas prier d'ailleurs, car il est né conférencier autant qu'on peut naître conférencier. Il étonne et réduit au silence ministre, sous-secrétaire d'Etat et grands dignitaires de la couronne, et il pique la curiosité de Pyrenna qui n'a jamais vu de Jean-Jacques dans les sociétés où elle fréquente.

Vous savez ou vous pouvez vous figurer facilement ce que c'est que la curiosité piquée chez une courtisane blasée. Pyrenna raffole bien vite de l'étrange et énigmatique personnage et décide tout de go qu'elle l'emmènera à la cour. Elle l'y emmène, en effet, et, dès le second acte, il y fait un personnage très considérable. C'est Esope à la cour, mais Esope favori de la favorite et déjà ayant une grande part dans le maniement des affaires publiques. J'ai oublié de vous dire qu'il s'appelle Robert ou qu'on lui a donné ce nom en l'amenant à la capitale.

Le vieux roi est vite informé de ce qui se passe : mais il ne s'en émeut nullement. Il a pris absolument son parti de permettre exactement tout à Pyrenna. Il sait qu'on lui a donné le surnom de Messaline et qu'elle semble depuis bien longtemps ne s'appliquer guère qu'à justifier ce qualificatif. Qu'elle se soit férue d'un philosophe silvestre, peu lui en chaut, et il trouve qu'il n'y a rien à dire à cela.

C'est qu'aussi il n'est nullement V amant de Pyrenna. Il l'aime jusqu'à l'idolâtrie, parce qu'elle ressemble à une petite fille qu'il a perdue ; mais il n'est pas son amant le moins du monde.

Aussi, en une conversation qu'il a avec elle et que l'auteur a menée avec une habileté incontestable, autorise-t-il pleinement les nouvelles ardeurs de Pyrenna et semble-t-il même les approuver et les bénir. Ce n'est pas de ce côté-là que viendront les difficultés. Elles viendront sans doute d'ailleurs et nous les voyons déjà poindre.

Robert a été, comme tout bon ministre, car il l'est à peu près, faire une tournée d'enquête et d'exploration dans le royaume et il en revient profondément ulcéré. Il a constaté que le royaume était dans le plus triste état du monde ; qu'il y avait des riches et des pauvres, que des gens manquaient de pain et étaient malades pendant qu'on festinait et qu'on dansait à la cour au milieu de monceaux d'or, qu'enfin ce royaume ressemblait à tous les royaumes et qu'il fallait réformer tout cela. On voit poindre le bon tyran démocrate ; et l'on se demande déjà comment la courtisane acceptera cet avatar ou plutôt cette évolution très naturelle de son amant.

Au troisième acte, la réforme est faite. Ne me demandez pas trop comment elle a été opérée si radicalement, si bien et si promptement. Si je le savais, je le dirais tout de suite pour que la question sociale fût résolue. Mais l'auteur, avec grand bon sens d'ail-

leurs, a laissé Robert-le-Fort accomplir sa réforme pendant l'entr'acte et nous la montre toute faite à l'acte III. Il ne pouvait guère procéder autrement.

Toujours est-il que la Cour n'est plus la Cour, que la horde des courtisans démophages a été expulsée, que le peuple est heureux et gai et que l'extinction du paupérisme est chose faite et définitive. Le bon Robert se félicite de ces résultats, avec pleine raison sans doute, mais avec beaucoup trop de prolixité. Je vous ai dit qu'il est né conférencier. Pyrenna commence à le trouver très ennuyeux. Elle ne l'aime plus du tout, d'abord parce qu'elle l'a aimé un certain temps, et la voilà bien la courtisane, la voilà bien ; ensuite parce qu'elle l'a pris à cause de ses discours sociologiques et qu'elle le quitte à cause de la continuation de ses discours sociologiques, et la voilà la courtisane, la voilà bien ; enfin parce que la cour est devenue un désert traversé de temps en temps par des caravanes de gens du peuple, et voilà bien la Pompadour, qui a besoin d'un Versailles somptueux et resplendissant.

Pour se consoler, elle devient la maîtresse de son ancien patito, l'ex-ministre Pradelys, et elle commence à jeter les bases d'une conspiration nobiliaire, contre-révolutionnaire et antidémocratique.

Les choses se gâtent pour le bon Robert ou pour Pyrenna, selon le cours que prendront les événements.

Ci fin du troisième acte. Cependant le roi meurt.

Il a laissé la couronne à Robert et à Pyrenna, à Robert, parce que c'est un juste et qu' « il n'y a que M.Turgot et moi qui aimions le peuple»; à Pyrenna parce qu'il l'aime toujours et qu'elle ressemble toujours à la petite fille bien-aimée qu'il a perdue jadis.

Voilà donc Robert et Pyrenna roi et reine et ce sont évidemment les rois ennemis. Un soir, Pyrenna, un peu grise, comme il lui arrive, finit par éclater et par dire à Robert qu'il l'assomme prodigieusement et qu'elle en a assez de l'humanitarisme et de tout ce qui s'ensuit ou l'accompagne. Rupture qui semble définitive entre le représentant de la vieille société et de la nouvelle.

Aussitôt, en effet, Pyrenna reprend les négociations ayant pour but de détrôner le trop bon tyran. Elle est suivie dans ce nouveau complot, ce semble, car cet épisode est obscur, par une sorte de gnome sinistre que nous voyons circuler autour d'elle depuis le premier acte, personnage équivoque, moitié fou de cour, moitié parasite, bossu, difforme, hideux, qui a à l'endroit de Pyrenna des sentiments très complexes. Il la déteste ; car elle l'a jadis sauvé de la potence, et dans les âmes viles ce qui devrait être de la reconnaissance est de la rancune et une féroce rancune ; et cela, sans être extrêmement original, n'est pas trop mal observé. D'autre part, il la désire violemment et bestialement, et il en vient à essayer de lui faire violence. Et cela amuse tellement Pyrenna qu'elle lui épargne la peine de lui faire aucune vio-

lence. On ne voit que vaguement en quoi cet épisode se rattache à l'action, car le gnome (c'est Callige qu'il se nomme) ne peut pas être d'une très grande utilité à Pyrenna dans ses projets de contre-révolution ; mais enfin tels sont les faits et ils sont au moins significatifs de l'état d'âme de Pyrenna. La voilà bien, la grande courtisane ; la voilà bien.

Au cinquième acte les forces hostiles sont en présence et se heurtent de plein contact, comme il convient en un cinquième acte. Robert a ses partisans parmi le peuple. Pyrenna, Callige et les nobles, grâce à ces vieux préjugés qui sont si difficiles à déraciner, grâce aussi à l'argent versé à flots, car les nobles ont toujours de l'argent à verser à flots, ont aussi les leurs. Le peuple semble d'abord en majorité hostile à Robert. « A bas Robert ! A bas Robert ! » Mais Robert est éloquent, comme vous savez, et il triomphe de ses ennemis par la parole. « Jamais homme neparla comme cet homme », ou, tout au moins, ne parla si longtemps sans se fatiguer. C'est un Jaurès.

Il triomphe. Il convertit ses plus implacables ennemis ; il convertit même Pradelys, aussitôt que le vent tourne en sa faveur, bien entendu : Pradelys est de ceux que j'ai baptisés les dons Quichottes du manche. Ils sont si nombreux que c'est ne désigner personne. Vive donc Robert I Quant à Pyrenna, elle est si complètement vaincue que Robert n'a pas même un signe à faire pour qu'elle prenne, sous les exécrations de la foule, le chemin de la frontière. Il n'y a plus de Pyrenna.

Cette histoire a surtout pour moralité, Un peu immorale, que, quand on est arrivé très haut par le moyen d'une courtisane, la première chose qu'on a à faire, c'est de la mettre à la porte. Sans quoi elle vous créerait beaucoup d'ennuis et l'on serait toujours forcé de l'expulser plus tard. Experto credo Roberto.

Cette pièce n'est pas plus ennuyeuse qu'une autre. Elle est sans originalité, sans nouveauté, sans ingéniosité, sans adresse, sans idée très intéressante ; mais elle est une suite d'incidents et d'épisodes assez divertissants et presque humoristiques, et, n'étaient les discours trop longs, elle serait écoutée avec plaisir, à la condition qu'on n'y cherchât point ce qu'elle ne contient pas et qu'on la prît pour un simple conte à couleur philosophique. On a applaudi des choses beaucoup plus mauvaises ; mais voilà : encore un coup, c'était à la Comédie-Française et l'on s'attendait, je ne sais pourquoi, à un chef-d'œuvre : Magnum pericitlum nimia expectatio.

Ce qu'il faut dire tout simplement, sans se fâcher, c'est que la Courtisane est d'un jeune homme qui sait déjà conduire une pièce sans savoir la mener assez rondement ; qui écrit fort bien en vers (je voudrais vous en citer ; mais je n'ai pas la brochure) et qui promet quelque chose. Les acteurs qui se sont chargés de « défendre », comme on dit, cette pièce contestable, ont vraiment tous remporté un succès personnel.

M. Leloir aété très curieux et très pittoresque dans le rôle bizarre et inquiétant de Callige.

M. Albert Lambert a eu une réelle beauté sauvage dans le rôle de Robert. Et puis — vous le savez de reste — comme il fait sonner magnifiquement le vers ! « Es-tu la rose, toi qui as un si doux parfum ? — Non, mais j'ai vécu quelque temps avec elle. » — « Es-tu d'argent 7 pourrait-on demander à tel vers de la Courtisane. — Non ; mais je sors d'une bouche qui en est. »

M. Leitner a donné une figure noble et triste au vieux roi original et romanesque. C'était très bien composé.

M.Jacques Fenoux a montré beaucoup de mérite dans l'aménagement du rôle de Pradelys. Il lui donne de la consistance et presque de l'intérêt.

Mais le grand succès a été à Mme Cerny dans le rôle de Pyrenna. Elle l'a sauvé, à force de finesse, d'adresse et aussi d'ardeur fantasque et nerveuse. Il y a là un travail minutieux qui lui fait un singulier honneur.

Les petits rôles très nombreux (MmesDelvair, Dusanne, Berge, MM. Joliet, Ravet, Dessones, Siblot, Numa, Brunot) ont été tenus avec un soin et un succès qui étaient dignes de tout point de la Comédie-Française.

De cette représentation la réputation du Théâtre- Français sort intacte, et l'espoir d'un talent dramatique et poétique peut être légitimement conçu.

Octobre igoO.

COMÉDIE-FRANÇAISE

La Maison d'argile, pièce en trois actes, de M. Emile

Fabre.

Le Supplice d'une femme... remariée, telle est la pièce que la Comédie-Française nous a donnée sous le titre plus symbolique et plus norvégien, car la Comédie-Française se doit à elle-même d'être toujours en retard, de la Maison d'argile.

Je dis le supplice d'une femme remariée et non pas le supplice d'une divorcée ; car la pièce n'est pas du tout contre le divorce, pas du tout ; elle est contre le remariage ; elle est contre les femmes qui, ayant des enfants d'un premier mariage et ce premier mariage étant rompu, de quelque façon qu'il le soit, se remarient. En effet, tout ce qui arrive de désagréable à la suppliciée dont je vais vous raconter l'histoire lui arriverait si elle était veuve et remariée, comme il lui arrive étant divorcée et mariée à nouveau. Entendons-nous donc bien, la pièce tend à prouver (une fois de plus) que quand on reste seul, ou seule, avec des enfants, après avoir été marié, ce que l'on a de mieux à faire, c'est de se tenir tranquille.

Vérité générale, comportant des exceptions, mais

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vérité générale d'une moralité profonde et aussi d'une profonde immoralité. Certainement, comme presque toutes les vérités du reste, selon la manière dont on les prend. De cette vérité que quand on reste seul avec enfants il ne faut pas se remarier, veufs ou veuves, divorcés ou divorcées pourront tirer cette conclusion qu'il faut se consacrer uniquement à la nourriture et à l'éducation de leurs enfants ; voilà la conclusion morale. Mais tout le monde, tout un chacun, peut conclure aussi qu'il ne faut jamais avoir d'enfants, l'enfant rendant soit le divorce, soit le veuvage extrêmement pénible et étant un obstacle à la liberté, au droit de vi-ivre et au droit au bonnhheur.

Il m'est donc impossible de dire si la thèse soutenue par M. Emile Fabre dans sa Maison d'argile est une thèse morale ou immorale.

Tout ce que je sais, c'est que c'est une thèse soutenue dans la manière forte et avec certaines maladresses et avec une violence lourde, qui est la première et la plus forte deces maladresses dont je parle. C'est du théâtre à coups de poing dans l'estomac. Il rappelle un peu Becque, bien oublié et qui a bon besoin qu'on le rappelle ; il rappelle surtout l'ancien « Théâtre libre » en général. Cela sent la vieille pièce qui aurait été écrite en 1887, puis remaniée et rajeunie dans quelques détails en 1906; ou plutôt cela sent, et rien n'est plus naturel, l'homme qui avait vingt ans en 1887 et à qui, s'il vivait à Paris, et encore plus s'il vivait en province, le théâtre

d'Henri Céard et de Georges Ancey révélait un monde nouveau.

Tant y a que voici l'histoire de Mme Armières ou la divorcée persécutée.

Mme Armières est une femme bonne, douce, sotte (il faut qu'elle soit un peu sotte pour que soient vraisemblables certaines invraisemblances de l'histoire ; mais l'auteur a peut-être négligé de nous donner tout d'abord cette indication qu'elle est un peu dinde), qui, il y a une trentaine d'années, a été mariée un peu contre son gré à une manière de rustre industriel, un nommé Ronchot. Elle lui a, en se mariant prêté, car ils se sont mariés sous le régime de la séparation de biens, l'usine florissante qu'elle tenait de son père. Elle en a eu deux enfants, Jean et Valentine. Elle s'est brouillée avec lui et ils ont divorcé. Elle a été recherchée en mariage par M. Armières, ingénieur, ancien élève de Polytechnique, fort bien sous tous les rapports, ou plutôt sur tous les rapports.

A ce moment, M. Emile Fabre lui a dit : Prenez garde ! Vous aimez vos enfants , Jean et Valentine.

— Sans doute.

— Eh bien ! prenez garde ! Ils ne sont pas plus mauvais que d'autres ; mais, si vous vous remariez, vous en ferez des apaches.

— Vraiment I

— Desapaches, descannibales, desanthropophages et des matricides.

34o PROPOS DE THEATRE

— Mais, pour qu'ils deviennent tout cela, il faut qu'ils soient déjà de petites canailles.

— Evidemment! Un peu. Mais ce sera surtout parce que vous vous serez remariée qu'ils seront tout ce que je viens de vous dire et encore pis.

— J'ai pourtant droit au bonnhheur !

— C'est une question que je ne décide point et que j'examinerai une autre fois ; mais prenez garde à ma prédiction.

Mme Ronchot n'écouta point M. Emile Fabre et elle épousa M. Armières, et elle en eut une fille, Marguerite.

Vingt ans se sont passés. Du premier mari, Ronchot, du petit Jean, son fils, qui lui a été attribué et qu'il a emmené avec lui, on n'a plus entendu parler. C'est bien un peu bizarre ; mais c'est possible.

Valentine est restée avec sa mère et a été élevée avec sa sœur Marguerite.

Mais Marguerite est expansive et Valentine est renfermée. C'est que Marguerite a un père et. une mère, tandis que Valentine n'a qu'une mère, et cela fait une très grande différence.

Cependant Marguerite va se marier et avec quelqu'un qui lui plaît et on doit lui donner trois cent mille francs de dot.

Quant à Valentine, depuis le mariage décidé de sa sœur, elle boude et elle sort seule presque tous les jours.

Où va-t-elle ainsi } On ne sait pas. Vous le saurez, n'ayez crainte.

Or des bruits courent sur la solidité de la maison de commerce de M. Armières. Elle aussi, comme celle des Fourchambault, n'est plus qu'en façade. Elle aussi paraît être maison d'argile. La mère du fiancé de Marguerite vient dire gentiment à Mme Armières qu'on croit M. Armières chancelant et que, bien entendu, si la dot n'était pas versée au jour dit, le mariage serait indéfiniment reculé.

— Tous les bruits qui courent sont-ils vrais ? demande Mme Armières à son mari.

— Tous ! répond Armières.

— Alors >

— Alors, je vends l'usine. J'en trouve huit cent mille. Avec ces huit cent mille et trois cent mille que tu vas me prêter, je couvre mon passif et je reste sans un sou, mais intact ; et je trouve une position de trente mille à quarante mille qui m'est offerte.

— Mais ces trois cent mille francs que tu me demandes, c'est la dot de Marguerite I

— Oui ; mais que veux-tu ? Elle ne se mariera pas ; voilà tout. Moi, d'abord, plutôt que d'être un failli, je me brûlerai la cervelle.

La pauvre mère écrit à son notaire.

Ce premier acte est long, rempli de détails minutieux et reste obscur. Je me disais : « Dumas fils nous aurait dit tout cela en dix minutes et ce serait clair. » Enfin, voyons la suite.

Au second acte, Jean apparaît. Il y avait complot entre le père Ronchot (qu'on ne verra pas), Jean et

Valenrine. C'est Jean et Ronchot, son frère et son père, que Valentine allait voir depuis un mois. Ronchot a trouvé des commanditaires pour six cent mille francs ; il rêve de rentrer en maître triomphant dans cette usine d'où, il y a vingt ans, il a été comme chassé honteusement.

En conséquence, Jean apparaît. Il vient dire à sa mère, froidement, sans un mot même de demiaffection, en l'appelant : « Madame » (c'est un apache) : — Voici. J'ai six cent mille francs. Prêtezm'en deux cent mille, à titre d'avance d'hoirie, et j'achète l'usine.

— Ces deux cent mille francs , je ne les ai pas...

Et voilà Mme Armières qui, à ce fils qui n'est qu'un ennemi, conte dans tout son détail la déconfiture de son mari. Je vous ai prévenu qu'elle est bête ; mais je vous ai dit aussi qu'il eût été bon que l'auteur nous prévînt qu'elle est bête. Enfin elle dit tout.

— Ah ! c'est comme ça, répondit l'apache ; ainsi vous nous dépouillez, Valentine et moi, pour Marguerite ! Vous êtes une coquine.

— Ah ! c'est comme ça, s'écrie Valentine, qui est survenue, tu nous dépouilles, Jean et moi, pour Marguerite. Tu es une misérable !

— Mais ce n'est pas pour Marguerite, c'est pour mon mari.

— C'est pire encore ! Mère dénaturée ! Femme horrible I

— Vous m'avez fait crever de misère avec mon pauvre père pendant que vous étiez dans l'opulence et dans le luxe !

— Tu m'as fait auprès de toi une existence plus horrible encore , n'ayant de bontés que pour Marguerite, parce que j'étais la tille d'un homme qui t'était odieux et parce qu'elle était la fille d'un homme que tu adorais. Misérable I Coquine !

Ils la piétinent, ils la foulent, ils la conculquent. Ce sont des apaches. C'est précisément ce que l'auteur veut prouver, que de se remarier, cela, des enfants du premier lit, fait des apaches.

Comme il y a un peu de vrai là dedans, le public, malgré son horreur pour ce petit bandit et cette petite bête féroce, est fortement secoué.

Là-dessus Armières arrive. Il prend bien son temps ; il arrive bien. Les imprécations furieuses de Jean et de Valentine se transportent sur lui.

Assez habile, cela. Ça soulage un peu. Qu'Armières soit conculqué et non plus Mme Armières, comme Armières n'est pasle père et comme il n'est pas sympathique du tout, ça permet de ne pas être trop écœuré de l'effroyable muflerie de Jean et de Valentine ; et comme la scène, en tant que scène, matériellement, depuis un quart d'heure, est d'un mouvement, d'une impétuosité, d'un emportement extraordinaire, le rideau tombe et se relève sur d'énergiques applaudissements. Un coup de sifflet, involontairement charitable, si opportun qu'il pour-

raitêtre soupçonné d'être d'un compère, a éperonné le public applaudisseuret a transformé en triomphe le succès mérité, du reste, de cette fin d'acte.

Le public a peut-être compris l'acte III. Je déclare, en toute loyauté, qu'il a été pour moi lettre close. J'ai cru vaguement entendre que Valentine venait dire adieu à sa mère et prenait congé d'elle pour suivre son père en Tunisie ; que la petite Marguerite venait faire un sacrifice pour permettre à Valentine de rester auprès de sa mère (quel sacrifice ? sa dot n'est donc pas toute donnée par sa mère à son père ? il reste donc quelque chose encore à sacrifier ? Les comptes sont difficiles à suivre dans cet ouvrage) ; que Valentine s'en allait tout de même ; que M. Armières s'en allait aussi à Tiflis diriger quelque chose ; que Marguerite trouvait le moyen de piétiner, elle aussi, sa mère et de lui dire ; « C'est encore toi qui nous sépares » ; qu'enfin Marguerite suit son père et que Mme Armières reste seule en face de la photographie de Jean et Valentine en pleurant et en disant à travers ses sanglots : « Mes pauvres petits ! »

Mais ne tenez aucun compte de ce que je vous dis du troisième acte : je n'y ai littéralement rien compris ; et Dieu me garde de dire que ce soit faute autre que mienne.

La pièce a eu un très grand succès de second acte ; elle a été mollement applaudie à la fin. Elle est continuellement pénible, dure et sèche, révélatrice de plus de volonté que de talent et même de

plus de parti pris que de volonté. C'est une pièce qui sort, non pas du sein même de la réalité, pour ainsi parler ; mais d'une idée amère et sombre, à laquelle un homme s'est attaché avec une sorte d'entêtement et d'âpreté farouche. Ces pièces-là réussissent rarement, fussent-elles bien faites, et celle-ci, lente en ses approches, extrêmement obscure en sa fin, n'est pas bien faite. Elle me paraît condamnée. J'ai confiance en l'auteur. Il est doué, éminemment, et c'est, remarquez-le, la première fois qu'il se trompe.

Peu de bien à dire de l'interprétation. Sauf M. Grand, d'un réalisme excellent dans le personnage de Jean et peut-être aussi Mme Lara, qui a au moins bien composé le personnage sec et dur de Valentine, on ne peut louer personne. J'aurais des choses dures et sèches, aussi, à dire, si j'entrais dans l'appréciation de chacun des artistes que je viens de ne pas nommer ; j'aime mieux les attendre à une occasion meilleure.

La Maison d'argile avait été précédée d'une petite « odéonade » mythologique de M. Nigond, intitulée le Dieu terme. C'est fâcheusement insignifiant. Quelques vers sont d'un joli tour. M. Coquelin cadet y est excellent, pour cette raison (entre autres) que, condamné à tenir lieu de dieu terme et forcé à une immobilité absolue, il ne peut se livrer à aucune des incartades gymniques où il a coutume et où souvent il est un peu désagréable. M1,e Leconte fait entendre là sa voix charmante. Ah ! si je

n'étais pas en humeur de réticence, que de mal je dirais des autres ! Basta ! Ne chagrinons personne, qu'avec discrétion.

Mars i goj.

VAUDEVILLE

Le Ruisseau, comédie en trois actes, de M. Pierre

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