WOLFF
Pièce d'agrément, mais avec cette note de sensibilité que M. Wolff a attrapée depuis le Secret de Polichinelle et qu'il se gardera bien, je vous en réponds, d'abandonner désormais, le Ruisseau de M. Pierre Wolff.
Un jeune peintre qui a pour maîtresse une femme du monde s'aperçoit au premier acte que si cette charmante femme trompe son mari avec lui, elle le trompe, lui, avec un troisième. Il la chasse. Flânant dans un cabaret de Montmartre, il s'intéresse à une fille de « ruisseau » et il l'emmène. Au troisième acte, elle est sa maîtresse en titre et il envoie promener les gens qui lui font des observations à ce sujet. Voilà tout.
— Mais... il y a bien peu de chose dans cette pièce !
— Vous pouvez même dire qu'il n'y a rien du tout. Et elle a, ce nonobstant, été aux nues et par delà. Tout est dans le détail au théâtre, comme vous savez, et M. Wolff a été plus loin que Racine en sa Bérénice, dans l'art de faire quelque chose de rien. Ce
n'est point que je veuille comparer le Ruisseau et Bérénice. Je ne parle, bien entendu, que de l'art de la création ex nihilo.
Entrons donc ici dans ledétail, puisqu'il n'y a que parle détail que la pièce vaut et puisqu'elle vaut beaucoup.
Le premier acte a une première moitié qui est étincelante de gaieté et une seconde... qui est ce que nous verrons tout à l'heure. Le peintre Paul Bréhant est dans son atelier. Il est quatre heures. Il a travaillé toute la matinée, puisque son petit modèle est en train de se rhabiller.
— Qu'est-ce que ça nous fait ?
— Est-ce que vous n'entendriez rien au théâtre ? Il importe — parce que dans tout le reste de la pièce nousneverrons jamais Paul Bréhant travailler— qu'il n'ait pas l'air d'être de ces artistes de comédie qu'on ne voit jamais faire leur métier. D'autre part, le peintre de théâtre que l'on voit au commencement de tant de pièces, en face d'un modèle qui dit des bêtises, tapoter un morceau de toile avec un pinceau, comme un lapin qui bat du tambour, nous contemplâmes cela si souvent qu'il vaut mieux ne pas nous le remettre sous les prunelles. Le petit modèle se rhabillant est donc démontré comme suffisant et nécessaire.
Survient le frère de Paul Bréhant. Ils causent. Indication des caractères : « Tu es un sentimental, dit le petit frère ; quand tu aimes une femme, d'abord tu crois en elle et ensuite tu as tou-
jours le sentiment que c'est pour la vie. On se procure comme cela des déceptions rudes. Moi, j'aime à la journée ou à l'heure et je n'ai rien à reprocher à personne, ni personne à moi. » — La scène ou plutôt la conversation est assez brillante ; elle risque pourtant de nous faire croire que la pièce sera une description parallèle et antithétique des amours de Paul et des amours de son frère, ce qui serait une fausse piste, tandis qu'elle ne doit servir qu'à nous mettre dans l'esprit que Paul est sentimental et que pour le moment il estamoureux passionné etnaïf de Mme de Grandval.
Entrent des amis de Paul, M. Devilliers, puis Mme Devilliers, puis un autrel Devilliers est un godiche, indiscret et bavard, qui apprend à Paul qu'il est au mieux avec Nitchi, des Variétés, que sa femme ne s'en doutera jamais, que Nitchi est charmante ; que, d'autre part, Mme de Grandval (Eh ! Eh l)a été vue à minuit, en voiture, revenant de soirée, avec le beau Briey et qu'il était impossible de s'ennuyer moins qu'ils ne s'ennuyaient. Ils auraient dû même se gêner davantage. Du reste, Nitchi est charmante. « Voudriez-vous faire son portrait ?
— Impossible. Prenez Micaret.
— Micaret } Il ne peint que des vaches.
— Ça le changera et il sera excellent. Micaret a un talent extraordinaire. Il Ta caché jusqu'à présent ; voilà tout...
Une visite mystérieuse. C'est Mn,c de Grandval. Elle est délicieuse. Elle est câline. Elle est enivrante.
Elle sent de la tête aux pieds la femme qui aime. Allons 1 cet imbécilede Devilliers s'est trompé. Mais Briey, qui a quelque chose à dire à Bréhant, se fait annoncer et, pendant que Mme de Grandval s'éclipse, Bréhant le reçoit avec empressement. En cinq minutes, Briey n'étant pas très fort, Bréhant lui fait confesser, sans qu'il l'avoue, que Mme de Grandval est sa maîtresse depuis quatre jours.
Briey parti, Bréhant fait à Mme de Grandval la scène de rupture. Pas trop bien faite, cette scène. Bréhant la conduit selon le procédé bien connu de narration indirecte : « Un de mes amis avait une maîtresse qui... et il s'aperçut que... » C'est le : « Mais un jour, à quelqu'un dont je tairai le nom... » d'AÎceste. Ce procédé est agaçant en soi quand il est prolongé, et ici il est tout à fait hors de sa place. Bréhant est un franc et même un naïf qui doit procéder par action directe ; il devait commencer par un : « Tu me trompes !... » et aller droit devant lui.
Tant y a que, finissant paroù il aurait dû commencer, il crie à Mme de Grandval : « Vous êtes une guenipe » et il l'expulse.
L'effet de cet acte, quoique un peu atténué par la scène finale, qui pouvait être originale, et qui ne l'est pas, a été, somme toute, excellent.
L'acte suivant nous mène dansun cabaret de Montmartre. De l'exactitude de la reproduction, mon incompétence m'empêche de rien dire ; maisle certain, c'est que le tableau est vif, amusant pour les yeux,
amusant pour l'esprit, gai et triste, bouffon et désolant, cocasse et lamentable. La double impression que l'on doit avoir dans ces endroits-là, nous la recevons parfaitement.
Observation non moins importante. Ce que l'on voit, depuis le commencement de la pièce, que l'auteur évite avec le plus grand soin, c'est d'écrire une pièce à thèse. Il veut simplementnous conter un cas particulierqui a del'intérêt. Or, précisément, de nous montrer, en ce bouge, des femmes bêtes, des femmes rapaces, des femmes éhontées, etc., c'est ce qui lui sert à se défendre très clairement de toute intention de thèse. En ce monde-là une femme s'est trouvée qui avait de bons instincts et Bréhant l'a distinguée, voilà tout ce que l'auteur veut nous conter, et il sait nous démontrer très net qu'il ne songe pas à nous conter autre chose.
Donc en ce lieu, dont il n'a pas l'habitude (mais il s'ennuie depuis sonaventure), Bréhant se fourvoie un soir et, voyant un malotru rudoyer une pauvre fille triste, il prend — sans précipitation, dans une mesure très juste — la défense de la pauvre fille et jette le malotru à la porte en un tournemain. C'est Rodolphe dans le Tapis franc, et nous voyonspoindre Fleur-de- Marie pourquilebonpublicaura toujours des larmes toutes prêtes. « Allez, mes petits, dirait Eugène Sue, s'il reparaissait parmi nous, dansma Fleur-de-Marie, ily aencorede quoiattendrir six générations, pourvu qu'on sache un peu s'y prendre. »
Et voici en effet Fleur-de-Marie. Elle s'appelle
Denise Fleury. Elle remercie mélancoliquement son sauveur ; peu à peu, s'apprivoisant, elle raconte sa vie, bribeparbribe ; surtout elle laisse voirson cœur, discrètement, sincèrement aussi, sans pose, sans tragique, sans sentimentalité de romance, naïvement et il fautdire le mot, candidement. Ne chicanons pas, c'est excellent et c'est d'un très grand art, parce que c'était extrêmement difficile à faire. Le « boniment» de la fille qui veut apitoyer un jobard était si près ; on le côtoyait, forcément, on le frôlait si continuellement ! On n'y a pas touché un seul instant. Tous les mots (et la scène est longue) de Denise Fleury sont naturels, sont vrais, sont réels et sont touchants. Ils indiquent tous une âme honnête, douce, délicate même, ayant ses pudeurs comme inconscientes et ayant même un fond de gaieté qui ne demanderait qu'à se développer et à émerger. Cette scène est un petit chef-d'œuvre. J'ajoute tout de suite qu'ellea été menée par Mme de Bray d'une façon telle que les termes me manqueront pour l'exprimer.
Je n'ai pas besoin de dire que le succès de cet acte a été triomphal.
Le troisième acte a paru intéresser le public presque autant que les autres. Il m'a bien ennuyé, somme toute. MmeJudic y paraît, poury sourire, et je reconnais que c'est quelque chose d'agréable que le sourire de Mme Judic. « Fleur-de-Marie » y reparaît comme devenue la maîtresse très charmante de Bréhant, et comme devenue une jeune femme gaie, rieuse et douce, dont raffolent les enfants de quinze
ans. Je veux bien que tout cela soit très gentil, mais cela ne me passionne pas outre mesure.
Un bonhomme, de qui Bréhant a fait la connaissance au tapis franc et qui certes est unbravehomme, mais un vieil inutile sans beaucoup de dignité, y fait comme la conquête d'une vieilledouairière qui est la délicatesse, la bonté et la distinction mêmes, et ils finissent par s'embrasser avec effusion. Le faux, l'artificiel paraît, dans cette pièce qui était si parfaitement et délicieusement vraie jusque-là.
La thèse même, la fâcheuse thèse que je me suis plu à reconnaître que l'auteur avait évitée merveilleusement, apparaît brusquement, non pas trop ; je le reconnais, mais enfin elle y est et, pour moi, refroidit tout. Relancé dans le « trou pas cher » et surtout très retiré, où il a amené Denise, par une partie de la bande mondaine dont il faisait partie jadis, par les Devilliers, les Briey,etc, et admonesté pareux sur son escapade, Bréhant leur fait la leçon avec une conviction que j'approuve, mais avec beaucoup trop d'éloquence à mon gré : « Et vos maîtresses, à vous ? Et vos femmes, à vous ? Est-ce qu'elles ne sont pas des polygames ? J'en sais quelque chose peut-être. Est-ce qu'elles valent la mienne, vos femmes à vous ? »
Il a peut-être raison ; mais il m'ennuie et il n'est peut-être pas aussi distingué qu'il Ta été jusqu'ici.
Et, comme il est éloquent, il manque de goût jusque dans ses métaphores, comme il arrive. Pour
PROPOS DE THÉÂTRE. — 5e SERIE. 23
« expliquer le titre», comme dans les comédies d'il y a vingt ans, il dira : « Le ruisseau ! Le ruisseau ! Je l'ai tirée du ruisseau ! Mais si le ruisseau roule des fanges et des scories, il arrive qu'il porte àla surface de ses eaux une fleurrestée pureet qui est exquise et que vous ramassez avec joie. » Avec votre permission, ceci est précisément l'image qu'il fallait éviter; car si on peut admirer et comme plaindre une jolie rose tombée dans le ruisseau, jamais, n'eût-elle pas une tache de boue, on ne s'avise de la ramasser.
Enfin tout ce troisième acte m'a refroidi, jusqu'au dernier mot inclusivement. Bréhant disant fermement à Denise : « Je te garde 1 » en quoi il a bien raison, voilà-t-il point le brave ancien habitué du cabatet montmartrois qui s'écrie : « Voilà un homme! » — Voilà un homme! Un brave homme, je ne dis pas; mais « un homme! » Ne va-t-on pas le couler en bronze } A-t-il sauvé la patrie ou inventé la thermo-chimie ? Oui, il y a du faux, quoiqu'il y ait de l'agréable encore, un peu dans tout ce troisième acte.
Allez voir le Ruisseau, cependant. Vous vous y amuserez et vous aurez de bonnes minutes de doux attendrissement. Le Ruisseau sera certainement un succès de tout premier ordre, analogue à celui du Secret de Polichinelle.
J'ai donné la vedette à Mme de Bray. La vedette consiste, en chronique théâtrale, à nommer l'acteur au cours même de l'analyse de la pièce. Mme de Bray
méritait cet honneur. Elle s'est révélée grande actrice, profonde actrice, dans la scène du cabaret. Le sentiment de la mesure juste, l'infaillibilité de l'intonation, l'intensité du sentiment rendu par les moyens les plus simples, le naturel absolu, et avec cela une atmosphère de sympathie que l'artiste savait mettre tout autour d'elle, tenaient du miracle. L'enthousiasme du public, un enthousiasme, charmé, qui aurait voulu parler plutôt qu'applaudir, s'est manifestéavec émotion. Voilà une artiste consacrée grande artiste. Du jour au lendemain cela arrive. Nous souhaitons que désormais Mme de Bray vogue à pleines voiles.
M. Gauthier a partagé — d'abord, cela était visible, l'admiration du public pour sa camarade— et ensuite le succès de celle-ci, M. Gauthier a l'oreille du public et son talent net, vif, direct, prend de plus en plus empire.
M. Joffre a été d'un comique très fin dans le bonhomme habitué du cabaret de Montmartre.
M. Lérand — comme toujours et pourquoi ne lui fait-on pas de rôles? c'est agaçant à la fin — ne fait que paraître et montrer une silhouette originale.
M. André Dubosc est bien amusant en amoureux de Nitchi et en bon gaffeur.
Mme Judic sourit d'une façon toujours maternellement charmante.
Mmc Dolley a beaucoup de bonne grûce et un petit
chagrin mesuré, très gentil, quand elle est tournée du côté du mur par son peintre.
Mme Harlay est élégante et bien disante dansle rôle court de Mme Devilliers.
Mars igoj.