DIVERS THEATRES
Les Hommes de proie, pièce en trois actes, de M. Charles Méré.
Le Secret de Thérèse, un acte en vers, de Jacques Linné,
Au Théâtre antique (ce qui veut dire simplement en plein air) de Champigny, on a joué, le 7 juillet dernier, une pièce très curieuse de ce Charles Méré, de qui je vous ai parlé naguère à propos de la Tragédie contemporaine, étude critique, et à propos de VHydre, drame philosophique extrêmement intéressant à analyser.
Les Hommes de proie me semblent une pièce moins bien venue que VHydre. Cette nouvelle pièce a été inspirée à M. Méré par certains incidents douloureux de nos deux expéditions africaines. Elle dérive du même ordre d'idées que le Coup d'aile, de M. de Curel.
Elle n'est pas d'une composition très heureuse. Auxyeux du spectateur, elle se distribue en deux parties fort distinctes, qui n'ont pas entre elles un lien suffisant et, si l'on ne peut pas dire que chaque acte de la pièce est une pièce entière, l'ouvrage ayant
trois actes, du moins il semble qu'une pièce se déroule pendant les deux premiers actes et, qu'une autre, beaucoup trop sommaire, est resserrée dans le troisième.
Et ce qui est le pire, à mon avis, c'est que l'intérêt véritable ne commence à naître qu'avec la seconde pièce, et c'est-à-dire au début de l'acte troisième et dernier.
Nous sommes d'abord en présence d'une tribu du Sahara, soumise à la France, d'instincts assez pacifiques, que certain prophète, Touareg d'origine, ayant ou se donnant un caractère sacré, s'appelant le « maître de l'heure », cherche à fanatiser et à soulever contre la France.
Il y réussit à peu près, au prix d'un crime, du reste, et en assassinant fort traîtreusement le caïd. Enfin il y réussit, et il est le maître dans cette petite oasis et il semble (et ceci malheureusement reste vague) être le maître, par son influence, de beaucoup d'autres endroits du grand désert.
Il revient au bout d'un mois et va entraîner la tribu à sa suite contre les Français, lorsqu'il est prévenu. De son autorité privée un lieutenant français, sorte d'aventurier intrépide et du reste sans scrupule, suivi de la petite troupe qui lui est dévouée, a marché sur l'oasis. Il arrive, surprend, fusille et massacre un peu au hasard et s'établit en vainqueur.
Par suite d'un incident qui est d'ordre sentimental, ou à peu près, il fait grâce au Mahdi, au « Mai-
tre de l'heure », et le retient prisonnier. Ceci est la fin du second acte.
Jusqu'ici il y a peu d'intérêt. Il nous semble que nous avons affaireà un simplepamphletantifrançais, comme nous en voyons tant, mis sous forme de pièce, et destiné à soulever contre nous nos sujets d'Afrique, qui, du reste, n'en auront sans doute aucune connaissance. D'ailleurs, nous ne nous intéressons à personne, ni au caïd si méchamment mis à mort par le mahdi, ni au mahdi, ni même à la femme du caïd amoureuse du mahdi, quoique celle-ci soit marquée de traits assez vigoureux et ne manque pas d'une certaine originalité.
Avec le troisième acte, nous nous apercevons que tout cela, ce n'était pas le sujet, ou du moins que l'auteur en a changé ; et nous nous avisons encore que l'esprit delà pièce, lui aussi, était tout autre que nous ne croyons et que, loin d'être une pièce antifrançaise, cet ouvrage est une pièce ultrapatriotique. Il faut bien avouer que tout cela nous désoriente un peu, et pour ainsi dire nous déplace et nous secoue.
L'officier aventurier que je vous ai présenté plus haut règne en maître dans l'oasis, ayant toujours à ses côtés le mahdi prisonnier, personnage tout à fait passif désormais et de qui l'on se demande pourquoi il est là.
Mais il est là, s'il vous plaît, parce que, plus ou moins consciemment, l'auteur s'est aperçu qu'il avait fini une pièce et qu'il en commençait une autre, et
parce qu'il a voulu dissimuler et se dissimuler à luimême ce défaut, en maintenant dans la seconde pièce le protagoniste de la première. Mais, comme il arrive toujours, dissimuler un défaut c'est le souligner, et plus nous voyons là ce mahdi qui ne fait rien, plus nous nous apercevons que c'est à une noHvelle pièce que nous avons affaire.
Cette seconde pièce, du reste, est vraiment belle. Comme vous vous y attendez, le sanguinaire aventurier a été désavoué. Il a été rappelé, sommé de revenir à sa garnison par son colonel. Il a envoyé promener son colonel avec le plus parfait mépris. Il a été menacé de contrainte par son chef. Il a méprisé ces menaces. Or voici une colonne qui s'avance à travers la plaine vers l'oasis. « D'où viennent-ils ? a demandé le révolté, inquiet ; du Sud, n'est-ce pas ? Ce sont des Touaregs ?
— Non, du Nord. Ce sont,..
— Ce sont des Touaregs du Nord... Vous allez... hum ! c'est dur... Tant pis ! Vous allez me fusiller ces gens-là et sans attendre leur feu, n'est-ce pas? Allez ! »
Et il ny va pas lui-même. Il reste sur la scène, très pâle. On voit qu'il se sent criminel. La fusillade éclate. Ses soldats reviennent. Ils sont représentés, par le sergent indigène Mokram. Mokram est pâle lui-même, comme un mort : « Sidi lieutenant, nous avons tiré. Mais... ce sont des Français. Nous en sommes sûrs. Tu nous as fait tirer sur des camarades, et sur la France à laquelle nous sommes liés par un
serment. Aucun de nous, tu m'entends, et tu peux les entendre, ne t'obéira désormais... »
Discussion ardente et tragique. La scène est très belle. Quelque prolongée qu'elle soit, elle reste profondément émouvante et angoissante, et elle est toujours en progression ; elle est d'un vrai artiste; c'est une des plus belles choses que je connaisse.
Finalement, l'officier révolté se brûle lacervelle et le « maître de l'heure » retourne au désert poursuivre la tâche qu'il s'est donnée.
L'œuvre de M. Charles Méré, inégale et boiteuse, n'en est pas moins d'un très grand intérêt et l'auteur s'y affirme et s'y montre une fois de plus un homm e évidemment très bien doué pour le théâtre. Je n'ai qu'à l'encourager de tout mon cœur à persévérer avec l'énergie qui semble le caractériser.
Le « Théâtre du rire et des larmes », dirigé par l'intelligent et actif M. Desplanques, a fait représenter dans la salle de spectacle du Journal cinq petites pièces toutes fort intéressantes. C'est à savoir : Phosphore, petite comédiespirituelle de M. Charles de Bussy ; Bas-Bleuette, saynète humoristique de Mahot-Dutrèb ; la Mère, drame rapide assez émouvant(du même auteur) où l'on voit une mère prendre à son compte une lettre compromettante pour sa belle-fille et mourir victime de ce dévouement, mais heureuse d'avoir assuré la confiance dans l'âme de son fils ; puis VEmmuré, drame en un acte de MM. Servy, Desplanques et d'Arcourt, atroce et
poignant, évidemment destiné au Grand-Guignol et qui y aurait très certainement beaucoup réussi ; enfin le Cousin Panard, de M. Jean Drault, qui a fait rire très copieusement. Cette représentation a été tout entière très intéressante et captivante.
C'est une idée très ingénieuse de comédie sentimentale que celle qui a présidé à l'élaboration de le Secret de Thérèse, un acte en vers de Jacques Linné. Deux ménages : d'une part Marcel, quarante-deux ans, et Marthe, vingt-sept ans ; d'autre part, Raoul, trente-cinq ans (Je crois), et Thérèse, trente-cinq ans aussi. Ces deux ménages s'entendent à merveille. Seulement, on en a le soupçon d'après un monologue de Thérèse, où il y a plus d'entente c'est entre Raoul et Marthe et c'est entre Marcel et Thérèse. Raoul et Marthe, en plaisantant, appellent Marcel et Thérèse « les anciens », et Marcel et Thérèse appellent Raoul et Marthe « les complices ». C'est très gentil, ces plaisanteries-là ; mais quelquefois cela cesse d'être plaisant.
Tant y a que Marthe relevant d'une maladie qui a failli être mortelle, et ce sera si l'on veutl'excuse de Marthe, s'est laissé aller avec Raoul à... comment dirai-je ? une faute serait beaucoup trop dire, une demi-faute serait trop dire encore, et à mes yeux, peut-être affaiblis par l'âge, il n'y a pas de faute du tout ; mais encore Marcel ayant surpris un geste qui n'a pas été de son goût, et ceci est vraiment de l'esthétique plutôt que de la morale ; Marcel va tout rondement se battre en duel avec Raoul.
C'est de toutes ces choses, si graves (oh ! que graves !) que Marthe prévient Thérèse. Celle-ci, qui est la bonté même, pardonne tout de suite ou du moins très vite à son mari ; puis, se rencontrant seule avec Marcel, le supplie de pardonner et à sa femme et à Raoul. Ils discutent : en discutant ils s'animent, en s'animant ils s'attendrissent, en s'attendrissant ils en viennent à se faire des déclarations : Marcel à Thérèse :
Thérèse, d'après vous ne jugez pas les autres, Leurs moindres sentiments diffèrent tant des vôtres ! Ils n'ont pas, comme vous, une âme de cristal, Trop froide pour l'amour, trop pure pour le mal. Tenez ! vous souvient-il de certaine légende Née aux pays du Nord et que, sur leur demande, Vous avez racontée un jour à nos enfants Qui, pour vous mieux entendre, ouvraient leurs yeux
[tout grands ?
11 s'agissait, je crois, des rares privilèges Que l'on prête là-bas à la Reine des neiges. A la place du cœur, elle porte un glaçon ; Son beau regard en est le magique rayon, Et ceux qu'elle a fixés de sa froide prunelle Tombent à ses genoux et deviennent comme elle Inertes et glacés... Thérèse, que de fois J'ai rêvé près de vous à ce conte danois ! Comme cette rigide et pâle souveraine, Vous vivez au sommet d'une cime hautaine, Dans un palais de givre où l'éternel azur Se mire uniquement, grave, insensible et pur.
Thérèse en vient insensiblement à dire à Marcel des choses aussi agréables ; et surtout, c'est le langage des femmes, elle en vient à pleurer, si bien que
le geste qu'a surpris hier Marcel entre Raoul et Marthe, Raoul, s'il survenait, pourrait le surprendre aujourd'hui entre Marcel et Thérèse ; et, ma foi, moi qui suis plutôt vaudevilliste, j'ai cru que c'était ce qui allait arriver, d'où il se serait suivi qu'il y aurait eu matière à deux duels plutôt qu'à un seul.
Mais Jacques Linné n'est pas vaudevilliste, et ce qu'il a tiré de là, c'est une réconciliation avec mesures de précaution. Thérèse dit à Marcel : « Eh bien ! vous voyez, mon ami, comme ces choses-là sont inévitables, et qu'il faut bien que vous pardonniez... Arrive, Marthe ! Où es-tu donc ? Il te pardonne... Mes amis, vous allez partir pour l'Italie. Ça tefera du bien, Marthe. Çavousfera du bien, Marcel. Vous partez demain. »
Marthe, qui comprend, hasarde timidement :
Et... ne viendrez-vous pas un jour dans le Midi Nous rejoindre... plus tard !
A quoi Thérèse répond :
Nous resterons ici.
La pièce est ingénieusement conçue et extrêmement bien conduite. Le malheur, c'est qu'elle est écrite en vers le plus souvent plus dignes de pitié que d'envie. J'aicité les plus supportables. Il yen a, à mon regret, qui ne le sont pas.
2g juillet îgoy.