‹ Propos de théâtreChapitre 3 sur 15 · C... lâche une bourde et s'éclate de rire · texte numérisé non relu

C... lâche une bourde et s'éclate de rire

Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.

Vous souriez ; vous ne riez pas. C'est que tous ces traits sont des traits spirituels et non comiques.

Qu'est-ce donc que le comique > Le comique est quelque chose par quoi un homme se montre très brusquement inférieur à ce que vous croyez être, sans pouvoir du reste exciter la pitié. Cela donne de la joie parce que, en nous donnant un sentiment vif

2i PROPOS DE THEATRE

de notre supériorité, cela semble augmenter notre personnalité et même l'augmente en effet, et cela fait rire si c'est inattendu : il faut toujours pour qu'il y ait hilarité et même sourire qu'il y ait de la surprise.

Vous voyez un homme tomber. Je ne suis pas de ceux que cela fait rire ; mais pour une foule de gens le rire dans ce cas est soudain et incoercible. Pourquoi ? Parce que quelqu'un s'est montré, brusquement, inférieur à eux : « Moi, je ne serais pas tombé ! » Inutile d'ajouter que si le quidam qui est tombé affectait auparavant un air d'assurance et de supériorité sur le genre humain, votre gaieté est plus intense parce qu'il y a revanche.

Voilà, déjà un peu établie, la différence du spirituel et du comique. Et voilà déjà pourquoi le spirituel fait sourire et le comique rire. Le spirituel inattendu (toujours) augmente brusquement votre personnalité; il l'augmente d'une idée que vous vous appropriez et que vous goûtez ; mais il est très loin de la satisfaire pleinement ; car ce trait d'esprit n'est pas de vous et, au moment même où vous le goûtez, vous êtes un peu fâché que ce ne soit pas vous qui l'ayez trouvé. Aussi jamais ne rirez-vous à un mot spirituel. Inutile de dire que, même chez les gens qui prétendent à l'esprit et qui sont jaloux, le trait d'esprit qu'ils entendent produit un tel mécontentement qu'ils n'y sourient que pour montrer qu'ils l'ont compris et que leur sourire est abominablement forcé.

Donc le spirituel fait sourire parce que le spirituel augmente notre personnalité et l'augmente avec surprise ; mais que l'amour-propre nous empêche de goûter pleinement cette augmentation de notre moi — et le comique fait rire parce qu'il est une augmentation du moi, avec surprise, et que nous sentons très vivement cette augmentation de notre moi par la comparaison rapide que nous faisons de notre supériorité à l'infériorité d'un de nos semblables. Ne nous occupons plus que du comique.

Il y en a de mille sortes. Les principaux de ceux qu'a examinés M. Philbert sont le comique de malice, le comique conscient, le comique lubrique. J'écarte le comique de malice, parce que j'estime que le comique est toujours un comique de malice. Hobbes a très bien dit : « La passion qui excite à rire n'est autre chose qu'une vaine gloire fondée sur la conception subite de quelque excellence qui se trouve en nous par opposition à l'infirmité des autres. » M. Philbert se rebiffe contre cette formule trop étroite selon lui, et il demande quelle jouissance de malice on trouve à entendre prononcer ce mot, par exemple : « La raison finit toujours par avoir raison. » Comment M. Philbert, qui a fait assez bien la différence entre le spirituel et le comique, ne voit-il pas que « la raison finit toujours par avoir raison » est un mot spirituel et n'est point du tout un mot comique, et qu'il fait, par conséquent, sourire et non pas rire et que Hobbes parle « de et

qui excite le rire », et c'est-à-dire du comique et non du spirituel? Quand il s'agit du comique, quand il s'agit de ce qui fait rire, je dis qu'il y a toujours plaisir de malice.

Très intéressante au contraire la différence entre le comique conscient et le comique inconscient. Le comique inconscient, qui est le plus répandu, est le comique d'un personnage qui est ridicule sans se douter aucunement qu'il le soit. C'est le comique naïf. C'est le triomphe de Molière. Le « Sans dot » ; le « pauvre homme » ; le « que diable allait-il faire dans cette galère » sont les formules les plus célèbres et les plus éclatantes du comique naïf et inconscient. De même, quoique moins célèbre, le mot d'Octave à Scapin quand Scapin, pour l'aguerrir, joue le rôle du père d'Octave gourmandant son fils et quand Octave perd contenance : « C'est que je m'imagine que c'est mon père que j'entends I »

De même — voici un mot peu connu qui mérite de rester — ce propos de président, expéditif et impatient, interrompant un avocat qn'il trouve trop long, et lui disant : « Ah ! de grâce, Maître X..., ne mêlons pas le droit avec les affaires. »

De même, ce patriote italien, en 1859, à qui l'on disait que Napoléon III devait être pour les Italiens « un Dieu », et qui s'écriait : « Oune Diou ! Piou que cela ! »

Le comique inconscient est une merveilleuse source de rire, parce qu'il met en quelque sorte sous nos yeux la possession dont le personnage comique

est la victime et qu'il n'y a rien qui nous prouve notre supériorité comme de voir un homme possédé, étant bien entendu que nous nous croyons toujours très maîtres de nous.

Cependant le comique inconscient, sinon dans le théâtre, où l'auteur nous le donne à doses fortes, mais non pas continuellement, du moins dans la vie, finit par lasser et par perdre presque toute sa vertu. Tel homme, devenu légendaire, quoique existant, et que vous allez tous nommer, qui ne parle jamais que de lui et qui ne parle de lui que pour se comparer à Richelieu, à Mirabeau et à Napoléon, est encore ridicule à l'heure actuelle ; mais il ne fait plus rire. Pourquoi ? Ceci est bien d'accord avec nos principes. Parce qu'il n'a plus d'inattendu. De l'homme dont je viens de parler, quelqu'un disait : « Que voulez-vous que je fasse de cet homme-là ? Les louanges hyperboliques que je n'ose pas lui donner, de peur qu'il ne finisse par s'apercevoir que je me moque de lui, c'est lui qui se les donne ! » C'est à propos de ces comiques-là que l'on a dit : « C'est une force incalculable que l'incapacité absolue de se trouver jamais ridicule. »

Le comique conscient est d'une qualité plus fine et plus rare, plus rare dans tous les sens du mot. Il consiste en ceci qu'un homme est ridicule et sent qu'il l'est, plus ou moins, et ne peut pas s'empêcher de l'être et de continuer del'être. Les amoureux sont très souvent dans cette situation. Ils sentent l'indignité de l'objet, et combien ils sont ridicules de

2b PROPOS DE THEATRE

retomber sous son empire, et ils y retombent, et ils ont recours pour s'excusera toutes sortes de mauvaises raisons, qui ne font que plus éclater, même à leurs yeux, leur faiblesse. Le « Morbleu ! faut-il que je vous aime ? » et le « Et c'est pour mes péchés que je vous aime ainsi » d'Alceste sont des exemples très précis du comique conscient. Une très grande partie, aussi, du rôle de Chrysale dans les Femmes savantes :

A-t-elle consenti i l'affaire est-elle faite ?

— Pas tout à fait encore. — Refuse-t-elle ? — Non.

— Est-ce qu'elle balance? — En aucune façon.

— Quoi donc r — C'est que pour gendre elle m'offre un autre

[ homme.

— Un autre homme pour gendre ! — Un autre. — Qui se

[ nomme ?

— Monsieur Trissotin. — Ouais ! Ce Monsieur Trissotin...

— Oui, qui parle toujours de vers et de latin.

— Vous l'avez accepté ? — Moi ! Point ! A Dieu ne plaise I

— Qu'avez-vous répondu ? — Rien. Et je suis bien aise Di n'avoir point parlé, pour ne m'engager pas.

— La raison est fort belle et c'est faire un grand pas. Avez-vous su, du moins, lui proposer Clitandre ?

— Non ! car comme j'ai vu qu'on parlait d'autre gendie, J'ai cru qu'il était mieux de ne m'avancer point.

On sent assez que Chrysale est comique et qu'il se sent comique, qu'il est ridicule et qu'il se sent ridicule. Or notre augmentation de personnalité n'est pas moins grande ici, et nous nous sentons tous infiniment supérieurs à cette chiffe de Chrysale et de plus, peut-être, de le voir se reconnaître lui-même inférieur, sans que nous ayons la crainte qu'à se sentir inférieur il ne se relève,

notre esprit de malice trouve un ragoût très particulier. C'est, transposé de Tordre presque tragique à Tordre comique, le plaisir de férocité que savourait Royer-Collard en face de Jouffroy.il démontrait à Jouffroy que JoufTroy s'était mal conduit dans telle circonstance, et il goûtaitune joie de supériorité ; il laissait entendre ceci : « Ai-je jamais, moi, fait chose semblable?» Il en vint à faire pleurer Jouffroy : « Je Tai fait pleurer, » disait-il plus tard à Sainte- Beuve avec ravissement. En faisant pleurer JoufTroy, Royer-Collard, outre le plaisir de constater quelqu'un inférieur à lui, goûtait celui de faire constater cela à ce quelqu'un même. Il obtenait de la culpabilité consciente. Nous obtenons du ridicule conscient quand nous avons affaire à quelqu'un qui est assez faible pour être ridicule et assez éclairé sur lui-même pour savoir qu'il Test. Le comique conscient est donc excellent. Je suis presque de Tavis de Hegel disant: « Il n'y a de véritable comique que lorsque les personnages de la pièce sont comiques à leurs propres yeux comme aux yeux des spectateurs » ; et je blâme Philbert d'avoir ignoré ce texte et M. James Sully de le traiter un peu rudement.

Le comique lubrique est très difficile à analyser Pourquoi les obscénités font-elles rire, de ce rire de scandale qui est très particulier et que flétrissait Sarcey qui ne pouvait pas le souffrir ; mais enfin pourquoi font-elles rire ?

M. Philbert se Test demandé et n'a rien répondu du tout. Il est même assez comique à son tour en

intitulant un de ses chapitres « Source profonde de cette gaieté » et en ne mettant littéralement rien dans ce chapitre. Il y a des moments où ce M. Philbert est très intelligent et il y en a d'autres où il n'y a rien à dire de lui sinon qu'il est un niais. Je ne sais pas de livre plus inégal que celui-ci.

Pour moi, la gaieté lubrique tient à la pudeur et n'existerait aucunement si la pudeur n'existait pas; et elle est un sentimentde joie à voir quelqu'un être assez hardi pour violer les convenances et transgresser la pudeur et à s'associer soi-même à cette hardiesse.

Il y a donc là encore sentiment d'augmentation de notre personnalité : nous ne sommes pas de ceux qui se laissent comprimer et réprimer par la pruderie ; nous n'en sommes plus ; nous nous élargissons ; et aussi il y a la part qu'il faut d'inattendu et l'on sait que l'obscénité, quand elle devient continue, n'amuse plus ceux mêmes qu'elle amuse.

— Et la malice ? me direz-vous. Vous avez assuré que tout comique était comique de malice !

— Je reconnais qu'il y a peu de gaieté de malice dans la gaieté lubrique. Aussi la gaieté lubrique s'exprime-t-elle le plus souvent plutôt par le sourire, c'est-à-dire par le rire contraint, que par le rire aux éclats. Quoique étant le contraire même de l'esprit, elle a les mêmes effets matériels que l'esprit, que le spirituel, parce que, elle aussi, n'est pas une joie franche, est une joie qui rencontre un obstacle. L'obstacle que rencontrait la gaieté venant d'un

trait spirituel, c'était notre amour-propre ; l'obstacle que rencontre la gaieté lubrique, c'est la honte. De là ce rire de scandale, c'est-à-dire ce rire si particulier — entendez-le : « Oh ! oh ! oh ! » et non : « Ah ! ah ! ah ! » — qui est quelque chose comme un rire qui se blâme lui-même.

Tout cela dit, tout cela accordé, je persiste à croire qu'il y a un peu de malice encore dans la gaieté lubrique. On s'y moque de ceux qui ne sont pas assez libres et assez hardis pour transgresser les lois de la pudeur et des convenances. En s'associant à l'obscénité de l'auteur, on raille la pusillanimité de ceux qui n'oseraient pas être obscènes. Oui, j'estime que dans la gaieté lubrique il y a encore une assez grande part de gaieté de malice. Au fond, la gaieté lubrique, c'est le plaisir d'être grossier et de faire rougir ceux qui ne le sont pas. Peut-être n'ai-je pas besoin de dire que cette gaieté-là est peu de mon goût.

J'ai dit un assez grand mal de tous les genres de gaieté et je me suis peut-être un peu laissé suggestionner par le mot de l'Ecclésiaste que M. Philbert a pris pour épigraphe : Risum reputavi errorem. Il serait temps que je disse quelque bien de ce qui fut, selon Rabelais, « le propre de l'homme»). Ce qui a été trouvé de meilleur, à mon avis, comme apologie du rire l'a été par deux hommes très graves et qui sans doute ne rirent pas souvent au long de leur vie, c'est à savoir par Descartes et Kant.

Descartes, avec la manie que vous lui connaissez

bien et qui s'étale dans le Traité des Passions tout entier, et qui consiste à ne pas admettre qu'une passion, qu'aucune passion puisse être entièrement mauvaise, cherche, quand il en vient à « raillerie et moquerie », le bon côté que peut avoir cette passionlà ; et il trouve ceci : « La dérision ou moquerie est une espèce de joie mêlée de haine qui vient de ce qu'on aperçoit quelque petit mal en une personne qu'on en pense digne ; et lorsque cela survient inopinément [il a bien vu l'élément d'inattendu et de surprise qui entre toujours dans l'hilarité], la surprise de l'admiration [étonnement] est cause qu'on s'éclate de rire. Mais ce mal [qui survient à cette personne] doit être petit , car s'il est grand, on ne peut pas croire que celui qui l'a en soit digne, si ce n'est qu'on soit de fort mauvais naturel et qu'on lui porte beaucoup de haine. » — Il y a donc, selon Descartes, un instinct de justice dans la moquerie, dans la dérision et par conséquent dans la comédie. Descartes ne va pas plus loin et c'est déjà aller assez loin à mon avis.

Kant s'avance davantage et trouve très ingénieusement et aussi avec toutes les précautions très nécessaires, par quoi la pensée reste juste, un élément de moralité et un principe de moralisation dans la moquerie. « Il y a, dit-il, dans la nature humaine une certaine fausseté qui doit en définitive, comme tout ce qui vient de la nature, aboutir à une bonne fin [encore cette même idée optimiste de Descartes dans laquelle j'avoue que j'entre très

difficilement]. Je veux parler de ce penchant que nous avons à cacher nos véritables sentiments et à en étaler certains autres que nous trouvons bons et honorables. Il est certain que ce penchant qui porte les hommes à dissimuler leurs sentiments et à prendre une apparence avantageuse n'a pas servi seulement à les civiliser, mais à les moraliser peu à peu dans une certaine mesure, parce que, personne ne pouvant pénétrera travers le fond de la décence, de Thonnêteté et de la moralité, on trouve dans ces prétendus bons exemples qu'on voyait autour de soi une école d'amélioration pour soi-même. 7 OM/e/b£.?cette disposition à vouloir paraître meilleur qu'on est n'a qu'une utilité provisoire ; elle sert à dépouiller l'homme de sa rudesse et à lui faire prendre d'abord l'apparence du bien qu'il connaît ; mais une fois que les véritables principes sont développés et qu'ils sont entrés dans l'esprit, alors cette fausseté doit être peu à peu combattue avec force ; car autrement elle corromprait le cœur et étoufferait les bons sentiments sous une belle, mais trompeuse enveloppe. »

Or le fléau de l'hypocrisie, quel peut-il être, si ce n'est la raillerie, la moquerie, la comédie ? Qui estce qui fait tomber les masques et qui est-ce qui démêle les vertus affectées des vertus vraies et qui est-ce qui perce « à travers le fard de la décence, de la moralité, de l'honnêteté », si ce n'est La Rochefoucauld et si ce n'est Molière ?

La malice peut donc être à la rigueur considérée

comme élément de moralisation, non seulement parce que, comme dit Descartes, elle se réjouit de quelque mal arrivé à quelqu'un qui en est digne, ce qui est justice ; mais parce qu'elle ôte son masque à l'hypocrisie, qui, si elle est [ et l'on voit que Kant le reconnaît] un hommage à la vertu et même une école de vertu, n'en est pas moins, en définitive, destructrice de vertu et doit être combattue dès que son rôle tout provisoire de professeur de vertu est terminé, dès qu'elle cesse d'être utile comme spécieuse et n'est plus que redoutable comme pernicieuse en son fond.

Je veux bien ; mais globalement, je vois surtout que la malice est de la méchanceté beaucoup plus que de l'instinct de justice qui se fait jour, ou que de la moralité qui se met sur ses gardes meurtrières.

Au fond, comme je l'ai toujours dit (comme il est possible que je ne le dise pas toujours, car j'ai encore un peu d'avenir devant moi), il n'y a d'innocent que le rire bête ; il n'y a d'innocent que le rire sans raison, que le rire sans savoir pourquoi ; que le rire : « Je ris parce que je suis gai. » Tout autre rire est malice, constatation joyeuse d'unesupériorité qu'on a sur autrui et qui vous est brusquement révélée, etc., etc.

J'ai dit touchant le rire, non pas : « il est insensé » ; mais : « il est méchant, quand il n'est pas bête. » Mes frères, puisque du reste le rire est sain et hygiénique, rions bêtement. C'est le parti le meilleur.

Août igoj.

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