‹ Propos de théâtreChapitre 5 sur 15 · ET HENRIETTE D'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ET HENRIETTE D'ANGLETERRE

C'est une discussion très intéressante que celle que le très savant et très judicieux aussi M. Gazier a instituée (Revue des Cours et Conférences du 10 janvier 1907) sur le duel de Corneille et Racine en

On sait en effet qu'en 1670, après quatre ans de silence, Corneille fait jouer le 28 novembre, chez Molière au Palais-Royal, sa tragédie de Tite et Bérénice, et Ton sait aussi qu'en 1670 , le 21 novembre, Racine fait jouer à l'Hôtel de Bourgogne sa tragédie de Bérénice.

Il y eut un duel ; c'est évident.

Mais on a toujours prétendu, depuis le dix-huitième siècle au moins, que ce match avait été imaginé par la princesse Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, et que c'était elle qui, donnant à chacun des rivaux, à l'insu de l'autre, le sujet de Bérénice, les avait mis aux prises pour son amusement et pour celui du public.

M. Gazier n'en croit rien et voici comment il raisonne.

Sur quoi est fondée cette historiette } Sur quels

8o PROPOS DE THEATRE

textes ? Sur les quatre textes suivants. Fontenelle dit dans sa Vie de Corneille, écrite en i685 : « Bérénice fut un duel dont tout le monde sait l'histoire. Feu Madame, princesse fort touchée des choses de l'esprit, et qui eût pu les mettre à la mode dans un pays barbare, eut besoin de beaucoup d'adresse pour faire trouver les combattants sur le champ de bataille, sans qu'ils sussent où on les menait. A qui demeura la victoire } Au plus jeune. »

L'abbé Dubos dit la même chose et il ne dit rien de plus dans ses Réflexions critiques (1719). Louis Racine dit la même chose et ne dit rien de plus dans ses Mémoires (1747).

Voltaire dit beaucoup plus dans son Commentaire sur Corneille. Il dit : « ... Henriette d'Angleterre, belle-sœur de Louis XIV, voulut que Racine et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de Tite et Bérénice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et le plus tendre ennoblissait le sujet et en cela elle ne se trompait pas ; mais elle avait encore un intérêt secret à voir cette victoire représentée sur le théâtre, elle se ressouvenait des sentiments qu'elle avait eus longtemps pour Louis XIV et du goût vif de ce prince pour elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-sœur mirent un frein à leurs désirs ; mais il resta toujours dans leurs cœurs une inclination secrète, toujours chère àl'un etàl'autre. Ce sontcessentiments qu'elle voulut voir développés sur la scène,

autant pour sa consolation que pour son amusement. Elle chargea le marquis de Dangeau, confident de ses amours avec le roi, d'engager secrètement Corneille et Racine à travailler l'un et l'autre sur ce sujet, qui paraissait si peu fait pour la scène... »

Voilà les seuls textes.

On peut d'abord, pense M. Gazier, trouver étonnant qu'il n'y en ait pas davantage. D'où vient qu'aucun historien du dix-septième siècle n'a parlé de cela, ni aucun mémorialiste ? D'où vient que Thomas Corneille n'en a rien dit? D'où vient que Boileau, qui vécut jusqu'en 171 1, n'en a pas soufflé mot ? Cela déjà peut inquiéter.

Ensuite, si l'on dit que, cependant, il y a quatre textes, il faut répondre qu'en réalité ces quatre se réduisent à deux, l'abbé Dubos ne disant pas plus que Fontenelle et évidemment ne faisant que le répéter, Louis Racine ne disant, lui non plus, rien autre chose que Fontenelle et ne faisant, lui non plus, que le répéter. Il n'y a donc que deux textes : celui de Fontenelle et celui de Voltaire.

Or celui de Fontenelle est bien sommaire, bien que circonstancié. Il est celui d'un homme qui rapporte une , légende et point du tout celui d'un homme qui sait les choses. Ajoutez qu'en 1670 Fontenelle avait quatorze ans etvivaità Rouen. Il n'apas pris les choses à la source. Ajoutez qu'il ne peut guère les tenir de Corneille, n'étant venu à Paris qu'en >ou 1 681, alors que Corneille était très affaibli d'intelligence.

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8a PROPOS DE THEATRE

Pour ce qui est de Voltaire, il n'est pas un contemporain, bien entendu, et il ne cite pas ses sources. Lui aussi rapporte une légende : il a entendu dire cela dans sa jeunesse. Les témoignages sur lesquels est fondée cette anecdote sont donc d'abord trop peu nombreux, ensuite très frêles.

Mais comment, Henriette d'Angleterre écartée, Racine et Corneille ont-ils pu se rencontrer dans le même sujet ? Rien n'est plus naturel et la chose a eu lieu souvent. Le Joueur de Regnard et celui de Dufrény ont paru la même année (1696) ; la Phèdre de Racine et celle de Pradon ont paru en même temps (1677). Ce ne sont pas là de simples coïncidences ; ce qui arrive d'ordinaire dans ces affaires, c'est que l'un des deux auteurs apprend que l'autre traite tel sujet ; l'émulation le pousse à le traiter lui-même, surtout quand il y a inimitié entre eux. Or Corneille et Racine sont en hostilité depuis Andromaque et surtout depuis Brilannicus.

Il y a plus : Racine et Molière, d'autre part, ne sont pas bien ensemble à cette époque. Ou Corneille, sachant que Racine traite le sujet de Bérénice, se pique d'honneur et s'attaque au même sujet ; — ou Molière l'y invite lui-même.

En quoi il eût été mal avisé ; car Bérénice n'est pas un bon sujet pour Corneille ; mais encore la chose est possible.

Donc, pour le moment, nous en sommes à ceci: le fait du duel organisé par Henriette d'Angleterre entre Corneille et Racine est très peu établi ; que ce

duel ait eu lieu sans la moindre intervention d'Henriette d'Angleterre, rien n'est plus possible.

Remarquez encore que Racine, en sa préface de Bérénice, n'a pas un souvenir pour Henriette d'Angleterre. Il eût été bien naturel et il eût été presque obligatoire, si Henrietteavait donnéle sujetà Racine, que Racine l'indiquât au moins par une allusion reconnaissante.

Et maintenant est-il vraisemblable qu'Henriette eût mis ainsi aux prises les deux poètes ?

D'abord c'est une sorte d'intrigue et même de gaminerie qui n'est pas du tout dans le caractère d'Henriette d'Angleterre, si généreuse, si élevée de caractère et si pleine de tact. Voltaire est bien bizarre et, lui, de peu de délicatesse, en supposant qu'Henriette d'Angleterre tenait absolument à ce que son histoire secrète fût étalée, sous un très léger voile, sur les planches d'un théâtre. Toutes les raisons qu'il donne comme étant celles qu'avait Henriette d'Angleterre de donner le sujet de Bérénice à un et, qui plus est, à deux poètes, sont précisément celles qu'elle avait sûrement de ne pas le leur donner et qu'elle aurait eues pour les prier, s'ils avaient d'euxmêmes songé au sujet, de s'en abstenir.

Ceci est d'importance. Mais les faits eux-mêmes, les faits matériels sont très peu en faveur de la légende admise et tendent à la démontrer peu vraisemblable.

A quelle époque Henriette d'Angleterre a-t-elle pu machiner cette petite intrigue ? Après Britannicus

évidemment; non pas auparavant. Soit après le 1 3 décembre 1 66g. Or, à cette époque, Henriette d'Angleterre est en grand deuil de sa mère, morte le io septembre 1669. Ce n'est pas sans doute à ce moment qu'elle a songé à un divertissement qui ressemble fort à une espièglerie. Il faudrait pourtant que ce fût à ce moment, ou à peu près ; car, d'abord, on peut supposer que la commande, si commande il y eut, a dû avoir lieu une dizaine de mois avant l'achèvement de l'ouvrage; or les deux tragédies ont dû être terminées au plus tard fin octobre 1670 ; ensuite, au commencement de juin 1670, Henriette d'Angleterre était partie pour l'Angleterre. La commande, si commande il y eut, a donc dû être faite en décembre 1669 ou janvier ou février 1670. C'est bien près de la mort de la mère d'Henriette.

Ajoutez que ces cinq mois environ qui s'écoulent depuis la première représentation de Britannicus jusqu'au départ d'Henriette d'Angleterre pour Londres, Henriette les a passés, partie retirée à la campagne, partie dans des pratiques de dévotion très étroites sous la direction de Bossuet. On ne voit guère Henriette d'Angleterre, au cours de ces cinq mois, mettant deux poètes en champ clos, comme Phébus et Borée s'y mettent eux-mêmes dans une fable de La Fontaine et se disant :

L'ébattement pourra nous en être agréable.

Pour toutes ces raisons il faut rejeter l'historiette célèbre dans le domaine des fables. « Il était bon de

ne pas laisser peser sur la mémoire de l'exquise Henriette d'Angleterre cette faute de caractère ou cette faute de goût que la tradition s'obstine à lui attribuer gratuitement. »

Les raisons de M. Gazier, que je n'ai point affaiblies, je crois, et peut-être au contraire, me paraissent singulièrement solides et sérieuses et j'avoue qu'elles m'ont fort ébranlé et qu'elles me laisseront, sans doute, très ébranlé sur cette question. Cependant elles ne m'ont pasconvaincu à fond, et sansaffirmer le moins du monde que l'anecdote soit vraie, je vais simplement critiquer, dans le sens vrai du mot, les arguments de M. Gazier, en les suivant dans Tordre inverse de celui où je viens de les exposer.

Il n'est pas impossible qu'Henriette d'Agleterre, quoique en deuil de sa mère, ait proposé un sujet à deux poètes tragiques, vers le mois de janvier 1670 par exemple. Il est parfaitement possible qu'elle n'ait vu là ni espièglerie, ni malice, ni intrigue. C'est nous qui v voyons tout cela et déjà un peu Voltaire ; mais remarquez comme Fontenelle en parle bonnement, doucement, sans aucune aigreur à l'égard de la princesse et même en lui adressant des compliments. Il trouva la chose simple et naturelle.

Après tout, elle l'est, ou du moins Henriette a pu la croire telle. Ce sont là jeux de prince où les plus délicats ne voient rien de mal et plutôt seraient portés à voir un honneur fait par eux à des hommes de lettres.

En tout cas, que la princesse, malgré le deuil où

elle était de sa mère, ait eu ridée du duel, c'est très possible, et cela ne ternirait pas sa mémoire autant que l'estime M. Gazier.

De plus, elle a pu avoir cette idée avant la mort de sa mère. Pourquoi non? Faut-il absolument que Britannicus soit fini, répété et joué pour que la princesse fasse proposerunsujetà Racine et à Corneille? Je n'en vois pas la nécessité. Racine au mois de septembre 1669 a bien à peu près fini Britannicus. Henriette put lui faire proposer un autre sujet. Elle put le lui faire proposer même quand il était en plein travail de Britannicus. & partir d'Andromaque Henriette put avoir cette idée.

Nous ne savons donc pas, à deux ans près, la date de la commande faite.

Dans ces conditions (encore que je croie bien que la commande doit être du commencement de 1670) les arguments tirés du deuild'Henriette d'Angleterre ne sont pas suffisamment solides.

Geuxqui sont tirésde la répugnance qu'aurait eue Henriette à proposer un sujet qui était un peu son histoire, ils ne me touchent pas du tout ; parce que Bérénice n'est pas du tout son histoire et qu'elle n'a pas pu songer un instant que ce fût son histoire. C'est Voltaire qui invente cela et tout à fait à contresens, comme je l'ai fait sentir plus haut ; mais de ce qu'il l'invente à contre-sens ou à juste sens,, il ne s'ensuit pas que ce soit vrai.

Voltaire raisonne ainsi : Henriette a proposé un sujet qui lui plaisait parce qu'il lui rappelait

CORNEILLE, RACINE ET M'»e H. D'ANGLETERRE 87

ses propres histoires de cœur Jes plus secrètes.

« C'est justement pour cela qu'elle n'a pas pu le proposer », s'écrie M. Gazier ; et moi aussi, si je suppose un moment que le sujet de Bérénice est l'histoire d'Henriette. Mais s'il n'est pas l'histoire d'Henriette, Henriette a pu le proposer, n'est-ce pas?

Or, en quoi est-il l'histoire d'Henriette d'Angleterre ? En rien du tout. Est-ce qu'Henriette d'Angleterre a dû jamais épouser Louis XIV ? Est-ce que Louis XI V a dû renoncer à épouser Henriette parce qu'elle était juive, ou parce qu'elle était d'un rang inférieur au sien ? Est-ce qu'ils ont été séparés par lahaine des Françaisà l'égardd'unereine étrangère? Rien de tout cela : ils ont été séparés par tout autre chose.

Bérénice, c'est si l'on veut l'histoire de LouisXIV avec Marie Mancini, douze ou treize ans auparavant, à telles enseignes que cest avec les mots historiques prononcés par Marie Mancini que Racine a fait les mots à effet de sa pièce-, mais ce n'est pas du tout l'histoire de Louis et d'Henriette.

Henriette a donc pu proposerce sujet sans songer un instant qu'il se rapportât à elleetsans prévoir que Voltaire, très souvent étourdi, trouverait des analogies entre l'aventure de Bérénice et celle d'Henriette d'Angleterre, et prêterait à celle-ci l'idée burlesque de faire représenter sur la scène du Palais-Royal les troubles intimes de son cœur.

Elle aura proposé ce sujet comme u»n autre, peutêtre en songeant à Marie Mancini, peut-être n'y son-

géant pas, car à cela il n'y avait lieu, mais en tout cas sans songer à elle-même.

— Mais Racine, qui avait dédié Andromaque à Henriette d'Angleterre, pourquoi n'a-t-il pas dédié Bérénice à la mémoire de cette même Henriette, si celleci lui avait donné le sujet de la pièce?

Je ne sais, mais il me semble — M. Gazier, beaucoup plus savant que moi, me rectifiera si je me trompe — que, au dix-septième siècle, l'on ne dédiait pas « à la mémoire de ... » Je ne m'en rappelle pas d'exemple. Il me semble qu'on ne dédiait qu'aux personnes vivantes. Et, du reste, Racine ne pouvait pas dédier successivement toutes sespièces à la même personne.

— Mais au moins, un souvenir !

— Oui, je reconnais que c'eût été très naturel et que par conséquent cet argument est excellent. Je le retiens, pour continuer de ne pas croire trop ferme à la tradition en question. Cependant il est possible que Racine naît pas tenu autrement à rappeler luimême que ce n était pas lui qui avait inventé son sujet. Lui qui se vante, précisément dans cette préface, d'avoir tiré quelque chose de rien, n'aurait peutêtre pas été très content d'ajouter, d'une façon ou d'une autre: « Mais ce qui diminue mon mérite, c'est que ce n'est pas moi qui ai fait la gageure de tirer beaucoup de très peu ; je n'ai point fait cette sorte de pari : on m'avait imposé ce sujet. » — Ajoutez qu'il pouvait difficilement dire dans la même préface : « Ce sujet, ce n'était rien du tout. Il avait été

trouvé par Madame et elle me l'avait donné. » Il aura préféré ne rien dire.

Je reconnais, du reste, et je répète que l'argumentation de M. Gazier, a ici beaucoup de valeur.

Quand M. Gazier, par ailleurs, dit que, sans aucune intervention de qui que ce soit, Corneille et Racine ont bien pu traiter le même sujet par émulation et rivalité, Dieu me garde de dire qu'il n'a pas raison. Cependant on conviendra que ceci n'estguère dans les habitudes des hommes de génie.

Qu'un Pradon soit assez sot, apprenant que Racine fait une Phèdre, pour se dire : « Moi aussi, je vais en faire une I » c'est tout naturel. Mais que : ou Corneille se jette spontanément sur le sujet de Racine, ou que Racine se précipite de lui-même sur le sujet de Corneille, j'avoue que cela m'étonne un peu. Corneille, après quatre ans de silence, agacé par le succès d'Andromaque et de Britannicus, a pu vouloir jouter avec Racine ; mais s'il n'avait pas été poussé par quelqu'un, c'eût été avec une pièce imaginée par lui et de son cru qu'il aurait engagé la lutte.

Racine, plutôt — je le reconnais — aurait été capable de ce tour qui sent un peu l'écolier malicieux ; mais, à supposer que le sujet n'ait pas été donné par une tierce personne, n'est-il pas évident que le sujet est de Racine } Il n'y a que Racine ou une femme pour voir un sujet de tragédie dans Bérénice. Dès lors, si le sujet est de Racine, oh ! je ne vois pas Corneille voulant jouter avec son rival,

9o PROPOS DE THÉÂTRE

non avec un sujet à lui, Corneille, mais avec le sujet de son adversaire.

Enfin, j'arrive aux textes. M. Gazier a parfaitement raison de les réduire à deux. Ceux de Dubos et de Louis Racine ne sont évidemment que des répétitions de celui de Fontenelle. Mais celui de Fontenelle a un singulier poids et encore plus à mon avis, malgré les apparences, celui de Voltaire.

Fontenelle dit sèchement : « Tout le monde sait que ce fut un duel organisé par Mme Henriette d'Angleterre. » S'il le dit sèchement, c'est qu'il sait en effet, en [685, que tout le monde le sait et qu'il n'y a pas lieu d'insister.

— Mais que tout le monde le sache, cela ne prouve rien, si ce n'est que c'est une légende.

— Sans doute ; mais que le propre neveu de Corneille confirme la légende et l'inscrive dans une biographie en quelque sorte officielle de Pierre Corneille, cela ne laisse pas de m'imposer singulièrement. Texte peu sûr, texte peu sûr ! Il est assez rare, cependant, que l'on ait, sur un épisode important de la vie de quelqu'un, un témoignage formel de son propre neveu. Cela commence à compter pour témoignage de premier ordre.

— Mais Fontenelle avait quatorze ans en 1670 et vivait à Rouen pendant que ses oncles Pierre et Thomas vivaient à Paris.

— Sans doute; mais dès sa vingtième année, Fontenelle venait souvent à Paris, et il a certainement causé de toute cette affaire avec ses oncles. Ce qu'il

est légitime d'affirmer, tant c'est probable, c'est que si Fontenelle n'avait connu V historiette que par la légende et sans confirmation venue de ses oncles^ il l'aurait niée ou au moins ne V aurait pas rapportée. Il faudra beaucoup d'arguments pour me faire sortir delà.

Le texte de Voltaire me paraît plus important encore en un certain sens. Tout ce qui dans son texte est suppositions et inductions psychologiques est ridicule et j'ai trop insisté sur ce point ; mais ce qui est faits est à considérer. Voltaire ne se borne pas à dire, comme Fontenelle, qu'Henriette mit les adversaires aux prises ; il dit comment elle les y mit. C'est par Dangeau intervenant auprès de Corneille et de Racine et allant de l'un à l'autre et profitant de ce qu'ils étaient en mésintelligence pour les faire travailler l'un à l'insu de l'autre, que la princesse a mené l'affaire.

Évidemment Voltaire n'invente pas Dangeau, Voltaire ne ment jamais en histoire. Il ment partout, sauf là. Le cardinal Maury « ne mentait qu'en chaire ». Voltaire ne ment que dans sa vie privée et dans sa correspondance et dans ses polémiques. Voltaire n'a pas inventé Dangeau. Or, d'où a-t-il tenu ce fait } Des contemporains, des vieillards de qui les souvenirs remontaient au temps de Louis XIV, avec qui il a tant causé, qu'il a interviewés avec tant d'ardeur de 1715 à i;-3o, peut-être de Dangeau lui-même, qui n'est mort qu'en 1720.

Le texte de Voltaire a donc cette valeur d'être cir-

constancié et relativement minutieux et par conséquant d'être consistant. On y verra si Ton veut les progrès de la légende, toutes les légendes étant vagues et sommaires d'abord, puis s'enrichissant successivement de détails qui leur donnent de la consistance. Je veux bien ; mais encore le texte de Voltaire, pour ce qui est faits, a une précision qui donne à réfléchir.

Aussi bien je n'irai jamais plus loin que jusqu'à dire que l'historiette des Bérénices est une légende; pour qu'elle fût absolument historique, il faudrait qu'elle fût signée de Pierre Corneille, de Racine, d'Henriette d'Angleterre, ou au moins de Thomas Corneille. Mais il y a légende et légende, et celleci est une légende qui se rapproche singulièrement de ce que nous qualifions historique et qui a presque tout le caractère de l'authenticité.

i° Rien ne s'oppose à ce qu'elle soit vraie ; rien ne la démontre fausse ; 20 elle a pourelle des témoignages que l'on peut encore ranger dans la catégorie des témoignages de second ordre, mais qui sont tout près d'être des témoignages de premier ordre, et mettons qu'ils sont sur la limite même de ces deux catégories.

Par conséquent, sans aller jusqu'à l'affirmation, je donnerai toujours, c'est-à-dire jusqu'à plus ample informé, l'histoire d'Henriette d'Angleterre et des deux Bérénices comme assez près d'être certaine ou au moins comme infiniment probable.

Je crois, du reste, qu'à l'heure où j'écris un autre

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« chercheur et curieux » s'occupe de cette question et prétend la vider à fond. Nous verrons bien. Il y a encore des fouilles à faire et des découvertes dans « le jardin de Bérénice».

Au dernier moment, littéralement, j'apprends que cette question d'Henriette d'Angleterre, Corneille et Racine est traitée dans un volume de M. G. Michaut, professeur à la Sorbonne, intitulé : la Bérénice de Racine, qui vient de paraître. Vous ne doutez point que, dès que j'aurai le volume, je ne m'empresse...

Juin igoj.

M. G. Michaut, professeur à la Sorbonne, vient de consacrer à la Bérénice de Racine un volume très savant, très ingénieux, très spirituel et très hardi, qui est digne de l'attention de tous les étudiants en choses de lettres. Quelque âge que nous ayons, nous le sommes tous.

M. Michaut, en son livre, examine tous les points ; mais il en examine particulièrement trois qui sont les suivants :

i° Racine a-t-il reçu le sujet de Mme Henriette d'Angleterre ?

2° A-t-il de lui-même saisi au vol le sujet, qu'il savait que Corneille avait adopté ?

3° Bérénice est-elle, non une élégie dialoguée, comme on l'a toujours dit, mais un drame plein d'action et le plus racinien, même au point de vue de l'action, de tous les drames ?

Et, à ces trois questions, il a répondu ainsi : Non, Henriette d'Angleterre n'a pas donné le sujet de Bérénice à Racine (ni du reste à Corneille).

Oui, il est très probable que Racine s'est emparé du sujet, qu'il savait que Corneille traitait.

Oui, Bérénice est un drame plein d'action, et si les critiques l'en ont trouvée dépourvue, c'est qu'ils ont cru que le personnage principal est Titus, tandis qu'il est Bérénice.

Sur le premier point, je serai bref, ayant déjà traité la question au sujet d'un cours de M. Gazier, qui était arrivé aux mêmes conclusions que M. Michaut en même temps que M. Michaut y arrivait et en s'appuyant sur les mêmes arguments. Seulement je ferai remarquer très vivement et tout de suite que je penche maintenant un peu vers Y inauthenticité de la légende (sans du reste la trouver si invraisemblable et si impossible que l'estiment MM. Gazier et Michaut), parce qu'un « fait nouveau » très important a été versé aux débats par M. Michaut.

Ce fait nouveau est celui-ci :

On croyait que quatre textes étaient à l'appui de la légende : le texte de Fontenelle i685, le texte de l'abbé Dubos 1719,1e texte de Louis Racine 1747 et le texte de Voltaire 1764.

Or le texte de Fontenelle nest pas de i685. Dans YEloge de Corneille, par Fontenelle, inséré dans les Nouvelles de la République des Lettres, on ne le trouve pas. Il n'y est pas. Où est-il donc ? Dans la Vie de Corneille, insérée dans YHistoire de V Académie française , de l'abbé d'Olivet, en 1729. Le texte est donc de 1729 au lieu d'être de 1 685. Dès lors, il perd de sa valeur; car il peut n'être plus qu'une répétition du texte de Dubos de 1719; — et le texte de Fontenelle, qui était le plus

probant s'il était de 1 685, s'affaiblit, s'il est de 1729, s'il n'est qu'une répétition de Dubos et si l'on considère qu'en i685 Fontenelle semble ne savoir rien de cette histoire puisqu'il n'en parle pas; — et d'autre part Racine le fils ne fait évidemment que répéter Dubos et Fontenelle — et enfin, il n'y a en vérité que deux textes, celui de Dubos et celui de Voltaire.

Je reconnais que voilà un grand poids ôté à la légende. N'avoir plus pour elle Fontenelle — car vraiment elle ne l'a plus guère — c'est avoir perdu son caractère authentique et officiel.

Restent, il est vrai, les textes de Dubos et de Voltaire. Dubos paraît bien renseigné, puisque, d'autre part, il nous apprend que Boileau a dit plusieurs fois qu'il eût bien empêché Racine de travailler à Bérénice, si à ce moment-là il n'eût pas été absent. Le propos de Dubos semble bien un écho de conversations avec Boileau. Mais Dubos ne nous dit pas qu'il tienne de Boileau l'anecdote d'Henriette d'Angleterre donnant le sujet à Racine, et s'il l'avait tenue de lui, il est probable qu'il l'aurait dit. Le texte de Dubos reste donc très considérable par ce seul fait qu'il est d'un homme qui a causé avec Boileau ; mais il est de 1 7 1 9 ; il est bien tardif et il n'a que le caractère d'une légende recueillie et il est bien singulier quepersonne de 1670 a 1719 (un demisiècle) n'ait dit un mot de cette anecdote, pas même plusieurs auteurs — l'argumentation de M. Michaut est très forte sur ce point — qui, pour leurs polé-

LA (i BÉRÉNICE » DE RACINE 97

miques ou apologies, auraient eu quelque intérêt à en parler .

Quant au texte de Voltaire, je renvoie à ce que j'en ai dit. Comme inductions, comme suppositions des raisons qu'aurait eues Henriette d'Angleterre de donner ce sujet à Racine, il est absurde. Il va contre la thèse qu'il veut prouver. Les raisons qu'à eues, suivant Voltaire, Henriette d'Angleterre de donner ce sujet à Racine sont celles qui, si elle y avait songé, l'auraient détournée de le lui donner. Mais comme faits, le texte de Voltaire a pour moi du poids. Il nous dit que c'est le marquis de Dangeau qui fut chargé par elle d'engager secrètement Corneille et Racine a traiter ce sujet. Je le répète, Voltaire, en tant qu'historien, ne ment jamais, n'invente jamais. L'argumentation par laquelle M. Michaut prétend établir la suggestion à laquelle a obéi Voltaire en inventant ici l'entremise de Dangeau (p. 70, note) me paraît très ingénieuse mais peu convaincante. Voltaire disant : « Henriette — Corneille et Racine — Intermédiaire Dangeau », le disant nettement, l'affirmant, fera toujours beaucoup d'effet sur moi. Voltaire en histoire est l'homme le moins sensible à la suggestion et l'homme qui, avec le plus de soin, donne comme vrai ce qui est vrai et comme probable ce qui est probable. Reste qu'il a pu être trompé. Evidemment.

Quand M. Michaut, après avoir prouvé que la légende est insuffisamment établie, essayede prouver qu'elleest trèsinvraisemblable etpresque impossible,

0?O8 DE TIIKATKF. 5* SÉRIE. 7

il se rencontre naturellement avec M. Gazier et je n'ai qu'à renvoyer encore à ce que j'ai dit sur ce point. Que de la mort de sa mère à la sienne, à elle, Henriette d'Angleterre, occupée de sa douleur, et de pensées religieuses et d'affaires diplomatiquestrès considérables, n'ait pas eu le temps d'organiser ce petit complot littéraire, ni surtout n'ait pas été en disposition de le faire, cela ne m'apparaît pas très clairement. Il faut juste une minute pour avoir cette idée; deux minutes pour la confier à Dangeau ; et pour ce qui est de la disposition d'esprit, personne n'est occupé d'une douleur, de pensées religieuses et d'affaires diplomatiques à tel point qu'il ne puisse pas un instant penser à autre chose pendant trois ou quatre mois.

Que Madame fût trop bonne et trop généreuse pour « attirer le vieux poète, à son insu, dans un combat si inégal, et pour comble préparer sa défaite en favorisant de ses conseils, de ses confidences intimes, son brillant adversaire... » pour avoir cette « cruauté » et pour dresser un tel « guet-apens », je ne comprends pas beaucoup. Où voit-on que Madame ait dirigé le travail de Racine ? Absolument nulle part. C'est une hypothèse de M. Paul Mesnard. Mais de ce que M. Paul Mesnard a fait une hypothèse mettant Madame en posture déloyale, il ne faut rien conclure contre le fait d'une commande, fait dans lequel il n'y a rien de déloyal du tout ; pas plus qu'il ne faut conclure que Madame ait manqué de pudeur en donnant sa propre histoire à écrire à

deux poètes, parce que Voltaire a fait cette supposition très ridicule.

Ce que les textes nous donnent, c'est simplement que Madame a suggéré un sujet à deux auteurs et que, ce sujet, un des deux Ta traité en se souvenant de Marie Mancini. Il n'y a aucune impossibilité à ce que Madame ait eu cette idée dans laquelle il n'entrait ni guet-apens, ni cruauté, ni impudeur, même à supposer que Madame ait songé elle-même à Marie Mancini, ce qui n'est pas prouvé le moins du monde.

Une autre considération de M. Michaut est celleci : « Madame aurait imposé le sujet à Corneille et à Racine ; mais elle est morte le i3 juin 1670, cinq mois avant qu'aucun d'eux eût achevé sa tâche. Pourquoi ne l'ont-ils pas abandonnée, maintenant que la princesse qui la leur avait assignée n'y était plus, alors que tout le monde ignorait qu'elle eût demandé une tragédie ?... » Je réponds sans me donner beaucoup de mal pour trouver cela : parce que l'un et l'autre avait commencé sa tragédie et qu'un artiste n'abandonne pas un ouvrage commencé ; et surtout quand il trouve que « ça marche bien » et Racine devait être de cet avis et Corneille aussi ; et Racine avait raison d'être de cet avis et Corneille aussi, quoi qu'on en puisse dire, ce que je me réserve de prouver un peu.

1 Et par quel miracle ensuite les deux pièces parurent-elles à huit jours d'intervalle ? >» Parce que avant été commencées en même temps, il est assez naturel qu'elles aient été finies en même temps et

ioo PROPOS DE THEATRE

parce que, une fois qu'elles eurent été mises en répétition, les deux troupes rivales ont eu un grand intérêt à « passer » presque le même jour. Le même fait exactement s'est produit cette année pour les Ames ennemies de M. P. Hyacinthe Loyson et pour VOtage de M. Trarieux.

Le fait serait plus étonnant dans la supposition que l'un des deux auteurs, ayant appris que l'autre faisait une Bérénice, se fût jeté sur le même sujet. Dans cette supposition, celui qui emprunte le sujet est en retard sur l'autre et peut difficilement le rattraper. Dans la supposition que le sujet leur a été donné en même temps, ils partent en même temps et arrivent au même moment à une encolure près.

Bref,toutes les raisons tendantes à démontrer que Madame n'a pas pu donner le sujet sont très faibles ; il n'en faut pas tenir compte. 11 n'est pas démontré que Madame n'a pas pu donner le sujet. Mais il n'est pas démontré non plus qu'elle l'ait donné, et le fait le plus important tendant a prouver qu'elle l'a donné, à savoir Fontenelle l'affirmant en i685,a disparu.

Reste une légende, orale jusqu'en 1719, jusqu'à Dubos, légende qui ne manque pas de force, précisémentparce qu'elle est orale jusqu'à Dubos et parce que, si elle n'est qu'orale jusqu'à Dubos et si Dubos la recueille alors, il fallait qu'elle fût très répandue ; légende, seulement, toutefois et rien que légende, je le reconnais.

Le second point traité par M. Michaut est celui-ci. C'est Racine qui a détourné le sujet pris précédem-

ment par Corneille. A supposer fausse la légende de Mme Henriette inventeur du sujet, je penche un peu vers cette hypothèse. Oui — et je l'avais indiqué dans mon précédent article — je vois plutôt Racine prenant le sujet de Corneille que Corneille prenant le sujet de Racine.

— Mais ce n'est pas délicat de la part de Racine et il ne faut pas plus accuser Racine de cette indélicatesse qu'il n'en faudrait accuser Corneille.

M. Michaut a très bien mis en lumière qu'à cette époque les idées sur la propriété littéraire n'étaient pas les mêmes que maintenant et que, du reste, il faut convenir que les sujets appartiennent à tout le monde.

— Mais M. Michaut s'attache pendant tout son volume à démontrer qu'il n'y a pas de pièce plus racinienneque Bérénice. Racine n'aurait donc jamais été plus racinien que le jour où il prit un sujet inventé par Corneille.

— Ah ! ah ! il y a du vrai dans cette objection-ci, et entre M. Michaut assurant que la pièce la plus conforme au génie de Racine et aux idées et théories littéraires de Racine et à tout son système dramatique, et M. Michaut affirmant que Racine n'a eu l'idée de Bérénice que parce que Corneille l'avait eue, il y aura toujours au moins une forte contradiction apparente. Mais encore il peut se défendre. Il peut dire : « Pourquoi pas ? » Racine a pu très bien s'apercevoir que Corneille prenait un sujet qui était éminemment racinien. Racine a pu s'écrier :

« Mais c'est une pièce pour moi, ceci, et non pour lui ! Il se trompe ! Il croit que c'est moi qui écris la pièce ! Lapièce est tellement mienne par la nature du sujet, tellement mienne par destination qu'à la prendre je ne fais que prendre mon bien où je le trouve. » Oui, les choses ont très bien pu se passer ainsi. Parlons-en mieux : chacun voit dans un. sujet une pièce selon son génie à lui; et dans le suiet de Bérénice, Corneille a trouvé un sujet cornélien (et il Ta traité à la cornélienne) et Racine a trouvé un su;et racinien éminemment; et ils n'ont eu tort ni l'un ni l'autre.

Il est donc parfaitement démontré que Racine a pu prendre le sujet à Corneille.

— Mais il faudrait démontrer que Racine l'apris en effet. Est-ce démontré ?

— Pas du tout. Pour le démontrer, il aurait fallu : ou des faits bien établis, montrant Racine prévenu des occupations littéraires de Corneille en 1670, recevant des confidences, recueillant des indiscrétions, etc. ; — ou des textes de la Berénicede Racine prouvant par leur rapprochement avec des textes de la Bérénice de Cornielle que Racine avait la Bérénice de Corneille sous les yeux en écrivant la sienne.

Sur le premier point, rien, rien du tout n'existe.

Sur le second, M. Michaut a essayé une démonstration. Elle me semble faible. Les textes de la Bérénice de Racine qu'il rapproche des textes de la Bérénice de Corneille n'ont rien, selon moi, qui prouve la moindre connaissance que Racine aurait

eue de la Bérénice de Corneille. Entrer dans la discussion vers par vers serait bien long et bien fastidieux. Je donne mon impression finale telle qu'elle est. Le lecteur fera cet examen lui-même, le livre de M. Michaut en main. Je ne serais point étonné du tout qu'il eût un autre avis que le mien, n'admirant jamais que quelqu'un diffère d'opinion avec moi ; mais mon jugement est ici très affirmatif : je suis persuadé que Racine n'a pas eu connaissance de la Bérénice de Corneille.

Donc il est prouvé pour moi que Racine a pu prendre son sujet à Corneille ; il ne l'est pas qu'il l'ait pris.

Encore moins l'est-il que Corneille ait pris son sujet à Racine. Ici, tout ce que dit M. Michaut me paraît la raison même.

Que reste-t-il ? Ou qu'il faut revenir à la légende, ou qu'il y a eu coïncidence, ce qui est encore très possible. Vingt fois, cent fois, et les faits que M. Michaut accumule dans ses appendices le prouvent assez, il est arrivé que deux auteurs traitassent le même sujet sans qu'il y eût de part et d'autre le moindre détournement. Il se peut très bien qu'il n'y ait eu que coïncidence et que cette coïncidence, parce que, tout compte fait, elle était singulière, ait été précisément l'origine de la légende. On a voulu expliquer cette rencontre et on l'a expliquée par une commande faite. Mais, à son tour, M. Michaut crée une nouvelle légende en assurant que Racine a pris son sujetà Corneille, et je vois, à travers le vingtième

i„, PROPOS DÉ THÉÂTRE

siècle, la légende n° 2 se substituer à la légende n° 1 . Et aussi je vois la fragilité de la légende n° 2 ramener peu à peu à la légende n° 1, jusqu'à ce que... Mais ne cherchons pas plus longtemps sur le front des étoiles ce que la nuit des temps couvre encore de ses voiles.

Le troisièmepoint essentiel traité par M. Michaut est celui-ci. On a toujours dit que Bérénice est une élégie et non un drame, parce qu'il n'y a pas d'action. Bérénice est une grande tragédie et c'est la tragédie racinienne par excellence ; et elle est pleine d'action à l'entendre comme Racine l'entendait, c'est-à-dire d'action psychologique, de conflits et de mouvements des passions. Et, si Ton s'y est trompé, c'est qu'on a toujours cru que dans Bérénice Titus est le personnage principal, tandis que le personnage principal, c'est Bérénice.

Voilà la thèse.

Je demande la division, comme on dit au Parlement. J'examinerai d'abord le second point (Bérénice est le principal personnage de Bérénice), sur lequel je ne suis pas entièrement de l'avis de M. Michaut; sur le premier, étant entièrement avec M. Michaut, je pourrai être très court.

On n'a pas trouvé d'action dans Bérénice, dit M. Michaut, parce qu'on n'a, pour ainsi dire, regardé que Titus et que l'on a cru que la pièce c'était un roi renvoyantsa maîtresse, y étant forcé par sa situation, avec, du reste, beaucoup de douleur. Or à considérer la pièce ainsi, il n'y a pas d'action ; car

Titus est exactement le même depuis le commencement jusqu'à la fin. Dès le commencement il est parfaitement décidé à renvoyer Bérénice et parfaitement désolé de la renvoyer et il est à la fin ce qu'il est au début. Et cela fait une situation touchante, donc une élégie ; une tragédie point du tout, puisque le personnage principal n'y va pas d'un point à un autre.

A un autre point de vue, ou plutôt en d'autres termes, si le drame est, selon la définition aristotélicienne, le passage du bonheur au malheur ou du malheur au bonheur, il n'y a dans Bérénice point de passage du tout, puisque Titus est dans la même situation d'esprit et le même état d'âme au commencement et à la fin de la pièce.

Voilà comme on voit cette pièce, quand on voit le drame dans Titus. Seulement le drame n'est pas dans Titus ; il est dans Bérénice, et à le voir dans Bérénice on le voit tout autrement ; car Bérénice, elle, va d'un point à un autre. Elle commence par la joie triomphale et le bonheur débordant ; elle continue par le désespoir et par un désespoir qui est sur le point d'aller jusqu'au suicide ; elle finit par la résignation dans une profonde douleur ; et certes, maintenant, voilà undrame, voila de l'action. Victor Hugo s'amusait à intituler ainsi les cinq actes de Bérénice : Premier acte : Titus. — Second acte : Bérénicem. — Troisième acte .lnvitus. — Quatrième acte : lnvitam. — Cinquième acte : Dimisit. » Plaisanterie à part, et elle est amusante, il voyait lui

io6 PROPOS DE THEATRE

aussi le drame dans Titus et par conséquent il ne voyait pas de drame. M. Michaut intitule les cinq actes, sans plaisanterie, d'une autre façon : c Premier acte : L'Illusion de Bérénice. — Second acte : Les premières inquiétudes de Bérénice. — Troisième acte : La vérité connue de Bérénice, — Quatrième acte : Le désespoir de Bérénice. — Cinquième acte : La résignation de Bérénice. » Et voilà un drame plein d'action et de péripéties.

Notez encore ceci : quel est le personnage principal dans un drame ? C'est celui qui fait le dénouement. Or, qui est-ce qui fait le dénouement dans Bérénice ? Ce n'est pas Titus ; c'est Bérénice. Donc le personnage principal, c'est Bérénice. Attachez-vous donc dans Bérénice à Bérénice, à Bérénice surtout. Faites ce que Nietzsche appelle un renversement des valeurs : l'intérêt que lesanciens critiques attachaient à Titus, attachez-le à Bérénice ; et vous verrez tout de suite que la pièce changera d'aspect et que, de simple élégie dialoguée, elle se transformera pour vous en drame et en drame plein d'une action forte et terrible.

Voilà certes qui est très intelligent, et à quoi j'adhère de tout mon cœur. Bérénice est un personnage très important dans Bérénice, et qu'il ne faut jamais perdre de vue.

Seulement ceci me paraît une erreur, de croire que Bérénice est le seul personnage principal et qu'il ne faut voir le drame que dans Bérénice et que, si on le cherche ailleurs on ne le trouve plus et que Titus n'est pas dramatique, étant immobile. Il y a pour

moi deux personnages principaux à égal titre dans Bérénice, et c'est Bérénice et Titus.

D'abord si le personnage principal est celui qui fait le dénouement, le personnage principal est Bérénice, sans doute ; car c'est bien elle qui fait le dénouement ; mais c'est aussi Titus ; car on conviendra bien que c'est la résolution de mourir que prend Titus qui amène Bérénice à faire le dénouement par résignation. On me dira que c'est parce que, d'une part Antiochus et d'autre part Titus veulent mourir que Bérénice se résout à ne mourir point et que, par conséquent, ce n'est pas seulement Bérénice et Titus qui font le dénouement, mais Bérénice, Titus et Antiochus Eh bien, je le veux très bien ; et je verrai dans Bérénice trois personnages principaux, tous trois très actifs, tous trois pesant sur le dénouement et, par conséquent, je verrai encore plus d'action dans Bérénice, ce qui n'est pas pour déplaire à Racine ni à M. Michaut et ce qui est tout à fait dans l'idée générale que j'ai de cette pièce.

Mais attachons-nous surtout à Titus, considéré par M. Michaut comme personnage immobile et par conséquent, au point de vue dramaturgique, inactif. Je dis qu'il n'est pas immobile. M. Michaut le considère comme tel, parce que du commencement à la tin de la pièce, Titus veut la même chose, renvoyer Bérénice. Il est très vrai; mais il suffit, pour qu'il ne soit pas immobile du tout, que, tout en voulant toujours renvoyer Bérénice, il ne se décide jamais à la renvoyer. Un personnage qui a un dessein, mais

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qui hésite continuellement à l'exécuter, qui recule toujours devant l'exécution, est juste, au point de vue de l'action, comme un personnage qui oscillerait entre un dessein et un autre.

Evidemment, puisque la question est : « La renverra-t-il ? » Il veut toujours la renvoyer, soit ; mais il n'en a jamais le courage. Donc, toutes les fois qu'il avance, nous disons : « Il la renverra »,et toutes les fois qu'il recule, nous disons ; « Il ne la renverra pas», et c'est exactement, au point de vue de l'action, comme s'il avait tantôt un dessein, tantôt un autre, puisqu'il y a, de son fait, incertitude sur le dénouement.

Tout personnage, de qui, d'une façon ou d'une autre, dépend le dénouement, est personnage actif, est personnage dans lequel il y a élément important de l'action dramatique. Autant vaudrait dire qu'il n'y a pas d'action dans Hamlet, parce qu'Hamlet a toujours le même dessein et hésite toujours à l'accomplir. Autant vaudrait dire qu'il n'y a pas d'action dans Britannicus, parce que Néron a toujours le même dessein, qui est de tuer Britannicus, mais recule devant l'exécution jusqu'au dernier acte.

Et quand on voit Titus, non seulement reculer devant l'exécution de son dessein, mais, toutcompte fait, être si peu sûr de son dessein même, que, devant la menace de suicide de Bérénice, il songe à se tuer, sommes-nous assez fondés à penser que cet homme ne veut pas toujours la même chose et qu'il y a incertitude sur le point vers lequel il marche et

par conséquent de son fait, action dramatique ?

Axoup sûr, il ne faut pas contredire Racine, qui trouve presque toujours dans ses préfaces le moyen de nous avertir de la façon dont il faut entendre sa tragédie ; et du moment qu'il nous dit : « L'effort qu'elle [Bérénice] fait pour se séparer de lui [Titus] n'est pas le moins tragique delà pièce»'; il faut parfaitement croire qu'il a va sa tragédie surtout dans Bérénice. Mais qu'il ne Tait vu que là, c'est ce que je conteste, et il a ménagé tout le rôle de Titus de manière à faire Titus, aussi, très tragique et très dramatique, dételle manièreque, sil'onnes'apitoyait pas toujours plus sur les malheurs des femmes que sur celuides hommes, on aurait autant de pitié pour Titus que pour Bérénice ; et c'est précisément ce que Racine a voulu.

M . Michaut a donné à chacun des actes de Bérénice un titre où le nom de Bérénice paraît. Il a raison ; mais rien ne seraitplus facile que de faire exactement la même chose avec le nom de Titus, sauf, je le reconnais, pour le premier acte. Premier acte : L'Illusion de Bérénice. — Second acte : Titus se décide à renvoyer Bérénice, mais ne se décide pas à le lui dire. — Troisième acte : Titus, sentant qu'il ne pourra jamais dire lui-même à Bérénice qu'il la quitte, charge Antiochus de le lui dire. — Titus, force de parler lui-même, se demande encore s'il parlera. Il parle enfin. Bérénice menaçant de se tuer, il devient comme égaré. — Titus, voyant Bérénice prête à se tuer, se décide à se tuer lui-même et se

i io PROPOS DE THEATRE

tuerait certainement si Bérénice ne se résignait.

Que veut-on de plus pour qu'un personnage soit en action, soit intéressant, soit tragique et soit pitoyable ? Il n'y a qu'un moyen de ne pas trouver Titus actif, mobile, intéressant, tragique et pitoyable, c'est de ne pas le prendre au sérieux, c'estde necroire à rien de ce qu'il dit, et c'est ce que M. Michaut a fait tout le temps. Mais le moyen est trop facile et on pourrait parfaitement l'appliquer à Bérénice ellemême, prétendre qu'elle n'a jamais cru sérieusement que Titus voulût l'épouser, qu'elle n'a jamais songé sérieusement à se tuer, etc., etc. A se laisser aller sans parti pris aux choses et à croire ce que les gens disent, ce qui est sans doute une condition sine qua non du plaisir dramatique, il y a deux personnages très dramatiques, très en action, allant d'un point à un autre encore, et très touchants aussi dans Bérénice (il y en a même trois par parenthèse), et le vrai titre serait bien Tite et Bérénice.

Mais quoi ! Je m'intéresse et a Titus et à Bérénice. M. Michaut ne peut s'intéresser qu'à Bérénice. Il est plus jeune que moi.

Quant à l'autre point : Bérénice est-elle sans action ou, au contraire, est-elle pleine d'action ? On voit assez par ce que je viens d'écrire que non seulement je suis de l'avis de M. Michaut, mais que j'en suis plus que lui. Bérénice est pour moi une tragédie sentimentale où il y a autant d'action que dans Athalie et même autant d'incidents et de péripéties, seulement les incidents et péripéties sont tout

psychologiques, et, en cela, M. Michaut a encore raison, c'est le type même de la tragédie racinienne, ou plutôt ce serait le type même de la tragédie racinienne si la tragédie racinienne n'avait qu'un type, ce que je suis très loin de croire.

Le volume de M. Michaut est heureusement enrichi d'appendices contenantdes documentset pièces rares qu'on mettrait beaucoup de temps à chercher ailleurs : La critique de Bérénice par Vabbé de Villars, — la critique de Titeet Bérénice par le même ; — la réponse à la critique de Bérénice par le sieur de S... (Subligny ?? l'abbé de Saint-Ussan ?) les Lettres de Bussy Rabutin sur ce sujet; Tite et 1 itus ou les Bérénices, comédie, etc. Ce livre est infiniment précieux et je dirai presque indispensable pour les amateurs de lettres.

Chemin faisant, M. Michaut a parlé de tous lescritiques à peu près qui se sont occupés de Bérénice. Il me semble qu'il a oublié Blin de Sainmore et J.-J. Weiss. Le premierest très important comme représentatif de l'opinion au dix-huitième siècle ; le second (vers i885) a publié aux Débats un feuilleton sur Bérénice que je n'ai plus sous la main, mais que j'avais trouvé aussi pénétrant et exquis qu'original.

Dans mes loisirs des vacances j'étudierai peut-être la Bérénice de Corneille. Je confesse qu'elle est absurde ; mais les morceaux en sont bons ; et combien il y a de beaux vers à citer et qu'il convient de tirer de l'oubli I A un de ces jours.

Juillet i <)o~ .

Donc Corneille (que quelqu'un lui ait indiqué le sujet ; que, sachant Racine occupé de ce sujet, il s'en soit emparé ; ou qu'il l'ait simplement trouvé luimême, ce dont j'affirme qu'il était capable) songe à écrire une tragédie sur les malheureuses amours de l'empereur Titus et de la reine Bérénice.

Nous sommes au commencement de 1670 ou à la fin de 1669. Nous sommes après Agésilas et après Attila. Depuis trois ans et demi ou quatre ans, Corneille n'a rien écrit pour le théâtre. Il s'est occupé de Y Office de la Vierge, des Psaumes, des Vêpres, œuvres de piété ou plutôt œuvres de librairie.

Pendant ce temps-là Racine a donné Andromaque et Britannicus, Andromaque, dont le succès a été égal à celui du Cid, et Britannicus, qui n'a pas été un succès, mais qui n'a pas été un échec et qui est très apprécié des « habiles ».

Corneille est éperonné jusqu'au sang, comme dira plus tard Sainte-Beuve de Victor Hugo. Il a soixante-quatre ans. C'est l'âge où les hommes du tempérament de Corneille et de Hugo, loin de donner leur démission, ne songent qu'à recommen-

LA « BERENICE » DE CORNEILLE « i 3

cer, parce que, après avoir vaincu une génération, ils en trouvent en face d'eux une toute neuve, qu'ils ne connaissent point du tout, qu'ils n'ont point vaincue, et qui renouvelle en eux l'instinct de lutte et la volonté de puissance.

Corneille reçoit donc, ou prend ce sujet de Bérénice Qu'il le reçoive ou qu'il le prenne, pourquoi l'adopte-t-il ? Il est absolument contraire à son talent, à la naturede son génie. C'est une élégie douloureuse, c'est un thrène lyrique ; ce n'est pas une tragédie.

Ne dites pas cela. Corneille, dès qu'ila été en présence de ce sujet, a dû le trouver excellemment cornélien, à tous les points de vue, au point de vue ancien et au point de vue nouveau, au point de vue du Corneille de 1640 et au point de vue du Corneille de 1670.

Qu'est-ce qu'il y a dans l'histoire de Bérénice ? Il y a avant tout un sacrifice. Une femme se sacrifie pour que son amant soit heureux. Le sacrifice, c'est tout à fait l'affaire de Corneille. Mais à quoi précisément(non plus à qui) cette femme sesacrifie-t-elle? Au devoir. Car elle se sacrifie à son amant, mais pour que son amant puisse faire son devoir. Or, le sacrifice au devoir, le sacrifice en vue du devoir à accomplir, c'est excellemment l'affaire de Corneille. Oui,. Corneille a dû trouver le sujet tellement fait pour lui que, s'il a su qu'un autre le traitait, il a dû dire : « Pauvre diable î »

— Oui, bien ! Mais, avec tout cela, une tragédie

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