S* SERIE
ii4 PROPOS DE THEATRE
de Bérénice ne sera sacrifice et immolation au devoir qu'en son dénouement, et il faut bien, bon gré, mal gré, que pendant trois ou quatre actes, elle soit pleine d'élégies amoureuses.
— Nous voici au point précisément. Si le Corneille qui s'est toujours souvenu de 1636-1640, a dû trouver le .sujet de Bérénice très « héroïque », le Corneille de 1670 n'a pas dû, le moins du monde, être fâché d'avoir à faire des vers d'amour, beaucoup de vers d'amour. - N'oubliez pas que le Corneille de 1670 est amoureux.
— Encore!
— Non ; déjà ! C'est déjà qu'il faut dire ; car, à la vérité, je ne sais pas positivement s'il l'est en 1670, mais je sais qu'il le sera en 1671, quand il écrira dans Psyché les plus délicieux vers d'amour qui aient été écrits en langue classique et qu'il le sera (cette fois à n'en pouvoir douter aucunement) en 1672, quand ilécrira Pulchérie, quand, dans Pulchérie, il fera parler, et merveilleusement, un vieillard amoureux, vieillard qui, au témoignage formel de Fontenelle, n'est pas un autre que Corneille luimême.
Il n'y a donc pas une forte invraisemblance à faire remonter jusqu'à 1670 Corneille en état d'âme d'amoureux. D'autant que ma conviction est que Corneille a été amoureux toute sa vie, mais n'a osé que dans sa vieillesse, encouragé parles nouveaux venus (Quinault et Racine), mettre l'amour comme au premier rang dans ses pièces de théâtre.
Donc, comme sujet où il y avait un sacrifice, comme sujet où il y avait un sacrifice en vue de l'Impératif catégorique et enfin, sans que j'aille jusqu'à dire surtout, parce qu'il y avait de beaux vers d'amour à écrire, le sujet de Bérénice a dû plaire infiniment à Pierre Corneille en décembre 1669, à moins que ce ne fût en janvier 1670, ce qui dans l'espèce n'a pas une très grande importance.
Maintenant, ce sujet très cher, comment l'a-t-il traité }
En face du sujet il s'est dit tout le contraire de ce que s'est dit Racine. Tout d'abord, du moins. Racine s'est dit : « A la bonne heure t Voilà un sujet simple. Il y a longtemps que je souhaitais trouver un sujet aussi simple que celui-ci ! » Corneille s'est dit : « Ce sujet est très beau ; mais il est trop simple. Il faut le rendre implexe. Comment ? Selon ma méthode ordinaire. Ceci se passe dans une cour. Dans une cour il y a toujours entremêlement et entrelacement d'amour et d'ambition. A côté de l'élément amour, je mettrai dans Bérénice un élément ambition, comme dans Polyeucte, comme dans Héraclius, comme dans Cinna, comme dans Nicomède, comme dans Sertorius .. et comme Racine, m'imitant, vient de faire dans Britannicus. Cherchons. »
Et Corneille, après avoir cherché, a bâti sa pièce Titus et Bérénice de la façon suivante, qui, j'en conviens tout de suite, n'est pas heureuse.
Titus et Bérénice se sont connus en Orient et se sont aimés. On suppose bien que Titus finira par
u6 PROPOS DE THÉÂTRE
épouser Bérénice, tant il la respire (permettez-moi d'employer le style du temps qui, du reste, est délicieux). Mais, d'autre part, et voilà ce que Corneille a ajouté pour faire, du sujet simple, un sujet implexe, d'autre part, Titus a un frère, Domitian, qui, comme tout frère d'empereur, peut devenir un rival. Et de plus il y a une Domitie, fille du grand Corbulon, laquelle, mi-partie amoureuse, mi-partie ambitieuse, aime Domitian parce que Domitian est aimable ; mais désire épouser Titus, parce que Titus est empereur. Vous y êtes ? Ce n'est pas, après tout, très compliqué.
Entrons, maintenant, dans la suite des événements. Domitie, sans aucun fard, déclare à Domitian qu'elle l'aime, mais qu'elle lui donne son congé parce qu'elle aspire au trône. Domitian est très affligé; mais ne considère pas la partie comme perdue. Il est consolé et réconforté par son confident Albin, qui lui débite des maximes de La Rochefoucauld ; car il est assez spirituellement railleur ; et qui l'engage à décider Titus contre Domitie. « Du reste, ajoute-t-il, Bérénice vient d'arriver à Rome. Ceci, c'est un très bon auxiliaire. »
Au second acte, Titus apprend que Bérénice est à Ostie, qu'elle est venue d'Orient (sans sa permission) et qu'elle lui envoie des ambassadeurs. En même temps il est un peu irrité de cette incartade de Bérénice et il sent qu'il se pourrrait bien qu'il l'aimât encore. Domitian demande officiellement à Titus la main de Domitie, en assurant à l'empereur
qu'il est aimé d'elle, ce qui, du reste, est très vrai. Titus trouve les idées de Domitian très justes ; mais assure à Domitian qu'il doit, lui, Titus, épouser Domitie, que son devoirest de l'épouser. « Du reste, la voici. Consultons-la. » Domitie répond évasivement, avec des réserves que l'on peut mettre sur le compte de la pudeur ; mais de telle sorte qu'elle fait entendre que le devoir de Titus serait, en effet, de l'épouser. — Coup de théâtre : Bérénice apparaît. Titus la reçoit assez sévèrement et lui fait entendre qu'en venant, elle a enfreint ses ordres ; Bérénice se retire assez confuse ; mais à peine s'est-elle retirée que, brusquement, Titus se réfugie aussi dans ses appartements particuliers. Domitie sent très bien que la présence de Bérénice gâte singulièrement ses affaires et que le terrain se dérobe sous elle ; mais cependant elle ne considère pas la partie comme perdue.
Au troisième acte, nous voyons avec un certain étonnement Domitian faire la cour à Bérénice en prétextant que l'empereur le veutainsi. Domitie, qui n'est jamais loin, apparaît et s'adressantà Bérénice : « Il vous aime, Madame ? — Non, Madame ; mais il me le dit. » Resté seul avec Domitie, Domitian lui tient des propos obscurs un peu ; mais à travers lesquels on peut voir que Domitian a fait la cour à Bérénice pour exciter la jalousie de Domitie et pour la ramener à lui. Domitie et Bérénice se rencontrant, échangent des discours aigres-doux, vraiment très piquants. — Enfin, ce qu'on attendait un peu, depuis
n8 PROPOS DE THEATRE
un peu trop longtemps, Titus et Bérénice se rencontrent. C'est la grande scène, la « scène à faire ». Titus explique à Bérénice qu'il doit éloigner Bérénice et épouser Domitie qui fut «le choix de son père » et qui est « le choix de Rome ». Bérénice laisse s'exprimer toute sa douleur. Titus s'attendrit et finit par dire : « Eh bien ! partons pour l'Orient ! Empereur, le sera qui voudra ! Je vous aime ! » Ravie et inquiète d'avoir trop triomphé, Bérénice dit : « Oui, mais les empereurs qui ne veulent pas l'être, on les tue ici. J'ai peur. Je veux réfléchir sur tout ceci. » La scène est très belle.
A l'acte IV, nous voyons Bérénice, suivant très bien son idée de la fin du 111, s'inquiéter de l'esprit de Rome. On ne lui cache pas qu'à épouser Titus elle condamnerait probablement Titus à mort. Domitian lui disputerait l'empire. Bérénice rêve, très angoissée. Domitie, se rencontrant avec Domitian, essaye de l'exciter contre Bérénice. — « Vous aimez donc Titus, décidément, » dit Domitian. Embarrassée, mais assez habile, Domitie répond que ce n'est pas qu'elle aime Titus, mais que c'est qu'elle ne veut pas essuyer un outrage et être ridicule. Domitian ne devrait-il pas comprendre cela ? Là-dessus propos malicieuxd'Albin sur les femmes. Cet Albin est le gracioso de la chose. Puis rencontre de Domitian et de Titus. Echange de propos obscurs et qui ne sont que comiques quand on les entend.
A l'acte V, Domitie devient menaçante. Elle fait entendre à Titus qu'après tout il n'est pas le maître,
que Rome a sa volonté, que le Sénat a la sienne, conforme à celle du peuple, et que Titus risque gros à suivre son penchant amoureux. Titus reste d'autant plus ferme qu'on l'attaque et qu'on le menace. Domitie se retire. Bérénice survient. Elle a réfléchi. Elle a compris qu'elle met en péril et en grand péril tout ce qu'elle adore. Elle se résigne. Elle partira. Mais, par amour-propre de femme et de reine, elle voudrait partir avec l'honneur ; elle ne voudrait pas s'éloigner sur Tordre du Sénat, mais sur l'ordre de l'empereur lui-même. Le Sénat délibère, à cette heure même, sur la question Bérénice ; que l'empereur fasse lever la séance du Sénat... Mais le Sénat a déjà parlé. On apporte sa décision. Il accepte Bérénice pour impératrice. — Malgré cela, Bérénice persiste à s'effacer. Au point de vue de sa dignité, elle a satisfaction; elle a été acceptée comme impératrice par le Sénat ; elle quittera Rome, sinon le front couronné, du moins le front haut ; mais elle craint l'avenir pour Titus. Elle se sacrifie à sa sécurité.
On voit que ce n'est point par point d'honneur que Bérénice se sacrifie, ou par cet effort gratuit de la volonté voulant se satisfaire elle-même et se prouver à quel point elle existe (je crois que M.Jules Lemaître a pris jadis les choses ainsi), qui est, à la vérité, un des jeux ordinaires de la muse cornélienne. Non, Bérénice se sacrifie bien par amour, par crainte pour les jours de Titus. Elle a fait son enquête : elle a vu les sentiments de Rome, elle a vu Domitian,
elle a vu Domitie ; elle a ses très bonnes raisons de croire qu'en épousant Titus elle l'exposerait à la mort. Elle aime mieux briser son cœur. Titus accepte ce sacrifice. Domitian épousera Domitie et sera empereur quand Titus sera mort ; car Titus n'épousera personne.
On voit que cette tragédie, que je crois bien que j'ai traitée d'absurde, n'est point absurde ; elle est souvent bizarre, contournée, sinueuse sans nécessité, obscure ; mais elle se tient, à peu près. C'est une comédie, tout à fait une comédie ; mais, somme toute, assez intéressante. Corneille l'appelle « comédie héroïque ». Elle n'est « héroïque » que par la qualité des personnages et si l'on veut par le sacrifice final de Bérénice. En somme, c'est une comédie de cour, une intrigue de cour arrangée en comédie.
N'allez pas regarder ce que Voltaire en dit dans son Commentaire sur Corneille. Il ne l'a pas lue. Vers la fin de son travail sur Corneille, Voltaire en avait assez de son entreprise et il n'a pas lu Tite et Bérénice, non pas plus qu'il n'a lu Agésilas, ni Attila, ni Pulchérie, ni Suréna. Vous pouvez m'en croire absolument. De Tite et Bérénice, il n'a lu que le premier acte.
Il est plus intéressant, pour savoir ce que le dix-huitième siècle aurait pensé de Tite et Bérénice, s'il l'avait lu, ce que Voltaire même en aurait pensé s'il avait daigné en prendre connaissance, de jeter les yeux sur ce que Blin de Sainmore dit de la
Bérénice de Racine. Parlant de la Bérénice {de Racine), Blin de Sainmore déplore que la marche n'en soit ni assez vive ni assez tragique; que l'action ne se prolonge que par des méprises; que le caractère de Titus soit faible, celui de Bérénice monotone; celui d'Antiochus trop souvent indigne d'un roi et d'un rival ; et ce qu'il aurait voulu, faites bien attention, c'estceci : « Racine aurait pu le faire entrer (Antiochus) dans une conjuration contre Titus et le péril couru par Titus aurait déterminé Bérénice à s'éloigner de Rome. »
Qu'est-ce à dire ? Que Blin de Sainmore, pour corriger les défauts de la Bérénice de Racine et la refaire, invente précisément, sans avoir lu Corneille, sans doute, ce que Corneille a inventé. Corneille a imaginé, sinon une conjuration en activité, du moins une conjuration latente entre Domitie et Domitian,et c'est la peur des périls que cette conjuration de demain, sinon d'aujourd'hui, fait courir à Titus qui détermine Bérénice à s'éloigner de Rome. Blin de Sainmore, s'il avait, comme c'était son devoir, lu Tite et Bérénice, aurait certainement, au moins au point de vue de l'action, donné la préférence à Corneille. Je ne sais qui me dit que si Voltaire avait lu Tite et Bérénice il aurait lui-même, à ce point de vue, donné à Corneille une bonne note, puisqu'il reproche tout le temps à la Bérénice de Racine d'être un peu vide.
Pour moi, ce qui me frappe le plus, c'est à quel point malgré les différences, pour ce qui est delà
disposition de l'action, les deux pièces se ressemblent, au fond, sans en avoir l'air.
Partez de ceci, qui me semble très caractéristique. La « scène à faire », la grande scène où Titus déclare à Bérénice qu'il ne peut pas l'épouser, où est-elle dans Bérénice ? à la fin du IV. Où est-elle dans Tite et Bérénice ? A la fin du III. Que faut-il entendre ? Que tous les deux, Racine et Corneille, en face du sujet, ont raisonné, au point de vue de la composition, de la même manière. Tous les deux se sont dit : « Le point culminant, c'est Titus disant à Bérénice qu'il « ne peut pas ». Ce point-là, tous deux se sont dit : « Il faut le reculer autantque possible. » Et Corneille a résolu de le reculer jusqu'à la fin du III et Racine — plus habile déjà, mais procédant cependant tout comme Corneille — s'est dit : « Je tâcherai même de le renvoyer jusqu'à la fin du IV ; après cela, il ne doit y avoir que le dénouement. »
Sur cette résolution, la même au fond, tous les deux se sont dit : « Bien ! Mais jusqu'au III (ou jusqu'au IV) comment remplir la place ? Les hésitations de Titus et les illusions, si persistantes qu'on les veuille faire, de Bérénice, n'y suffiront pas. // faut donc inventer quelque chose de latéral. »
Ils se sont dit cela tous les deux, et c'est sur cette décision que l'un a inventé sa « conjuration latente » de Domitie-Domitian, parce qu'il aimait lesconjurations, les intrigues et lesdémarchesde l'ambition ; et que l'autre, qui aimait surtout l'amour, et qui, du reste, dans son Britannicus, n'avait, avec l'ambition,
réussi qu'à moitié, a inventé un second amoureux, Antiochus.
A partir de là, ils procèdent tous les deux à peu près de même. A l'un Antiochus, à l'autre Domitian-Domitie permet de ne pas montrer Titus au premier acte. Autant de gagné. Seulement Racine, en ce premier acte, nous montre déjà Bérénice, et il a bien raison.
Au second acte, dans Racine comme dans Corneille, Titus veut parler et ne parle pas. Un acte de gagné, quoique, du reste, la pièce marche.
Au troisième acte, Racine a tout l'avantage, parce que, pendant que Corneille perd son temps avec Domitie et Domitian, qui ne nous intéressent guère, Racine invente son admirable péripétie du message d'Antiochus à Bérénice, message où Titus est encore présent, puisque c'est la façon qu'il a inventée de faire savoir ses intentions à Bérénice ; message où Antiochus est intéressant puisqu'il est amoureux ; message où Bérénice est intéressante puisqu'elle reçoit un coup au cœur , en pouvant cependant conserver quelque illusion, la chose lui étant dite par Antiochus et non parTitus. — Et cela a permis à Racine de renvoyer au IV la condamnation de Bérénice prononcée par Titus lui-même, tandis que Corneille, la plaçant à la fin du III, aura forcément un IV tout de remplissage, ou à peu près.
Donc, beaucoup plus d'adresse dans l'invention de Vêlement latéral et dans la conduite des actes
i24 PROPOS DE THÉÂTRE
dans Racine ; mais disposition, cependant, approximativement la même.
Enfin, dirai-je que le cinquième acte de Corneille me paraît décidément meilleur que celui de Racine? Voltaire s'excite sur le cinquième acte de Racine et le proclame un chef-d'œuvre. A moi il m'a toujours paru un peu sonner faux. Cette Bérénice qui veut se tuer, cet Antiochus qui veut se tuer, ce Titus qui veut se tuer, non, je ne les ai jamais crus tout à fait sincères, quelque bonne volonté que je mette toujours à croire ce que disent les personnages. Je dis : « Allons donc ! » quand je vois Bérénice arriver et dire : « Voyons, Messieurs, si nous ne noustuions ni les uns ni les autres. » — Allons donc ! vous n'en aviez pas tant d'envie que cela.
N'est-il pas plus naturel qu'une reine, qui est très amoureuse, mais aussi très vraiment dévouée et qui sait ce que c'est que les Romains, finisse par dire, sans tant de suicides en perspective, et très sensée, tout en étant très passionnée : « Non, je vous aime beaucoup; mais je ne suis pas une Draga (c'est surtout Draga qu'a eue devant les yeux Corneille, avec un sens historique — et prophétique — très juste ; mais précisément pour ne pas faire de Bérénice une Draga). Je ne vais pas exposer mon amant aux coups des assassins par excès d'amour pour lui. Pourvu que je puisse m'en aller avec dignité, je m'en vais. »
Racine a voulu, en son cinquième acte, se hausser jusqu'à la tragédie et il s'y est guindé un peu gauchement. Corneille est resté très bien dans le ton et
aussi dans la réalité, dans les faits de la « comédie héroïque ».
Mais quoi ? Il y a tant de maladresses de détail dans les quatre premiers actes, et Domitian et Domine sont si ennuyeux, qu'on ne peut pas, quand on arrvie au cinquième acte, le trouver bon. Ce n'est pas possible.
Pour montrera ceux qui n'auraientpas le loisir de relire Tite et Bérénice, comment Corneille écrivait encore à soixante-quatre ans, j'ajoute à ceci quelques citations. Propos d'Albin. (Nous sommes dans une comédie) :
Seigneur, s'il m'est permis d'en parler librement,
Dans toute la nature aime-t-on autrement ?
L'amour-propre est la source en nous de tous les autres.
C'en est le sentiment qui forme tous les nôtres ;
Lui seul anime, éteint, ou change nos désirs.
Les objets de nos vœux le sont de nos plaisirs.
Vous-même, qui biûlez d'une ardeur si fidèle,
Aimez-vous Domitie, ou vos plaisirs en elle;
Et quand vous aspirez à des liens si doux,
Est-ce pour l'amour d'elle ou pour l'amour de vous ?
De sa possession l'aimable et chère idée
Tient vos sens enchantés et votre âme obsédée ;
Sa conquête est pour vous le comble des délices ;
Vous ne vous figurez ailleurs que des supplices.
C'est par là qu'elle seule a droit de vous charmer,
Et vous n'aimez que vous quand vous croyez l'aimer.
Tite et Bérénice est de 1 670, les Maximes de La Rochefoucauld de 1 665.
La démission de Bérénice au cinquième acte :
J'éprouve du Sénat l'amour et la justice
Et n'ai qu'à le vouloir pour être impératrice.
Je n'abuserai pas d'un surprenant respect
Qui semble un peu bien prompt pour n'être pas suspect.
Souvent on se dédit de tant de complaisance ;
Non que vous ne puissiez en fixer l'inconstance :
Si nous avons trop vu ces flux et ces reflux
Pour Galba, pour Othon et pour Vitellius,
Rome, dont aujourd'hui vous êtes les délices,
N'aura jamais pour vous ces insolents caprices ;
Mais aussi cet amour qu'a, pour vous l'univers
Ne vous peut garantir des ennemis couverts.
Un million de bras a beau garder un maître,
Un million de bras ne pare pas d'un traître ;
Il n'y faut qu'un brutal qui me haïsse en vous ;
Il n'en faut qu'un pour perdre un prince aimé de tous î
Aux zèles indiscrets tout paraît légitime
Et la fausse vertu se fait honneur du crime.
On nous aime ; faisons qu'on nous aime à jamais.
, — Le ciel de ces périls saura bien nous garder !
— Je les vois de trop près pour vous y hasarder.
— Quand Rome vous appelle à la grandeur suprême...
— Jamais un tendre amour n'expose ce qu'il aime.
— Mais, Madame, tout cède à vos vœux exaucés...
— Votre cœur est à moi. J'y règne. C'est assez.
— Malgré les vœux publics refuser d'être heureuse, C'est plus craindre qu'aimer. — La crainte est amou- Ne me renvoyez pas ; mais laissez-moi partir. [reuse.
Tite et Bérénice n'est certainement pas une belle pièce. Mais si j'étais directeur de la Comédie-Française, je ferais certainement, dans la même soirée, représenter la. Bérénice de Racine et Tite et Bérénice de Corneille. La soirée serait singulièrement intéressante pour les connaisseurs. Qu'en ditesvous, cher ami ?
Juillet igoj.
A l'aide de papiers de famille très intéressants et qui étaient restés inédits, Mme Fauchier-Delavigne, petite-nièce de Casimir Delavigne, a construit facilement, très discrètement aussi et en s'efFaçant avec une grande délicatesse derrière son sujet, un volume intitulé : Casimir Delavigne intime, qui sera d'un grand charme pour le lecteur et qui est une bonne contribution à l'histoire des lettres.
M. Sardou a bien voulu joindre à ce volume une jolie préface, pimpante et gaie, qui est comme un flot de rubans sur une gracieuse épaule. Ce livre se présente très bien.
Il est une biographie continue de Casimir Delavignedepuis 1793, date de sa naissance, jusqu'à 1843, date de sa mort prématurée ; mais il est en même temps l'histoire de ses pièces, de leur élaboration, de leurs tribulations chez les directeurs, de leur fortune devant le public. Il est même beaucoup plus ceci que cela, malgré le titre. Nous allons le feuilleter à ce double point de vue.
Casimir Delavigne et son frère, ce paresseux de Germain, qui avait tant d'esprit, et qui ne put jamais
faire une pièce tout seul, parce qu'il avait besoin d'un collaborateur qui l'écrivît tout entière, faisaient des vers dès l'âge de douze ans, au lycée Henri IV, et les envoyaient à leurs parents qui les trouvaient très agréables. A dix-huit ans, comme, plus tard, Hugo à quinze, Casimir concourait avec ardeur et demisuccès pour les prix de poésie de l'Académie française, comme c'était encore l'usage des débutants. A vingt-cinq ans, il offrait une tragédie, les Vêpres siciliennes, à la Comédie-Française. Il y trouva un accueil assez froid. Si, à la vérité, un acteur, Thénard, se montra extrêmement perspicace en écrivant sur son bulletin de vote (on motivait son vote à cette époque) : « Je reçois cet ouvrage, malgré ses défauts ; j'y trouve la preuve que l'auteur, un jour, écrire très bien la comédie » ; telle autre artiste s'offensa du mot Vêpres et déclara qu'elle ne consentirait jamais que ce mot respectable parût sur une affiche de théâtre. Une autre dame écrivit sur son petit papier : « l'ouvrage est mal écrite ». Mme Fauchier-Delavigne semble ne s'être pas souvenue que dans sa comédie les Comédiens, Casimir Delavigne n'a pas manqué d'enchâsser pieusement cette anecdote. On y voit une soubrette, ou une ingénue, écrire sur son bulletin :
Pour moi la langue est tout et malgré son mérite Je refuse la pièce et le motive ; car
Cette ouvrage est très mal écrite.
Il fallut — où l'on peut voir le doigt de Dieu —
que l'Odéon brûlât, sans doute avec tous les manuscrits qu'il contenait, pour que le directeur vînt demander à Delavigne ces malheureuses Vêpres qui eurent un très vif succès.
En 1823, Casimir réussit plus facilement à faire recevoir à la rue Richelieu VEcole des vieillards qui, du reste, est pleine de mérite et compte pour moi parmi les meilleures comédies classiques. On sait que la distribution des rôles fut une sorte de révolution.-On avait naturellement attribué le rôle de Danville, le vieillard amoureux de sa femme, au comique chef d'emploi, Baptiste aîné. Mais Talma, qui n'avait jamais joué la comédie moderne, au moins depuis sa jeunesse, prit à part Casimir et lui dit : « C'est moi qui jouerai Danville... Oui ! parce que Danville, c'est moi. » On sait, en erïet, que, sexagénaire et très amoureux de la brillante Mme Talma (qui à la vérité n'était pas beaucoup plus jeune que lui), Talma était extrêmement jaloux. Il avait le désir de se jouer lui-même, certain qu'ainsi il jouerait bien. C'était le même homme qui quelque temps après, tout près de mourir, regardait et touchait ses joues creusées en disant : « Ce serait un peu beau, cela, pour jouer Tibère. » Tant y a qu'il joua Danville et que cette interprétation, autantque la pièce, laissa une profonde impression dans la mémoire des spectateurs : j'en ai encore entendu parler dans ma jeunesse. Le succès fut immense. Sainte-Beuve a écrit : « Les soixante-six premières représentations égalèrent, surpassèrent même en
DE l HKATRE <ye SKKIR. Q
i3u PROPOS DE THÉÂTRE
recette les soixante-six premières représentations du Mariage de Figaro. »
Dès lors Delavigne fut illustre et vogua à pleines voiles. Toute la famille était littéraire. Le frère aîné, Germain, collaborait incessamment avec Scribe, n'écrivant jamais, je crois, mais donnant à son patron les trésors de son érudition, car il lisait sans cesse, et des mots comiques, car il était très spirituel ; le frère puîné, Fortuné, était avoué, mais son étude était le bureau des muses ; son étude aurait eu sa place dans une histoire des Etudes littéraires. Il en sortait plus d'hommes de lettres que d'avoués ou d'avocats. Y firent leur apprentissage littéraire sous prétexte d'apprentissage juridique, Jules de Vailly, Natalisde Vailly, Auguste Barbier, Damas-Hinard et Louis Veuillot lui-même. « Les jours de première représentation, dit Mme Fauchier-Delavigne, on fermait l'étude à quatre heures. »
Delavigne, tout de suite après le succès de VEcole des vieillards, avait naturellement songé à l'Académie française. Il avait juste trente ans. On le trouvait un peu jeune. Une première fois on lui préféra Mgr de Frayssinous, évêque d'Hermopolis ; la seconde fois, Mgr de Quéien, archevêque de Paris : « Je ne me présente plus, déclara Casimir ; vous comprenez bien qu'à la troisième candidature on m'opposerait le Saint-Père. »
Il fut élu pourtant en 1825. Son discours de réception, très curieux, très intéressant pour l'historien littéraire, fut très nettement novateur, très nettement
romantique. On peut même le considérer comme un des premiers manifestes romantiques. Cela ne surprit point du tout. Les romantiques dès 1820 avaient réclamé Delavigne comme un des leurs et Delavigne se considérait de très bonne foi comme romantique. Il était même dans une position très particulière, eu égard au temps. Il était romantique au point de vue litéraire et il était libéral au point de vue politique, alors que tout romantique (1825) était royaliste et tout libéral classique et tout classique libéral. Mais enfin le premier manifeste romantique qui ait été fait à l'Académie française le fut par Casimir Delavigne.
En cette même année 1825, Delavigne fit un voyage en Italie d'où l'on sait qu'il rapporta un grand nombre de petits poèmes, la plupart mauvais, quelques-uns très jolis et même très remarquables. La correspondance (complètement inédite jusqu'ici) de Casimir avec sa famille à cette époque est très amusante. Elle est jeune et gaie, toute verdissante : « Je suis allé rendre ma visite au tombeau de Virgile, c'est un petit caveau dans le flanc du Pausilippe ; il est environné de vignes et de figuiers ; un vieux chêne vert qui sort d'un rocher voisin le couvre de son ombrage ; c'est ce chêne qu'on est convenu d'appeler le laurier de Virgile... » — Souvent, et Ton reconnaît bien là le poète dramatique, ces lettres sont sous forme de dialogue, la sœur de Casimir à qui il écrit étant baptisée Colombine et Casimir Pierrot.
i3a PROPOS DE THÉÂTRE
COLOMBINE
Tu t'amuses, Pierrot, mais travailles-tu ?
PIERROT
Colombine, le repos entretient la santé.
COLOMBINE
Et puis, on vous oublie, Monsieur Pierrot !
PIERROT
Je ne veux plus être poète, Colombine ; je veux voyager : Je suis Pierrot Humboldt, le voyageur.
COLOMBINE
Pierrot î Je perds patience ; parlez-moi des Messéniennes.
PIERROT
Attendez! « Le second jour a fui... » Je ne me souviens plus.
COLOMBINE
Tiens, Pierrot (soufflet). J'ai encore une main et un soufflet à ton service, si tu ne commences pas à l'instant même.
PIERROT
M'y voilà, m'y voilà... hum... que dirais-je ? Laisse-moi me rappeler. Il s'agit de cet empire américain que le beau Léandre a visité dans son voyage
à Caïenne quand il fut déporté avec le curé de Rouel à Rochefort :
L'héroïque leçon qu'il offre aux opprimés En semant la vertu produit l'indépendance. D'auti es républicains contre l'Espagne armés » Sous les feux du Midi chantent leur délivrance.
C'est là qu'on applaudit, Mademoiselle Colombine !
COLOMBINE
Quand on veut, Pierrot.
PIERROT
Tu n'as pas de goût, Colombine !
COLOMBINE
J'en ai assez pour me moquer de toi, Pierrot. Mais tu as fait une autre messénienne.
PIERROT
Ce n'est pas vrai, foi de Pierrot !
COLOMBINE
Vous mentez ! (Colombine prend Pierrot et l'étrangle. Le corps de Pierrot reste inanimé et Colombine pleure ses excès )
C'est à Rome que Casimir Delavigne connut la reine Hortense, reine en exil, qui vivait dans la ville éternelle chez la princesse Borghèse, sa sœur, et qui y tenait une petite courlittéraire et artistique. Il plut beaucoup à la reine ;il plut encore davantage
i34 PROPOS DE THEATRE
à la lectrice de la reine, M,le de Courtin, qui était juste du même âge que lui et qui était très intelligente et très aimable.
Il rejoignit ces dames au château d'Arenenberg, sur le bord du lac de Constance, où la reine Hortense avait coutume de placer ses quartiers d'été.
On trouvera dans le volume de Mme Fauchier-Delavigneune partie très considérable, la plus grande partie, probablement, de la correspondance de Casimir avec Mlle de Courtin, rien des lettres de la bergère au berger, de quoi je n'ai pas l'explication. Un mot, dans une autre partie de l'ouvrage, sur la froideur relative des lettres de Mlle de Courtin, plus tard et quand elle était devenue Mme Casimir Delavigne, me fait soupçonner que la famille Delavigne n'a pas conservé un souvenir absolument sympathique, sympathique sans réserve, à l'égard de Mlle de Courtin.
Tant y a qu'on lira avec émotion les lettres d'amour de Casimir Delavigne. Quelques traces de rhétorique, ou plutôt de poétique, s'y laissent surprendre. C'est le pli professionnel. Mais le plus souvent, mais presque toujours, elles sont vraiment jeunes et vraiment passionnées et ingénues. Elles donnent de la joie et de la tendresse. On les respire.
J'ignore pourquoi les fiançailles furent si longues, car nous ne sommes encore qu'en 1826 et le mariage n'aura lieu qu'en i83o.
De 1 826 à 1 83o, Casimir donna au théâtre la Prin-
CASIMIR DEIAVIGNE INTIME 135
cesse Aurélie, qui est une pièce charmante et qui n'eut aucun succès, et Marino Faliero, qu'il avait rapporté de Venise, qui ne vaut pas grand'chose et qui réussit parfaitement.
Quand éclata la Révolution de i83o, il était à la campagne, ce qui est assez naturel, puisque cette anecdote se produisit en juillet. Il rentra en toute hâte à Paris, quand déjà tout était fini, et écrivit la Parisienne, « marseillaise » de i83o. Elle était un peu tardive. « Trop tard le tonnerre. » Mais elle réussit cependant fort bien et plus d'un combattant de Juillet, en entendant chanter sur les théâtres :
En avant ! marchons, Contre leurs canons I
fut parfaitement persuadé que c'était au son de ces mâles accents qu'il avait marché contre les soldats de Charles X.
Cette année fut celle de l'avènement de Louis- Philippe, de l'avènement de Casimir et du mariage de Casimir et de Germain. Je dis l'avènement de Casimir ; car Casimir Delavigne n'avait jusque-là qu'un modeste emploi dans une bibliothèque du duc d'Orléans, et il devenait bibliothécaire du roi ; et il était jusque-là, naturellement, assez mal vu du pouvoir et il devenait un personnage très considérable dans les entours du pouvoir nouveau.
Il se maria le premier de novembre i83o. Annonçant au roi son mariage et celui de son frère, il lui dit : « Nous nous marions tous les deux jeudi soir.
— Ah !
— A la même église !
— Ah !
— A la même heure !
— Je ne vous interroge pas davantage. Je crains que vous ne me disiez : avec la même femme.
Ce règne de Louis-Philippe qui, très évidemment et, semblait-il, à ne pas pouvoir s'y tromper, s'annonçait si favorablement à Casimir Delavigne, ne lui porta point du tout fortune et il n'y eut guère que des déboires. En i832, son Louis XI ne réussit point, sur lequel il avait compté si fort et qui, somme toute, est une si belle pièce qu'elle a toujours été reprise avec succès. C'était le temps du choléra, c'était le temps des émeutes, c'était un temps de terreur publique ; et puis, et puis, les des-' tins et les flots sont changeants. Pour l'histoire littéraire, ce qui importe, c'est que Louis XI, très brillamment accueilli plus tard et par dix fois, fut en i832 un gros échec.
En 1 833 parut, ou voulut paraître, et enfin parut en effet, contre vents et marées, la tragédie des Enfants d'Edouard. Le ministre de l'intérieur, Thiers, s'opposa à la représentation. Pourquoi ? Mais, s'il vous plaît, à cause des allusions, non point que contenait la pièce, mais que le public pouvait y mettre. N'était-il pas assez naturel que le public prît l'aîné des enfants d'Edouard pour le duc de Bordeaux, la reine pour la duchesse de Berry et Glocester pour Louis-Philippe ? C'était si naturel
que c'était inévitable. Là-dessus eut lieu entre le roi, Thiers et Casimir lui-même une scène de comédie si parfaite, d'un si haut goût, que je ne puis pas me mettre dans l'esprit qu'elle n'ait pas été concertée.
Vous les voyez bien, n'est-ce pas, le roi, Thiers et Casimir.
— Pourquoi interdire cette pièce, dit le roi ? Qui diable me reconnaîtra en Glocester ? C'est vous qui faites cette allusion î
— Non, c'est moi qui crains qu'on ne la fasse.
— Mais pour supposer qu'on la puisse faire, il faut avoir l'esprit bien mal tourné.
— Sire, si vous aviez réfléchi longuement au sujet comme M. Delavigne a dû le faire, vous ne vous y seriez pas arrêté. M. Delavigne aurait dû songer à l'imprudence, je dis seulement à l'imprudence, de traiter si délicate matière...
Alors, encouragé sans doute par un sourire de Louis-Philippe: « Ecoutez, Monsieur Thiers, j'ai un collaborateur, je ne le dis qu'à vous. Un excellent homme, propriétaire à Neuilly, lettré, du reste, et qui connaît Shakspeare à fond, pendant un dîner qu'il m'avait fait l'honneur de m'offrir, me fit remarquer qu'il était question, dans Henri III, de deux jeunes princes, fils d'Edouard IV, dont on ne retrouve la trace nulle part ; qu'avec ces deux enfants, leur mère Elisabeth et leur oncle Glocester, qui très probablement les fit assassiner, il y avait une tragédie à faire. Tout en causant, il la faisait. A la fin du
dîner, elle était faite. Je n'ai plus eu qu'à l'écrire. Eh bien, jevous assure, Monsieur Thiers, que vous pouvez douter de mon dévouement au roi, mais non pas du dévouement de mon hôte de Neuilly envers Louis-Philippe premier. »
Il y aurait eu encore quelque chose à répondre et je suis sûr que Thiers répondit. Il n'est jamais arrivé à Thiers de ne pas répondre. Mais encore il fallait bien s'incliner. Si le roi lui-même avait coupé les verges dont il était possible qu'il fût battu, que voulez-vous qu'on fit là contre ?
La pièce fut jouée sans encombre et avec succès, quoique à mon avis elle ne soit pas bonne. Il est vrai qu'il y a le rôle de Buckingham qui est assez bien venu. Louis-Philippe se fit annoncer les nouvelles, par un exprès, évidemment, car « de Neuilly, à minuit », il envoya ce petit mot à Delavigne : « J'apprends avec grand plaisir, mon cher Casimir, le succès de votre pièce et je ne veux pas me coucher sans vous en avoir fait mon compliment. Vous savez combien j'ai toujours joui de ceux que vous avez obtenus; mais je jouis doublement de celui-ci et je vous en félicite de tout mon cœur. Il vous vaudra une bonne nuit et à moi aussi. »
La fin de la vie de Casimir Delavigne fut attristée par un état maladif continuel, par des tracas d'argent et par des insuccès dont la plupart furent parfaitement immérités. Don Juan d'Autriche, qui fut si souvent repris, lui aussi, avec un succès très vif, ne réussit qu'à moitié en sa nouveauté. La Popula-
rite, comédie très solide et même par endroits très forte, ne réussit point du tout. « La Popularité ne fait que de tristes recettes », dit la Gazette des Théâtres quinze jours après la première. La critique fut dure. Mme de Girardin (voir Vicomte de Launay, 7 décembre 1 838) fut féroce. Elle l'était généralement pour tout ce qui touchait « au château », qu'elle avait en horreur.
La Fille du Cid, qui, du reste, n'est pas une bonne pièce, ne réussit pas mieux, et le Conseiller rapporteur, qui est à mon gré une excellente bouffonnerie, tomba à plat (1841).
Delavigne, qui avait toujours été délicat, était très gravement malade depuis 1834 ou 1 835. Il se transportait de Plombières à Pau et de Pau à Plombières, travaillant toujours et du reste toujours gai. Seulement sa gaieté devenait un peu aigre et sarcastique. De Plombières, il écrivait à sa femme : « ... Prévenances, politesses, bonnes grâces, dont je suis confus et qui me mettent assez mal à Taise. Comme j'inscrivais mon nom chez un pharmacien, un baigneur que je ne connais pas et qui était assis dans la boutique s'est levé et m'a dit en me saluant : « Monsieur, vous inscrivez là un nom européen. » J'ai causé une minute avec lui et je me suis retiré en laissant le pharmacien aussi confondu quesi on était venu lui dire : « Vous avez pris du quinquina pour de la rhubarbe... » Une des aventures que j'ai eues ici ; par celle-là tu pourras juger des autres. Je montais à sept heures du soir vers la poste, où f allais
chercher le bonheur de ma soirée. Je me sens arrêté par le pan de ma redingote ; je me retourne et je reconnais l'aubergiste de YOurs. L'air déconcerté et me saluant jusqu'à terre, il me commence une phrase inintelligible et reste au beau milieu en me regardant avec une piteuse figure qui avait l'air de demander l'aumône. Enfin il reprend son courage à deux mains et me dit vite, vite, comme un homme qui veut en finir avec une position ou un discours dont il ne sait comment se tirer : « Monsieur Casimir Delavigne, tous les baigneurs affirment que vous travaillez à un poème sur Plombières. Je vous prie, pour achalander ma maison, de vouloir bien y parler de mon Ours. [ « Prenez mon ours ». L'aubergiste de Plombières ne savait pas parler si parisien et déjà ! ] Je lui ai répondu que je ne travaillais qu'à ma santé, qui me donnait déjà assez de mal ; mais que si jamais je mettais un ours dans un poème, ce serait le sien. Il s'est retiré en m'adressant mille remerciements. »
t II eut un gros déboire, en 1839, quand il fut forcé de se débarrasser de sa propriété de «la Madeleine», qu'il possédait depuis une douzaine d'années, qu'il aimait beaucoup et où il avait passé les meilleures saisons de sa vie. Il avait de grands embarras financiers qu'à vrai dire je ne m'explique guère. Il était bibliothécaire de Fontainebleau ; il avait (autrefois il est vrai) gagné beaucoup avec ses Messéniennes, ses poésies diverses, son théâtre et la publication de ses pièces. Je le soupçonne lui-même d'avoir été un
CASIMIR DELAYIGNE INTIME 141
comptable assez faible et je suppose que Mme Delavigne, ex-lectrice de la reine Hortense, s'entendait peu à la balance exacte d'un budget bourgeois. C'est une conjecture.
Du reste, au prix où il vendit « la Madeleine » (90.000 — 200.000 environ de notre monnaie), on voit bien que c'était une propriété trop considérable pour un poète : « Elle ne me rapportait que des vers, » a-t-il dit joliment. La vérité est qu'elle avait dû lui coûter beaucoup et contribuer à ses embarras. Bref, il la vendit, et ce lui fut un gros crèvecœur :
Adieu ! Madeleine chérie
Ta colline, où j'ai vu paraître Un beau jour qui s'est éclipsé, J'ai rêvé que j'en étais maître.
Adieu ! ce doux rêve est passé
Qu'un plus riche, qui te possède, Soit heureux où nous l'étions tant.
Un peu consolé par le succès de l'opéra de Charles VI qu'il avait écrit en collaboration avec Germain, il voulut passer l'hiver 1 843-1 844 à Montpellier. Il expira en chemin, à Lyon, le 11 décembre 1843. Son enterrement, à Paris, fut magnifique et touchant. Des jeunes gens voulurent traîner le char funèbre, ce qui ne leur fut pas accordé : Victor Hugo, directeur de l'Académie, qui venait (i843)de perdre sa fille, on sait dans quelles épouvantables circonstances, associa son deuil à celui de la famille
i42 PROPOS DE THEATRE
Delavigne. Il fut éloquent. Il eût été peut-être plus éloquent encore de ne point parler du tout de soi. Mais enfin il fut éloquent.
« Celui qui a l'honneur de présider en ce moment l'Académie française ne peut, dans quelque situation qu'il se trouve lui-même, être absent un pareil jour, ni muet devant un pareil cercueil. Il s'arrache à un deuil personnel pour entrer dans le deuil général ; il fait taire un instant pour s'associer aux regrets de tous le douloureux égoïsme de son propre malheur. Acceptons, hélas ! avec une obéissance grave et résignée les mystérieuses volontés de la Providence qui multiplient autour de nous les mères et les veuves désolées, qui imposent à la douleur des devoirs envers la douleur et qui, dans leur toute-puissance impénétrable, font consoler l'enfant qui a perdu son père, par le père qui a perdu son enfant ! »
Casimir Delavigne s'en allait au moment juste où son théâtre, éclipsé depuis dix ans par le théâtre romantique, allait profiter de l'éclipsé du théâtre romantique lui-même {Bur graves, 1843) pour reprendre figure et même succès. Il n'a pas vu ce renouveau, qui lui eût été agréable. Il est mort avant le regain. Tant y a qu'il avait bien semé et bien fauché. N'en demandons pas davantage.
Août rgoy.
Le Théâtre de Victor Hugo et la parodie, par M. Alexandre Blanchard.
Une petite brochure qui deviendra très recherchée quand elle sera rarissime est à signaler. C'est le Théâtre de Victor Hugo et la parodie, par M. Alexandre Blanchard, professeur au Lycée d'Amiens. Elle est extrêmement intéressante. Je ne la voudrais que plus longue, plus documentaire. Car savez-vous combien il a paru de parodies des pièces de Hugo ? au compte de M. A. Blanchard seulement trente-trois. Or, on voudrait de chacune savoir non seulement le titre (M. Blanchard donne tous les titres), mais quelques petites choses de plus. Une petite notice de quatre lignes si la pièce est décidément exécrable, mais toujours une petite notice pour chacun de ces petits ouvrages serait nécessaire dans un travail qui est sans doute documentaire au premier chef ou qui devrait se considérer comme tel. De ces trente-trois parodies, M. Blanchard en analyse quatre ou cinq. Je suis porté et presque autorisé à soupçonner qu'il n'a pas lu les autres, qu'il ne les a pas trouvées, qu'il n'en a lu que les titres dans les répertoires de li-
i44 PROPOS DE THÉÂTRE
braires. C'est permis ; mais il fallait le dire. Enfin la plaquette n'a pas de caractère scientifique. Et c'est dommage ; parce que, ce que M. Blanchard connaît il l'analyse bien et il l'extrait avec intelligence.
Ces parodies, j'entends celles dont M. Blanchard nous donne une notion et une idée, n'étaient pas écrites par des gens sans goût ni sans finesse. C'étaient généralement des vaudevillistes. C'étaient Carman, Ch. de Courcy, Dupeuty, Brazier, Duvert et Lauzanne, Brunsvick, Arnold Mortier, Dupin (est-ce l'auteur comique ? pas de prénom), Scribe, Desvergers, Varin, Bataille, Huart, Dumanoir, Siraudin, Clairville, Lenglé, etc. Ils ont de l'esprit, le sens du bouffe et, en général, c'est bien sur l'apostume qu'il mettent le doigt et non à côté. Tout parodiste qui n'est pas avant tout un bon critique n'est pas du tout un bon parodiste. En général, ils sont assez bons critiques.
Il est vrai qu'à cet égard ils sont aidés. Ils parlent tous après que les critiques ont parlé et ils profitent de leurs observations. J'ai reconnu tout à l'heure au passage bon nombre de remarques des critiques du temps qui étaient pour moi de vieilles connaissances et que j'ai saluées d'un air d'intelligence. Remarquez, du reste, que le parodiste ne peut guère faire autrement. Il parle à un public qui en partie seulement connaît la pièce pour l'avoir vue, en partie la connaît par ce que les journaux en ont dit, et qui aime à retrouver sous forme vivante les
commentaires que les critiques ont faits de l'ouvrage.
Cette réserve faite, je reconnais encore que les parodistes ont eux-mêmes le sens critique assez aiguisé. Ils critiquent les grands ouvrages de Victor Hugo à tous les points de vue, au hasard de leur verve, mais à tous les points de vue, sans en excepter un. Ils font remarquer quelquefois une certaine indigence d'invention. Don Carlos dans le cabinet leur paraît un peu suranné.
N'as-tu pas quelque horloge
Où quand vient un rival prudemment on se loge ?
— Ces tours-là sont bien vieux ! — N'importe ! Employons-
— Mais on l'a déjà fat' , dans Douvres et Calais. [les.
— Ah ! la vieille a raison. Moi je suis un tragique. Je ne dois pas agir ainsi qu'un bas comique
Mais non! Il vaut bien mieux me cacher dans l'armoire; Le moyen est plus neuf, si j'en crois ma mémoire. J «mais on n'y songea. C'est un très nouveau tour.
— Renouvelé des Grecs et de Alonsiew Vautour.
On fait remarquer que certains « mots à effet » ne sont pas neufs, non plus. Si l'Angely dit dans Marion Delorme : « Je vis par curiosité, » on lui demande :
Ceue idée est jolie. Est-ce qu'elle est nouvelle ? — Non ! Elle est de Mercier et je ma pare d'elle.
[Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, aimait à dire : « Je vis par curiosité, pour voir ce que deviendra Bonaparte. »] Ils critiquent assez finement les développements oratoires et un peu à côté de l'action où Victor Hugo se plaît visiblement. Le
i >E 1 t!ÉA 1 RE. — *e W |E ro
personnage qui, dans les Buses graves, parodie l'empereur Frédéric Barberousse, nous dira :
J'ai bien envie
De vous parler d'histoire et de géographie. Londre est sur la Tamise et Francfort sur le Mein ; Anvers est sur l'Escaut ; Cologne est sur le Rhin ; La Marne passe à Meaux, sans compter que Pontoise, Comme le dit son nom, doit se trouver sur l'Oise.
D'avance on aurait pu couper ses fariboles, Mais, manquant d'action, il fallait des paroles.
Quelquefois la parodie, débordant son cadre, s'applique à tout le théâtre romantique et semble un article de Gustave Planche tourné au bouffe :
Eh ! qui donc m'a bâti les drames actuels, Où les gens vermeux sont toujours criminels, Où l'absurde renaît, où le bon sens expire? Vous retournez Schiller, vous retapez Shakspeare I S'ils pouvaient revenir, hélas, des sombres bords, Ils crieraient au voleur ! Vous détroussez les morts, Malheureux, et pour mieux déguiser leur dépouille, Vous mettez hardiment du vernis sur leur rouille.
Le meurtre et l'affreux suicide
Nous poursuivent partout de leur face livide.
Chatterton s'empoisonne au lieu de travailler ;
Et quelle est la morale, enfin ? Un escalier !
Escalier curieux, espèce de symbole
Qui semble nous montrer comment l'art dégringole.
Eh ! eh î Ici il y a presque du talent. Les auteurs méritent qu'on les nomme. La pièce est Cornaro tyran pas doux et elle est de Dupeuty et Duvert. — La composition de la pièce est très souvent, comme on peut croire, l'objet des épigrammes de nos paro-
distes. A la fin du premier acte d'Hernani, les auteurs de la parodie mettent dans la bouche même d'Hernani la critique suivante relativement à la contexture de la pièce :
Je sors... Je ne sais trop ni pourquoi ni comment. Dans la passe où je suis, il serait mieux peut-être D'attendre mon rival, de me faire connaître... Oui! mais nos démêlés s'éclairciraient trop tôt. Allonger la courroie est peut-être un défaut ; Mais il nous faut aller jusqu'à la catastrophe, Et pour arriver là nous avons peu d'étoffe. Jamais tailleur adroit, quelques efforts qu'il fît, Avec un quart de drap n'a pu faire un habit, Et jamais pâtissier, quelque soin qu'il y mette, Ne fait d'un soude pâte une énorme galette.
Inutile de vous dire, à vous qui connaissez au moins les grands critiques du temps, que les parodistes de ce même H ernani ont remarqué les deux dénouements d'Hernani ? « Après le quatrième acte on croit la pièce finie » était un mot qui courait alors partout. Aussi, dans une des parodies d'Hernani, voyait-on le régisseur entrer solennellement en scène, et après les trois saluts d'usage on l'entendait dire au public : « Mesdames et Messieurs, l'administration vous supplie de rester. Vous avez sans doute cru que la pièce était terminée ; tout le monde l'aurait pensé comme vous ; mais il y a encore un acte, pour le second et le vrai dénouement de l'ouvrage. »
Dans une autre parodie un spectateur a]Ia parole pour dire ce qui suit, qui, vraiment, n'est pas mauvais :
i48 PROPOS DE THEATRE
L' rideau tombé, j' quittais ma place, Quand j'entends dire à mon voisin:
«. Ceci, Messieurs, n'est qu'la préface ; G' n'est que 1' commencement d'ia fin.
L'auteur s'est dit dans sa sagesse :
Tout doit s' compenser ici-bas, Y a deux dénouements dans ma pièce :
C'est pour celles qui n'en ont pas. »
Il y a des observations de ce genre — mais j'ai choisi les plus amusantes — pour toutes les pièces de Victor Hugo. Il y en a moins, ce m'a semblé, sur les caractères. C'est que, « tout de même », c'est un peu plus difficile. Celle-ci, cependant, sur le revirement de l'âme d'Hernani à la fin du IV, est assez bonne :
Tiens ! c'est particulier ! ma haine qui s'en va !
— Quoi ! Ton affreux courroux, ta colère funeste ?
— Je viens de les quitter, comme on quitte une veste.
Je n'ai pas besoin de dire que c'est sur le style et la langue que les parodistes s'en donnent à cœur joie. C'est le genre de critique, à quelque auteur que l'on s'attaque, qui est toujours le plus commode, et qui semble toujours avoir raison. Prenez la meilleure phrase du meilleur auteur, un peu longue, et s@ulignez dix mots au hasard, comme on tire des billets dans un chapeau, vous donnerez au lecteur, pour un moment au moins, la sensation que la phrase est mal écrite. Et si vous avez affaire à un lecieur imbécile, vous l'avez persuadé pour toujours. Donc ces messieurs ont prodigué les critiques de style. Il y en a d'assez heureuses, soit qu'elles soient justes,
soit qu'elles soient présentées d'une manière divertissante. J'en cite trois ou quatre. Vous vous rappelez les vers d'Hemani :
Ecoutez ! Votre père a fait mourir le mien. Je vous hais. Vous avez pris mon titre et mon bien. Je vous hais. Nous aimons tous deux la même femme. Je vous hais. Je vous hais. Oui, je te hais dans l'âme.
Contrefaçon :
Eh bien, oui, j'en conviens. Oui, j'en vends, des billets.
Je t'haïs ! Chaque soir tu nous donnes la chasse.
Je t'haïs ! Tu perçois cinq sous pour chaque place.
Je t'haïs ! Je Thaïs ! Je ne veux pas te voir.
Je t'haïs le matin et je t'haïs le soir.
Soit que je reste assis, soit que je me promène,
Je t'haïs le dimanche et toute la semaine.
Autre contrefaçon dans une parodie :
Quand un homme bien mis prétend me faire honte, Aussi haut que son nez la moutarde me monte. Du fin fond de mon cœur je t'haïs, je t'haïs, Je t'haïs, je t'haïs. — C'est bon! J'avais compris !
Vous vous rappelez les vers de Don Carlos aspirant à la couronne impériale :
.... Oh ! l'Empire, l'Empire ! Quelque chose me dît : Tu l'auras !... Je l'aurai... ' Si je l'avais !...
Contrefaçon :
C'est une belle place ! Oh ! qui me dit tout bas : Tu l'auras ! Je l'aurai ? Non, je ne l'aurai pas. Tu l'aura?, je te dis. Laissez-moi donc tranquille. Non, je ne l'aurai pas. Mais pourtant, c'est facile ! Si je l'avais ! Crois-tu que je l'aie ?... Il faut voir. — Quand donc finira-t-il de conjuguer avoir ?
i5o PROPOS DE THEATRE
On connaît les vers de Marion Delorme :
.... m'éleva, puis mourut, me laissant tout son bien, Neuf cents livres de rente à peu près, dont j'existe.
Dans la parodie de Ouvert, Marion Delorme, qui s'appelle Marionnette, fait cette réflexion :
Ce garçon a vraiment des mots qui sont à lui : , « Dont j'existe ! »
Quelquefois, assez rarement, les questions de rythme sont soulevées et les nouveautés rythmiques des romantiques sont parodiées. Dans Harnali ou la contrainte par cor, Ruy Gomez, repoussant les instances d'Hernani au cinquième acte, s'écrie :
Quoi, remettre à demain ! Tu voudrais donc que j'eusse Trompette pour Sa Ma || jesté le roi de Prusse l
Bien entendu (mais il me semble que c'est encore plus rare), le jeu des acteurs et actrices est quelquefois parodié ou ridiculisé dans le texte même. Naturellement, il l'était et largement par les acteurs mêmes qui jouaient la parodie. Dans une parodie de Marion Delorme, on raille évidemment le jeu emporté et violent deMme Dorval. Didier crie à Marion :
Prenez donc garde à vous. Vous me déshabillez.
— Ton âme est toute à moi. Me l'as-tu pas promise ?
— Ce n'est pas un motit pour me mettre en chemise.
Il est à remarquer que tous ces parodistes ne manquent point, à la fin de leur petite affaire, d'adresser des excuses à Victor Hugo. C'est comme de règle. C'est tout au moins de bonne compagnie.
M. Alexandre Blanchard les imite en cela et se croit obligé de protester de sa profonde admiration pour le grand poète qui... Il était inutile. La gloire d'Hugo est désormais assez haut pour que... Mais voilà que moi-même...
La brochure de M. A. Blanchard est très intéressante. Elle n'a pour défaut que d'être infiniment trop incomplète. Il y avait un volume, très utile pour l'étude du goût du temps, je ne dis pas à écrire, précisément, le mot serait impropre, à ramasser, sur ce sujet.
La parodie, c'est la critique populaire. Elle commence chez nous à V Impromptu de Versailles, s'il vous plaît, et elle n'a jamais cessé ses exercices qui ont leur signification et leur portée.
Quand je dis qu'elle n'a jamais cessé, je commence à croire que c'est une erreur. Elle a complètement cessé de nos jours. La dernière que j'ai vue date de plus de quinze ans. C'étaitune parodiede Francillon, pas très bonne, et dont, mauvais signe, Dumas fils fut très satisfait.
La parodie, de nos jours, s'est réfugiée dansle troisième acte des revues de fin d'année, « l'acte des théâtres ». Elle y est infinitésimale et se réduit presque toujours à des imitations des tics des acteurs. Ce n'est plus du tout la parodie.
Elle fut considérable pendant un long temps, et Ton peut tirer d'elle des indications fort précieuses. Je ne doute pas que M. Ch. Desgranges, dans le grand livre que je veux qu'il écrive et que j'intitule
d'avance, un peu longuement peut-être, Le théâtre français du dix-neuvième siècle examiné en compagnie des critiques de la même époque, ne fasse attention à la parodie et ne lui fasse une part assez large. On ne peut pas, on ne doit pas la négliger dans une histoire littéraire prise de ce biais. Il faut féliciter M. Blanchard d'avoir, sinon creusé, du moins marqué le premier sillon.
Août igoô.
GUILLAUME HUSZAR
Pierre Corneille et le Théâtre espagnol.
Je vous ai parlé autrefois et avec l'insistance que l'ouvrage méritait qu'on y apportât, du bel ouvrage de M. Martinenche, La Comedia espagnole en France de Hardy à Racine. Il convient que je vous signale brièvement — et un peu tardivement, de quoi je m'excuse -- un ouvrage de M. Guillaume Huszar, écrivain hongrois, mais qui écrit très honnêtement en français, sur le même sujet :
M. Guillaume Huszar travaillait à cette étude dans le même temps que M. Martinenche écrivait la sienne, et il en est résulté que M. Martinenche, paru un peu plus tôt, a un peu coupé l'herbe sous le pied à M. Huszar. Celui-ci le constate avec bonne grâce, sans récrimination, bien entendu, puisqu'il n'y a là de la faute de personne; mais avec un peu de mélancolie.
Le livre de M. Huszar est destinée guérir les Français de cette admiration pour Corneille qui fait sourire tous les étrangers doués de quelque intelli-
gence littéraire. C'est un bon supplément à la Dramaturgie de Lessing. C'est une œuvre très charitable.
M. Huszar s'attache, par exemple et surtout, à nous signaler le caractère hybride de ce théâtre de Corneille qui n'est pas romantique, cela saute aux yeux, mais qui n'est pas classique non plus, puisqu'il ne reproduit pas la forme du théâtre antique, et qui est tout simplement « pseudo-classique », ce qui fait frémir.
Il s'attache tout autant à nous montrer que Corneille pouvait, à la date où il est apparu, créer un théâtre romantique, qu'il n'était pas « trop tard», comme on a dit ; et que, par conséquent, s'il ne l'a pas fait, c'est qu'il était bien incapable de le faire.
Le raisonnement, mis en forme, est celui-ci : i° Il n'y a de beau et il ne peut y avoir de beau que le théâtre romantique ; 2° Corneille a fait un théâtre qui n'est pas romantique ; 3° à une époque où rien ne s'opposait encore à ce qu'il fît un théâtre romantique ; 40 donc il n'est pas fort.
Mais, me direz-vous, la question de savoir s'il n'y a pas plusieurs genres de beauté et si par conséquent Corneille peut avoir fait du beau sans avoir fait du romantique ; est-ce que M. Huszar n'examine point cette question-là > Mais non, voyons ! il ne l'examine point, parce que cette question n'existe pas pour un homme sérieux.
Quand il entre dans le détail, M. Huszar démontre avec sévérité, mais d'une façon qui vous
GUILLAUME HUSZAR 155
paraîtra sans doute irréfutable, que Corneille, par exemple, ne pouvait pas mettre de passion dans ses pièces, puisqu'il n'a jamais été amoureux : « Lope, Calderon, Alarcon, vivaient d'une vie orageuse, romanesque... Lope ne renonça même pas à l'amour, quand dans sa vieillesse il se fut retiré dans le sein de l'Eglise. La vie de Corneille, au contraire, était régulière, monotone ; il ignora les élans fougueux du cœur, il aima à peine — quoiqu'il fît un mariage heureux. Même jeune, il ne connut pas la passion... »
Ceci à l'adresse de ceux des Français qui croient — et j'en étais ; mais je n'ose plus en être — que Pierre Corneille a été amoureux toute sa vie, et particulièrement à l'adresse de Fontenelle, son neveu, qui nous l'a dit.
M. Huszar encore nous détourne avec soin de cette idée, que nous pourrions avoir, que les hommes de Corneille sont des héros de la volonté. Il nous indique très finement que ce ne sont que de pseudo-volontaires. « Ils ne veulent que parce qu'ils veulent vouloir, parce qu'ils trouvent plaisir à démontrer le pouvoir terrible de leur volonté. »
N'objectez point que vouloir vouloir c'est précisément la volonté. M. Huszar vous démontrerait bien facilement que la volonté consiste à vouloir sans qu'on le veuille.
M. Huszar indique en passant que les femmes dans Corneille « surpassent peut-être les hommes dans leur passion exagérée de volonté maniaque et
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perdent ainsi îe charme de la faiblesse et presque tout caractère d'humanité ». — Et le fait est que Chimène, Camille, Pauline et Viriate n'ont plus aucun caractère humain, quand on y songe. Seulement il faut y songer.
De là la différence infinie entre les comédies espagnoles « jaillies de l'organisme vivant d'une nation » et ces pièces de Corneille, « artificielles et inanimées ». De là ces « personnages de Corneille qui sont des entités abstraites [comme la plupart des entités, du reste] avec lesquelles il opère comme avec des quantités mathématiques», et de là vient que « le grand souffle d'humanité effleure à peine ces abstractions rigides, purement imaginaires, et qui sont uniformes, puisqu'elles proclament toutes, plus ou moins, le triomphe de l'énergie ».
Autres assertions considérables à relever. Dans Sertorius, « l'amour est entièrement banni », ce dont nous ne nous étions pas avisés, et nous n'avons là qu'une page d'histoire faiblement dramatisée et sans trace de vie.
De môme Sophonisbe « manque de tout intérêt et de toute vie et les personnages n'ont plus aucun caractère ».
N'y a-t-il donc plus rien de bon dans Corneille ? Si ; il y a ce qu'il a emprunté à la Comedia espagnole, mais c'est meilleur dans l'espagnole.
Par exemple Corneille a fait de la tragédie religieuse. C'est parce qu'il connaissait la Comedia. Car n'est-il pas vrai que « les auteurs classiques du
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dix-septième siècle semblent avoir ignoré les richesses des anciens Mystères? On ne s'expliquerait donc pas l'emploi qu'ils firent des vérités de la foi, si l'on n'admettait pas l'influence de la Comedia. »
Evidemment ; car la religion chrétienne étant absolument inconnue en France au dix-septième siècle, si Corneille a ignoré les Mystères, il n'a pu prendre idées et sentiments chrétiens que dans les drames espagnols.
Le Cid « a pâli depuis le dix-septième siècle ». Pourquoi ? « Parce que cet éclat fut emprunté. » — « Au demeurant, qu'a fait Corneille dans le Cid ? Il a habillé à la française une belle pensée espagnole. Soit. Mais quand Shakspeare imita l'étranger, il ne se contenta pas de revêtir d'une forme anglaise la matière étrangère ; il en dégagea, en créateur, tout ce qui était d'un intérêt universel, largement humain, éternellement vrai. Corneille, au contraire, francisa à peine le drame de Castro. »
Il le francisa à peine ; mais, cependant, il le décolora complètement. « La pièce de Castro est une fleur sauvage née dans le sol et l'atmosphère qui lui conviennent. La pièce de Corneille est une plante artificielle qu'un jardinier artiste cultive et embellit dans une serre ; ses couleurs sont moins vives, son parfum moins naturel. »
En somme (je résume la page 21 5), au-dessus de tout, il y a Shakspeare; au-dessous de Shakspeare — il faut en convenir, — il y a la Comedia espagnole. Bien au-dessous de la Comedia espagnole, il y a
Corneille, qui est assez bon quand il l'imite, mais qui n'a pas d'universalité, « ne nous donne pas ce que nous trouvons dans Cervantes et abondamment dans Shakspeare, des caractères conformes à la nature immuable et, par cela même, également vrais et intéressants pour tous les temps ».
Je crois que quiconque lira attentivement le livre profondément « objectif», comme il aime à dire, de M. Guillaume Huszar, sera guéri radicalement de cette admiration traditionnelle pour Corneille qui ne repose sur rien, si ce n'est sur un frivole amour-propre national, et qui fait de nous la risée de l'Europe intellectuelle. La profondeur des aperçus de M. Huszar et la rigueur de sa logique triompheront de toutes les résistances que vous pourriez avoir ou affecter.
Août igoô.
M. Guérin vient de publier dans le Siècle une très longue étude biographique sur Frédéric Hebbel, que j'ai lue avec leplus grand intérêt.
Cette biographie est faite tout d'abord, comme vous pensez bien, avec le « journal » personnel de Hebbel ; puis avec les lettres de Hebbel à ses amis qui ont été conservées ; puis avec la biographie d'Hebbel par son ami Emile Kuh (Vienne, 1877), puis avec la biographie de Hebbel par Werner; enfin avec quelques autres documentspafiemment recueillis. Elle est très consciencieuse, très scrupuleuse, très impartiale, parfaitement objective et mérite bien le titre d'essai de biographie psychologique que son auteur lui donne. Je prends plaisir à la résumer pour vous renseigner sommairement et surtout pour attirer votre attention de ce côté.
Christian-Frédéric Hebbel est né à Wesselburen, dans le Holstein, le 18 mars 18 1 3. De race et de langue, il était allemand ; civilement, il était sujet danois. Il naquit dans la misère et vécut dans la misère pendant au moins trente ans, ce qui explique
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et peut-être excuse son caractère, lequel ne fut pas agréable, et certaines fautesde sa vie, lesquelles furent graves.
Son père était un honnête maçon qui n'était pas tendre et qui l'élevait rudement et qui surtout, ce dont on ne saurait guère le blâmer, voulait que son fils fût maçon. Ce ne fut pas un seul instant de sa viel'opinion du jeune Hebbel. Jamais vocation littéraire ne fut plus nette et plus formelle que celle de Frédéric Hebbel. Il faisait des vers à dix ans. Son père était désespéré.
Pour l'arracher à cette passion funeste, il le retira de la petite école où il se pervertissait l'esprit — ceci avant l'âge de douze ans — et le prit avec lui comme apprenti. Frédéric maçonnait mal et son père le rouait de coups. Ces coups finirent par faire plus de mal au père qu'à l'enfant, car à la suite d'une scènede ce genre, le père, congestionné outre mesure, se sentit très mal et il mourait huit jours après.
Cette mort à la fois condamnait le jeune Hebbel à la misère noire et le libérait. Son instituteur le fit entrer comme commis greffier et un peu comme domestique chez le bailli de Wesselburen, M. Mohr. Il y restahuit ans, assez heureux, pauvrement nourri, mais infiniment mieux qu'il ne le fut plus tard, vêtu des habits usés de M. Mohr, mais infiniment mieux qu'il ne le fut souvent plus tard, horriblement humilié et accumulant contre M. Mohr ces trésors de haine que presque tous les obligés emmagasinent contre leurs bienfaiteurs; mais enfin point écrasé,
point étouffé, point battu et pouvant lire et écrire, ce qui est, pour celui qui a la vocation d'homme de lettres, le fond du bonheur.
Dès l'âge de dix-neuf ans il organisait entre jeunes gens une Société littéraire dont il était le président et l'ornement le plus éclatant. Avant l'âge de vingt ans révolus, il envoyait à un journal de Hambourg qui s'appelait Journal de modes parisiennes (sic) les articles que la directrice, Mme Schoppe, appréciait fort.
Ce fut le premier échelon et l'occasion pour Hebbel de la seconde libération. Mme Schoppe, s'intéressant à ce jeune homme qui donnait des espérances, persuada à un certain nombre de Hambourgeois, d'abord de couvrir une souscription pour assurer au jeune homme une bourse d'études, ensuite de s'engager à le recevoir à leur table à tour de rôle, ainsi qu'on en usait souvent pour les jeunes gens pauvres qu'onvoulait aider ; sotte méthode, du reste; car cela fait perdre son temps au jeune homme, le gêne toujours, l'humilie souvent et ne lui rend presque aucun service.
Tant y a que voici Hebbel à Hambourg, plein de rancune envers M. Mohr et déjà sur le chemin de concevoir quelque rancune contre Mme Schoppe.
Il y travailla de tout son cœur, je veux dire qu'il travailla beaucoup à Hambourg ; et il y fit connaissance avec Elise Lensing, qui devait occuper une très grande place dans sa vie.
Elise Lensing, moitié institutrice, moitié demoi-
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selle de compagnie, était de dix ans plus âgée que lui, et s'éprit tout de suite pour lui d'une très grande passion. Il accepta son affection avec cette reconnaissance très particulière qui sent elle-même qu'elle doit se tourner un jour en ingratitude. Il écrivait à propos d'elle: « Elise est ^attachée à moi pour l'éternité. Je serais heureux si la femme que je dois épouser un jour éprouve la moitié du sentiment qu'elle a pour moi. » Voilà qui est voir les choses de sangfroid et avec lucidité.
Elise Lensing l'aida tout de suite de sa bourse avec un dévouementetcommeune dévotion absolue. Hebbel accepta avec sérénité. C'est à partir de cette époque qu'il me semble que sa devise se dessina nettement à son esprit et cette devise que je lui prête, mais je crois avec une pleine justesse, fut toujours celle-ci : « Je ne me dois qu'à mon génie, et à cause de mon génie, tous les autres me doivent tout. »
Après deux ou trois ans passés ainsi, Hebbel, voulant élargir son horizon et du reste exaspéré contre tous ses bienfaiteurs de Hambourg (Elise exceptée, cependant), se fit donner ce qui restait de la souscription que les Hambourgeois avaient faite pourlui et, avec quelques compagnons, partit pour Heidelberg, où il voulait compléter ses études et se faire recevoir docteur. C'est à partir de ce moment qu'il commença à prendre l'habitude de mourir de faim, presque littéralement. Il ne vivait plus que des subsides envoyés par Elise, laquelle gagnait tout juste de quoi vivre. Du reste, il travaillait toujours et com-
mençait à être maître de son art qui à cette époque était uniquement la poésie lyrique.
Attiré par Munich, cette Athènes de l'Allemagne, il s'y rendit en faisant un crochet par Strasbourg où il voulait saluer le souvenir de Gœthe et s'y établit, très décidé à ne plus êtreque poète exclusivement et recommandant à Elise de ne plus mettre sur les adresses « étudiant en droit », mais « littérateur ».
A Munich, il subit les plus terribles privations. Pendant deux ans, il ne prit absolument aucun aliment chaud. Il vivait presque strictement de pain et de café. Il eut en cette ville une petite liaison avec celle qu'il appelle Beppi. Mais Beppi n'était pas rémunératrice. C'était une simple lavandière (blanchisseuse étant familier) aussi pauvre que lui. Elise continuait de loin à les aider, sans savoir qu'ils fussent deux, du reste selon ses moyens, c'est-à-dire peu.
Cependant, c'est à Munich que Hebbel commença d'avoir du génie, et son nom, contrevents et marées, commençait à se répandre en pays allemands. lien avertissait Elise, lui recommandant sa vieille mère, et Elise entretenait la vieille mère de la gloire de son fils en lui faisant tenir quelques petites sommes d'argent qu'elle disait qui venaient de Hebbel. Cette Elise était sublime.
Très attristé par la mort de son meilleur ami, un nommé Rousseau, et prenant à cause de cela Munich en horreur, Hebbel sengea à revenir à Hambourg. Il y pouvait rentrer le front haut désormais, sa réputation n'étant plus contestée nulle part et étant
trèsétablie particulièrement à Hambourg. Il songeait du reste à une nouvelle carrière artistique, celle du théâtre, et il préparait parallèlement trois pièces dramatiques, sa Judith, sa Marie-Madeleine et saGeneviève. Ilrentraà Hambourg le 3omars 1839, trois, ans, presque jour pour jour, après en être parti.
Il ne fut guère plus heureux à Hambourg qu'à Munich. Ni au théâtre de Hambourg, ni au théâtre de Berlin, il ne réussit à faire jouer sa Judith, soit pour une cause, soit pour une autre. Si sa réputation était grande, ses œuvres lui rapportaient très peu et la caisse d'Elise s'épuisait toujours très vite ; et Elise, pour achever de les peindre, allait être mère. Il fallait aviser.
On conseilla à Hebbel d'intéresser à son sort le roi de Danemark, dont après tout il était toujours le sujet. Il fit le voyage. Il se transforma en solliciteur, ce qui devait lui coûter énormément. Il quémanda, plus triste que jamais et inscrivant sur son journal ces sentences mélancoliques et amères : « La vie, chemin vers la tombe, dont le poète marque les étapes avec des strophes sanglantes, rouges comme le rubis. » — « Nos gémissements et nos plaintes sont peut-être la musique au son de laquelle dansent les anges. »
Cependant ce qui lui coûtait tant lui rapporta quelque chose. Il obtint du généreux souverain une bourse de voyage très belle, six cents reichsthalers par an pendant deux ans (en tout quelque chose
comme quatre mille cinq cents francs). Il fut vraiment joyeux. Décrivait à Elise : « N'est-ce point une illusion, Frédéric Hebbel et 1.200 reichsthalers, qui aurait cru que cela pût aller un jour ensemble ? » Vite il revint à Hambourg et vite il quitta Elise pour venir à Paris. Après tout, les 1,200 reichsthalers étaient une bourse de voyage et l'obligeaient, ce me semble, à voyager. En septembre 1843, il était à Paris.
C'est là qu'il apprit la mort du fils qu'il avait eu d'Elise, Max, et la nouvelle d'une seconde grossesse de son amie. La mort de Max lui fut très pénible. Les grandes douleurs morales de Hebbel et sur lesquelles il ne peut y avoir aucun doute furent la mort de son ami Rousseau et de son fils Max. 11 faut savoir que, tout compte fait, Hebbel ne manquait pas absolument de cœur. Sous le coup de la première douleur il supplia même Elise de venir le rejoindre. Mais il se ressaisit très vite et renonce à ce projet, qui, du reste, n'était pas très raisonnable.
Car, je ne vois pas bien pourquoi, malgré la fameuse bourse de voyage, Hebbel était redevenu très misérable. Il recommençait à ne vivre que de pain et à ne se chauffer que dans les bibliothèques. Il travaillait toujours, du reste, avec acharnement; entre temps il se fit môme enfin recevoir docteur à l'Université d'Erlanger. Ce fut arrangé très gentiment et en famille. Il envoya à l'Université un petit Essai sur le Drame qu'il avait dans son tiroir, avec, comme complément, une préface qu'il avait
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écrite pour sa Marie-Madeleine ; on lui posa par écrit deux petites questions élémentaires et il reçut par la poste son brevet de docteur en philosophie, qui ne devait jamais lui servir à rien.
Etait-ildansle programme de la bourse de voyage de visiter l'Italie ? Je crois que oui. Toujours est-il que Hebbel s'achemina vers Rome à la fin de l'année 1843, reconnaissant du reste, ce qui m'étonne et nous flatte, envers Paris et écrivant dans son journal : « Paris restera toujours le centre de mes désirs. Prospère, belleet noble ville qui m'as reçu si admirablement (?) et reçois mes plus chaudes bénédictions. Puisses-tu fleurir plus que toutes les autres villes du monde. »
L'arrivée à Rome fut maussade. Il pleuvait à torrents ; il faisait froid ; le logement était insalubre ; la fièvre s'installait à son chevet et était à très peu près sa seule compagnie. Quand il se trouva mieux portant et put se ressaisir, il travailla beaucoup et ce fut même le temps où il écrivit ses plus belles œuvres lyriques ; mais sa « bourse » était épuisée et, mécontent de certains procédés, le roi de Danemark ne voulut pas la renouveler.
Ce fut encore une fois la misère noire, la faim, « la vraie faim, comme disait Daudet, qui vous vide les yeux comme si on vous les arrachait avec une fourchette à huîtres ». Elise faisait tout ce qu'elle pouvait ; mais maintenant elle pouvait très peu. Elle donnait des conseils pratiques. Hebbel ne pouvait-il pas venir vivre à Hambourg d'un petit métier
honorable et sûr ; professeur, puisqu'il était docteur? journaliste, puisqu'il savait écrire? — « Renoncer à l'art, jamais ! » répondait (déjà !) Frédéric Hebbel.
Cependant, jugeant qu'il n'avait rien à faire en Italie, il se disposa à retourner en Allemagne pour tâcher d'y faire représenter ses pièces, qui attendaient toujours les feux de la rampe.
En octobre 1845, il partit pour Berlin et il aboutit à Vienne, où sa fortune allait prendre enfin une face nouvelle.
Il arriva à Vienne mourant de faim, comme toujours, et vêtu comme le dernier des chemineaux allemands. Coup de théâtre, brusque revirement, baguette de fée ; il y fut reçu avec enthousiasme, fêté, nourri et habillé de pied en cap comme un gentilhomme ; et il se laissa faire et il résolut de rester à Vienne où, du reste, on lui promettait qu'il serait joué, je veux direque ses pièces seraient représentées et avec tous les soins imaginables.
Il se décida encore plus fermement à rester à Vienne lorsqu'il eut été présenté à Mme Christine Enghauss, actrice célèbre du grand théâtre de Vienne, qu'il avait autrefois entrevue rapidement à Hambourg; lorsqu'il eut, comme instantanément, conquis son cœur et lorsqu'il eut ainsi vu les cieux ouverts.
Christine Enghauss, c'était ses pièces jouées, c'était la gloire et c'était la fortune, sans compter que c'était l'amour. Il avait trente-deux ans; elle en avait vingthuit et elle était très belle et jolie et charmante,
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comme dit M. Richepin qui sait ce que c'est qu'une progression.
Mais il y avait Elise, Elise qui avait comblé Hebbel de bienfaits, Elise qui lui avait donné deux enfants et qui en avait encore un vivant, le second, qu'à la vérité Hebbel n'avait jamais vu ; Elise qui avait été toujours la fidélité, le dévouement et le sacrifice!
C'était, comme dit très bien M. L. Guérin, la situation du Serpent «o/r,de Paul Adam. Il y avait là tout un drame de conscience. Une femme qui s'est littéralement dévouée pour vous et vous a souvent nourri, très souvent, est-il permis de la jeter de côté, avec son enfant, parce qu'elle est devenue un obstacle à votre carrière ? Il y avait là tout un drame.
Il n'y eut pas de drame du tout, parce que Hebbel n'hésita pas une minute. Il n'était pas kantien; il était un préniet^schéen très remarquable. Fidèle à la devise qui a dominé toute sa vie et qui était qu'il se devait à l'art et qu'à cause de l'art tout le monde lui devait tout, il sacrifia Elise avec une tranquillité absolue et sans songer même que la chose fût discutable. « Chacun a son petit relichion, » disait la princesse Palatine ; chacun aussi a sa petite conscience.
Et donc, allègrement, par une belle matinée de printemps (26 mai 1846), Frédéric Hebbel épousait Mlle Enghauss.
Dès lors il n'y eut presque plus que du bonheur
pourFrédéric Hebbel, ce qui neprouvepasqu'il y ait une Providence ; — je n'ai pas dit non plus : ce qui prouve qu'il n'y en ait pas. Le succès lui vint, et la gloire, et, sinon la fortune, du moins l'aisance. Il fut désormais un grand personnage européen.
Mais que devint Elise ? car je devine que vous vous y intéressez. Ceci est peut-être le plus fort de tout. Elise s'était résignée, comme elle se résignait toujours. Elle s'était même remise en bons termes avec Hebbel et mise en bons termes avec Mme Hebbel. Son second enfant, celui qui était né pendant l'absence de Hebbel et que Hebbel n'avait jamais vu, étant tombé malade, il avait été convenu que M. et Mme Hebbel iraient la chercher, les chercher, et les ramèneraient à Vienne. Mais l'enfant mourut : « Venez vous consoler à Vienne, » lui écrivirent M. et Mme Hebbel. Elle y vint ! Elle vécut sous le même toit qu'Hebbel et sa femme, et Mme Hebbel ayant mis au monde une petite fille, Elise fut la marraine de l'enfant ! Age d'or !
Quand on me viendra dire que toutes les femmes sont jalouses et que toute les femmes ont de la rancune, je saurai désormais quoi répondre.
Elise resta avec « ses amis » jusqu'en 1848, époque àlaquelle, peut-être effrayée parla révolution et la guerre civile, peut-être pour une autre cause, elle retourna à Hambourg.
Elle mourut en 1854. Rendons justice au grand c<Lur de Hebbel. Il se dérangea pour aller la revoir C1 il arriva à temps pourlui fermer les yeux.
Ses dernières années ( 1 86 1- 1 863) furent très pénibles. Il avait trop longtemps souffert de privations pour que, malgré sa constitution robuste, il pût arriver à la vieillesse. Il mourut après une maladie très douloureuse (et assez bizarre ; ramollissement des vertèbres du col et des côtes), le i3 décembre 1 863 , à Tâge de cinquante ans.
Sa veuve lui survécut ; elle lui survécut tellement qu'elle lui survit encore. Elle respire encore, à Orth, village voisin de Gmunden, âgée de 90 ans et quelques mois. Elle ne joue plus.
Et Beppi ? Ah ! M. L. Guérin lui-même ne peut pas tout savoir. Je crois qu'il ignore ce qu'est devenue Beppi, la blanchisseuse (lavandière étant affecté).
Juin igoy.
COMEDIE-FRANÇAISE
Le Philosophe sans le savoir, de Sedaine.
La Comédie- Française joue de temps en temps le Philosophe sans le savoir. Elle a raison. La pièce est charmante...
Pour commencer par une parenthèse, savez-vous bien que le lieutenant de police Lenoir est cause de ceci que la langue française s'est « enrichie » d'une locution, du reste très douteuse, mais qui a fait une fortune immense ! Voici la suite des choses.
La pièce de Sedaine s'appelait primitivement le Duel et elle était, comme vous vous en rendez très bien compte, très justement intitulée ainsi. Bien. Seulement le lieutenant de police Lenoir ne voulut pas que ce mot, le Duel, s'étalât sur une affiche de théâtre. Si le titre avait été métaphorique comme de nos jours dans la pièce de M. Henri Lavedan, peut-être la police aurait-elle pu le tolérer ; mais il était bien « au propre»; et M. Lenoir eut des scrupules. Bref, il biffa.
Le pauvre Sedaine, qui tenait à son titre, comme s'il se fût appelé Balzac ou Flaubert, regimba tant qu'il put et n'obtint rien ; il finit par se soumettre ; et il inventa un autre titre, s'avisant du caractère
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du principal personnage. Ce titre, du reste, était uni solécisme doublé d'une amphibologie.
C'était un solécisme ; car ce « le philosophe sans le savoir » ne signifie rien du tout. Il faudrait : « la philosophe sans savoir qu'il Test ». Dans « le philosophe sans le savoir » le second le ne se rapporte à rien.
D'autre part, c'était une amphibologie ; car à le bien prendre et en syntaxe correcte « le philosophe sans le savoir » veut dire «le philosophe sans la science, le philosophe sans l'érudition » ; et précisément, comme ceci est très applicable au principal personnage, l'amphibologie existait parfaitement. Le titre, littérairement parlant, était malheureux. Sedaine n'avait, comme vous savez, qu'une instruction rudimentaire.
Seulement, quoique incorrect et amphibologique, le titre réussit pleinement et, depuis, à l'imitation de ce titre, la locution vicieuse «... sans le savoir » s'est installée et implantée dans la langue française. On dit : « Le bienfaiteur sans le savoir » et « le prophète sans le savoir » et « le protégé sans le savoir » et « l'intrigant sans le savoir », etc., toujours avec solécisme et amphibologie ; mais tout le monde comprend et l'expression passe même pour exquise.
C'est ainsi que M. Lenoir a enrichi la langue française d'un solécisme élégant.
Et maintenant, à moi, mes bons « chercheurs et curieux », qui quelquefois me convainquez d'ignorance, dont je ne songe qu'à vous remercier, voyez