‹ Propos de théâtreChapitre 8 sur 15 · LE PHILOSOPHE SANS LE SAVOIR · texte numérisé non relu

LE PHILOSOPHE SANS LE SAVOIR

AinsicausaitM. Jules Lemaître,que, bien entendu, je gâte; mais vous le voyez, ce nonobstant, et vous l'entendez d'où vous êtes. Il était charmant et charmeur. Sedaine aurait été content de lui. Cette expression aussi est amphibologique; mais elle est juste dans tous les sens.

Nous aussi nousavons été content de Sedaine mercredi dernier. La pièce est lente ; mais elle marche toujours ; elle est d'une psychologie assez fine et déliée ; elle est touchante à souhait ; elle est honnête ; surtout on la sent sincère. Comme ce bon Sedaine est bien le premier à s'intéresser à ces braves gens de personnages et à les aimer de tout son cœur ! Cela est contagieux, au moins. Il n'y a rien de plus vrai que ce dialogue que je suppose : « Ah ! Monsieur l'auteur, comme vos personnages sont aimables ! — Cela ne m'étonne pas. Je les aime tant ! »

La pièce était donnée pour les seconds débuts de Mllc Ferdinande Berge. Mlle Berge est infiniment intelligente et sûre d'elle-même. Elle ne se trompe pas. elle n'hésite pas ; elle sait prendre son parti et s'y tient ferme ; elle a de la précision en toutes ses démarches. L'émotion contenue de Victorine, je dis l'émotion de Victorine tant qu'elle est contenue, et toute la partie du rôle qui est en demi-teintes n'est pas tout à fait, ce me semble, dans les moyens de Mlle Berge, dans sa nature ; mais elle s'en tire encore avec honneur et elle est excellente quand sa passion éclate enfin et se déclare sous le coup de la douleur et du désespoir. Ce début est de ceux qui

promettent d'autant plus que le rôle n'est pas, tout entier du moins, dans les ressources de la débutante.

M. Sylvain n'est pas assez grand, peut-être, dans ce rôle de Vanderk père, qu'en somme Sedaine a voulu grand ; mais il est très naturel, très « humain » comme on dit, et son émotion, à certains moments, est profonde et très sincère. Il nous a fait le plus grand plaisir.

M. Coquelin le Cadet est très divertissant et, vraiment, assez original dans le personnage du bon et rudoyant Antoine.

Que dire de cette charmante Mme Pierson, à la fois sympathique etcomique dans le rôle delavieille marquise? Elle a été d'une drôlerie impayable, encombrante, tracassante, entravante à souhait, avec un fond de bonté que l'on démêlait très bien à travers tout cela. C'était délicieux. Ah 1 l'aimable artiste !

Somme toute, cette représentation a fait très grand honneur à la Comédie-Française, qui a monté cette œuvre du répertoire avec un très grand soin et un zèle très diligent et très intelligent. Ce fut une bonne soirée.

Janvier igoy.

Pendant les loisirs que m'a faits cette semaine, absolument vide de premières représentations et où, du reste, la chaleur antithéâtrale a fait enfin son apparition tardive — ne se retrouvera-t-il personne pour soutenir, comme le bon Sarcey, que les salles de théâtre sont des asiles frais et charmants pendant les ardeurs de l'été > — j'ai relu presque tout entier le théâtre de George Sand, et en vérité je ne suis pas fâché du tout d'avoir mené à bien ce dessein, que je caressais depuis qu'il a été question du « Centenaire ».

Vous savez assez que George Sand a eu toute sa vie la passion du théâtre. Enfant, elle arrangeait des pièces pour les représenter avec ses petites camarades — à la vérité comme tous les enfants ; — femme « faite », comme dit Musset dans sa correspondance, elle eut des sympathies attendries et comme pieuses pour le grand acteur et directeur Bocage, qui, comme vous savez, paraît et reparaît, sous différents noms, dans plusieurs de ses romans [le Beau Laurence, Pierre qui roule, un peu aussi, je crois, mais il faudrait vérifier les dates, dans le charmant Château des désertes).

Une jolie scène, et prise sur le vif, dans le Beau Laurence. Un jeune homme se présente à un directeur pour entrer dans sa troupe et sollicite une audition : «Très bien, cher Monsieur, veuillez vous asseoir... Eh bien ! ce n'est pas cela du tout !

— Comment ! ce n'est pas cela ?

— Non, vous ne savez pas un mot du métier.

— Mais je n'ai encore rien dit.

— Mais vous vous êtes assis !

— Eh bien ?

— Eh bien, vous vous êtes assis comme on s'assied dans le monde et non comme il est absolument nécessaire de s'asseoir au théâtre. Recommencezmoi ça.

— Mais comment ?

— Comment ! Vous n'avez pas suivi ! Je viens de m'asseoir moi-même. Faites comme moi. Oh ! si nous allons si lentement... »

Plus tard, elle fut l'amie de Montigny, qui était un des meilleurs directeurs de théâtre de tout le dÎK-neuvième siècle et qui, du reste, était, à presque tous les égards, le contraire même de Bocage. — Plus tard, jusqu'à son extrême vieillesse et jusqu'à sa mort, elle eut un théâtre chez elle, en son château, comme Voltaire, avec cette différence que c'était un théâtre de marionnettes. Cela lui permettait d'être auteur, directeur, et de jouer plusieurs rôles dans chaque pièce. C'était son rêve éternel réalisé en miniature.

Ce n'est pas à dire qu'elle fût excellemment douée

pour le théâtre, ayant toujours eu la sainte horreur du plan, du dessin, du tracé, et aimant à la folie aller tout droit devant elle sans savoir précisément où elle allait. Il est au moins difficile de faire du théâtre quand on est ainsi, quand on aime beaucoup être ainsi et quand on ne peut guère être autrement. Cependant elle avait parfaitement l'imagination dramatique, le goût des incidents éclatant tout à coup d'une façon suffisamment logique, et puis le souffle oratoire, la grande éloquence, qui est, souvent, qui est, dans un certain genre de pièces, une qualité très dramatique ou, si vous voulez, très théâtrale, et qui fait une grande impression sur le public.

Et puis, ce qui est si rare au théâtre, elle avait la sincérité. On sentait que ce qu'elle vous racontait, ce qu'elle mettait devant vos yeux, l'émouvait ellemême profondément, qu'elle y croyait de tout son cœur et qu'elle en souriait ou pleurait elle-même avec délices. Cela est contagieux ; non point toujours, mais assez souvent. Le public au théâtre est très sensible, de temps en temps, à quelque chose qui ne sent pas trop le théâtre, et même à quelque chose qui ne sent pas du tout le théâtre.

Ce fut assez tard, cependant, qu'elle voulut ou qu'elle put se faire jouer. Les circonstances sont pour beaucoup dans ces sortes d'affaires. Songez, du reste, que de i83o à 1840, lançant en moyenne trois romans par année, et quels romans ! il lui restait assez peu de temps pour écrire des pièces de

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théâtre ou pour mettre ses romans en pièces, ce qui, du reste, n'était pas la mode alors.

Je crois que sa première tentative fut Cosiina à la Comédie-Française, en 1840. Cosima, drame oratoire, trop oratoire, et drame philosophique, trop philosophique, ne réussit pas, point du tout. Je crois que George Sand en conçut un assez vif chagrin et que c'est pour cela qu'elle retourna à ses romans socialistes pour un certain nombre d'années.

La véritable carrière dramatique de George Sand vade 1848 à 1870 environ. En 1848, elle donna à la Comédie-Française un petit acte, pour un anniversaire de Molière sans doute, intitulé le Roi attend. Ce n'est pas méchant ; cela ne casse rien du tout ; mais cela est intéressant comme germe, très probablement, de ce Molière qui vit les chandelles en mai 1 85 1 , à la Gaîté, et qui est une pièce, après tout, assez originale.

C'est le mariage de Molière avec Armande Béjart, et puis la mort de Molière. Selon la poétique du temps, sinon selon la critique (et encore I), Molière y est représenté au tragique. Il est triste, pleurard et prophétique. Il a moins la perruque du dixseptième siècle que les cheveux longs des apôtres de 1848. C'est là qu'il est dit, pour la première fois peut-être, que « le masque du comédien est souvent collé sur son visage par ses larmes ». Cela a été, je crois, répété quelquefois depuis. En somme, la pièce, que je n'ai pas vu jouer, me semble digne du

théâtre. Elle a de l'allure et je dirai presque de la grandeur. Armande Béjart, épousant Molière par vanité et amour de la gloire, n'est peut-être pas très véritable, mais elle ne laisse pas d'être dramatique. Je ne dissimulerai à personne, n'y ayant aucun intérêt, qu'il y a de terribles longueurs. George Sand n'a jamais su marcher d'un train d'enfer. Un de ses charmes, dans le livre, la flânerie, devient au théâtre un défaut très redoutable.

J'ai parlé tout de suite de Molière parce que./e Roi attend m'a amené à lui comme par la main; mais, avant Molière, George Sand avait fait représenter deux grandes pièces et avait remporté, s'il vous plaît, deux grands succès.

C'était le temps où Bocage s'était épris de son génie et où elle s'était engouée du talent de Bocage, lequel, du reste, était, paraît-il, un très grand acteur. Bocage dirigeait l'Odéon et y jouait. L'Odéon, sous la seconde République, — je parle de longtemps, — était un théâtre en pleine vogue et en pleine gloire. François le Champi y fut joué en avec un succès éclatant.

La pièce est charmante. Elle est parfaitement digne du roman, quoique inférieure, comme il arrive presque toujours. Je Tai vu jouer, non pas en sa nouveauté, encore qu'à la rigueur c'eût été possible ; mais à une reprise très soignée qu'en a donnée il y a une quinzaine d'années la Comédie- Française. Je me rappelle que M. de Féraudy (si je ne me trompe) y fut excellent, et Mme Pierson, et

je suis sûr de ne pas me tromper, absolument exquise. François le Champi fit verser de douces larmes à nos mères (vos grand'mères à vous), en sa nouveauté et à nos sœurs (vos mères à vous) lors de cette reprise dont je viens de parler. C'est là que cette qualité de la sincérité que je signalais plus haut est particulièrement marquée. Cela sent le village et à peine idéalisé. Pour retrouver cette sensationlà, qui est infiniment agréable, il faut descendre (je parle au point de vue du cours du temps) jusqu'à VAmi Frit^, chef-d'œuvre peut-être de la comédie populaire et villageoise ; ou il faut remonter, et à mon avis ceci n'est pas aussi bon, à la Partie de chasse de Henri IV.

Et en 1 85 i elle avait donné à ce même Odéon, qui était décidément un théâtre paysannesque, la fameuse Claudie.De Claudie je ne vous dirai rien, quoique l'ayant vu jouer en reprise et quoique la trouvant la pièce la plus brillamment oratoire et la plus délicieusement poétique de tout le théâtre de George Sand. Je ne vous en dirai rien cependant, ou je ne vous en dirai que cela aujourd'hui, parce que, comme on va la jouer à la Comédie-Française tout prochainement, je me réserve de vous dire l'impression qu'elle aura produite « sur ma pauvre âme déveloutée d'à présent», comme disait Renan. Mais je veux, cela vous amusera comme rétrospectif et comme peu connu maintenant, vous donner l'opinion qu'en avait un des plus célèbres et du reste un des plus sévères critiques du temps, Gustave Planche :

« Les personnages inventés par l'auteur de Claudie pour le développement de la thèse que je viens d'indiquer sont très simples et tirés de la vie réelle. Je ne dis pas que tous ces types soient conçus avec la largeur qu'on pourrait souhaiter ; plusieurs de ces personnages pourraient, en effet, donner lieu à des objections assez sérieuses ; mais il est certain, du moins, qu'ils n'ont rien d'imprévu, rien d'inattendu, rien d'invraisemblable. C'est pourquoi, tout en reconnaissant que l'auteur de Claudie n'a peut-être pas fait tout ce qu'il pouvait faire, et ses précédents ouvrages me donnent le droit d'exprimer cette réserve, je suis forcé d'avouer [toujours gracieux. Planche^ que les figures mises en œuvre dans son drame nouveau sont revêtues de tous les caractères qui excitent l'intérêt et la sympathie. L'héroïne même du drame, Claudie, est une conception pleine à la fois de grâce et de grandeur. Elle a aimé, elle s'est confiée, elle a été trompée, elle est devenue mère, et son amant, qui avait promis de l'épouser, s'est retiré dès qu'il a vu s'évanouir les espérances de richesse qui avaient dicté sa promesse. Claudie porte sa faute avec vaillance. Elle dit... : « Ma faute n'est pas l'œuvre d'un cœur dépravé : corrompue, j'aurais été plus prudente ; j'aurais demandé ii^es avant de me livrer. Pure et sans tache, je Die suis livrée sans condition et sans arrhes... J'accepte mon malheur sans confusion et sans colère ; je ne réclame la protection ni l'indulgence de personne; la conscience de ma loyauté suffit à calmer

mes remords... Dieu a sondé mon cœur et sait pourquoi j'ai failli. Dieu m'a jugé, et sa justice me console de l'injustice des hommes. » — Assurément, il y a dans la conception et la composition de ce caractère une grandeur, une simplicité, une austérité que personne ne saurait méconnaître... »

De son côté Théophile Gautier disait : « La mode est aujourd'hui aux paysans. . . »

(On avait joué, deux ans auparavant, le Champi et, six mois auparavant, la Petite Fadet te, «tirée du roman de George Sand par Charles Lafont et Anicet Bourgeois » ; à propos de quoi Gautier avait créé le mot rurodrame et avait prédit « qu'avant peu Téglogue au foin vert lasseraitle public ». Claudie n'avait pas donné raison à ce pronostic.)

«... La mode est aujourd'hui aux paysans comme elle était naguère aux barons du moyen âge, et Claudie ne pouvait venir plus à propos avec sa cornette bise, sa jupe rayée, ses bas bleus et ses petits pieds dans de gros souliers... George Sand paraît vouloir faire un théâtre rustique. Claudie,comme le Champi, se passe entre paysans. Nous admettons volontiers cette donnée, qui peut fournir des scènes nouvelles. La campagne renferme des types nettement accusés et pourtant peu connus, comme ces fleurs qui croissent dans les bois et dont la beauté n'a pas d'appréciateurs ; car le braconnier pense à ses lièvres et le bûcheron à ses fagots. Les littérateurs, en France surtout, vivent à la ville, c'est-à-dire à Paris, centre d'activité intellectuelle et le seul endroit où ils

puissent tirer parti de leur talent. Ils ignorent donc entièrement les mœurs rurales... George Sand a eu cet avantage de se mêler à laviedes champs, de connaître familièrement ses modèles et de pénétrer dans Tintimité de la chaumière. Ses paysans ne sont pas despaysans d'opéra comique, des Jeannots en veste tourterelle et en culotte satin. Ils patoisent et portent des chemises de grosse toile, de larges braies et des vestes élimées ; c'est la différence d'un Adolphe Leleux à un Boucher... Le succès a été complet. Bocage a fait du père Rémy un type admirable de paysan patriarcal. Madame Lia Félix a su tirer parti d'un rôle tout en dedans (Claudie) presque muet et qui ne pouvait avoir de valeur que par la tenue et la pantomime. Fechter a été charmant et passionné dans le rôle de Sylvain, à qui il donne une délicieuse élégance rustique. »

De i852 à 1860, ce fut pour George Sand ce que j'appellerai la « période du Gymnase » ou la « période de Montigny ». Elle fut très glorieuse pour George Sand et consacra la réputation dramatique que le romancier s'était déjà acquise par François le Champi et Claudie.

A la vérité, cette période Montigny ne commença pas trop bien. Elle commença par les Vacances de Pandolphe, pièce qui fut un insuccès, et assez mérité.

^ Cette excursion sur le domaine de Watteau », comme dit Théophile Gautier, « ne fut pas aussi heureuse qu'on eût pu le désirer ». Et Gautier en a très

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bien vu la raison. Les Vacances de Pandolphe, qui est une fantaisie, est une fantaisie froide. La pièce pèche par abus de la simplicité. George Sand n'ose pas s'y livrer, s'y abandonner ; elle se contient et se réprime. Elle se réfugie dans une sorte de sobriété un peu terne qui est bien exactement le contraire de la nature de Lélia. Mais je ne dirais pas mieux que Gautier.

« Quand elle quitte le récit pour le dialogue [non pas toujours : Gautier oublie déjà Claudie ; on est toujours, surtout comme critique dramatique, sous l'impression du moment], au lieu de se livrer à sa passion, à son ardeur, à son éloquence, à son lyrisme, elle cherche toutes sortes de qualités négatives contraires à sa nature et à son talent. Elle se fait un parti pris de froideur, de sobriété, qui étonne et déroute. Un air de souffle janséniste [cette fois c'est aller trop loin] dessèche ces belles fleurs, une brume grisâtre estompe ses splendides horizons, et l'ennui descend comme une pluie fine et glacée, d'un terne ciel d'automne dont un rigorisme impitoyable a éteint l'azur. Tous ces sacrifices se font au nom de la simplicité... Simplicité, voilà qui est bien, mais il ne faut pas en abuser. La simplicité voulue est souvent plate et même l'involontaire... Nous comprenons que le poète, par cette facilité d'avatars qui le rapproche des dieux de la mythologie hindoue, aime à s'absenter de son corps et à revêtir pour quelque temps une individualité différente. George Sand a eu cette fantaisie d'habiter l'àme

de Sedaine et de Berquin ; mais il serait temps qu'elle revînt à son moi abandonné... »

Elle y revint très vite par le Mariage de Victorine, qui fut considéré comme un chef-d'œuvre et qui, pour moi, n'est pas loin d'en être un. Ce n'était pas du Sedaine, quoique ce fût la suite et la fin du Philosophe sans le savoir ; c'était bien du George Sand, et de la meilleure. Délicatesse, sensibilité, éloquence du cœur, finesse dans l'expression des sentiments qui s'ignorent encore et déjà se découvrent eux-mêmes, composition libre et aisée, mais surveillée cependant et habile, style quelquefois un peu froid mais souvent exquis, le Mariage de Victorine est une perle dramatique de la plus belle eau.

C'est même la pièce de George Sand par excellence, celle où, non seulement elle n'imite personne, mais où elle ne s'imite pas elle-même et ne cherche pas à faire passer un de ses romans par le trou du souffleur, exercice toujours pénible et dont l'effort est sensible au spectateur. Le Mariage de Victorine a été rêvé librement et délicieusement après une lecture de Sedaine, et exécuté avec facilité et bonne grâce. C'est comme une comédie née d'un sourire.

Le Démon du foyer est de cette même époque. J'ai dit tout récemment ce que j'en pensais. Je ne le mets pas très haut ; mais je suis très loin de le mépriser. La petite pie-grièche est joliment peinte et le grand leigneur dilettante n'est point si mal campé sur ses talons rouges. C'est un tableau fort agréable.

Le Pressoir (1860) ne réussit point et ne méritait guère de réussir. C'est une paysannerie un peu lourde. Et puis « l'églogue au foin » commençait à « lasser ».

Entre temps, revenant à l'Odéon pour un instant, George Sand avait donné un Mauprat qui ne réussit pas du tout (1 853), que j'ai vu, moi, quelque temps après la guerre, repris à l'Odéon, et que j'ai trouvé très original, un peu lent, mais souvent très beau. Il est vrai que M. Duquesnel nous avertit, dans un article du Gaulois d'il y a un mois, que ce Mauprat-lk n'était pas du tout le même que celui de 1 85 3. A la bonne heure Je n'aime pas que le public se trompe complètement.

De même, en 1 855 , elle a'vait donné à l'Odéon Maître Favilla, que ni je n'ai vu jouer ni je n'ai pu retrouver en brochure. J'ignore Maître Favilla. Il paraît que c'était une fantaisie très spirituelle et très originale.

En 1866, le Marquis de Villemer fit son entrée triomphale à l'Odéon. Ce fut la pièce qui eut le plus grand succès, pendant quinze, ans, de toutes les pièces de ce temps-là.

De même que de nos jours, quand la Porte Saint- Martin n'a pas la veine, elle reprend Cyrano de Bergerac ex immédiatement refait fortune ; de même en ce temps-là, aussitôt qu'il y avait une chute à l'Odéon, et ce phénomène n'est rare nulle part, on reprenait le Marquis de Villemer et la caisse retentissait joyeusement. Je crois même qu'il ne faudrait

pas dire pendant quinze ans, mais pendant vingt. Ce fut une pièce de tout repos et de toute gloire.

On a dit, et je crois que le fait peut passer pour établi, que cela tenait à ce qu1 Alexandre Dumas fils avait passé par là. Je le veux bien. Il y a, en effet, de l'esprit à la Dumas dans cette pièce : « Je le ferai passer pour mon fils. Personne ne s'étonnera que de ma jeunesse accidentée il me soit restéun fils. On s'étonnera seulement qu'il ne m'en reste qu'un. » — « Oh ! la jolie aquarelle! Quelle délicieuse petite rivière entre ses berges abruptes ! Comme c'est vu ! — Mais ce n'est pas une rivière. C'est un chemin creux. — Ah !... C'est dommage ! ».

Oui, il y a de l'esprit à la Dumas fils ; mais il y a toute l'âme charmante de George Sand vieillie, c'està-dire plus aimable que jamais. Il y a une grâce dans la bonté et une mélancolie atténuée et fine qui sont des charmes. Notez que les types sont très vrais et, quoique facilement accessibles au spectateur, ne sont pas conventionnels. La marquise de Villemer, le jeune marquis de Villemer et le duc d'Aléria — je le dirai un peu moins de la jeune fille — ont des caractères très précis, très circonstanciés, sinon complexes, et sont très vivants.

Et la pièce marche ! Elle est très bien composée pour l'intérêt de curiosité et pour l'intérêt pathétique croissant. Atous les points de vue, elle se justifie, si je puis dire, de l'immense succès qu'elle a remporté. Elle ne saurait disparaître du répertoire, et je suis sûr qu'elle n'en disparaîtra pas.

Il est vrai qu'il y faut un grand premier rôle excellent et vraiment jeune encore (Ah ! comme c'était joué par Berton père !) et une vieille très distinguée, très aristocratique et très spirituelle, une Madeleine Brohan, pour le rôle de la marquise.

Au point de vue métier et au point de vuede l'histoire littéraire, il faut o server qu'avec le Gendre de M. Poirier, tiré par Augier et Sandeau de Sacs et Parchemins do. Sandeau, le Marquis de Villemer, tirée du roman qui porte le même titre, est la seule pièce tirée d'un roman qui ait vraiment réussi. Les jeunes auteurs, ou plutôt les étudiants en littérature dramatique, feront bien de lire attentivement et de scruter avec diligence ces deux ouvrages, pour voir comment on peut et Ton doit s'y prendre pour extraire d'un roman la pièce de théâtre qu'il contient toujours mais qu'il n'est jamais, qu'il ne peut pas être. A ce titre, voilà deux pièces de théâtre qui doivent être retournées de main diurne et nocturne, confrontation faite avec les romans d'où elles sont tirées, par tous les Français de ce siècle, puisque tous les Français de ce siècle se destinent à la carrière dramatique à partir de laquinzième année.

Je ne dirai rien, ou presque, de Cadio, de les Beaux Messieurs de Bois-Doré, qui sont à peu près du même temps et qui, eux aussi, furent des pièces extirpées des romans plus ou moins célèbres, plus ou moins obscurs, de George Sand. Ils le furent d'une main moins savante et moins adroite. J'ai fort aimé cependant les Beaux Messieurs de Bois-Doré, trop mélodrame,

mais par moments fort brillant ou fort vigoureux. Et puis le roman m'avait tant plut Avez-vous lu les Beaux Messieurs de Bois-Doré? — Jamais de la vie! — Bien entendu. Eh bien, vous avez entendu parler de V Aslrée et, redoutant de lire ce vieux roman, vous ne répugneriez pas à vous en donner une petite idée ? Or, le plus agréable moyen de lire VAstrée, c'est de lire les Beaux Mesieurs de Bois-Doré, au moins la première moitié ; cir la seconde est très inférieure. Et c'est une chose instructive en même temps que ravissante.

Tout compte fait, George Sand a trop écrit pour le théâtre, évidemment ; mais ellea donné un certain nombre de pièces très intéressantes et quatre pièces supérieures : François le Champi, Claudie, le Mariage de Victorine et le Marquis de Villemer. C'est un bilan très glorieux.

Juin 1904.

On a célébré George Sand à tous les points de vue depuis quelques semaines, comme il était juste. On a oublié, comme il était assez naturel, George Sand critique littéraire et critique dramatique.

Elle le fut, et très souvent, d'abord parce qu'elle ne savait pas refuser à quelque ami un article dé louange, — toujours soucieuse, du reste, de vérité et d'indépendance ; voir dans Questions de littérature et d'art son article sur le Jules César de Napoléon III, très sympathique, mais aussi très nettement républicain, et qui lui fait le plus grand honneur ; — ensuite parce que cela l'amusait fort de causerlittératurela plume à la main,commepresque tous les littérateurs.

Quand je dis qu'elle ne savait pas refuser un article aimable à quelque ami, il faut bien qu'on sache cependant que, parfois, comme on abusait de sa complaisance, elle se rebiffait. Victor Hugo, pour Quatre-vingt-treize, je crois, lui ayant fait demander quelques lignes, elle se fâcha, selon la manière de se fâcher qui était la sienne, c'est-à-dire qu'elle se mit à rire, et elle dit : « Ma foi, j'ai fait vingt articles

sur Victor Hugo ; il n'en a jamais fait sur moi. Diteslui donc qu'il s'y mette et qu'il me rattrape. Quand nous serons à compte égal... »

Elle avait quelquefois l'épigramme douce et jolie à ce sujet. Mon père lui ayant envoyé sa traduction en vers de Sophocle accompagnée d'une lettre en vers très bien tournée, elle répondit très gentiment et de la meilleure grâce du monde. Bien. Mais, trois mois après, elle dit à un ami commun : « Ce M. Victor Faguet,... vous savez... Eh bien, il est admirable ; il est vénérable. Il m'envoie son ouvrage, il m'envoie de jolis vers, et il ne me demande pas d'article ! Cet homme est bien extraordinaire. Je ne le lui ai pas assez dit. Vous le lui direz... »

Quand je songe que j'aurais pu profiter de ces courtes relations épistolaires entre mon père et George Sand pour aller lui présenter mes respects quand j'étais à l'Ecole normale et qu'elle demeurait à cent pas de là, rue des Feuillantines ! J'y ai songé; mais j'étais timide et peu visiteur à cette époque. J'ai cessé d'être timide. Enfin, je n'aurai jamais vu George Sand face to face. Je le regrette.

Pour en revenir à George Sand critique, on trouvera quelques-unes de ses études critiques — car beaucoup se sont perdues — dans Autour de la table, Impressions et Souvenirs, Questions d'art et de littérature. C'est à ce dernier recueil que je m'attacherai aujourd'hui, parce que c'est celui-ci qui contient le plus d'études de littérature dramatique.

PROPOS DE THÉÂTRE. — 5e SÉRIE. 13

On y trouve d'abord, pour commencer par cela si vous voulez, de très curieux renseignements sur quelques-uns des grands acteurs du temps.

Ce fut, par exemple, une grande date de l'histoire de Cabotinville, comme dit M. Bergerat, que le 9 février i833. Ce jour-là, Mme Dorval et Mlle Mars se rencontrèrent sur la scène du Théâtre-Français pour jouer le Mariage de Figaro. Mlle Mars jouait Suzanne, et Mlle Dorval la comtesse, rôle dolent, qui, ce me semble, ne lui convenait pas beaucoup. Il y avait des Marsiens et des Dorvalistes. C'était un renouvellement de la querelle des partisans de Mme Duchesnois et des partisans de Mlle Georges. Cependant, en i833, on n'en vint pas aux coups de canne. C'était aussi un épisode et un aspect de la querelle des classiques et des romantiques. Les classiques étaient pour Mars, les romantiques pour Dorval.

La différence des deux talents? L'une avait plus de style, et l'autre plus de passion. Figurez-vous Mme Duse et Mme Bartet. D'après tout ce que je sais d'elles, ce doit être cela.

Les renseignements de Mme Sand sont tout à fait précieux. L'article est de février i833. De Mlle Mars George Sand dit, entre autres choses : « Mlle Mars est plus correcte ; elle a un genre de grâce plus étudiée, plus coquette. Comme elle se donne plus de peine pour plaire, il faut bien qu'on lui en tienne compte... Quelle justesse inimitable de gestes ! Quelle exquise gentillesse d'intentions !

Que de fraîcheur dans cette voix ! Que de finesse dans ce sourire ! Que de finesse et de soin dans les moindres détails de la pantomime !... »

De Mme Dorval elle disait : « Sans avoir étudié plus consciencieusement son art, elle a peut-être reçu des lumières plus vives ; son esprit est peutêtre plus souple en même temps que sa taille et ses traits. Il y a en elle un plus sincère abandon de la théorie, une plus grande confiance dans l'inspiration, et cette confiance est justifiée par une soudaineté presque magique dans toutes les situations de ses rôles. Le principal caractère de son jeu... c'est le jet inattendu et toujours brûlant de ses impressions. Jamais on ne devine le mot qu'elle va dire... »

Mme Sand, dans une jolie page de critique « à la Janin », suppose que Mlle Mars doit avoir pour elle les femmes aux yeux bleus, et Mme Dorval les femmes aux yeux noirs : « Alors de belles femmes aux yeux bleus, au front droit et ferme, laissèrent échapper de leurs lèvres calmes et discrètes ces éloges épurés que MUe Mars aime sans doute à mériter. Elles déclarèrent que le personnage de Clotilde [dans le drame de F. Soulié intitulé ainsi] était le plus fermement tracé qui eût encore paru sur la scène moderne ; elles rappelèrent tous ces mots si solennellement vrais, toutes ces notes de l'âme si nettement attaquées et cette expression calme, profonde, ce recueillement presque religieux de la passion qui fermente, ces larmes du

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cœur qui ne vont pas jusqu'aux yeux et toutes ces nuances délicates d'une douleur immense que l'infortunée Glotilde semble impuissante à comprendre, -tant elle est effrayée de la sentir... ». — « Mais de jeunes femmes aux cheveux noirs, aux lèvres vermeilles et mobiles, dont les grands yeux brillaient au travers d'une humidité mélancolique, dont la parole était plus brève et l'expression plus pittoresque, répondirent à leurs pâles compagnes... »

George Sand reconnaît du reste que Mlle Mars a ce mérite d'avoir devancé Mme Dorval dans la carrière et d'avoir pu donner quelques leçons dont Mme Dorval a pu profiter : « MIle Mars a été un interprète admirable des poètes vivants. La première, elle nous a révélé le drame de Dumas et de Victor Hugo ; elle a marché avec son siècle ; elle a ouvert le chemin à une littérature nouvelle, et Mme Dorval, appelée à en suivre le progrès et à en assurer le triomphe, a recueilli là où l'autre avait semé ; ce n'est pas à dire qu'il faille reprocher à Mlle Mars d'être venue trop tôt... »

Au fond, en sa qualité de « femme à l'œil sombre», George Sand est évidemment plutôt pour Mme Dorval. On le voit bien dans un autre article consacré a Mme Dorval seule et où George Sand n'est plus forcée de se tenir sur la corde raide du parallèle avec le balancier des équivalents. C'est dans cet article qu'on voit l'impression aiguë que Mme Dorval a dû produire sur ses contemporains. Faisant parler un certain Mario (Chopin ? C'est de 1837. Peut-

•être est-ce tout simplement elle-même), elle lui fait

dire : « Tenez, quand je viens m'asseoir ici,

quand je me jette sur les banquettes de ce théâtre, opprimé que je suis par la violence de mon mal, brûlé par la fièvre..., alors si cette femme paraît sur la scène avec sa taille brisée, sa marche nonchalante, son regard triste et pénétrant, alors savezvous ce que j'éprouve, ce que j'imagine?... lime semble que je vois mon âme ; que cette forme pâle et triste et belle c'est mon âme qui Ta revêtue pour se montrer à moi, pour se révéler à moi et aux hommes. Alors cette femme parle ; elle pleure, elle maudit, elle invoque, elle commande, elle se désole. Oh ! comme elle crie ! comme elle souffre ! Quel féroce plaisir j'éprouve à la voir pleurer ainsi ! C'est qu'elle répand toutes ses impressions aussi pures, aussi violentes qu'elle les reçoit ; cette âme conçoit et elie produit en même temps ; cette femme est elle-même ce qu'elle paraît être... Voyez ces cheveux tins et soyeux qui semblent s'animer sur son vaste front ! Voyez sa peau qui blêmit et tout son corps que la douleur brise ! Eh bien, c'est moi que vous voyez 1j ; c'est mon âme qui est dans cette femme et qui la fait se tordre et délirer ainsi... »

Allons, nous qui ne sommes pas romantiques, nous dirons que Dorval avait un jeu énergique et nerveux comme Desclée, Mme Duse, Mn,e Réjane et M,ne Brandès.

Sur Bocage, vous vous y attendiez, des renseignements, surtout biographiques, très pré-

i98 PROPOS DE THÉÂTRE

cieiix. « Bocage était le représentant, en chair et en os, de la littérature exubérante de son temps... (Ceci est écrit en 1867.) Il avait l'aspect souffrant, gauche et expressif ; son visage avait la beauté intellectuelle de la forte inspiration et son regard brillait du feu sacré... Ses conseils m'ont ranimé et retrempé vingt fois, non pas seulement par rapport aux choses d'art. Il avait, au milieu de beaucoup d'erreurs et de préventions, un sens profond et admirablement généreux des choses de la vie. Son idéal était chevaleresque... Tel je l'ai connu pendant trente ans. Il était difficile de ne pas se brouiller avec lui : il était susceptible et violent. Il était impossible de ne pas se réconcilier vite avec lui : il était fidèle et magnanime. Il vous pardonnait admirablement les torts qu'on n'avait pas eus envers lui, et cela était aussi bon, et aussi beau qu'un pardon réel puisque son imagination y allait de bonne foi. »

Frappé à mort, il voulut à toute force jouer les Beaux Messieurs de Bois-Doré ( 1 86 r ). On disait : « Il en mourra. » Il écrivit à George Sand : « Je sais ce qu'on vous dit de moi, mon amie ; mais prenez garde ! Si je joue ce rôle, j'en mourrai peutêtre ; mais si je ne le joue pas, j'en mourrai à coup sûr. » Il en mourut, en effet, ou à peu près; car moins de deux ans après cette dernière campagne il avait cessé de respirer, ce que, depuis plusieurs années déjà, il ne faisait qu'avec une difficulté extrême.

GEORGE SAXD CRITIQUE 199

Son rôle (Silvain de Bois-Doré) fut repris par Lafont en 1867, avec des moyens et une conception de l'art tout à fait différents, mais un succès, nous dit George Sand, presque égal. Celui-ci, je l'ai vu. Il avait le plus grand air du monde. C'est un de mes bons souvenirs de jeunesse.

C'est en s'attendrissant sur ses souvenirs à elle, que la bonne Sand nous confie, croit nous confier, comme si nous ne le savions pas depuis l835, qu'elle a toujours adoré les comédiens. Comparaison imprévue entre les comédiens et les paysans ; mais que voulez-vous ? puisque ç'ont été les deux amours, j'entends collectives, de George Sand, il faut bien qu'elle trouve entre eux quelque chose de commun : « Je pensais n'avoir à parler que de Bocage. J'ai fait innocemment ma réclame ; on me le pardonnera. J'aime les comédiens ; cela scandalise quelques esprits austères. On m'a reproché aussi d'aimer les paysans. Ce sont deux travers dont je ne rougis pas. Je les connais ; j'ai passé ma vie avec eux, et je les ai dépeints comme je lésai Vus. Les uns nous donnent, au grand soleil, le pain du corps ; les autres, à la lueur du gaz, nous donnent le pain quotidien de la fiction, si nécessaire à l'esprit inquiet et troublé par la réalité.... »

Le volume que j'ai sous les yeux contient un article très intéressant sur V Aventurière d'Augier. On sait que V Aventurière, qui eut beaucoup de succès devant le public en sa nouveauté (mars 1848), ne fut pas très bien accueillie de la critique.

Gautier fut... nonchalant à son égard: bienveillant, mais nonchalant. Il dit, en quatre lignes bien tournées : « Bon élève de Molière quant au style » ; puis il fit une analyse consciencieuse et froide de la pièce.

Planche, plus explicite, fut plus dur. Il loua la gaieté des trois premiers actes, puis fit remarquer (non sans raison) que les deux derniers sont un drame noir cousu assez maladroitement à une comédie et que « la juxtaposition de ces deux pièces » d'un ton si différent « ne pouvait produire une œuvre harmonieuse ». Il condamna donc, en somme, V Aventurière, tout en en louant fort certaines parties et tout en reconnaissant que l'auteur avait décidément une véritable vocation pour la comédie.

Janin fut féroce. Il trouva que la pièce était une mauvaise imitation de Robert Macaire ; que c'était une « vieille comédie taillée sur les plus vieux patrons, écrite en vers spirituels, négligés et d'une forme vieillie depuis un siècle ».— « Ah ! s'écriait-il, avec l'accent de l'accablement, cinq actes de ces fanfaronnades, de ces amours sans printemps, de ce vieillard imbécile, de ce jeune homme que son père ne reconnaît pas, de cette courtisane frappée d'un amour subit pour un homme qui la méprise, de ce picaro qui vit aux dépens d'une fille ; cinq actes d'une comédie dans l'enfance de l'art dramatique, c'est à périr d'ennui, de fatigue et de désespoir. Pourtant la pièce a réussi : elle a été

applaudie et admirée à outrance. Pas un sifflet, pas un murmure. On disait de toutes parts que ces vers si peu rimes étaient de très bons vers. A la bonne heure ! On est un poète à bon marché, chez nous. »

George Sand ne se trompa point sur l'extrême mérite de V Aventurière et sur ce que cette pièce avait de nouveau, de très nouveau. Elle est frappée d'abord de ce style qui tient le milieu entre celui de la comédie et celui du drame, très composite,, certes, fruit d'un labeur ingénieux, mais, à cette date, très révélateur d'une réaction salutaire et d'une nouvelle position prise sur le champ de bataille littéraire. Lisez attentivement ; c'est quelquefois mal écrit ; mais c'est vu très juste :

« Une versification facile et pourtant colorée, un heureux choix d'expressions, un dialogue excellent, une lange accentuée et coulante, alliance bien rare aujourd'hui et qu'il a fallu conquérir au prix d'un engouement exagéré pour le romantisme et d'une réaction exagérée contre le romantisme depuis vingt ans ; un ton comique très chaud et ne franchissant jamais la limite du goût ; un ton pathétique très tendre ou très passionné qui ne tombe jamais dans le niais ou qui ne s'égare jamais dans le faux et le forcé : voilà les qualités de style qui, au bout de dix vers elle exagère tout de môme, la bonne dame], saisissent et rassurent, dans la manière de M. Augier. »

Elle comprend surtout que, par son fond même,

l'Aventurière est une transition entre le romantisme et le réalisme, entre le drame romantique et la comédie réaliste qui va naître, timidement mais très précisément, avec Gabrielle. Tout ce qui suit est un factum contre le drame romantique, et en soi il n'est pas mauvais ; et qu'il ait été inspiré à George Sand par V Aventurière, c'est la marque que George Sand avait bien compris :

« L'action est simple et sage, grand mérite à nos yeux. Elle se pose naïvement comme une comédie de Molière et se comprend tout d'abord, autre mérite bien vieux et redevenu bien nouveau. C'est un tableau d'intérieur, une famille troublée par un de ces malheurs que tout le monde a vus, que tout le monde peut apprécier. Les types sont connus, parce qu'ils sont vrais et de tous les temps. Peu à peu l'action se développe sans se compliquer, et l'intérêt n'a pas besoin, pour grandir, de recruter des figures inattendues ou d'accumulerdes accidents invraisemblables. Cette action suit le principe qui nous a toujours paru le seul vrai, le seul utile dans l'art dramatique; c'est-à-dire que l'intérêt naît... d'une suite de modifications dans les idées des personnages, dans leur affection, dans leur être moral en un mot. On s"* attache d'autant plus à leurs passions, quonest moins distrait par leurs aventures, et le spectateur aime à se demander naïvement, à la fin de chaque acte, ce qu'ils vont penser et ce qu'ils vont résoudre. Il y a là un imprévu et une surprise beaucoup plus saisissants que l'attente de

ces surprises de fait, si compliquées, si brusques, si fatigantes et si usées déjà, grâce aux prodigieuses ressources des faiseurs en renom. Et comment ne se lasserait-on pas de ce qui n'a aucune signification morale? Que nous importent ces incidents dramatiques qui tombent du ciel comme des caprices de la destinée et qui pourraient tout aussi bien arriver d'une manière que d'une autre ? On a dépensé souvent, pour entrecroiser tous ces hasards dans une seule pièce et pour les débrouiller en dénouement, plus de talent et de savoir-faire qu'il n'en eût fallu pour faire cent actions suffisantes chacune à une bonne pièce. Il n'y a rien de plus affligeant que cette habileté ; c'est la décadence et la mort de l'art ; et ce qui désole, c'est que ce sont de grands artistes qui ont travaillé pendant vingt ans à commettre ce parricide. »

Il n'y a dans les Questions d'art et de littérature qu'un seul article sur Alexandre Dumas fils, mais il est très important. Il se rapporte à la pièce

lèbre, les Idées de Madame Aubray. Or, les Idées de Madame Aubray, il appartenait bien à George Sand d'en parler, car cette pièce était un peu à elle. Les Idées de Madame Aubray, c'est Claudie repensée, méditée, approfondie et tournée au drame philosophique ; mais en son fond, la comédie les Idées de Madame Aubray, c'est Claudie. A cela M"" Sand ne songe point du tout; l'amour-propre littéraire lui étant absolument inconnu ; ou, si elle y songe, elle ne s'arrête pas un seul instant à cette

2o4 PROPOS DE THÉÂTRE

idée et n'en dit mot; mais son article se ressent de ce qu'elle a écrit Clandie quinze ans auparavant : elle connaît le sujet, elle connaît la question.

Aussi elle s'aperçoit très bien, sinon de son influencée elle, du moins de l'influence de l'esprit de 1848 sur Dumas fils en 1867. Elle se dit : « Tiens ! Tiens 1 le voilà qui devient socialiste... ou chrétien... Oh ! mon Dieu ! c'est la même chose. » En 1848, c'était vrai. Elle écrit dès les premières lignes : «... Mme Aubray, ainsi faite, soulève un problème qui date de loin et qui paraît toujours nouveau dans notre monde païen, mal converti à la doctrine évangélique. Elle croit simplement à la conversion du pécheur. Nous appelons cela aujourd'hui la réhabilitation, et toutes les écoles socialistes de notre siècle cherchent un idéal renouvelé de l'idéalisme chrétien. Toutes, comme Mme Aubray, marchent dans les pas sacrés qu'un doux et divin maître a laissés ineffaçables sur la poussière des siècles. Quels que soient le nom et la tendance de l'école, il y a toujours au fond ce mot d'ordre : « Tolérance ou pardon ; réhabilitation ou excuse. »

Puis, pénétrant dans la trame même, dans la contexture de la pièce, George Sand distingue très bien que ce qui en fait l'intérêt dramatique, c'est une lutte, un conflit entre le sentiment et la raison, et que par cela la pièce avait une largeur extraordinaire, enveloppait, en vérité, l'humanité tout entière ; car raisons du cœur, raisons de la raison,

c'est ce qui pèse sur nous tous sans cesse (plus encore que passions et tout autant) et nous détermine soit en un sens, soit en un autre. Cette page de philosophie dramatique est excellente :

« Ce sujet... était difficile et dangereux entretous. Il s'agissait de forcer le public à donner raison à une personne qui, aux yeux de la raison, a absolument tort. Il fallait battre en ruine tous les arguments, et les plus forts arguments de cette raison pratique et courante qui est la moitié de notre âme — oui ; mais ce n'en est que la moitié. Le sentiment est l'autre moitié de nous-mêmes, et en somme c'est lui qui, bon ou mauvais, l'emporte presque toujours dans la vie, dans la société, dans

l'histoire » (Exemples.)... « En vérité, je vois

bien que la raison gouverne nos esprits ; mais je vois qu'à tous les instants de la vie notre conduite lui échappe et que si le sentiment nous a précipités dans mille désastres et dans mille folies, lui seul aussi nous a fait faire les grandes choses qui marquent les victorieuses phases de notre civilisation. Donc \Ime Aubray, c'est la lutte de ce qui constitue notre nature à tous. "Elle écrit mal quand elle fait un article, parce qu'elle le parle ; je crois qu'elle dictait ; mais on comprend ; c'est l'essentiel.] Ce n'est pas un problème social soulevé pour le plaisir du paradoxe, c'est une étude des deux forces qui se combattent en nous : le doute éclairé d'en bas, l'espérance éclairée d'en haut [ici ce n'est pas précisément de mauvais style , ôtez-nous un de ces élé

2o6 PROPOS DE THEATRE

ments, nous n'existons plus, nous n'imaginons plus... Supprimez la foi : le monde acceptera aveuglément ce qui est aujourd'hui, sous prétexte que demain n'est pas à nous, proposition raisonnable mais stupide, parce qu'elle paralyse... C'est avec un art infini, une adresse merveilleuse et surtout une bonne foi complète, que l'auteur a exposé cette lutte universelle, résumée par les agitations intérieures de quelques personnages pris dans le milieu le plus actuel et le mieux connu... »

Elle comprend encore très bien que toute œuvre d'imagination n'est, après tout, digne de l'estime des hommes que si, en son fond, et par les réflexions qu'elle suggère, par l'état d'âme où elle nous laisse, elle est, tout comme un dialogue de Platon, une recherche de la sagesse, que si elle se demande, au moins, même quand elle ne peut pas répondre: « Où est le vrai ? où est le bien ? où est., ce que nous avons de mieux à faire ? »

Elle le dit très bien, et elle dit en même temps quelque chose de très juste, c'est que le théâtre philosophique ne doit pasprêcher, mais convier à penser et à chercher ; et encore que le théâtre philosophique, « théâtre à idées », ne doit exprimer des idées que sous forme de passions, que quand — l'aije assez dit, sans me douter que je plagiais George Sand i — que quand les idées sont devenues des passions. Tout cela, elle l'exprime avec force et, s'agissant des Idées de Madame Aubray, c'est très à propos.

« La vérité, nous n'y sommes pas ; mais nous y aspirons sans cesse, et s'il existe un chemin pour nous y conduire, c'est l'analyse désintéressée et l'examen courageux du pour et du contre. Toute autre étude est vaine, et, si l'on y fait bien attention, cette recherche de la vérité est au fond de toutes les œuvres réussies et vraiment solides. Elle est dans le Misanthrope comme elle est dans Hamlet, et comme le théâtre nest pas une chaire où les révélations s'affirment, mais une tribune où les aspirations se manifestent, c* est par l'exposé des passions que la vérité se dégage et va frapper les yeux et toucher les cœurs... »

Enfin, revenant à l'auteur même, George Sand s'avise très bien, et nous avise, que ce n'est qu'à partir des Idées de Madame Auhray que Dumas fils tend vers le grand[\\ n'y a pas atteint ; mais George Sand ne pouvait pas le savoir d'avance^, que par cette pièce il se détache du peloton des hommes d'esprit et de talent pour entrer dans un autre, plus circonscrit et plus glorieux. « Ceux dont l'opinion résiste à la morale de la pièce disent aujourd'hui que, sans l'immense habileté de Fauteur, elle n'eût pas été acceptée... Soit I Qu'est-ce que cela prouve, sinon que l'habileté mise au service du bien et du bon trouve sa véritable puissance ?... C'est alors qu'elle change de nom, s'il vous plaît, et qu'elle devient quelque chose de plus que le talent. On est convenu d'appeler autrement, en littérature, l'emportement lyrique qui touche aux nuages. Oui,

so8 PROPOS DE THÉÂTRE

certes, le génie est là ; mais il est aussi dans l'examen attentif et profond des mouvements de l'âme humaine et dans Fart de porter la conviction en s'emparant de l'intérêt. Habile, tant que vous voudrez ; M. Dumasfils estplusingénieux qu'adroit. Il est une force de premier ordre a partir des Idées de Madame Aubray. On ne soulève pas de montagnes avec de l'esprit seulement. »

J'aurais encore à suivre George Sand à travers une foule d'idées littéraires, à la vérité ressortissant moins à la littérature dramatique, mais qui vous intéresseraient infiniment (sur ses œuvres à elle-même, sur Madame Bovary , sur Salammbô, sur l'Education sentimentale^ sur la question du « réalisme » ) ; mais ce feuilleton est déjà long, et puisque nous sommes de loisir, à une prochaine causerie, s'il vous plaît.

Juillet igo4.

SUR ELLE-MÊME, SUR FLAUBERT, SUR DUMAS FILS, SUR LA QUESTION DU REALISME, ETC.

Dans un précédent article, j'ai suivi George Sand à travers un certain nombre de questions de littérature dramatique ; aujourd'hui, pour compléter et pour finir, au risque de sortir un peu des limites ordinaires de cette chronique, je considérerai un peu George Sand critique littéraire, hors du théâtre, s'occupant des destinées du roman et de la littérature en général. C'est un petit excursus, comme disaient les pédants nos pères. Je crois que vous ne regretterez pas de l'avoir fait.

George Sand, dans Autour de la table et dans Questions d'art et de littérature (et n'oubliez pas qu'il faut compléter les choses par la lecture de sa Correspondance avec Flaubert, mais pour le moment limitons-nous), a traité une foule de questions très diverses ; notamment dans les Questions d'art elle consacre bien la moitié d'un volume aux poètes populaires ou plutôt aux poètes ouvriers de 1840- 1848, Magu, Poney, Savinien Lapointe, etc., etc.

Toute cette littérature poétique nous paraît

PROPOS DE THEATRE. — 5e SÉRIE. 14

aïo PROPOS DE THEATRE

aujourd'hui un peu démodée. Il faut songer que, de par l'illustration de Reboul et de Jasmin, l'attention était alors très fortement attirée du côté des poètes ouvriers. On voyait là un renouvellement de la littérature, une « nouvelle sève » ou une « nouvelle couche », prenez la métaphore que vous voudrez. Béranger, partie mystificateur, car c'était un vieux sournois, partie cédant à ce besoin qu'il eut toujours de caresser la popularité, la seule idole qu'il ait eue, et enfin partie sincère, peut-être, écrivait à Poney, le 19 août 1842 :

ce ... Je ne rime plus pour le public, mais je rime encore pour moi des chants qu'il n'aura qu'à ma mort. Or, je viens d'adresser ma chanson aux ouvriers-poètes, et vous jugez si j'ai dû penser à vous. Dans un des couplets, je les engage à rester/ fidèles à leurs outils. Se faire de la littérature un poste pour déserter son métier, c'est faire croire qu'on méprise la classe dans laquelle on est né, c'est ne plus vouloir être peuple ; et ce peuple, comment le relèvera-t-on si, dès qu'on s'en distingue par quelque rare talent, on se hâte de s'en séparer > Si cela vous est possible, mon enfant, restez maçon sans rien négliger pour être grand poète. Saches que toute ma vie j'ai regretté d'avoir été forcé par mes parents de quitter la profession d'imprimeur ; cet état eût assuré mon indépendance, et il faut être indépendant pour être poète. En vous parlant ainsi, je me mets au nombre de ces amis que je vous recommande de rechercher.

Je ne pense pas que cela vous fasse peine ; moi, je m'en fais honneur. »

Du reste, tous ces poètes ouvriers de 1840 a 1848, que George Sand nous cite, ont vraiment un petit talent agréable. Ils ont ceci de particulier, qu'ils n'ont aucunement subi l'influence du romantisme. Ils sont simples, unis, un peu faibles et d'une douce sensibilité. Leur vrai successeur, et qui les résume pour ainsi parler, c'est Eugène Manuel, auteur, précisément, des Ouvriers. Lisez Manuel, qui, tout compte fait, est lisible, vous aurez la note de toute cette poésie populaire de 1845.

En général, comme Béranger, moins le talent, ils sont bons, souriants, bénisseurs. et ardemment patriotes. Ont-ils changé depuis? Je le crois. Je n'ai pas assez d'information sur ce point ; mais voici un document assez curieux. Je trouve dans une plaquette en vers de M. Edmond Aube, intitulée Epitres (1904), une ode d'un « peintre verrier » qui est un renseignement assez précis, quoique isolé, pour que je le sauve de l'oubli en le faisant entrer dans la collection de ce journal. Donc à M. Edmond Aube (ne pas confondre : ce n'est pas de lui ; il est dans des sentiments très différents), à M. Aube le peintre verrier Gustave Dupin écrivait le 7 mai i883:

Sans doute l'amitié, c'est une sainte chose, Car elle ennoblit ceux qui lui sont asservis, Et rien n'est plus touchant que les soins qu'elle impose A deux cœurs indivis,

Mais, hélas ! un seul point sans retour nous sépare. Cet écueil tôt ou tard saura nous désunir : Toi, soldat du passé, moi vaillant qui prépare Le riant avenir.

Ils sont charmants pour toi, ces temps chevaleresques Où d'estoc et de taille on se frappait sans fin ; Les seuls talents d'alors étaient les soldatesques, L'honneur au spadassin.

Il n'est nul f aï t guerrier dont le cœur ne s'éprenne, Et tu tressailles d'aise au récit d'un combat, Et lu lis sans pâlir les horreurs de Turenne Dans le Palatinat.

Mais il n'est pas écrit qu'ici la guerre fasse Le sort des nations, et qu'un tyran hautain Et ses traîneurs de sabre en rut prennent la place Du peuple souverain.

Quoi ! le monde serait sous la loi des rapières, Et les plus grands héros les plus grands assassins ! Et la lutte sauvage, ouvrant les cimetières, Fixerait nos destins?

Puisque tu vois l'honneur dans le sang des batailles, Que tu strangulas l'art avec un ceinturon, Puisque ton cœur s'émeut et puisque tu tressailles Aux accents du clairon ;

Il faut rompre, morbleu ! je ne suis pas des retires, Admirateurs bâtards des noirs temps féodaux. Je suis libre à jamais. Je ne veux pas de maîtres Non plus que de drapeaux.

Je veux l'extinction des cohortes guerrières Et je veux, d'un désir ardent, passionné, La grande liberté de toutes les lumières Au vieux monde enchaîné.

Mais chut ! Voici venir l'heure des représailles. La vieille humanité gît en mal de progrès, Et le fruit nouveau-né sortant de ses entrailles Annonce son décès.

Et le jour où chacun, sans peur des fusillades, S'armera de nouveau dans Paris endormi, Si tu te tiens, ami, devant les barricades, Moi, de ce côté-ci ;

Mon fusil ajusté visera ta poitrine, Et, laissant de côté tout attachement vain, Le sentiment profond de ma sainte doctrine Affermira ma main.

Je ne discuterai pas ici les idées de cette églogue; mais vous conviendrez que ces poètes antipatriotes ont un bien remarquable talent. Ils touchent au génie.

Les poètes -ouvriers de 1840- i85o en avaient aussi, peut-être un peu plus, s'il est possible; mais ils étaient dans des idées toutes différentes, quoique tous républicains et tous socialistes. Il faut bien qu'on change un peu.

George Sand les a adorés. Elle les célèbre et elle les cite. Une moitié des Questions d'art et de littérature est un florilège de leurs œuvres, que l'on ne trouve plus guère que là. C'est très intéressant à consulter. Un historien de la littérature française qui voudrait être complet — mais qui peut l'être ? — devrait jeter un coup d'œil de ce côté.

George Sand, malgré une modestie qui fut parfaite, qui ne fut nullement jouée, qui était le fond même

2i4 PROPOS DE THEATRE

de sa nature, a très souvent parlé d'elle et de ses œuvres. Elle avait a se défendre ou, tout au moins, à s'expliquer, surtout relativement à ses premiers ouvrages, que Ton s'obstinait à prendre pour des manifestes et qu'elle prenait tout simplement pour des romans ; en, quoi elle avait absolument raison.

Dlndiana et de Valentine, elle dit très posément, en 1 836 : « Ce ne sont pas des pamphlets contre le mariage, ce sont des tableaux exacts et fidèles (lisez des confidences ou confessions). C'est au lecteur à juger des souffrances morales infligées à une âme délicate et pure par la brutalité impérieuse et par l'égoïsme poli. Comme le mariage et V amour peuvent très bien exister en dehors de ces deux conditions, la vérité du tableau na rien à faire avec les institutions. »

Et il faut avouer que le raisonnement est inattaquable. Et George Sand continue, se sentant ici sur un terrain très ferme : « Faut-il donc dire que l'égoïsme et la brutalité seront à jamais protégés par un privilège inviolable et sacré et que la poésie n'aura pas le droit de les atteindre [que le poète n'aura pas le droit d'y toucher] } Chose singulière! Indiana, qu'on a donné pour un plaidoyer contre le mariage et l'amour, se résout dans une affection pure et sereine, assez sûre d'elle-même pour ne craindre ni la durée ni le nombre des jours pareils, assez sainte et sérieuse pour demander à Dieu de la bénir, assez dévouée pour compter sur l'avenir.

L'union d'Indiana et Ralph, qu'est-ce autre chose que l'amour dans le mariage ? »

Si vous voulez. Du moment que cela finit bien ! Convenez cependant que cela avait mal commencé. Enfin, tout compte fait, elle a raison.

Elle l'a encore, et cette fois décidément, pour Lélia. Vous ne sauriez croire les sottises que l'on avait dites sur Lélia. C'avait été une fureur où, pour mon compte, je ne comprends rien. Lélia avait paru une œuvre satanique. Janin avait dit, le bon Janin : «... la révoltante, la dégoûtante Lélia ». D'autres avaient trouvé moyen d'en dire pis. Sans citer aucun de ses détracteurs (pas une ligne ; c'est très distingué), George Sand répond par une simple analyse de Lélia, analyse qui, contre l'habitude de George Sand, est d'une précision, d'une netteté, d'une littéralité à servir de modèle : « On m'accuse, ditelle, d'avoir écrit contre les lois sociales et en faveur de je ne sais quelle liberté de la passion déchaînée. En ce cas j'aurai, dans Lélia, bien mal plaidé ma cause. N'est-ce pas, en effet, un singulier avocat que celui qui, voulant donner gain de cause à l'enthousiasme irréfléchi contre la réalité positive, prend à partie l'enthousiasme même, le discute, le décompose, t'interroge obstinément pour lui faire avouer sa folie?. . La poésie n'a-t-elle pas le droit de prendre pour sujet de ses études les exceptions douloureuses qui passent du désabusement au désespoir, du désespoir au doute, du doute à l'ironie, de l'ironie à la pitié, de la pitié à la résignation sereine et impas-

2iG PROPOS DE THEATRE

sible, au dédain religieux et grave de tout ce qui ri est pas Dieu ou la pensée? »

Ma foi, voilà qui est bien résumé. « Je n'aurais pas mieux fait, moi qui m'en pique. » Je viens de relire Lélia pour rapprocher de la Correspondance avec Musset toutes les œuvres de George Sand qui se rapportent au même temps, et je ne pourrais donner de Lélia un sommaire plus net et plus lumineux. — Tout l'article, à la vérité, n'est pas aussi clair que ces quelques lignes.

Ne nous attardons pas, et passons à George Sand parlant des autres. Il y a un article de George Sand. sur Madame Bovary, un sur Salammbô, un sur l'Education sentimentale. C'est à peu près tout Flaubert. Avec son flair très exercé, George Sand s'aperçoit très bien que c'est à Madame Bovary que le réalisme commence. On en parlait depuis six ou sept ans, depuis la prétendue faillite du romantisme, en 1 85 1 ; car vous savez assez que 1 848 et 1 85 1 sont des dates surtout littéraires, et que 1848 c'est le romantisme triomphant, et 1 85 1 la défaite du romantisme.

On parlait donc du réalisme depuis sept ou huit ans en 1857, et l'on avait pris Champfleury pour un chef d'école et un créateur du genre; mais quand Flaubert parut, on s'aperçut que le véritable inventeur était venu. Du moins Mme Sand s'en avisa-t-elle tout de suite, et elle démêla très vite aussi en quoi consistait précisément le réalisme, et quelles origines il avait, et en quoi il s'écartait de ses origines.

Le réalisme, c'est Balzac moins ce que Balzac avait de romantique. Parfaitement ! Autrement dit, c'est Balzac, moins tout Balzac, à peu près ; mais enfin il n'en est pas moins que le germe du réalisme est dans Balzac. (Personne en 1857 ne songeait à Stendhal, si ce n'est Taine, qui n'avait pas encore eu le temps de le lancer.)

George Sand voit cela très bien : « Dès l'apparition de ce livre remarquable, dans notre petit coin, comme partout, je crois, on s'écria : « Voici un spécimen très frappant et très fort de l'école réaliste. Le idéalisme existe donc, car ceci est très neuf... En y réfléchissant, nous trouvâmes que c'était encore du Balzac (tant mieux assurément pour l'auteur), du Balzac expurgé de toute concession à la bienveillance romanesque, du Balzac âpre et contristé, du Balzac concentré, si l'on peut parler ainsi. Il y a là des pages que certainement Balzac eût signées avec joie. Mais il ne se fût peut-être pas défendu du besoin de placer une figure aimable ou une situation douce dans cette énergique et désolante peinture de la réalité. M. Gustave Flaubert s'est défendu jusqu'au bout. »

Quant à la moralité de l'œuvre, George Sand était tellement habituée à ce phénomène historique qui est que toute nouvelle façon de sentir et même toute nouvelle façon de peindre choque la moral et parait la ruiner, qu'elle reste très calme devant le scandale, stupide du reste, que Madame Bovary avait provoqué. George Sand, femme très assagie,

3i8 PROPOS DE THEATRE

mère de famille et presque grand'mère en i85~, ne trouve absolument rien d'immoral dans Madame Bovary, et elle le dit très spirituellement.

« Tout au contraire le livre nous a paru utile, et tous, en famille, nous avons jugé que la lecture en était bonne pour les innombrables Mma Bovary en herbe que des circonstances analogues [et la lecture des romans de George Sand, s'il vous plaît !] font germer en province, à savoir les appétits de luxe, de fausse poésie et de fausse passion qui développent [il faut lire sans doute que développent] les éducations mal assorties à l'existence future, inévitable. La leçon sera-t-elle aussi utile aux maris imbéciles, aux bourgeois prétentieux, à toutes les caricatures provinciales si hardiment dessinées par M. Flaubert? Hélas non ! Mme Bovary est seule intelligente au milieu de cette réunion de crétins. [Et encore, elle ne l'est guère !] Elle seule eût pu se reconnaître. Les autres s'en garderont bien. On ne corrige pas ce qui ne pense pas [ni ce qui pense : on ne corrige pas ceux qui ne pensent point, et ceux qui pensent ne se corrigent que par eux-mêmes]. On ne voit pas, diton, l'indignation de M. Flaubert contre le mal. Qu'importe, s'il vous la fait sentir à vous-mêmes ? Il s'abstient de juger. Cela est tout à fait permis à qui met le lecteur à même d'être bon juge. »

Salammbô étonna George Sand. On n'avait pas encore la clef de Flaubert; on ignorait la double personnalité qu'il portait en lui, et qu'il était romantique et réaliste, et que, d'un ouvrage à l'autre, il

oscillait sans cesse de l'un à l'autre de ces deux personnages. George Sand fut étonné, mais elle en prit bien gaiement son parti. Dame ! « Si nous sommes partis avec lui pour Garthage, croyant aller à Vaugirard, avouez que ce n'est pas sa faute. »

Le malheur, c'est qu'en France on n'admet pas qu'un ouvrier sache faire plusieurs choses. C'est l'habitude de la division du travail. Depuis que pour faire une épingle il faut trois ouvriers: l'un qui fait la pointe, l'autre qui fait la tête et l'autre qui unit la tête à la pointe, — et certainement il doit y en avoir six et non pas trois, — on n'admet point qu'un homme puisse faire telle année un roman bourgeois, et cinq ans après un poème épique. La stupéfaction fut immense en France quand le poète de la Légende des siècles nous donna les Chansons des rues et des bois. Il faut se faire à cela et ne pas trouver mauvais un cocher qui est capable de vous conduire ailleurs qu'à Vaugirard.

Je connais peu de meilleures appréciations de f Education sentimentale que celle qu'en a donnée George Sand. Elle a vu d'abord admirablement que si, après son excursion romantique de Salammbô, Flaubert revenait au réalisme, au bourgeoisisme, il y revenait avec une toute nouvelle tendance, une toute nouvelle conception du roman. Celui qui a écrit VEducation sentimentale, ce n'est pas l'auteur de Madame Bovary ', c'est l'auteur de Madame Bovary retour de Carthage, c'est l'auteur de Madame Bovary qui a passé par Salammbô.

22o PROPOS DE THÉÂTRE

« Epris de ces vues d'ensemble qui avaient éclairé si fortement l'histoire de Salammbô, il a exprimé cette fois Vétat général qui marque les heures de transition sociale. Entre ce qui est épuisé et ce qui n'est pas encore développé, il y a un mal inconnu qui pèse de diverses manières sur toutes les existences... C'est la fin de l'aspiration au romantique de 1840 se brisant aux réalités bourgeoises, aux roueries de la spéculation, aux facilités menteuses de la vie terre à terre... »

En effet, c'est bien toute une époque que Flaubert a voulu dépeindre dans l'Education sentimentale. C'est la crise d'idéalisme de 1848 et l'avortement où elle a abouti ; c'est la bourgeoisie française de 1846- 1860 sous tous ses aspects, ou, au moins, sousla plupart de ses aspects. L'entreprise était énorme, et le succès a été incomplet ; mais George Sand dit très vrai. C'est bien le Flaubert habitué par Salammbô aux vastes perspectives de l'histoire, et non pas l'historien local d'Yonville qui a conçu et qui a écrit VEducation sentimentale :

« ... Il a voulu peindre un représentant de la plupart des types qui s'agitent dans le monde moderne. Le roman a pour habitude de n'en peindre que deux ou trois, de les destiner à certaines aventures, de ne mettre sur leur chemin que des personnages de second ou de troisième ordre... » Au contraire, dans l'Education sentimentale « il y a l'étude approfondie de tous les types et de tous les actes, bons et mauvais, qui influent fatale-

ment sur une situation particulière. Dès lors,... tout vient au premier plan... », — et l'on ne pouvait mieux caractériser à la fois l'originalité et le principal défaut de l'ouvrage.

Par suite de ceci que le roman est la peinture de toute une époque et tient à l'être et à rester tel, le principal personnage est passif. C'est presque une conséquence inévitable. Il y a peu d'époques où un homme domine son époque et la mène. Donc, si vous peignez une époque ordinaire, le personnage principal sera mené, pressé, roulé par cette époque, même si vous voulez le peindre au vrai ; il sera passif. C'est très probablement V Education sentimentale qui a donné à M. Ferdinand Brunetière l'idée première de sa théorie si originale (en partie vraie) qui consisteà dire que dans le drame le personnage principal agit, mène toute l'affaire, et que dans le roman il est mené par elle ; que dans le drame le personnage principal « agit » et que dans le roman « il est agi ».

Quoi qu'il en soit, c'est bien ainsi que vont les choses dans l'Education sentimentale : « Le jeune homme, dit excellemment George Sand, dont l'histoire nous est racontée ici,... n'a pas l'énergique constance des exceptions ; les circonstances ne l'aident pas, et il ne réagit pas contre elles... Il est, par un point essentiel, semblable au milieu qu'il traverse ; il est tour à tour trop au-dessus et trop audessous de son aspiration. Il la quitte et la reprend, pour la reprendre encore. Il conçoit un idéal et ne le

saisit jamais. La réalité l'empoigne et le roule, sans pouvoir, du reste, l'abrutir. Il s'épuise à ne pas agir. Vrai jusqu'au bout, il ne finit rien et ne finit pas... Ce moi du personnage qui subit toutes les influences et traverse toutes les chances du non moi ne peut exister sans une corrélation continue avec de très nombreux personnages. »

Ah ! voilà de la bonne critique, de la très bonne critique.

On sait que Flaubert, regardant les ruines des Tuileries en 1 87 1 , s'écria : « Tout cela ne serait pas arrivé si l'on avait compris VEducation sentimentale. » C'est un mot à la Goncourt, très divertissant sans doute, mais enfin il a son atome de vérité, et George Sand avait très bien démêlé ce grain de vérité dès l'apparition du volume. Ses conclusions sur l'Education sentimentale sont celles-ci, et, quoique dépassant l'œuvre, et elles sont bien encore en raison de l'œuvre et elles sont très belles et à méditer encore aujourd'hui comme en 1869 :

« C'est à nous de conclure [et non à l'auteur] et de nous demander si notre époque est effectivement médiocre, ridicule et condamnée à l'éternel avortement de ses aspirations. La majorité des opinions qui a disposé de nos destinées jusqu'à ce jour et qui n'a pas su nous donner un état social libre et logique a été médiocre, en effet, et c'est une douce punition que de la vouer au ridicule... Nous ne pouvons exiger d'un artiste qu'il nous raconte l'avenir ; mais nous pouvons le remercier de nous faire

d'une main ferme la critique du passé. Que prouve ton livre, écrivain humoristique, railleur, sévère et profond ? Ne dis rien. Je le sais. Je le vois. Il prouve que cet état social est arrivé à sa décomposition et qu'il faudra le changer très radicalement. Il le prouve si bien, qu'on ne le croirait pas si tu disais le contraire. »

Enfin, sur l'évolution du « réalisme » en général, George Sand est très bonne à consulter. Elle a suivi très attentivement les essais de Champfleury, qui ont en leur temps été pris fort au sérieux ; elle leur est plutôt favorable. Elle n'est pas sans se douter qu'elle-même, à partir de 1848, par ses romans champêtres, elle a, cette fois en vérité non pas suivi, mais donné l'orientation. Mais ce qui la navre, c'est que les premiers réalistes, les primitfs du réalisme (Champfleury, Max Buchon), se croient tenus, pour cause de réalité, de supprimer le style comme un mensonge. Elle est spirituellement épigrammatique sur ce point : « On a reproché aux réalistes d'affecter un style par trop incorrect, sous prétexte de forme facile, naturelle et positive. Il est certain qu'ils pourraient écrire mieux s'ils le voulaient. Quand M. Champfleury oublie de se négliger, et cela arrive fort souvent, Dieu merci, sa forme devient charmante ».

Ailleurs, à propos précisément de l'Education sentimentale, elle trouve les formules les plus justes pour exprimer sa pensée, qui enfin est devenue une doctrine, sur cette affaire. Voilà encore qui est

excellent : « Nous confessons n'avoir jamais compris où commençait le réel comparé au vrai. Le vrai n'est vrai qu'à la condition de s'appuyer sur la réalité. Celle-ci est la base ; le vrai, c'est la statue. On peut soigner les détails de cette base. C'est encore de l'art. Tout le monde sait que le piédestal du Persée de Benvenuto Cellini, à Florence, est un bijou; on regrette que la statue ne soit pas un chefd'œuvre. Nous donnerions volontiers au réalisme le simple nom de science des détails. Le vrai, c'est la science de l'ensemble, c'est la synthèse de la vie, c'est le sentiment qui ressort de la recherche des faits...» — Méditez un peu cela, c'est de quelqu'un qui s'entend tout naturellement à ces choses et qui, de plus, causant avec Flaubert, grand faiseur de théories, comme on sait, s'est appris à y réfléchir.

La critique de George Sand est très suggestive. Elle est un peu décevante ; je veux dire elle a l'air, au premier regard, de devoir être décevante parcequ'elle n'est pas liée. Comme presque toutes les femmes, George Sand n'a pas de suite dans les idées. Elle a une idée, elle l'exprime à moitié, elle la lâche, et puis elle la raccroche trois pages plus loin, après avoir parlé d'autre chose et tout en parlant d'autre chose. Il s'agit de savoir lire et de mettre les idées dans leur suite juste et précise. C'est ce que j'ai fait à peu près (et comme, du reste, elle est claire, ce n'est pas difficile) au cours de cette petite étude. Un jour, à Nohant, on lisait en famille un roman (qui n'était

pas de George Sand) dans la Revue des Deux Mondes. Chacun lisait à son tour trois ou quatre pages. Cadol avait commencé. « C'est diablement mal écrit, » disait un peu tout le monde. George Sand, ayant pris son tour de lecture : « Tiens ! c'est beaucoup mieux écrit ! » dit tout le monde. Maurice Sand ayant relevé sa mère: « Allons ! le voilà qui recommence à écrire mal. » George Sand se mit à rire: « Vous êtes bêtes ! On lit trois lignes d'un regard et puis on refait la phrase. » Ce n'est pas donné à tout le monde. Mais quand on lit des articles de critique de George Sand, il faut user d'un procédé analogue : saisir les idées principales et les remettre dans l'ordre naturel et logique qu'elles devraient avoir. Lisez ainsi, — et encore un coup c'est aisé, car elle ne pèche que par diffusion et abandon, — et vous trouverez des trésors dans les causeries critiques de George Sand, que je suis loin d'avoir épuisées.

P. -S. — Je reçois de M. Rocheblave, que je tiens à citer, malgré qu'il en ait, la lettre suivante :

a II est écrit que je vais continuer à vous ennuyer de mes envois. Mais aussi pourquoi boutez-vous toujours aussi droit sur les questions intéressantes et justes?... D'abord, si j'avais voulu rétorquer les survivants de la « première » de Claudie qui prétendent que c'était un four, je n'aurais eu qu'à alléguer une lettre de Solange à sa mère, de septembre i85i, lui annonçant que Claudie était jouée alors au théâtre du Ranelagh, sorte de Trianon ultra-chic. Or ces

boîtes-là ont-elles l'habitude de ramasser les pièces tombées? [Pas très décisive, la preuve!] Ensuite, oui, George Sand critique et même critique dramatique est loin d'être à dédaigner. Ce qui prouve d'ailleurs cette vérité élémentaire que quand on a une vraie supériorité naturelle, on la porte partout. Les preuves s'en voient dans ses articles imprimés, dans ceux qu'elle a laissés tomber et dans ses correspondances inédites. Jadis Alexandre Dumas m'avait permis de glaner dans la correspondance autographe de George Sand. Voici un petit morceau que j'ai conservé à propos du Demi-Monde. Vous pouvez en faire ce que vous voudrez. Vous pouvez surtout ne pas me nommer, la répétition du même nom pouvant parfois porter sur les nerfs du lecteur. Je suis très touché, pour ma part, du soin que vous avez mis à me citer ; mais il est entendu que vous en êtes parfaitement dispensé. Je vous envoie cela à vous, parce que cela me fait plaisir et nullement pour voir mon nom imprimé... »

Voici le fragment de lettre de George Sand à Dumas fils :

« Nohant, 26 octobre 1 855- —Vous me faites compliment de Favilla ; mais je ne vous ai pas vu depuis le Demi-Monde. Vous n'étiez pas à Paris, je crois, quand j'ai vu la pièce. C'est un chef-d'œuvre d'habileté, d'esprit et d'observation. C'est bien un progrès comme science du théâtre et de la vie, et pourtant j'aimais mieux Diane [Diane de Lys] et

Marguerite [Dame aux Camélias], parce que j'aime les pièces où je pleure. J'aime le drame plus que la comédie et, comme une bonne femme, je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la jeune fille du Demi-Monde [Marcelle] fût si peu développée après avoir été si bien posée, et que cette scélérate [la baronne d'Ange], si vraie d'ailleurs et si bien jouée, fût le personnage absorbant de la pièce. Je sais bien qu'après avoir fait la Dame aux camélias intéressante, vous deviez faire le revers de la médaille. L'art veut ces études impartiales et ces contrastes, qui sont dans la vie. Aussi, ce n'est pas une critique que je fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques dans le genre nouveau, dans la manière d'aujourd'hui, comme votre père est le premier dans le genre d'hier. Moi je suis du genre d'avant-hier ou d'aprèsdemain ; je ne sais pas, peu importe. Je m'amuse à ce que je fais, mais je m'amuse encore mieux à ce que vous faites, et vos pièces sont pour moi des événements de cœur et d'esprit . Me ferez-vous pleurer la prochaine fois? Si vous êtes dans cette veine-là, je vous promets de ne pas m'en priver... »

Dans la même lettre (fin), on relève cette ligne à propos de Dumas père : « Le drame héroïque n'a fini que parce que les maîtres Vont quitté. »

Juillet KJ04.

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