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SUR CORNEILLE

On sait assez que Sainte-Beuve n'aimait pas le théâtre. Il y allait un peu, dans sa jeunesse, pendant la période du « charme », pour faire des efforts violents à dessein d'admirer les drames d'Hugo. Il y allait un peu dans sa vieillesse, une fois par semaine au plus, pour faire honneur aux billets qu'on lui envoyait et pour ne pas les donner toujours à ses voisins ; et, à quelque époque que ce fût de sa vie, il n'en parlait ni n'en écrivait jamais. Il y avait antipathie évidente.

Quand je dis « jamais », cela veut dire si rarement que cela ne compte point. Dans les cinquante volumes de Sainte-Beuve on trouverait, en réunissant ce qu'il a écrit sur le théâtre, la matière de cent cinquante pages.

Je me suis souvent demandé d'où pouvait venir cette antipathie indiscutable. Je crois que la principale raison en était que Sainte-Beuve était lecteur fieffé, né lecteur, et qu'il lisait de la bonne façon. Il

lisait en s'arrêtant de temps en temps et en réfléchissant sur ce qu'il lisait, à preuve qu'il annotait à peu près tous ses livres.

Le théâtre est très odieux à ceux qui lisent ainsi. Il ne permet pas qu'on pose le livre et qu'on réfléchisse. Il faut suivre sans s'arrêter et sans se distraire et sans revenir en arrière et sans approfondir. Il est impossible de dire à un drame : « Répétezmoi ça », ou « Attendez un instant ».

Le théâtre, à la vérité, a ses moments de repos. Ce sont les entr'actes. Mais ici encore, et presque plus qu'ailleurs, au moins tout autant, il est tyrannique. Il place ses entr'actes où il veut, non où vous voulez. Avec le livre, on met les entr'actes où on entend les mettre ; avec le théâtre, on les prend où il les met, et c'est tellement peu la même chose que c'est plus irritant que tout pour celui qui a l'habitude de la lecture et surtout de la lecture crayon en main.

Il y a donc une sorte d'antinomie entre le critique littéraire et le critique dramatique. Elle n'est point très sensible aux critiques de second ordre, qui sont plutôt des ouvriers que des artistes, et qui s'accommodent de tout et s'ajustent à tout avec une égale médiocrité. Elle l'est extrêmement aux critiques de vrai talent.

On sait que ni les Villemain, ni les Nisard, les Montégut, les Brunetière, n'ont presque jamais fait ni voulu faire decritique dramatique, étant trop accoutumés à l'autre.

On sait que Gautier exécrait son métier de critique dramatique, ne le faisait que contraint et forcé et (sauf les hors-d'œuvre, bien entendu) le faisait mal.

Réciproquement, Janin et Sarcey, critiques dramatiques excellents chacun à sa manière, étaient très faibles critiques littéraires. Il leur fallait à tous deux l'excitation delà foule environnante, du public respirant autour d'eux ; à l'un, pour allumer sa verve fantaisiste et sa bonne humeur paradoxale ; à l'autre, pour guider son impression et la confirmer, en quelque sorte, étant donné qu'il ne sentait qu'en communauté avec le public et faisait, pour ainsi parler, corps avec lui.

Et tous deux, devant le livre, étaient judicieux encore, sans doute, mais comme mousses.

Je ne vois que Jules Lemaître, avec son extraordinaire souplesse, qui ait été aussi bon comme critique dramatique que comme critique littéraire ; et encore, remarquez bien qu'en tant que critique dramatique, il a été plutôt moraliste infiniment pénétrant et délié que critique dramatique proprement dit.

Non, vraiment, sauf encore une fois pour les médiocres, il y a antinomie.

Sainte-Beuve en eut le sentiment de bonne heure et ne parla quasi jamais de théâtre.

C'est précisément pour cela, c'est-à-dire parce que jamais, quand on disserte sur Sainte-Beuve, on ne l'envisage comme critique dramatique, qu'il

convient, brièvement, d'examiner les quelques opinions touchant la littérature dramatiques qu'il a émises. Je ferai un feuilleton sur Corneille apprécié par Sainte-Beuve, un autre sur Racine, un autre sur Molière.

Pour Sainte-Beuve il semble bien, tout d'abord, que Corneille ait été un homme de génie sans doute, mais encore un génie de second ordre. Ce n'est point vers i83o, époque où l'effort constant que Sainte- Beuve faisait sur lui-même pour être romantique et pour se persuader qu'il Tétait lui faisait dire quelques sottises, c'est bien au milieu de sa carrière et dans un livre auquel il n'a donné sa forme définitive qu'en i85j, c'est dans Port-Royal qu'il s'exprime ainsi : « Incontestablement, il s'est rencontré des poètes dramatiques qui, en créant leurs personnages,... ont eu cela de propre de rester plus calmes, plus désintéressés, plus détachés ; de se moins jeter, si l'on peut dire, à toute verve et à corps perdu dans tel ou tel de leurs personnages, si bien qu'en les lisant et en embrassant leur oeuvre dans sa riche diversité, on ne sait lequel choisir et lequel eux-mêmes auraient de préférence choisi : tous vivent chez eux, et d'une vie intense, variée et facile, comme dans la nature. Les poètes, en qui se déclare le plus évidemment cette souveraine manière de créer, on les nomme déjà : Shakspeare, Molière, Walter Scott, Goethe en partie. Tous, plus ou moins,... ctaient calmes d'apparence, rassis au milieu de leurs créations ardentes ; ils y portaient, jusqu'au

centre, un certain sang-froid, une clairvoyance qui ne se perdait guère dans le feu et la fumée des moments extrêmes, ou qui se retrouve tout après. On peut dire de tous en général ce qu'un poète moderne a dit de l'un d'eux :

Artiste au front paisible avec les mains en feu.

... Le cœur, chez ces grands créateurs, reste dominé par la pensée. En se précipitant dans les sentiments de certains personnages, il ne pourrait toujours être détourné à propos, à temps, pour passer à d'autres à côté. Il n'y a pas chez eux de cette préoccupation exclusive, ardente, belle peut-être et qu'on aime , mais un peu aveugle aussi. Le nuage, en remontant, s'arrête à leur sourcil de Jupiter et en est commandé. — L'autre famille des génies dramatiques n'est pas telle en ce point, selon moi, et de là le trait fondamental de différence. Cette seconde famille, bien grande encore, moindre pourtant, si l'on ose trancher avec de tels hommes, me semble comprendre Corneille, Schiller, Marlowe, Rotrou, Crébillon, Werner, tout au bas, mais encore dans son sein, Ducis. Le poète de cette vocation domine moins ses sujets, les choisit, les épouse plus conformes à lui-même et se porte sur certains points en entier; il s'y porte comme un lion. Mais, en somme, il ne dirige pas son talent, il le suit ; il marche pour ainsi dire dans son talent, au moment de l'effusion, comme un homme ivre ; il ne sait pas au juste où il en est ; il trébuche par places et il se

noie... Nul, en cet ordre second, nul, pas même le noble Schiller, n'est plus grand que Corneille. »

Ce galimatias veut dire que Corneille est subjectif dans un art qui doit être objectif au plus haut point, personnel dans un art qui doit être très impersonnel et qu'il n'a pas la maîtrise de son talent.

C'est précisément ce qu'on pourrait dire de Shakspeare, tout autant, peut-être plus que de Corneille, et il est amusant de voir presque les expressions de Voltaire (sauvage ivre, etc.) passer de Shakspeare à Corneille selon qu'on est au temps de Voltaire ou au temps de Sainte-Beuve,

La vérité me semble être que Shakspeare et Corneille sont très personnels tous les deux et épousent les sujets conformes à leur nature tous les deux, comme tous les dramatistes possibles et aussi, tous les deux, semblent près, quelquefois, de se noyer dans leurs sujets ; mais aussi qu'ils sont, tous les deux, créateurs d'âmes très différentes, très multiples, très multiformes, qu'ils savent très bien dominer et dans lesquelles ils ne s'empêtrent, le plus souvent, ni l'un ni l'autre.

II n'y a absolument personne à opposer, comme créateur d'âmes, et d'âmes qui vivent d'une vie propre, au père d'Othello, d'Hamlet, de Macheth, d'Iago. Il n'y a absolument personne à opposer, comme créateur d'âmes, et d'âmes qui vivent d'une vie propre, au père de Rodrigue, de Chimène, de Camille, de Polyeucte, d'Auguste et de Pauline.

Ces génies-là peuvent quelquefois intervenir et se porter, comme des lions, ou autrement, dans leurs sujets ; mais, somme toute, ils les dominent et les maîtrisent fièrement. Ils sont nés auteurs dramatiques, c'est-à-dire, avant tout, créateurs de tempéraments vivants et puissants qui, sortis d'eux, vivent tout seuls. Il est vain de s'épuiser à chercher des différences de degré, sur ce point, entre de pareils démiurges d'humanité.

C'est ailleurs qu'il faudrait chercher des différences, de degré ou autres. Par exemple, que Shakspeare soit plus poète que Corneille, je l'accorderais. Mais alors précisément tout le raisonnement se casserait le nez, et en tant que plus poète et faisant parler ses personnages en poètes, c'est Shakspeare qui serait plus subjectif que Corneille ; de •quoi je ne songerais pas à le blâmer, mais par quoi le raisonnement en aurait dans l'aile.

N'insistons pas. Il y a là seulement un petit parti pris. Sainte-Beuve, de par son impression personnelle, tout bonnement, s'est dit : « Corneille, grand sans doute, mais moins grand, évidemment, que Shakspeare, Molière, Goethe et Walter Scott. Pourquoi cela ? Il s'agit de le prouver. » Et il s'est ingénié à le prouver comme il a pu. Ne retenons que ceci : Corneille pour Sainte-Beuve est génie, sinon de second ordre, du moins « d'ordre second ». Il y a sans doute une nuance.

Quand il arrive au détail, Sainte-Beuve est tantôt assez clairvoyant, pénétrant même, tantôt un peu en

retard, ce me semble. Sur Polyeucte il en est encore, à bien peu près, à l'opinion de Voltaire, dont il cite en italiques et avec une complaisance marquée les plus contestables jugements : « Le dix-huitième siècle, lui rendit [à Polyeucte) pleine justice, tout dix-huitième siècle qu'il était. Voltaire dans ce Commentaire, grammaticalement si léger, sur Corneille, met pourtant le doigt sur les grands points et fait ressortir à merveille les principales et essentielles marques du chef-d'œuvre : « Y extrême beauté, fit-il, du rôle de Sévère, la situation piquante de Pauline et sa scène admirable avec Sévère au IVe acte... »

C'est-à-dire que Voltaire n'a vu, dans Polyeucte, que Pauline et Sévère, strictement, et a jugé « piquante » la situation de Pauline, Polyeucte étant une comédie ingénieuse ; n'a rien vu, et pour cause, de Polyeucte et de Néarque;et que Sainte-Beuve est tout à fait de son avis et l'admire d'avoir mis le doigt sur les grands points et l'essentiel de l'ouvrage. Ce passage est malheureux.

Je me hâte de dire que Sainte-Beuve a cependant un goût plus large que Voltaire. Il sait accorder quelque attention au renoncement de Polyeucte : « Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre » et au déchirement du même Polyeucte : « O présence, ô combat que surtout j'appréhende » ; mais encore c'est à Sévère et Pauline qu'il s'attache fortement et sur eux qu'il insiste avec force.

Très judicieusement, du reste. On peut dire que

c'est lui qui a établi le rôle de Sévère tel que nous le comprenons et tel qu'il sera compris longtemps encore, ce me semble. Voltaire, quoique l'admirant beaucoup et même le comprenant, ce qui est beaucoup plus difficile, avait été vague. Sainte-Beuve est très précis et se montre critique très délié. Il voit très bien, d'abord le caractère de Sévère en soi. Sévère, c'est l'honnête homme généreux et très intelligent, « l'idéal de l'honnête homme », si généreux qu'il n'hésite pas un instant à « sauver ce malheureux », c'est-à-dire Polyeucte, ou à tout faire pour le sauver, encore qu'il dût le haïr; si intelligent qu'il est très sceptique sur le polythéisme et entamé d'un commencement de sympathie pour le christianisme.

Etc., etc. Tout cela est devenu banal, mais ne l'était nullement du temps où Sainte-Beuve l'écrivait, et par personne cela n'a été aussi bien dit que par Sainte-Beuve. Il y a là quelques pages de premier ordre.

Mais voilà que Sainte-Beuve se ravise, et bien finement, en excellent critique dramatique. Il se dit : Est-ce que le rôle de Sévère ne serait pas simplement une précaution dramatique ? Est-ce qu'il n'aurait pas été inventé, j'entends comme caractère, comme état d'âme donné à Sévère, pour reposer les yeux et l'esprit dans cette pièce toute pleine de sublime (ou de bassesse: Félix) sur un personnage moyen, tempéré, modéré et à mi-côte ?

Est-ce que Corneille, qui, « si instinctif qu'on le

fasse de génie, raisonnait beaucoup », n'aurait pas « senti que sa pièce pourrait paraître un peu forte à quelques-uns, que Polyeucte et Néarque allaient un peu loin » et qu'il y avait besoin « d'un rôle, sur le premier plan toutefois, qui, unissant en lui mille beautés intéressantes et dramatiques, y ajoutât une sorte de réflexion équitable et de raison » ?

Sévère, considéré ainsi, du moins par toute la dernière partie de son rôle, « serait donc une manière d'introducteur, d'approbateur par avance, un truchement moins enthousiaste et plus digne de créance, faisant transition encore plus que contraste à cette vertu qui, chez tous les autres, peut sembler extrême et quelque peu forcenée ».

Et, à travers cet écheveau, vous comprenez bien la pensée de Sainte-Beuve et combien elle est juste. La précaution à prendre, c'était de placer un personnage représentant l'esprit moyen du dix-septième siècle à travers ces gens véhéments du Christianisme primitif, personnage qui, du reste, expliquât les véhéments et les excusât par le seul fait de les comprendre. Il n'y a pas de remarque plus fine ni plus juste que celle-ci, ni qui révèle mieux chez un critique le sens du théâtre.

Et puis, se reprenant, Sainte-Beuve poursuit et conclut : Soit ! C'est peut-être tout d'abord une simple précaution ; mais cette précaution est devenue « une nouvelle et merveilleuse beauté », parce que Corneille, en cherchant un « contraste » qui fût en même temps un « truchement », a trouvé un carac-

tère et un caractère qui se tient et qui a une grande allure.

Sainte-Beuve aurait pu ajouter : Sévère en son fond est surtout, ici, comme Cléantedans Tartufe ; car tous les bons dramatistes ont connu ces procédés ; mais supposez qu'au cours de l'élaboration de la pièce Cléantefût devenu un caractère et un caractère d'une « extrême beauté ».

Mais c'est encore Pauline que Sainte-Beuve a le plus finement analysée en bon connaisseur de femmes, même honnêtes, qu'il était.

Il a parfaitement vu, le premier, en vérité, que Pauline aime son mari. Il a, le premier en date, donné le bon coup de pied qu'il fallait à l'opinion de « Madame la Dauphine » : « Eh bien, voilà la plus honnête femme du monde qui n'aime pas du tout son mari ».

Il a le premier dit nettement : « Ce qui me frappe, au contraire, c'est comme elle l'aime !» — Il faut rendre justice à tout le monde. Voltaire avait dit, un peu grossièrement et sans manières, mais enfin il avait dit : « Les gens de l'hôtel de Rambouillet purent craindre qu'une femme qui aimait à la fois son amant et son mari n'intéressât point ; et c'est précisément ce qui rit l'intérêt de la pièce. » Cela n'est point mauvais du tout. Reste cependant que Sainte-Beuve a, le premier, à ma connaissance, dit nettement que Pauline n'aime d'amour que son mari et qu'elle l'aime, non pas, comme d'autres ont dit, à la fin de la pièce, mais dès le commencement,

et plus, sans doute, à la fin qu'au commencement, mais dès le premier vers qu'elle prononce.

J'ai tellement discuté cette question et insisté sur une opinion qui est exactement celle de Sainte- Beuve qu'aujourd'hui je ne m'appesantis pas davantage.

Je regrette seulement que Sainte-Beuve ait, lui, trop insisté sur la « raison » de Pauline, sur son amour par « raison », sur son dévouement par « raison », sur son héroïsme par « raison ». « La raison, qui l'a tirée de son inclination première, l'a conduite à l'affection conjugale, car au milieu des exaltations de langage et de croyance (?), à travers ce so nge mystérieux et ces coups de grâce, au fond la raison règne et commande ce caractère si charmant, si solide et si sérieux de Pauline, une raison capable de tout le devoir dévoué, de tous les sacrifices intrépides, de toutes les délicatesses mélangées, une raison qui, même dans toutes les extrémités les plus rapides, lui conserve une sobriété parfaite d'expression, une belle simplicité d'attitudes... Rien d'égaré ni d'éperdu. C'est assez comme en France... »

Après tout, oui ; mais il y a « tout de même » trop déraison là-dedans. Pauline n'est pas « éperdue», non ; mais encore c'est bel et bien une passionnée. Elle est pleine de bon sens, mais elle aime très fort. Elle aime Polyeucte ; elle se souvient, non sans un battement de cœur, d'avoir aimé Sévère. Elle s'inquiète d'un songe, et beaucoup ; elle ne veut pas que son mari s'éloigne d'elle; elle lui dit : « Je vous

aime, et j'ai peur. » Elle est parfaitement une jeune femme mariée depuis quinze jours. Cela n'empêche pas d'avoir du bon sens ; mais cela ne laisse pas le bon sens tout à fait au premier plan. Un très heureux mélange de raison et de passion, voilà Pauline, et c'est précisément pour cela que « c'est assez comme en France».

Je n'attaque pas Sainte-Beuve ici, je lui reproche seulement un peu « d'en avoir trop mis » d'un certain côté. Il y a un léger excès.

Je n'ai pas besoin de dire que je suis charmé de toute la page qui suit, où Sainte-Beuve, avec autant de justesse d'esprit que d'imagination brillante, donne pour cortège à Pauline Mme de Sévigné, Mme de La Fayette et « leurs pareilles », et termine en adjoignant au cortège (un peu coniplaisamment, mais encore...) Mme Roland. C'est un morceau à effet, un morceau pour le cours public ; mais c'est une des deux ou trois fois, depuis Bossuet, où un morceau à effet ait été une page juste et sûre.

Il y a encore dans Sainte-Beuve, sur Corneille, quelques considérations intéressantes que je me borne à signaler. Il dit de lui quelque part : « Le génie de Corneille était profondément chrétien. » Il ne le dit qu'une fois et sans insister et en ne donnant pour preuve à l'appui que Polyeucte. Il y aurait à insiste^ et sans trop parler de V Imitation de Jésus- Christ et autres ouvrages qui ont très bien pu n'être que des travaux de librairie, il y aurait à suivre

comme à la trace l'influence chrétienne à travers les grandes œuvres de Corneille. Cela n'a pas été fait. Il y faudrait du tact et de la prudence et de ne pas voir du christianisme partout, comme Chateaubriand ; mais il faudrait le démêler avec adresse là où il est.

Précisément Chateaubriand s'est adressé assez peu à Corneille pour prouver sa thèse, et a préféré tirer ses exemples et ses inductions de Racine, parce que c'était plus faux, et par conséquent plus ingénieux. Il y auraità faire le même travail, mais non en rhéteur, non en sophiste, en toute probité intellectuelle, sur les parties chrétiennes du théâtre de Corneille.

Sainte-Beuve, encore, s'est très bien avisé d'une chose dont on ne s'était, je crois, jamais occupé avant lui. Il a très bien vu le « Corneille amoureux » sans approfondir, mais quoique sommairement, au plus juste. Il a vu que Corneille a été peu amoureux, peu ou point, jusqu'à cinquante ans (exagéré, ceci), et qu'il l'a été très fort depuis la cinquantaine jusqu'à sa mort. Il dit, très précisément : « [Jusqu'en 1659] on sent que Corneille connaissait peu les femmes... Chose singulière ! depuis sa rentrée au théâtre, en 1659, et dans les pièces nombreuses de sa décadence, Corneille eut la manie de mêler l'amour à tout, comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succès de Quinault et de Racine l'entraînassent sur ce terrain et qu'il voulût en remontrer à ces doucereux, comme il les appelait... »

PROPOS DE THÉÂTRE. — y - l6

Il y a d'autres raisons, je crois, et plus profondes, et Sainte-Beuve aurait pu et dû songer aux confidences voilées mais très claires de Fontenelle sur ce sujet. Mais enfin la remarque est juste et la date est bien posée. Et c'est en 1828 que Sainte-Beuve avait déjà ce coup d'œil et cette connaissance du terrain. C'est tout à fait à sa gloire.

Dans ce même article de 1828, il faut relever une observation de toute importance produite comme négligemment par Sainte-Beuve et d'un seul trait de plume, mais qui le révèle encore une fois très grand critique dramatique. Il est en train de prouver péniblement que Corneille n'avait pas le génie assez artiste pour composer savamment un drame, « pour étendre au drame entier cette configuration concentrique qu'il a réalisée par places... » ; et je n'y comprends pas grand'chose et je crois bien que c'est une idée fausse, mais elle a cela pour elle qu'elle est assez obscure pour qu'on ne puisse pas la convaincre de fausseté avec certitude.

Seulement, parmi cela, comme entre parenthèses et en incise, il glisse ceci, qui est excellent et de portée : «... Car Corneille entend fort bien le groupe et, aux moments essentiels, pose fort dramatiquement ses personnages. Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement par [une parole mâle et brève, les contraste par des reparties tranchées et présente à l'œil du spectateur des masses [non, mauvais mot ; il fallait répéter le mot groupe] d'une savante structure. »

C'est très bien vu, cela. Creusez un peu et vous m'en direz quelques nouvelles. Prenez cinq ou six tragédies de Corneille au point de vue du groupe sculptural ou du tableau, comme j'ai fait (trop rapidement) pour les tragiques grecs. Et puis, comparez d'une part, précisément, avec les tragiques grecs, d'autre part avec Racine, vous verrez comme Corneille, sans parler de ses autres mérites incomparables, est un tragique classique par excellence.

Peut-être même conclurez-vous que la réponse est là à une question faite bien souvent. Corneille est un poète, n'est-ce pas } Cela se sent. Mais en quoi consiste la poésie chez Corneille ? Car enfin, comme créateur d'âmes, il est poète, mais dans un sens très large du mot ; il est poète comme Balzac ou Molière. Pour ce qui est du style, il est plus orateur que poète. En quoi donc est-il poète ? en quoi est-il artiste ? Surtout, répondrez-vous peut-être, pour ce qui est de la science du groupe et du don innné de le faire pittoresque, puissant, imposant, esthétique de toute manière.

Oui, creusez cela. Et n'oubliez pas qu'ici encore, quoique trop négligemment et en courant, c'est Sainte-Beuve qui a tracé le sillon.

Septembre igoô.

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