LES CADETS DE CYRANO
Les lout jeunes de la littérature, encore demi-vierges d'illusions, se sont groupés autour du dieu Rostand, tendant le front comme Danaë, pour être éclaboussés par les rayons d'or de la Gloire.
Les jeunes tout court, ceux de même âge et non pas de même réussite, le critiquèrent acerbement ; ils auraient bien voulu, en frap[)ant l'aiglon au sortir de l'œuf, quittes à lui laisser les succès d'argent comme à Olmet, faire avorter son succès littéraire. Mais l'aigle, du premier élan, avait plané si haut, que ce vent d'envie n'eut pas de coups assez forts pour lui casser les ailes.
Quant à moi, j'admire en Rostand la suprême incarnation poétique de notre époque symbolique, décadente et byzantine. Certes, personne ne pouvait, aussi
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linomont que le jeune maître, réhabiliter ce maniérisme des Précieuses, que ce simpliste de Molière eut un jour le poùt de ridiculiser.
J "avoue que mon esprit prend im plaisir extrême au jeu raffiné de ces vers :
Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, Tout le temps le grelot s'agite et le nom sonne.
Mais combien je préfère à ceux-ci, avec son symbolisme clair, ce vers de \iclorHugo, qui sûrement les inspira :
-Moi, pauvre grelot Aide, oîi manque ce qui sonne.
Est-ce qu'avec ces quelques mots toute la mélancolie de la vie manquée de don César de Bazan ne s'épanche pas dans le cœur amoureux du Ruy Blas.
Si Edmond Rostand lit ces lignes, il ne saurait me quereller, sijeplace Hernani on Ruy Blash'ien au-dessus encore de Cyra/îo de Bergerac. Mais 'f aime beaucoup Cyrano avec ses défauts, avec ses qualités, et je me plais à y reconnaître l'œuvre capitale de notre temps de transition. De ce pavillon d'émail aux mièvreries fignoh'-es comme un bibelot d'Orient, s'envolent des vers qui sonnent mélancoliques ainsi qu'une flûte champêtre, ou cliquettent stridents ainsi que deux épées croisées.
A oiis ne me reconnaîtriez pas, si je ne vous confessais qu'à l'acte III où le baiser se prépare par procuralion, je préfère, moi Gascon, l'acte suivant où les Cadets, à l'exemple de leur cousin le roi Béarnais, font tous, eux aussi, le diable à quatre.
Quels sont ces gens qui se font tous tuer?
dit l'oflicier espagnol eu se découvrant :
Ce sont les Cadets de Gascogne De Carbon de Castcljaloux,
hurle Cyrano, debout, au milieu des balles. Et quand Bergerac trompe la faim de ses camarades en leur faisant jouer, par Bernadou, le vieux meneur de chèvres, les airs de nos monlagncs, il n'est pas un de nous, méridionaux, qui n'accompagne, aUendri. le fifre, en fredonnant en sourdine :
Si caillés, que caiités, cantcs pas pcr you ! Ecoutez, c'est le val, la lande, la t'orèt, Le petit pàtrc brun sous son rouge berret. C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne. Ecoutez, les Gascons, c'est loule la Gascogne !
C'est bien l'àme de la Gascogne, que fit parler Rostand dans cette invocation intense 1
Si je suis reconnaissant au poète, d'avoir glorifié dans ses vers mes frères, hier encore méconnus, et
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de donner ainsi le plus puissant coup d'épaule à l'œuvre de réhabilitation de notre Midi oublié, je tiens à venir relever certaines erreurs restées presque invisibles dans le texte de la comédie héroïque, mais qui, accusées sur la scène, nous choquent étrangement, nous Gascons.
Edmond Rostand donna, avec raison, du cœur et de l'esprit aux camarades de Cyrano, mais il se trompa fort en leur refusant du linge. Je pourrais chercher noise au poète de Provence, qui mit en chanson les cadels de Carbon de Casleljaloux, pour avoir qualifié les noires de tnenteiirs sans vergoijnc ! Il s'est trompé de province. Arles n'est pas Auch. et Nîmes n'est pas Tarbes, que diable ! Dans nos Marcadals, on ne ment pas comme sur la Cannebière. Si encore Rostand avait dil de nous : Hâbleurs !
Oui ils étaient nobles, pour de vrai, comme des filous le sont, par frime, ces jeunes gens sans sou ni maille, qui abritaient sous leur titre de baron la foule des noms de leurs genlilhonnnières. Entre les petits pays où pullulaient ces châteaux de la misère, il en est un dans notre Rigorre gasconne encore dénommé : les Raronnies.
Par exemple, quoique toujours par voies et par chemins de terre ou de mer, guerroyant contre les
Parpaillots ou les Guisards du dedans, contre les Espagnols ou les Anglais du dehors, en celte lin du xvi'' siècle et en ce commencement du xvii*' siècle, tous nos Cadets parlaient gascon entre eux, c'est certain ; mais, bien que Rostand ait eu le tort de le leur imposer au théâtre, ils ne parlèrent jamais marseillais.
Dans ce méchant livre plein de fielleuse observation, qui s'intitule le Baron de Fœneste, ce vieux sacripant d'Agrippa d'Aubigné a outrageusement caricaturé les gens de chez nous, changés par lui de braves en poltrons.
Le chapitre ii, qui pourrait, avant Molière citant Aristote, porter pour titre : Le chapitre des chapeaux, traite des Moyens de parestre, deffense des hottes et des roses, pennaches et perruques. « Pourquoi vous donnez-vous tant de mal, dit son interlocuteur à Fœneste ? — Pour parestre ! — Comment paraist-on aujourd'hui à la Cour ? — Premièrement, faut être bien bestu à la mode de trois ou quatre Messurs qui ont l'authourité : il faut un pourpoint de quatre ou cinq taffetas l'un sur l'autre, les chausses comme celles que vous voyez, dans lesquelles tant frise qu'écarlate, je bous puis assurer de huit aunes d'étoffe pour le mens ; puis après il bous faut des souliers à cricq ou à pont-levis... »
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Donc en ('cri\anl son Cyrano, Rostand l'ut plus juste qu'Agrippa quant à la ]jra\ûure gasconne, mais il l'ut [)lus inexact quant à la tenue.
Je sais qu'il est bien dil'licile à Paris d'être j)récisément documenté, en matière de mise en scène, sur les détails de nos mœurs provinciales.
Je me rappelle avoir vu jouer un drame tiré d'un roman de Delpil, le Père de Marital, je crois. Un acte se passe à Cambo, en plein pays basque, dans le lieu de la future villégiature de notre poète. Eh bien! on voyait sur la scène des indiijéncs, comme dit Cyrano, coill'i's de larges berretsà la bordui-e repliée en dehors. Dans tout notre Midi, d'abord, le berret se porte avec la bordure repliée en dedans ; puis de même que Gulliver rencontra dans ses voyages, prédécesseurs de ceux de Jules A erne, des gros bontiens et des petits hoatiens, en matière d'œufs à la coqne. de même dans nos Pyrénées françaises, on dislingue le pays des berrets larges de celui des berrets étroits. Les Béarnais de Nay le portent vaste comme un parapluie, les Basques de Cambo le veulent collant et ne dépassant pas le dessus des oreilles.
La mise en scène des Cadets de Cyrano fut aussi mal réglée. Au second acte, ils se présentent exactement déguenillés comme les tii-e-laine de l'acte du théâtre. Je m'étonne même que Bergerac fasse hommage à de Guiche delà brochette de chapeaux miteux, dépouille opime des coupe-jarrets de la porte deNesle ; il
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aurait fait œuvre plus charitable, en en gralillanl ses camarades pour le renouveau de leur chapellerie.
C'est pour cela que, dans sa présentation des cadets, Cyrano peut dire :
Ils sont coilTiVs d'un vieux vigogne.
Dont la pluine cache les trous.
Pcrcebeclaine et casse-trogne Sont leurs sobriquets les plus doux.
Ces mal-coiffés se seraient donc atl'ublés de sobriquets de malandrins? Pavillon crasseux sur marchandise douteuse.
Et dans ce prodigieux quatrième acte, en grondant ses soldats, leur colonel Quiche constate qu'il les gêne,
De voir sur sa cuirasse un col en point de Gène Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux. Qu'on puisse être gascon et ne pas être gueux.
Oui. c"<-st vrai, alors comme trop souvent aujourd'hui, les Cascons étaient eueux, mais alors surtout ils s'ingéniaient à ne pas le paraître. Et quand Roxane remplit à la fois le camp d'Arras d'odeur de poudre à la Maréchale et d'effluves de perdreaux truffés, en présence de la jolie hôtesse qui les convie au festin, dans leur famine, le nécessaire de toilette des Cadets est par trop rudimentaire,
... Un peigne I — Un savon ! — Ma basane Est trouée. — Une aiguille. — Un ruban. — Ton iniioir. — Mes manchettes. — Ton fer à moustache. — Un rasoir.
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Et dans la salle du théâtre, Parisiens et Marseillais, tandis que les Gascons, leurs voisins, rient jaune, assistent en riant à gorge déployée à cette carnavalade.
Ces Gardes du Roi, s'il vous plaît, font en plein air leur toilette à la mode des Gitanos des grands chemins. Les peignes, qu'ils ne trouvent pas à s'emprunter, ce sont les cinq doigts et le pouce — le peigne du père Adam — ; tout à l'heure, au pique-nique, ils auront recours encore à sa primitive fourchette déjà par trop graisseuse, et pour laver celte argenterie, ils cracheront dans leurs doigts ; ils astiquent leurs basanes avec la brosse râpée de leurs manches, et ils donnent un retroussis vainqueur à leurs moustaches avec les restes de la graisse à moyeux, qui, frite, servit à leur déjeuner du matin.
Ah ! mon pauvre Aramis, mon galant Mousquetaire béarnais, comme vous auriez fait la grimace devant tous ces bohèmes de la Cannebière, et comme vous auriez vite porté, sous votre nez offensé par ces mauvaises odeurs, ce mouchoir parfumé que pour l'amour de vous M""' de Bois Tracy broda bravement, avant de vous le donner, à ses armes et à son chilîre !
Ce n'est pas vous qui eussiez bougonné comme le compagnon de Bergerac, en voyant Guiche se pomponner avant la bataille !
Il nous ennuie avec son armure,
Son ffrand coi de dentelle. Il veut faire le fier !
Comme si l'on portait du linge sur du fer.
C'est bon, lorsqu'à son cou l'on a quelque furoncle !
Allons donc, le fer des Gascons se voilait toujours de batiste, et les soldats de chez nous soupaient parfois avec des croulons frottes d'ail et arrosés d'eau claire, pour pouvoir renouveler la broderie des manchettes et le talïetas des pourpoints.
Les cadels de Cyrano furent vrais dans leur folie de courage et faux dans leur négligence à paraître. Le baron Hillot de Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules ne se souvint pas assez sur scène, sinon des faits, du moins des gestes de son cousin, le baron de Fœncste-.
Aussi^ en revanche, après les Cadets de Cyrano, allonsnous étudier les Cadets de d' Avta(jnan, et nous les trouverons plus exacts et plus réguliers de tenue, tant dans les Trois Mousquetaires de Dumas père, que dans les Mémoires du capitaine publiés par Gourtilz de Sandras.
Mon mot de la fin fut prononcé au théâtre de la Porte- Saint-Martin par une dame de vieille race gasconne : la comtesse de G.-T... Geux de sa lignée n'ont pas eu le sang bleu, mais bien rouge, et sa couleur ils la montrèrent souvent. A la lecture de Cyrano de Bergerac, M™" de G.-T... avait éprouvé le plaisir extrême de nous tous. A la représentation, elle i-evint de cet enthousiasme. En voyant les allures de garçon boucher de cet excellent Carbon de Castel- Jaloux, elle murmura, dépitée, à l'oreille de sa Aoisine :
u Ça nos grands oncles ! Ah non, par exemple ! »
^«^^«^^is^p^ffe