‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 12 sur 48 · LES CADETS DE D'ÂRTÂGNAN · texte numérisé non relu

LES CADETS DE D'ÂRTÂGNAN

Après avoir dit, dans mes Cadets de (Cyrano, mon admiration pour les actes et les paroles des Gascons de Rostand, je tiens à me justifier de leur avoir reproche le disparate râpé de leurs vêtements et la vulgarité picaresque de leurs attitudes.

Je vais maintenant étudier les Cadets de Gasco;-'ne dans le roman et dans l'histoire, négligeant cette J'ois l'épée pour la cape.

Alexandre Dumas père, avec les Trois Mousquetaires, va nous, prouver qu'il a mieux connu qu'Edmond Rostand, les gens de chez nous, et Courtilz de Sandras, qui eut le seul mérite de coudre en Mémoires les papiers de son camarade d'Arlagnan, me permettra de contrùler les dires du hon cl grand Dumas.

Celui-ci, qui était hâbleur comme un riverain de la

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Garonne ou de l'Adour, n'avoue, qu'à moitié, avoir emprunté toute la première partie de ses Trois Mousquetaires aux Mémoires de M. d'Arta^nan, découverts un jour par lui à la Bibliothèque Nationale. Il expose, dans la préface de son livre, pour les besoins de sa cause de [romancier, que, simple éditeur, il publie les Mémoires de M. le comte de la Fère, manuscrit coté sous les numéros /(.yya ou 4-783, in-folio, qu'il aurait retrouvé sur les indications de son illustre et savant ami, Paulin Paris?

Je ne sais pas ce que l'autorité de Paulin Paris vient faire en cette affaire, mais ce que je sais, c'est que les Trois Mousquetaires empruntent largement aux Mémoires de M. d'Artagnan, et qu'avec tout son intérêt, en saveur et en esprit, la copie va tantôt au delà et tantôt reste en deçà de l'original. Ayant pu ainsi puiser à ces deux sources, j'en ai fait la comparaison, et j'affirme que Gourtilz de Sandras, qui s'y connaissait, ayant été lui-même capitaine aux gardes du roi, et Alexandre Dumas père, dans ses intuitions de l'histoire, se sont donné la main pour exactement portraicturer l'extériorité du Gascon, au commencement du xvn" siècle.

Le premier soin du d'Artagnan des Mémoires est, à peine arrivé à Paris, de songer à sa toilette, en renouvelant son accoutrement à la mode de Béarn. Ce n'est pas lui que son compatriote Guiche aurait scandalisé en couvrant sa cuirasse d'un col en point

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de Gênes. (( J'avais employé, dit-il, une partie de l'argent de Montigré à me faire propre, et je n'avais pas aussi oublié la coutume du pays, qui est, quand on n'aurait pas un sou dans sa poche, d'avoir toujours le plumet à l'oreille et le ruban de couleur à la cravate. » Ah ! baron de Fœneste, combien vous étiez dans le vrai en disant que les Cadets de notre pays songaient surtout à paraître ! Sur ce même sujet, d'Artagnan agit de même dans les Trois Mousquetaires ; dès sa venue à Paris, il va enfder une aiguille en catimini et se servir à lui-même de couturière. (( Aussitôt le denier à Dieu donné, écrit Dumas, d'Artagnan prit possession de son logement et passa le reste de la journée à coudre à son pourpoint et à ses chausses des passementeries que sa mère avait détachées d'un pourpoint presque neuf de M. d'Artagnan père et qu'elle lui avait doimées en cachette ; puis il alla quai de la Ferraille faire remettre une lame à son épée. » L'acier de l'aiguille, l'acier de l'épée, les deux cordes de la lyre d'airain de notre Gascogne en ce temps-là. Plus tard, le cadet ne se contente plus de rajeunir sa défroque provinciale ; à l'exemple de ses camarades, il s'habille de neuf. Ecoulons son historiographe Courtilz de Sandras : a Besmeaux se donna un habit dont il avait assez besoin, parce que, quoi qu'il eût celui de soldat comme les autres, la coutume des Cadets était d'en avoir un distingué de ceux du commun. Pour moi, c'est à quoi je n'avais pas manqué, et je m'en

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étais donne' un assez beau, de l'argent que le roi m'avail donné. » El plus loin, d'Artagnan insiste encore sur celte question du vestiaire : « Quand ils m'avaient vu, ce n'avait été quaA'ec un autre habit que celui du régiment. Je m'en élais fait faire un qui était assez modeste, mais qui ne laissait pas d'être fort propre. »

Avant de passer mousquetaire, d'Artagnan dut en faire l'apprentissage et il nous raconte dans ses Mémoires que, sur le désir du roi, M. de Tréville le mit cadet dans la compagnie de son beau-frère, qui était capitaine aux gardes. Celui-ci s'appelait des Essarts et il forma le jeune homme au métier des armes. « Ce régiment, dit le nouveau cadet, était tout autre qu'il n'est aujourd'hui. Tous les officiers étaient gens de qualité et l'on n'y voyait point de gens de robe ni de fds de partisan, comme il s'en voit maintenant et même comme il en est tout rempli. » Celle compagnie des Essarts que d'Artagnan trouvait encore plus belle au temps de ses premières armes sous Louis XIII, qu'au temps où il écrit pendant le règne du grand Roi, voisinait alors avec l'autre compagnie de Carbon de Casteljaloux. La rude figure de Carbon fut récemment remise en lumière par notre évêque Gascon, Mgr de Carsalade; c'était lui aussi, ainsi que le d'Artagnan du roman et des Mémoires, un héros de drame et d'histoire à la fois. Il eût donc été bien singulier de voir au siège d'Arras, où les compagnies

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des Essarls el de Gasteljaloux se relayaient, les cadets aux gardes montrer dans leur accoulromcnt autant de disparate, et se coiffer, les premiers de feutres galonnés d'or et de casques à panaches, les autres de vigognes troués et de bourguignottes mangées de rouille. Il est vrai que ce beau désordre dans les vêtements devait fournir à Rostand des concettis plus italiens que gascons : (( Oh ! manger quelque chose à l'huile. — Cyrano le décoiffant et lui metlant son casque dans les mains : Ta salade ! »

Tandis que, d'après Edmond Rostand, les Cadets aux gardes de Cyrano crevaient de faim devant Arras, pendant ce même siège, un des généraux français, cet ivrogne de Randzaw, convia à un banquet les officiers de ses deux régiments, et ils s'enivrèrent tellement qu'ils se laissèrent surprendre et battre à moitié par le Cardinal-Infant, généralissime des Impériaux. Quoi qu'il en soit de la contradiction de ces détails de gardemanger, et qu'en ce siège les Cadets -de Gascogne fussent ou non affamés, il n'en est pas moins vrai qu'ils étaient moins râpés, moins déguenillés, et moins ramassis de Cour des Miracles. Comme preuve à l'appui de mes dires, le d'Artagnan des Mémoires cite, au sujet d'un de ses compatriotes glorieux, un proverbe de nos pays : '( Il avait cela de commun avec tous les Gascons qu'il croyait devoir pratiquer le proverbe qui dit : Ventre de son et habit de velours. »

Et vrai, comment aurait-on toléré tous ces accrocs

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et tous ces oublis de tenue dans les compagnies de soldats nobles attachés à la personne du Roi et montant la garde devant son palais ou ses quartiers : <( Aussitôt que nous fûmes de retour de Fontainebleau, continue d'Artagnan, notre régiment fit revue devant le Roi, qui nous commanda de nous tenir prêts pour aller à Amiens, où Sa Majesté devait s'acheminer incessamment... Le Roi demeura à x\miens sans autre garde que le guet des gardes du corps, la brigade des gendarmes et des chevau-légers, et la compagnie de ses mousquetaires, qui faisaient auprès de lui les mêmes fonctions que notre régiment avait accoutumé de faire, d

Oui, les vrais Cadets de Gascogne avaient meilleure tenue que ceux du Cyrano de Rostand, et sous Louis XIII ainsi que sous Louis XV, à la guerre en haillons ils préféraient sûrement la guerre en dentelles.

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