YENTRE DE SON, HABIT DE VELOURS
J'ai déjà, à coups de citations pittoresques, montré combien étaient plus vrais que les pseudo-gascons de Rostand, ces Cadets de d'Artagnan qui, eux, ne sacrifièrent jamais la cape à l'épée.
Je veux, à titre de dernier exemple, vous redire en partie double l'histoire du baudrier.
Pour les besoins de son intrigue, Dumas prête l'aventure à Porthos :
« Le centre du groupe le plus animé était un mousquetaire de grande taille, d'une figure hautaine et d'une bizarrerie de costume qui attirait sur lui l'attention générale. Il portait un justaucorps bleu de ciel et, sur cet habit, un baudrier magnifique en broderies d'or et qui reluisait comme les écailles dont l'eau se couvre au grand soleil.
>i Un manteau long, de velours cramoisi, tombait avec grâce sur ses épaules, découvrant par devant seulement le splendide baudrier, auquel pendait une gigantesque rapière. Ce mousquetaire venait de descendre de garde à l'instant même, se plaignait d'être enrhumé et toussait de temps en temps avec affectation. Aussi avait-il pris le manteau à ce qu'il disait autour de lui, et, tandis qu'il parlait du haut de sa tête en frisant dédaigneusement sa moustache, on admirait avec enthousiasme le baudrier doré, et d'Artagnan plus que tout autre... Le vent s'engouffra dans le long manteau de Porthos, et d'Artagnan, qui se mit à courir comme si le diable l'emportait, vint donner droit dans le manteau. Sans doute, Porthos avait des raisons de ne pas abandonner cette partie essentielle de son vêtement, car au lieu de laisser aller le pan qu'il tenait, il tira à lui, de sorte que d'xVrtagnan s'enroula dans ce velours par un mouvement de rotation qu'explique la résistance de l'obstiné Porthos.
» D'Artagnan, entendant jurer le mousquetaire, voulut sortir de dessous le manteau qui l'aveuglait et chercha son chemin dans le pli. Il redoutait surtout d'avoir porté atteinte à la fraîcheur du magnifique baudrier que nous connaissons ; mais en ouvrant timidement les yeux, il se trouva le nez collé entre les deux épaules de Porthos, c'est-à-dire précisément sur le baudrier. Hélas ! comme la plupart des choses de ce monde, qui n'ont pour elles que l'apparence, le
baudrier éialt d'or par devant et de simple bulïlc par derrière... »
En réalilé, cette aventure arriva à Besmeavix, un gascon comme d'Arlagnan et un arriviste de l'époque. (( Ils ont été tous deux, nous raconte Gourtilz de Sandras, bons serviteurs du roi, mais l'un jusqu'à la bourse, tandis que l'autre faisait litière de son argent. Toute la différence qu'il y eut entre eux, c'est qu'après avoir eu tous deux des commencements tout égaux, savoir beaucoup de pauvreté et de misère, et s'être élevés au delà de leur espérance, l'un est mort presque aussi gueux qu'il était venu au monde, et l'autre extrêmement ricbe. » A oici donc, d'après les Mémoires, l'histoire du baudrier : « Comme on commençait à porter en ce temps-là des baudriers en broderie d'or qui coûtaient huit ou dix pistoles, et que les finances de M. de Besmeaux ne pouvaient atteindre jusque-là, il prit le parti de se faire faire le devant d'un baudrier de cette façon et le derrière tout uni.
» Il affecta cependant, afin qu'on n'en vît pas le défaut, de porter un manteau, sous prétexte d'une feinte incommodité. Mainvilliers, qui était un éveillé et qui ne demandait pas mieux qu'à rire, et à faire rire les autres, dit à cinq ou six de nos camarades, qui se moquaient aussi bien que lui de Besmeaux, tout ce qu'il pensait là-dessus. A un moment donné, tout en disant à ce dernier qu'il faisait bien le papelard avec son manteau et que cela ne seoit guère bien à un jeune
homme et encore moins à un Cadet aux gardes, Mainvilliers s'enveloppa dans un des coins de ce manteau et fit trois ou qualrc demi-tours à gauche, sans lui donner le temps de se reconnaître. Il le lui enleva ainsi de dessus les épaules, et ceux qui étaient alors derrière eux, ayant reconnu les parties honteuses du baudrier, ils firent un éclat de rire qu'on pouvait entendre d'un quart de lieue de là. »
La morale de ceci est toujours celle du proverbe cilé par d'Artagnan : Ventre de son, habit de velours. J'aurais mauvaise grâce à par trop reprocher à Edmond Rostand d'en avoir méconnu la moitié en faisant ses Cadets à la fois mal vêtus et faméliques. Aussi j'estime fort quand même son Cyrano de Bergerac, mais je trouve plus vrai et j'aime davantage le d'Artagnan de Dumas père et même celui de Courtilz de Sandras.