‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 14 sur 48 · UN PACHA DE GASCOGNE · texte numérisé non relu

UN PACHA DE GASCOGNE

Un Pacha gascon ! Parfailemont, et même mieux que cela, un \'ice-Roi d'Arménie, s'il vous plaît, et un général en chef des armées du Grand-Seigneur. Les gens du Nord de la France pouvaient nous opposer, il est vrai, le comte de Bonneval, qui devint au xviii" siècle Pacha à plusieurs queues et commandant des Bombardiers de Sa Haulesse. Mais quand nos méridionaux prenaient du turban, ils n'en savaient trop prendre, et notre Pacha gascon, ainsi que son coreligionnaire d'adoption Guzman, ne connaissait plus d'obstacles. A la tète des troupes ottomanes, s'il n'était niorl à la guerre contre les Perses, il serait devenu Grand-Mzir sans aucun doute, et aurait peut-être fini par succéder au Grand-Turc, dont par sa femme il était petit-cousin.

Abraham d'Isarn naquit à Monlauban, assez près par suite de la Garonne pour que mes Propos Gascons le revendiquent comme un de leurs héros. Il appartenait à cette génération delà lin duwr siècle, qui. élevée dans les agitations des guerres contre les Anglais, contre les Espagnols, et pour ou contre les Protestants, ne put se résigner à l'oisiveté de la paix enfin conquise par Henry l\ . Ces jeunes hommes, émigrant de la France pacifiée, s'en furent à travers l'Europe, chercher des champs de bataille pour dépenser leur énergie de soldats. Et sur terre et sur mer, en ce temps-là, notre capitaine ne fut pas le seul à proposer ses services au Sultan, Ces aventures sont extraites d'une relation fort étendue, écrite dans un livre de raison, vers le milieu du xvu° siècle, par M. Samuel d'Isarn, sieur de Grèzes, docteur ès-lois, le propre neveu de notre Pacha, turcogascon. Les documents historiques et généalogiques sur les familles et les hommes remarquables du Rouer gue. dans les temps anciens et modernes. Rodez. 1857, ouvrage considérable, en plusieurs volumes, ont résumé ce conte des Mille Nuits, dont la vérité est établie : « par nombre de lettres et de pièces authentiques ».

Je me fais un scrupule de résumer à mon tour la

version de l'écrivain aveyronnais, et je la reproduis

intégralement. Elle conserve à la fois les bavures et la

saveur de style du livre de raison écrit par Samuel

- d'Isarn, et elle présente l'intérêt d'un extrait des Gom-

go PROPOS GASCONS

montaires de Montluc le catholique, ou des M<'uîoires de La Moue le huguenot.

(( Abraham d'Isarn, sieur de Monlclair, fds aîné de Jean. P' du nom, et de Jeanne d'Ouvrier, naquit à Montauban le i" avril 1571. Son père ne le destinait pas aux armes, mais le sort l'y appela. M. d'Isarn ayant perdu ses biens dans la guerre civile, par suite de son attachement au calvinisme, chacun de ses enfants prit parti comme il put. Le sieur de Montclair se mit à la tête d'une compagnie de gens de pied que M. de la Mothe-Gondrin, gentilhomme qualifié de Gascogne, lui donna. Il garda cel emploi quelque temps^ mais ensuite il s'attacha à M. de Roquclaure, comme on le voit par deux lettres qu'il écrivit à son père en i5()i et 1692. On apprit plus tard qu'il avait suivi le baron de Biron à la Cour où quelque temps après il obtint une compagnie dans le régiment de Picardie, de laquelle il se défit en faveur dé Latrape, gentilhomme normand, pour se donner entièrement à M. de Biron, qui ayant poussé fort avant sa fortune ne négligea pas celle de son protégé. Malheureusement, une affaire d'honneur qu'il eut avec un homme de qualité, nommé Montigny, l'obligea de quitter le Royaume. Il se réfugia en Flandre, où les recommandations de M. de Biron lui firent trouver de l'emploi ; mais s'étant lassé de ce pays, il

passa en Allemagne, et dès lors on n'eut plus de ses nouvelles.

)) On le croyait mort depuis longtemps, lorsque vingldcux ans après, en i6i5, un soldat nommé Falgayras, arrivant de l'Etranger, remit à M. de Cajîdeviile, alors chef de la famille, et résidant à Castres, une lettre avec celle suscription : A M. d'Isam ou à ses enfants, à la part où ils seront. Jean d'Isarn, sieur de Gapdeville, était le frère cadet d'Abraham d'Isarn, sieur de Alonlclair. Cette lettre était de M. de Alonlclair. Il rassurait dans les termes les plus affectueux sa famille sur son sori, et sans entrer dans aucune explication, qui eût satisfait à ime curiosité impatiente et bien naturelle, il se contentai! d'engager instamment son frère à suivre sans relard le messager auquel il pouvait avoir une entière confiance, et qui le conduirait fidèlement près de lui, l'assurant que si Dieu lui faisait la (jràce d'arriver en santé, il s'en retournerait riche pour tout jamais lui et les siens.

» Jean d'Isarn, sieur de Gapdeville, dont la position était loin d'être brillante, prit à l'instant la résolution de se rendre auprès de son frère ; mais pour éviter les objections que n'auraient pas manqué de lui laire sa femme et ses enfants, il cacha son dessein à tout le monde, et prétextant un simple voyage en Languedoc, il partit de Castres au mois de juin i6i5.

» Il se rendit d'abord à Lyon, puis alla s'embarquer sur les côtes de la Provence pour Gênes, d'oîi il gagna

92 PUOPOS GASCONS

successivement Milan et Venise. N'ayant osé, de cette dernière ville, hasarder son passage par mer en Turquie, il résolut de continuer son voyage par terre, et alla à Vienne, en Autriche. Là, on le prit pour un espion, et il fut arrêté, mais on lui rendit, au bout de quelques jours, sa liberté, et le 28 septembre, il reprit sa pérégrination qui fut très longue, car il passa sur l'extrémité de la Haute-Hongrie et de la Transylvanie, arriva à Colonia, ville située sur la frontière de la Pologne, fut à Kaminick, en Podolie, d'oii il descendit dans la Moldavie, la Valachie, la Roumanie et arriva enfin à Constantinople, vers la fm du mois de mai de l'année 161 6, après une année de marche et de fatigue, de tout genre.

» Abraham de Montclair n'était pas dans cette ville, et son frère fut obligé d'y séjourner quelque temps pour attendre de l'Empereur la permission d'aller le visiter.

» Le Kaymakan, ou lieutenant du Grand- Seigneur, lui délivra cette permission, et Jean d'Isarn put continuer son voyage en toute sécurité vers Taïssa, capitale de la Romélie, dont Abraham de Montclair était alors Vizir ou gouverneur. Il reçut de son frère l'accueil le plus tendre et le plus magnifique, fut conduit avec cérémonie dans le sérail, où il alla avant tout saluer sa bellesœur, qui, en sa qualité de parente du Grand-Seigneur, était traitée avec beaucoup de déférence et de respect. Cette dame le fit asseoir à sa gauche et s'entretint longtemps avec lui parle moyen d'un truchement. Dans la

relation que nous avons sous les yeux, il est dit que, parmi beaucoup d'autres choses, elle lui demanda plusieurs fois s'il ne voulait point demeurer en ce pays-là et y vivre aussi heureux que son frère, A quoi M. de Capdeville, répondant qu'il avait une femme et des enfants en France, elle lui répliquait à sa manière, qu'on lui en donnerait en Turquie un grand nombre, pour une seule qu'il en quitterait ailleurs, ce qui lui était si avantageux, qu'elle ne croyait point qu'il fît difficulté d'accepter ce parti. Après plusieurs discours de cette nature, il la quitta, et sétant retiré avec son frère, il apprit de sa propre bouche par quelle suite d'événements,il était parvenu au rangéminent qu'il occupait ».

« La fortune d'Abraham de Montclair provenait du malheur qui lui était arrivé sur la frontière de la Hongrie, dans la ville de Papa.

» Cette ville fut premièrement prise par les Turcs (1608) et ensuite reprise par les chrétiens,qui y laissèrent une garnison toute française, commandée par Michel Marot et par quelques autres chefs dont Montclair était un des principaux. La garnison de Papa fut très longtemps sans recevoir aucune paye, si bien que les chefs poussés par les plaintes réitérées des soldats, et aussi par crainte de leur défection, écrivirent plusieurs fois au comte de

94 I>U01>f)S f;ASCONS

Mansfeld, qui commandait les armées de l'Empereur, pour lui peindre l'exlrême dénùment oii se trouvaient les troupes de Papa et réclamer le juste pavement de leur solde. Le comte laissa les premières lettres sans réponse ; puis, emporté par son naturel violent et hautain, il leur fit savoir qu'ils seraient châtiés, s'ils l'importunaient davantage ; ce qui les obligea de lui écrire pour la dernière fois qu'ils avaient vendu jusqu'à leurs habits pour vivre, qu'il ne leur restait que leurs armes, et qu'enfm une désertion générale était imminente si on ne faisait pas droit à leur demande. A quoi le comte, par Tine brutalité sans exemple, au lieu de leur répondre avec douceur et de les ramener par la raison, leur envoya pour toute réponse une lettre dans laquelle il aAail fait figurer un gibet. A la nouvelle de cette odieuse menace, la troupe, ne se contenant plus, se souleva avec fureur, massacra plusieurs de ses chefs, renonça à la religion chrétienne et fit savoir aux Turcs qu'ils n'avaient qu'à se présenter pour entrer dans la place. Monlclair, épargné par les soldats qui l'aimaient, fut forcé de prendre le commandement avec un autre officier nommé Lamothe, et ce fut dans ces malheureuses circonstances que l'armée turque vint prendre possession de la ville. Le premier soin du Pacha qui commandait fut de vouloir payer largement cette défection. Mais Montclair lui répondit noblement que si lui et les siens avaient abandonné leur parti, ce n'était point par un vil intérêt, qu'ils aimaient plus la gloire

que tous les trésors du monde, et qu'ainsi ils ne voulaient point d'autre récompense que la simple paie, qui est nécessaire aux soldats pour vivre ; et, en eflet, pas un soldat ne voulut prendre au delà de ce qui lui était tlù, seflbrçant ainsi par cette abnégation de laver en quelque sorle la honte, qui pèse toujours sur les transfuges. L'histoire de Hongrie parle assez longuement de cet événement.

» Le Pacha, voulant de son côté répondre aux généreux sentiments cle ses nouveaux auxiliaires et leur témoigner l'estime qu'il faisait d'eux, leur donna la garde de la ville qu'ils venaient de rendre et leur en confia à eux seuls la défense. Cependant, ce dernier ne se fut pas plutôt retiré, que le comte de Mansfeld fit avancer des troupes pour recouvrer la place et tirer une justice éclatante des rebelles. Melchior Reder, qui commandait les Impériaux après la mort de ScliAvartzbourg, fit donner plusieurs assauts, qui furent tous \igoiueusement repoussés ; le siège fut alors changé en blocus, et la ville affamée était réduite à la dernière extrémité, lorsque Montclair, plutôt que de tomber dans les mains d'un Aainqucur irrité, résolut de tenter un effort désespéré pour se sauver. Il avait remarqué qu'un point extérieur de la ville était négligé par les assiégeants, parce qu'un marais, qui la couvrait dans cette direction, semblait rendre de ce côté toute retraite impossible. Mais le marais, en partie desséché par les ardeurs de l'été, offrait assez de terrain ferme pour y passer avec

96 PROPOS GASCOÎ^S

certaines précautions. Montclair envoya pendant la nuit un homme intelligent pour explorer les lieux, et son rapport ayant été favorable, la retraite fut résolue. La nuit suivante, les Français sortirent silencieusement de la place et s'engagèrent dans les marais.

I) Ils venaient de franchir ce périlleux passage et se félicitaient déjà du succès de leur stratagème, lorsqu'ils se virent tout à coup enveloppés par un corps nombreux de soldats qui les chargèrent avec furie. Une partie de la troupe fugitive, Lamolhe en têle, fut taillée en pièces ; l'autre, conduite par Montclair, se fit jour l'épée à la main, et, après avoir échappé à mille dangers, parvint au camp des Turcs. Un traître les avait vendus. Instruit à temps de leur dessein, il avait été en donner avis à l'armée impériale, dont une partie, marchant sur ses pas, fut introduite sans coup férir dans la place, où elle passa tout au fd de l'épée, tandis que l'autre se mit à la poursuite des fuyards.

» Les événements fournirent bientôt à l'officier français une nouvelle occasion de déployer son intelligence et son courage.

)) Ce fut quand l'armée chrétienne fut contrainte de se retirer de devant Canise, où Montclair sut se poster si avantageusement, qu'il fit un carnage horrible de la cavalerie du duc de Mercœur, ce qui a donné lieu à l'auteur de l'histoire de Hongrie, qui mentionne cette action, de faire une sortie véhémente contre les Français qui eurent la triste gloire de celte journée.

» Moniclair fut dès lors considéré comme un officier de premier ordre, non moins recommandable par son courage que par son habileté, et le Grand-Seigneur ne tarda pas à le récompenser en lui donnant la femme dont nous avons déjà parlé et en lui confiant le gouvernement de Sosna. Quelques années apri's, il fut envoyé en Arménie où nous avons vu que son frère le trouva. »

Nous allons accompagner Jean d'Isarn de Capdeville, dans son voyage de retour vers la France. Moins longtemps en route qu'à l'aller, il devail en revanche sur mer et sur terre être inoins chanceux et moins fortuné^ rentrant au logis plus pauvre que devant.

rtî5\J^«^

Page 1