‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 15 sur 48 · LE FRÈRE DU PÂCHÀ · texte numérisé non relu

LE FRÈRE DU PÂCHÀ

>sous avons laissé Abraham d'Isarn de MoiUclair. \ice-lioi d'Annénie. traitant princièrement son frère, Jean d'Isarn de Capdeville, dans la ville de Taïssa, sa capitale de Roumélie. De là l'un et l'autre se rendirent à Constantinople. Ils y passèrent quelques mois. Je rends maintenant la parole à l'historiographe du Rouergue :

» Quand l 'époque fixée pour le départ fut arrivée, Montclair présida aux préparatifs avec une prévoyante sollicitude, remit à son frère tous les passeports nécessaires pour ne pas être inquiété dans son voyage, le chargea d'objets précieux, et entre autres de seize petits barils, pleins de sequins d or, ce qui faisait une somme énorme et devait assurer à jamais la fortune de la maison d'Isarn.

» Il fallut enfin se séparer ; après de touchants adieux M. de Capdeville s'embarqua sur un bâtiment qui mit à la voile, le i- janvier 1617, dix-huit mois environ après son départ de France. La navigation fut d'abord favorable, mais à la hauteur de Zante, le vent, devenu contraire, les obligea de louvoyer. Ils espéraient pourtant entrer dans le port de Messine, lorsqu'ils aperçm'ent un gros vaisseau pirate qui manœuvrait pour les joindre. Cette fâcheuse rencontre les força de changer de direction, et bien que la mer devînt de moment à l'autre plus périlleuse, ils se laissèrent aller au gré du vent, et reconnurent, à l'entrée de la nuit, qu'ils étaient engagés entre deux caps, sur la côte de Calabre, où ils couraient grand risque d'échouer. La lempêle, augmentant de violence, rendit bientôt la position du navire des plus critiques. Le pilote avait perdu la tête, et n'obéissait plus qu'à un instinct machinal. Ce qui redoublait la frayeur de l'équipage était l'obscurité de la nuit, le bruit épouvantable de la mer et l'impétuosité des vagues, qui emportaient le vaisseau à la dérive, et menaçaient de le briser sur les rochers. Dans ce péril extrême, on essaya des ancres et conmie le fond était bon, le vaisseau fut contenu. Cependant le danger ne diminuait point. Vers une heure du matin, un coup de mer emporta l'éperon du navire, qui, pendant le reste de la nuit, ne cessa d'être battu par les flots et menacé d'être englouti. Aux premiers rayons du jour, les passagers se virent tout près de la terre;

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mais l'horreur de leur situation ne fut que plus vivement sentie.

» La proue clait toute dans l'eau ; la première ancre venait de se rompre ; le vaisseau allait sombrer ou se briser sur la côte. Il n'y avait plus à balancer, chacun chercha à se sauver comme il put. Les matelots s'élancèrent les premiers hors du na\ire et gafiuèrent la terre à la nage. Jean d'Isarn. qui ne savait pas nager, se saisit d'une planche et s'aventura sur la mer avec ce frêle appui. Une vague le poussa sur la plage. A peine avait-il touché la terre que le bâtiment disparut abîmé dans les Ilots.

)i Deu\ jésuites, un marchand nommé Cosme Turnebas et un Français appelé Brunel, qui était au service du sieur de Gapdeville, eurent aussi le bonheur de se sauver. Les autres passagers périrent dans ce sinistre.

)) jMais les malheureux naufragés n'étaient point au bout de leurs peines. Saisis presque immédiatement par les Terracins qui gardaient la côte, ils furent menés à Siderno, petite ville proche du lieu de leur naufrage, sur la côte de Calabre,. entre le cap Bursano et le Cap de Stilo, et dans le trajet ils faillirent périr dans un torrent qu'on leur fit passer à gué. Jean d'Isarn n'avait rien sauvé que le portefeuille qu'il avait sur lui. Mais Turnebas, son compagnon d'infortune, qui était connu dans ce pays, lui fit trouver tout ce dont il avait besoin. Il alla de Siderno à Collensa, ville de la Calabre Citérieure, puis fut à Naples avec les

pères Jésuites qui s'étaient sauvés avec lui, et de là à Rome, d'où il rentra dans sa patrie.

» Dans ce malheureux voyage qui devait l'enrichir, il perdit non seulement le trésor qu'il apportait d'Orient mais encore il preva considéral)lcment sa fortune, par suite des frais énormes qu'il fut ohligé de faire.

» ^lontclair, instruit de ces revers, lui promit par plusieurs lettres de venir à son aide, et de le dédommager amplement de ses perles, ce qu'il aurait fait sans aucun doute, si la mort ne l'eût prévenu. Il fut enlevé par la peste, le 4 août 1619, au moment où il partait pour une expédition contre les Perses.

» 11 laissait plusieurs enfants, dont la famille française fut longtemps sans recevoir des nouvelles. Elle apprit, (^n i6r)o, qii'im d'entre eux était Pacha d'Alep. Ce dernier ayant vu qu'il y avait une galère de France sur la côte de Barbarie, fit venir le patron pour lui demander s'il ne connaisait pas des gens qui portaient le nom d'Isarn, que son père avait été chrétien et sortait de cette famille, et qu'il voudrait bien être renseigné sur son sort ; il fit même promettre à ce patron de s'en informer quand il serait en Chrétienté. Celuici, de retour à Marseille, en parla à un marchand de Castres, nommé Dutour, qui remplit fidèlement sa commission à son arrivée dans son pays ; mais Jean d'Isarn était alors à Paris et cette communication n'eut pas de suites.

» On sut seulement plus tard que les enfants de Mont-

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clair continuaient à prospérer, et qu'ils étaient revêtus de hautes charges dans l'empire ottoman. »

Je ne sais si les enfants d'Abraham d'Isarn, sieur de Montclair et \ice-Roi d'Arménie, ont continué à prospérer jusqu'à nos jours au pays des Turcs. S'il existait une Ecole des Chartes à Constantinople, il serait curieux de consulter un archiviste de là-bas et de le charger d'élucider ce ]>roblème généalogique. Mais il est probable que le mot de ce secret d'Ali-Baba ne sera jamais retrouvé.

Et cependant il serait étrange que la bouture nmsulmane de la vieille souche huguenote se fût llétrie, Iransplantée dans le terreau prolifique des harems ; la race des Isarn de Turquie a dû se continuer vivacc connne celle de leurs cousins, les Isarn gascons.

Ces derniers onl conservé dans leurs veines le sang chaleureux du général qui avait couru l'Europe du Christ et de l'Islam, à la recherche de bons coups d'épée. Nos Isarn de France forment déjà, à eux seuls une escouade, et peut-être pourront-ils fournir toute une section de vaillants soldats de Gascogne, quand, enfin, viendra cette Guerre de Demain, guérisseuse des fièvres infectieuses d'Aujourd'hui.

LA RENAISSANCE ROMANE

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