LES DANGERS DE LA MOM'AO'E
Dans les couplets de la chanson de Magali, Mistral rendit délicieusement lapoursuite de l'Amour, qui, pourchassé comme la bêle sauvage, fuit et se dérobe avant de se rendre. Quand la série des métamorphoses s'épuise, quand la nonne confess('e par le chapelain se change en blanche morte, l'amoureux vainqueur lui répond : « Je me ferai la terre et je l'aurai I » Dans ce beau el simple poème de Béline, où il nous raconte les joies et les tristesses des pasteurs pyrénéens. Miqueù Camélat s'est indirectement inspiré de la chanson de Magali. Ici il ne s'agit plus d'un amant qui court sans relâche après sa mailresse, sans que les feintes fassent perdre la piste au limier ; c'est un ami qui, seul à seul avec son amie, déroule com plaisamment
LA RENAISSANCK KOMAINE 121
SOUS ses veux le tableau des périls de la solitude. Jacoulet, le berger do la vallée d'Azun, est aussi épris mais moins pressant que ^ incent, le tresseur d'osier delà Crau. Rencontrant Béline isolée sur les pâturages des hauts plateaux, avant de chercher à l'attendrir, il s'apitoie d'abord sur les dangers qui, dans la montagne, entourent une jeune fille. La bergère courageuse lui répondra sur un ton de raillerie qui cache mal l'émotion des premiers aveux, et son ami oubliera bientôt ses craintes pour le plaisir de ces heures d'isolement partagé.
<( Dans les replis du pic, les pasteurs, dès le matin
— joyeux essaim d'abeilles — trayaient leurs brebis en chantant, et leurs chansons allaient réveiller l'écho.
Un jeune garçon prenait le sentier de la cabane la plus rapprochée.
— Tiens, fit une voix de jeune fille, qui donc est là;* Pour bien faire certes, certes, ce Jacoulet ne perd pas son temps.
— C'est parce qu'il y a longue date qu'il distingue
— promène-les où bon te semblera — les sonnailles de tes génisses.
— Viens t'asseoir sur le banc de bois, causons un peu si tu en as le loisir. Ton troupeau de vaches se
122 l>n01'0S GASCONS
portc-t-il comme tu le désires-^ Aricade a-t-elle de lourdes mamelles ■'
— Ma vache a vêle aujourd'hui et elle a lanl d'auiour pour son nourrisson qu'elle le soulève avec son museau ; son œil brille comme l'éclair ; elle frappe du pied et ses narines bruissent. Oh 1 il ne s'en tirerait pas sans blessures, celui qui caresserait ses cornes 1
— Tes brebis vont-elles bien ?
— Au moment où je venais, je les ai vues mêlées avec les tiennes, et passant à côté du roc des Trois- Grottes. Mon troupeau, peu m'inq^orte ! Quant au lien, t'en savoir la gardienne me fait grand peur. Si quelque agnelle d'un an, vagabonde, s'écarte en broutant et grimpe sur un rocher à pic, iras -tu la chercher à travers les casse-cou de ces gouffres!* Et si tu perds pied et t'engloutis!*
— C'est bientôt dit ! Mais comme tu irais tout le premier à ma recherche, hasardant les pieds aux fentes des rochers, cette expectative ne m'est pas pénible.
— Oui, je descendrais dans les précipices oii l'arcen-ciel ne pénètre pas. Et que Dieu permit alors que la jeune fdle nous fût rendue sans égratignure. Oui, Dieu veuille encore que le loup l'épiant dans l'obscurité, ce brigand ne s'en empare pas sans façon en l'emportant sur son échine !
— Des loups ici 1 H y a longtemps qu'on leur signa leur congé. Franchissant le col d'Espagne, ils ont purgé la montagne.
LA HENAISSANCE UOMA>'E 123
— Il y a bien encore certains papillons qui volent en rond au haut ciel : les aigles. Un coup d'aile el lu es jetée à terre. Si quelqu'un te confondait avec l'agnelle fille du bélier, oh ! Dieu te garde qu'il ne t'emporte alors dans ses serres par ton mince corsage. Là haut, dans leurs aires, ses aiglons boiraient ton sang ! T'es-tu donc préparée, mon amie, à pareille fête.»
— Les agneaux de cette espèce ne vont jamais si haut, les revendeurs n'en achètent pas au marché, et l'œil de l'aigle ne sy trompe pas.
— Tu ne le sais pas sans doute, l'ours brun, celte année, a pris ses quartiers d'été dans ces prairies ; il a la dent cruelle.
— A a, mon joli, ce brun-là n'est pas un soldai courageux ; il fuit l'éclat de la matinée el prise fort peu la chair baptisée I
— Ne l'y fie pas trop ! mon oncle Jean m'a raconté que ce poilu grimpe sur les pins et se cache sous le feuillage. Lne fois, les vaches ruminaient en s'émouchanl ; dans un défilé mon oncle vit l'ours sauter sur la plus belle et lui sucer la trachée-artère jusqu'à ce qu'elle tombât sur le gazon. S'élançant en beuglant et en secouant leurs clochettes, les autres partaient affolées. Si l'ours bondissait comme un chat et se dressait debout sur ton sentier, ma belle, tu perdrais de ton assurance.
— Tais-toi donc 1 Mais toi-même, si dans un défilé
124 PnOl'OS GASCONS
étroit tu faisais la connaissance d'un tel galant conserverais-tu (on sang-froid?
— Lorsque la brume traîne sur les pentes sa noirceur et que, traîtresse, elle gonfle ses voiles, lorsque l'orage détonne sec. la vache devine les fureurs du mauvais temps. Et quand la mouche l'a mordue que peuvent pour l'arrêter des robes de femmelettes!' Que dans sa course la première du troupeau butte et glisse sur le sol humide, adieu pauvre vache, tu ne toucheras plus au regain de la crèche. Conduit par la mort, le reste du troupeau dégringole après son guide trompeur et va s'écraser au pied de la montagn^ .
— Hé donc, jeune homme ! Ce matin tu es venu pour me faire peur;' \oilà assez longtemps que tu m'éprouves et que tu m'épouvantes avec tes sornettes.
— Et toi ? comment n^as-tu pas le vertige, en te voyant à la tête du troupeau, quand par monts et par vaux, tu vas chargée de ta banne de lait, et quand tu couches sur la planche de la cabane. »
Ce fragment de vie montagnarde associe ces deux sœurs ennemies, la poésie et l'exactitude. La rigoureuse observation n'enlève aucun charme à cette fraîche simplicité. Je vous montrerai maintenant l'amoureux discret, laissant parler son cœur en face de son amoureuse qui se trouble. Et j'achèverai de
LA RE>fAISSANCE ROMA?«E 125
^oiis prouver avec Bclinc — suivant l'aveu de Mistral — que Mireille a trouvé en elle une sœur cadette.
LES AMOUREUX D AZUîS
Jacoulet, le berger labedenais, cherche, dès sa première rencontre, à mettre en garde son amie contre les dangers de la solitude dans les hauts pâturages. Mais la vaillante pastoure n'a peur ni des loups, ni des aigles, ni des ours, elle écoute, sans trembler, l'histoire du montagnard qui, en coupant au plus court, perdit pied dans le gouffre de Malelit, et celle du gardien de bestiaux, qui, en s'attardant en automne sur les plateaux de la montagne, se vit, corps et biens, emporter par les premières avalanches. Confiante, elle répond simplement aux craintes de son ami : « Je n'ai pas le loisir de changer d'existence ; je fus dressée à la garde des troupeaux et le grand air me vivifie. Faut-il donc que mon père laisse se rouiller la faux et la faucille, tandis que je m'assiérais en maîtresse au logis et m'attiferais comme une demoiselle ?
(( Est-ce à ma mère de venir ici tacher sa robe aux
126 IM'.OPOS GASCONS
baies de myrtille, en me confiant avec ses clefs la surveillance des nourrissons et de la volière ? Mon grandpère de son côté subit le poids de l'Age : vers le faîte des hauteurs, les pentes sont rapides et son jarret n'est plus sûr. »
Devant celte énergie de Béline, .lacoulet oublie ses craintes et pour la première fois il se hasarde à lui parler d'amour.
— Puisque Dieu a permis que nous nous trouvions seuls, commence-t-il^ et qu'il nous ménage cet instant agréable, j'ajouterai encore autre chose. Sais-tu qu'au lever du soleil je vais épier le moment où tu livres au baiser de l'aube ton front pur de jeune fille? Quelquefois un laboureur appelant son attelage, ou quelque berger sifflant sa chanson me surprend, passe et m'épouvante. Lorsque l'oisillon cache son bec sous son aile, à cette heure du crépuscule oîi les jeunes fdles vont puiser de l'eau aux fontaines, j'erre le long des ruelles et si je le rencontre, c'est assez I Oh ! tu ne le doutes pas des moments dou\ comme un baume que ta vue me fait passer. Le cœur serré, la bouche muette, retenant ma respiration, je ne sais plus alors te dire un mot.
D'avance, en automne, je l'ai béni ce temps conteur
LA RENAISSANCE ROMANE I37
OÙ le niais se dépouille, ce temps bruyant où Ton broie le lin. Pendant que j'attendais suspendu, la jambe raide, aux barreaux de ta fenêtre, ainsi qu'un écureuil sur la branche, maintes fois je vis mon béret se mouiller au serein. Les coups de minuit pouvaient sonner au clocher, ils me laissaient encore là.
— Tiens, tiens, mon jeune frère, le nez en l'air, s'en méfia ; tous les soirs, il nous montrait cette sorcière édentée et en capulet noir, qui, dansant au dehors son lé;j;er branle, s'amusait à faire psi ! pst ! et puis tout d'un coup s'enfuyait.
— Oui, oui, assez souvent, la nuit, j'abandonnais mon troupeau autour du hiirqiiet. sous la fîarde des étoiles protectrices ; assez souvent encore ton père sortait en criant : « Mon drôle, si j'y vais je te donnerai des jambes ! )) et sous mes sabots le pavé jetait des étincelles !
Au mois d'août dernier, nous nous rencontrâmes par hasard à la cueillette des cerises, je m'en souviens, ta meilleure amie, Marguerite, était là. Me balançant dans le vide, je fis tomber de la bianche la plus haute des bouquets de cerises dans ton sein.
Cette année-ci, mon oncle m'a dit : « L'été qui arrive, tu coucheras sur im lit épineux de genévriers. Dieu vivant I Que sur les cimes du pic, pauvre petit, ton ange gardien te protège ! » Mais le premier soir, j'ai rencontré ma Béline. ïa joue rose comme la fleur du rhododendron, les boucles tressées de tes cheveux.
12 (S PROPOS r,ASCO>>
les yeu\ brillant comme un louis d'or tout neuf, ton être entier m'enchante, ainsi me charme la Vierge dans sa niche.
Tes lèvres rieuses sont vermeilles, ta parole est une chanson, les dents brillent comme le cristal.
— ^on, mon ami, mes lèvres sont toutes gercées par la bise, mon visage s'est amaigri au grand air el mon leint est hàlé comme la prunelle sauvage.
— M'as-tu pris pour un menteur, quand je disais le contraire ! Le parfum de ta bouche, ton haleine attiédie, je les boirais comme on respire l'odeur du basilic.
— Deviens-tu fouP La fm de tes propos n'esl-elle pas moquerie !
— Des moqueries ! oh ! depuis que, l'autre année, tu passas par tant d'heures maladives il ne m'échappe plus de paroles folles. Des moqueries? Non, va, j'ai tant et tant souffert lorsque, au temps oi"! la feuille voltige à la cime des peupliers, tu te promenais, fondue, dans ta jupe trop large et que tu languissais comme les agneaux qui perdent la force et la voix dans les fermetures. Oh ! jeune fdle, qui m'attaches comme la glu, tu étais sèche alors ainsi que la croix de bois du chemin. On t'avait déjà mis la robe des morts couleur de l'aube. Où s'étaient envolés tes airs de jeunesse ? Tu étais devenue blanche comme le lait caillé ; ta taille était amincie comme une barre de bois. Dans ton sein râlait ce sanglot, que les enfants exha-
LA RE>AISSANCE ROMANE I29
Icnl quand la Faucheuse, menaçante, les talonne.
Mais lorsque les pommiers se sont vêtus de blanc, comme des mariées, bercée et ressuscitée par les soins de ta mère, tu as échappé au mal. La joie est revenue au foyer. Dans le voisinage, chante l'oiseau précurseur du printemps. Sur toi on s'exclame : « Quelle est belle ! Elle a été soudain revivifiée, comme repousse au mois de juin l'herbe que l'on arrose. Elle est fraîche et tendre comme la fraise des bois. Au réveil, son père a loué le Seigneur. La jambe alerte comme le pied de la chevrette, sa fdle aînée est pleine de vie ! »
Jaloux de mon bonheur j'ai tu jusqu'ici mon secret, mais je t'ai suivie, ainsi que le chasseur [)ourchasse à Favenlure le coq de bruyère. Si lu veux un amoureux et si je suis à ton gré, me voici !
Et Béline, cédant à l'impulsion de son cœur pur, lui réj)ond avec douceur : « Jacoulct compte sur moi. »
Dans leur confiance et dans leur joie commune, la parole se tait sur les lèvres des deux beaux amoureux. Joie sainte, heure délicieuse que le Paradis leur envoyait.
Les rayons du soleil auréolent leurs fronts. La chaleur lourde de midi épand en tons de cuivre ses flots blonds sur les rochers. La resplendissante coulée d'or monte ra])ide et du zénith elle va décliner. »
j3o vhopos gascons
FIANÇAILLES LABEDAN'AÏSES
Béllne etJacoule(, les jeunes Labedanais de la vallée d'Azun, ont balbutié leurs premiers propos d'amour, pendant que monte, brûlante comme leurs cœurs, la cbaleur de midi. Avant le soir qui va tomber, dans la quiétude de leurs sentiments épi'ouvés, ils vont, se portant fort pour leurs parents, échanger la parole des fiançailles... Mais je })réfère les citations aux commentaires, et en continuant cette vulgarisation d'une belle œuvre romane, traducteur, j'ai hâte de m'elTacer de- Tant mon fdleul le poète Miqueii Camélat.
(( A l'ombre de la forêt, comme des œufs dans un aid, se groupent les brebis et les agnelles.
A l'affût de l'air frais, aux replis sablonneux des versants, le trouj)eau de vaches, aiguillonné par les mouches, menace de la corne et agite la queue.
Cri-cri du grillon, :oii-zoii du taon, :ià-:ià des cigales, toutes ces ailes d'insectes sont stridentes.
LA RENAISSANCE ROMANE lOI
De l'aiguille des pics un vautour s'enlève et mire son cou rougeàtre au-dessus du miroir des lacs.
Sur le sol poussiéreux que dessèche le soleil, serpents et lézards bâillent, cherchant de tous côtés la fraîcheur. De la hauteur, on voit dans les plis de la vallée s'agiter en travail tout un peuple de nains. Là bas, les Artigau ramassent leur foin.
Le jeune homme alors continue :
— Tu as sans doute, ma mie, supposé que je n'osais pas dire mon secret et que je le gardais au fond de mon âme .'*
— Qu'en sais-je, répond Béline. Le grand-père disait de toi : « Voici que ce Jacoulet devient robuste et élancé. Il ne faut pas que les privations le dessèchent ou qu'un désir inconscient s'empare de lui. C'est jeunes que ses génisses vont pacager sur les hauteurs ; elles procréent de bonne heure. »
Mon père ajoutait aussi : « Celui qui avance le plus dans la prairie et lance les plus rudes coups de faulx en couchant les herbes, c'est bien Jacoulet. Le travail court devant lui. Si un rideau de nuages venait menacer la fenaison, dans moins de temps qu'on ne sonne un baptême, ce gaillard-là coucherait par terre un Jour/ia/ de foin, en un tour de bras. Certains essoufflés, comme s'ils jouaient à la lutte, semblent vouloir tout briser à la fois ; le lutteur adroit n'agite point ses membres. En couchant sa jonchée de foin, le bon travailleur reste planté droit, les bras au
corps ; comme qui se moque et comme qui caresse, il balaie la plaine ainsi que l'ait le vent d'Espagne. »
— A celui qui regarde de se pâmer d'aise, fait Jacoulet. Le chasseur vaillant n'est pas habitué à voir le hèvre l'attendre au gîte. Aussi jarrets et jambes s'en ressentent.
— A l'été la fenaison, reprend Béllne, l'hiver, lui. appartient aux fileuses. Ma mère n'a pas perdu le souvenir de la quenouille que tu lui as façonnée ce printemps : « Des llls tels que lui, m'avoua-t-elle, la coitTedu ciel n'en couvre plus. Je n'ai pas honte de le vanter; ce que touche sa main est bien ouvré. » Ln jour Françoise, notre voisine, vint nous dire :
« A l'occasion de la Saint-Pierre du mois des gerbes, il en est monté chez nous, depuis Tarbes, des garçons vigoureux et élégants : un, deux, trois, sur le pré, ils ont engagé la partie ; venez voir s'ils ont de l'entrain. »
La barre de fer pèse beaucoup. ^ oyons qui atteindra la raie du but. Allez, allez, crient-ils, qu'on s'écarte. Arrière ceux qui ont peur des contusions.
Le compère Bigourdan lance la barre au loin, le Barégeois la fait voler comme un nuage de fumée et dépasse le premier d'un travers de main. Un Ossalois se présenle ; la barre, mon ami. roule comme un dévidoir et va plus loin encore d'une volée de semeur. A ton tour tu la prends en souriant, — et mon cœur en bat encore, — bien plus loin qu'eux
LA RENAISSANCE HOMANE JOJ
tous, tu la fixes plantée dans le ij;azon. Derrière nous, les étrangers murmuraient en disant : « Quel est donc ce garçon ? Avec lui la barre de fer a trou>é son maître. Il la fait pirouetter comme une branche d'osier ! » Tous les yeux étaient posés sur toi. Tes amis ne pouvaient s'en taire : c Ce soir sa mère oubliera ses deuils anciens. Pour tant (jue mugisse la colère du ciel, le soleil rayonne après l'orage. »
— Sais-tu, répond Jacoulet, avec quel amour ma mère Marie t'a choisie ? Elle t'a couvée dès le berceau et tu es l'élue de son rêve. Parfois elle parle de toi : « Peut-on rencontrer une ouvrière aussi diligente que Béline pour broyer ou pour filer le lin ! Lorsque l'automne nous donne les loisirs des longues soirées, regardez cette vaillante tenant en main le fuseau et la quenouille. Si la maîtresse ne peine pas, les maisons tombent. A Bethléem, dame Marie berçait Jésus tout en filant. »
— Mon .Jacoulet, ton sang vif est semblable au vin généreux qui pétille dans le verre. Il court sous ta peau comme un filet d'eau claire. Les jeunes filles ont dit de toi : « Quel est celui des jeunes gens qui légale ! » Et lorsque tu ramènes ton troupeau de brebis, au bruit des sonnailles, plus d'une s'arrête fascinée en te voyant.
— Ma Béline, ton charme s'exhale du fond de toimême. Pour qui te regarde, l'hostie de l'ostensoir d'or ne paraît pas plus blanche. Dieu est à demeure dans
l3/i PROPOS GASCOS
Ion cœur. L'éclaboussure du fossé ne t'a pas souillée. Un rayon du ciel t'enjolive. Entre nous, il n'est pas d'obstacle, mais que feront les tiens? Cette pensée me pèse, me tourmente et me met au front la sueur de la mort. Les tiens voudront-ils, ma chair et mon (''toile, nous accompagner à l'église avec le pain et le cierge de cire;*
— J'en fais mon affaire, .fe leur dirai : Père, mère, grand-père, voyez le poids qui m'oppresse et m'enlève la gaîté. Je l'aime ! Que de votre bouche un non ne tombe pas ! Puisque a^ous l'estimez, il n'y a pas de honte pour vous à placer votre fille à son côté.
— Bijou d'écrin que nous chérirons le plus ! Ton changement de maison sera pour nous une joie pleine et entière.
Le Minicou, en sifflottant, poussait devant lui le bétail, et les deux amis, devisant toujours, voient l'enfant à côté d'eux avant d'avoir pris garde à sa venue. De monticule en combe, comme un ruban qui s'élargit, les bêtes à laine égrenées s'attroupaient peu à peu dans le miilhédé. De combe en monticule, la portesonnette à l'avant, les vaches se séparaient du troupeau pour se réunir dans le coiiyala, le poil lisse, la mamelle gonflée, revenant d'épointer le serpolet et le chiendent. Un petit vent frais mettait une vapeur à leur museau.
Maintenant, tous les bergers relèvent leurs manches jusqu'au coude. Le lait résonne dans les vases de bois,
LA. RENAISSANCE ROMANE
le lait écumeux qui croit et se fond. Pendant ce temps., avec le vent du soir, s'envolent les sonores beuglements du taureau. Après, on va tremper les jattes débordantes dans la fontaine ; l'eau fraîclic comme l'acier fera monter la crème de lait.
Et tandis que le soir épandait ses ombres obliques sur les pentes du Ballaïtouse, l'amoureux quitta soa amoureuse. L'étoile du berger, comme un clou d'argent, se détachait sur les bords de la tenture du ciel; la terre s'engourdissait sous la tombée du serein. »
YAN PALàY
Lors de la station à Taibes des félibres et des cigaliers au mois d'août 1890, au sortir d'un banquet servi sur les pelouses du Jardin Massey, dans ce décor unique en Gascogne d'eaux vives, d'arbres rares et de gazons verts, nous nous réunîmes, toutes portes ouvertes et toutes barrières tombées, autour d'un buste de Théophile Gautier offert par nos visiteurs. Sur l'estrade, oii Henry Fouquier, Armand Silvestre et tant d'autres s'étaient succédés, pour célébrer superbement, en prose ou en vers, au milieu d'une foule distraite, Gautier, ce Tarbais de hasard, on vit soudain apparaître — tel un diable noir surgissant du fond d'une boîte — un homme dégingandé, aux bras ballants et au nez paillard en bataille. D'une voix cuivrée, dont la trompette fut sonner aux oreilles les plus lointaines, l'inconnu déclama un conte en vers béarnais :
LA RENAISSANCE ROMANE lO']
(Ju'cro u cop, qu'ey ataù que coumencen u councle. Il était une Jois, c^est ainsi que Von commence un conte.
Les braves Bigourdans, que les éloges de leur compatriole d'occasion avaient laissés froids, écoutaient silencieusement d'abord, bruyamment ensuite, la joyeuse histoire qui leur était dite, à grand renfort de gestes drôles et d'intonations malicieuses. Toutes ces plaisanteries gauloises et salées à point secouaient l'auditoire d'un immense éclat de rire. Au premier rang de ce cercle profond de têtes pressées, Armand Silvestre, ce Gascon de Paris, les yeux pétillants de plaisir, donnait, aux bons endroits, le signal des applaudissements.
En descendant de la tribune, l'inconnu de tout à l'heure, le poète béarnais Yan Palay, était déjà populaire, et son récit des querelles du curé de Séron avec son paroissien Casaùssus allait, en traînée de jooudre. conqu('rir de Tarbos à Pau la notoriété du Bèt Ceà de Paii et du Me cal moiiri.
Dans ce mouvement de Renaissance romane et gasconne qui ne date que d'hier, et qui a ses racines dans le peuple, parmi ces jeunes : instituteurs, paysans, ouvriers, "ïan Palay, ouvrier lui-même, devait être l'homme de transition entre les poètes anciens et les
i38 piioros GASCONS
poêles nouveaux. Pour lui, ce serait le cas de rééditer le cliché de Buffon sur le style : sa vie est aussi variée et aussi intéressante que l'est son œuvre.
Jasmin naquit un jour de Jeudi-Gras, derrière une [)orte, à l'heure où Ion fait sauteries crêpes, et au son d'nn charivari dont son père avait composé les couplets. Rapprochement à signaler : "ïan Palay est né, lui aussi, d'un père, tailleur et poète populaire, comme le père de Jasmin.
Tout en tirant son aiguille, dans les maisons de Lamayou et de Casteïde où il allait en journée pour vingt sous, le vieux Palay, par-dessus le marché, racontait à ses clients les vieilles légendes du Montanércz. A son domicile, sur commande et en partie douhle, il faisait des costumes à la façon et il confectionnait des complaintes d'asoiiade, des Pastorales béarnaises et des chansons.
Entre autres asouades. Palay le père, dans sa jeunesse, en commil une particulièrement pimentée; le héros à rebours était un paysan de Bentayou-Sérée, nommé Bruscat. ]>ien des années après, ^an Palay et son frère allaient à pied de Casteïde à Lembeye. En passant devant la maison Bruscat, ils y entrèrent pour demander à boire. Les deux voyageurs étaient tout jeunes et le maître de la maison était déjà vieux :
— D'oun ets, amigoiis 9 — Dek Palay, de Casteïde. — Ah ! quels deii Palay ! Bengats, qii'ep bail da aygiie, é que diserats aii boste pay, que, sounque per et, que p'aùri daf bi. »
LA RE>AISSA>CE UOMANE iSq
D'où êtes- VOUS, mes petits amis? — De chez Palay, de Casteïde. — Ah ! vous êtes de chez Palay! \enez, je vais vous donner de l'eau, et vous direz à votre père que. si ce n'était à cause de lui. je vous aurais donné du vin.
En lion Béarnais, le vieux Bruscat se montra courtois et spirituel, mais, après trente-cinq ans, sa rancune n'était pas encore apaisée.
C'est dans cet atelier paternel que Yan apprit, tout enfant, ces récits de la jeunesse du roi Henry et ces bons tours échangés entre les curés malins et les paroissiens retors. L'apprenti-poète se formait en même temps que l'apprcnti-tailleur.
Mais pendant un grand nombre d'années, \ an Palay devait conserver ces matériaux bruts dans sa mémoire, et il avait depuis longtemps atteint l'âge d'homme quand il se décida à les ouvrer artistement. La guerre de 1870, durant laquelle il fit son devoir en brave Béarnais, Tarracha pour toujours à son village perdu dans ce canton ignoré de Montaner.
La ville de \ic-Bigorre, avec sa double ceinture d'eaux courantes et de platanes séculaires, a véritablement très joli air. On comprend l'affection qu'elle inspire à ses enfants (i) et l'attraction qu'elle exerce sur ses voisins. Pour les bourgs et les villages des alentours, \ic est une petite capitale; ce pays du
(i) Quey de Bic, qa'ey tout dit. — Il est de Vie, tout est dit. (Proverbe bigourdan.)
i/jo
AJontanérez, ^01)310 du reste du Béarn par d'abruptes chaînes de coteaux, débouche, au contraire, vers A ic- Bigorre par ses ruisseaux et ses vallées. Aussi les march(''s du samedi y sont-ils coui'us par tous les paysans béarnais de ce canton comme enclavé en Digorre.
Le père de \an Palay était mort, le jeune homme quitta la maison vide et, suivant les tendances de son village, il vint s'installer à \ic. A partir de ce jour, sur le boulevard du >yord, s'étala l'enseigne achalandée du tailleur, devenu bientôt professeur de coupe.
Depuis la mort de Jasmin, la flamme de la langue romane semblait très vacillante ; le patois n'étant plus à la mode, c'était à peine si quelques fidèles s'attardaient encore t' rimer des vers gascons sous le manleau de la cheminée. Piqué depuis longtemps par la tarentule poétique, Yan Palay, imprévoyant des justes retours de la vogue, ne voulut pas sans doute paraître rococo, et il composa des vers français. D'une facture un peu vieillie, dans un moule trop classique, ses premiers poèmes affirmèrent leur mérite, quand même, dans de nombreux concours. Les diplômes d'honneur affluèrent. Or, vermeil, argent ou bronze, dans les tiroirs du poète-tailleur, les prix poétiques voisinèrent
LA RENAISSANCE ROMA>E I4I
aAec les prix de coupe professionelle. Dès lors, l'atelier Palay devint une usine à médailles. Depuis vingt ans, il n'y a pas eu de chômage. Simin, le fds aine, continue vaillamment la double spécialité paternelle, et voici que le fds cadet s'avise déjà de recueillir des prix à son tour. Ah ! ces médailles des Palay. si l'on voulait toutes les dénombrer, il faudrait aller bien des t'ois jusqu'à div avant de faire une croix.
En même temps que Yan Palay écrivait d'honorables poésies françaises, il sentait bouillonner en lui la verve paternelle trop longtemps contenue. Ce furent d'abord, terre à terre, des essais en prose patoise qui s'ébattaient joyeusement en attendant que les ailes des rimes béarnaises prissent plus tard leur volée.
Au village, le père fabriquait des couplets satiriques et des scènes dialoguées pour la jeunesse des environs. A la mort du vieux tailleur, ces jeunes gens vinrent se faire habiller à Yic, chez \an Palay, et lui continuant la double confiance qu'ils avaient donnée à son père, ils lui commandèrent, à lui aussi, dos Pastorales.
La Pastorale est une spécialité du Béarn, comme les jambons salés et les cuisses d'oie confites. Dans cette pièce de théâtre par trop réaliste, comme au temps d'Aristophane, on fustige, sur une scène en plein air,
lia
PROPOS r.,vsco>s
les vices ou les travers de gens du pays, au nom et à la figure à peine démarqués et travestis.
La Pastorale de Beiilayou-Sêvce, composée par ^an Palay, fut jouée dans ce village devant une foule de trois mille personnes accourue de quatre lieues à la ronde. La chanson de Manjiiise et de Gratelard — les noms des héros du poème — survécut au succès d'un jour de la pièce. Chantés sur un air populaire, ces couplets restèrent dans l'oreille des spectateurs, et, de village en village, ils furent bientôt renvoyés par tous les échos du Béarn. Cette chanson fit du tort à la vieille complainte d'Aquèrcs Moantines ; les bergers la fredonnaient en gardant les vaches, les laboureurs en aiguillonnant leurs bœufs ; elle eut même les honneurs des vingt-huit jours. Dans les marches des manœuvres, pour s'entraîner entre deux étapes, les réservistes béarnais, négligeant le Petit Navire et VAs de carreau, n'avaient de voix et de jambes que pour Marquise et Gratelard.
La seconde des Pastorales de Yan était une vraie comédie en trois actes. Comme elle ne contenait pas de chanson, son succès très vif fut de moindre durée. On la joua, toujours en plein air, chez le maire de Pontiacq-Viellepinte, dans la vaste cour de la ferme. Il resta tant de gens au portail sans qu'ils aient pu trouver de place, qu'à la demande de ces tard venus, il fui donné, le dimanche d'après, une seconde représentation.
I,A RENAISSAZS'CE ROMANE 1^3
Si les Gascons et les Béarnais nélaient pas les cousins des Espagnols, on trouverait invraisemblables les avatars de la vie tourmentée de notre héros. Les G il Blas de Santillane, les Lazarille de Tormès. les Pablo de Ségovie n'eurent pas d'existence plus picaresque.
Mais par contraste, notre Gil Blas, dans ses transformations successives, n'eut jamais — et pour cause d'honnêteté parfaite — maille à partir avec la mar('>chaussée, à l'encontre de ses confrères d'au delà tics monts.
Entraîné par son tempérament rabelaisien de beau parleur et de bon vivant à la fois, ^ an se lança un jour, à corps perdu, dans les mêlées électorales. Toujours fidèle au\ mêmes idées politiques, Palay, il est bon do le dire, ne travailla jamais pour la maison d'en face, j^vec ce joyeux compère, les discussions ne parvenaient pas à s'aigrir. On l'envoyait en enfant perdu, dans les cantons les plus réfractaires, sonder le terrain, préparer la venue du candidat, organiser les réunions publiques.
« — Allons, Palay, lui dit mi jour, dans un milieu hostile, un gros bonnet du village, tu dois avoir les poches bourrées de louis; offre-nous donc une tournée en l'honneur de ton candidat.
« — Venez tous, mes amis », leur dit-il ; et l'au-
l-'l/j PROPOS GASCONS
bergiste de servir plusieurs litres de vin blanc à la ronde.
Après avoir bu une rasade, l'un des assistants, s'adressant à Palay, lui dit en patois :
(( Toufii, )rt/î, sinon qaqnats pas en lac mes de bouts quaci, en pagan bi, qu emplegats pla maù loivi (linl's. » Palay répondit ingénieusement : — (( Quey yustamen enta moiinde coiim bous aàts que m' an dit d'eiis emplega, permou que la recounechense de l'estoumac que'p pondéra camhia las idées ; en taiis deà me partit, n ey pas la pêne deiis hc bébé; que bouteran de pla ton tu. ))
Cependant, Jean, si vous ne gagnez pas ailleurs plus de voix qu'ici, en payant du vin, aous employez bien mal l'argent. — C'est justement avec des gens comme vous autres qu'on m'a dit de l'employer, parce que la reconnaissance de l'estomac pourra changer vos idées ; quant à ceux de mon parti, ce n'est pas la peine de les faire boire, ils voteront bien tout de même.
Et le loustic, qui avait lancé le trait, croyant mortifier son homme, fut le premier à crier en riant : « Bravo ! bien répondu ».
Une autre fois, Yan Palay avait organisé une réunion publique, pendant une élection mouvementée, dans une commune divisée en deux fractions très hostiles. Le maire tenait pour un des candidats, son gendre patronnait l'autre.
Après la réunion, qui eut lieu, cahin-caha, dans la
LA I\E>AISSA>'CE ROMANE l/|0
cour de l'auberge, personne ne songeait à s'asseoir le long des tables cbargées de bouteilles de vin blanc ; tous les assistants étaient debout : les uns criaient, les autres gesticulaient ; un orage de coups de poing était dans l'air. Soudain on entend un grand bruit de verres qui tintent : c'est Palay qui escalade une table. D'une voix de tonnerre, avi milieu du brouhaha qui se calme, il se met à déclamer les aventures du curé de Séron et de son paroissien Casaiissus.
Lous cures d'aqiiet teins quavinaben la riboie.
Les curés de ce temps aimaient la ribote.
A ce vers, les poings fermés s'ouvrirent ; tous ces gens debout s'assirent pour mieux écouter, et. à la lin du conte, oubliant leurs candidats ennemis, ils se mirent à boire et à trinquer en l'honneur de Palay.
Jusqu'ici nous avons vu notre Maître Jacques tour à tour tailleur, poète français, Aristophane villageois, courtier électoral. Nous ne sommes pas au bout des métamorphoses ! Un beau jour, en place de foire, il se fit le barnum d'un dentiste. Mais ne croyez pas que l'ami Palay se soit résigné, comme un queuerouge, à faire des postiches devant la voiture d'un vul-
iO
gaire arracheur de dents ? Un chirurgien-dentiste des plus connus du Midi pour son honorabihté et sa réputation professionnelle, eut l'idée aventureuse de commander une roulotte, dorée sur panneaux et sur tranches, pour aller opérer à travers foires et marchés. (( Tous les charlatans s'enrichissent à ce métier, pensait-il ; un homme versé dans sa profession devra encore gagner plus qu'eux. » L'opérateur s'assura le concours de son ami \an Palay. Prêt à endosser un costume de consul romain, celui-ci se })répara consciencieusement à entrer dans la toge de son personnage, et il lut et rehit. dans le Bon Monsieur Rollin, tous les discours renouvelés des grands hommes de Tite- Live.
Le matin de ses débuts, sans cette émotion qui en est pourtant inséparable, casqué d'or, cuirassé d'or, en jupon de poiu'pre, le consul Palay débita devant la foule ébaubie, en plein marché du Gapitole de Toulouse, les plus beaux morceaux des harangues deCaton d'Utique et de Scipion l'Africain. Du coiq), Toidoiiso la poiilido en bougea ; les forts ténors du grand théâtre voisin ne firent plus recette, l'ombre jalouse de Mangin se voila la face, et le chirurgien arracha beaucoup de dents... sans douleur et sans tambour, ce qui, en plein air, ne s'était jamais vu.
Hélas ! les triomphes du Gapitole toulousain con- <luisaient eux aussi à la Roche Tarpéienne.
Revenu des consulats et des grandeurs foraines, "ïan