‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 20 sur 48 · LES ADIEUX DU DEPART · texte numérisé non relu

LES ADIEUX DU DEPART

(( Les grandes sonnailles au timbre clair et haut : Tan et tan, tan, taralan, tan !

Les plus grosses, au son creux et bas : Pini, pam, poum, potopom, poiim !

Les petites sonnailles et les clochettes au tintement mélangé : Tirelan, tirelan, tan, tan; tim, ioiim ; tirelin, tire! in, tirelirelirelin, tin, tin !

Le berger de la tête : « Priitchè ! Viens ! viens ! Pauvrettes !.. Pique-là ! » En sifflant. « Pit ! pit ! pit ! pififififiii ! » En appelant : « Viens Faroii, viens ! viens, ^iens, viens, viens ! Soumise, derrière ! passes-tu ? Diiihihan hoit ! n

Le vieillard de l'arrière : « Allons, diables, allons ! Allons donc ! Hep-ch ! Ph ! Le vilain bétail ! Priitchch-ch .

Les enfants et les femmes : a Allons, allons 1 allons

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donc, allons I Ho-hoù ! ohé! parrain, ohé! Les chèvres, tenez, là, dans le jardin de Badie ! »

Le berger : « Pauvres carognes ! Soumise, viens ! Passe là-bas ! Pique-la, pique-les ! Hep ! viens ici ! »

« En sifflant : « Fleiit-tt ! Priitché ! viens! viens!

En passant : (( Ohé ! Adieu ! Portez-vous bien ! Eh! »

Des champs étant : « Oui, oui ! Sois hardi, va^ adieu ! Tu écriras ! Eh ! — Oui, oui ! Pruichè ! Fsstt ! »

« Ainsi l'ont les bergers d'Ossau quand ils partent en automne pour les belles prairies des gentils châteaux du Médoc et du Bordelais ou pour les buissons et les landes des coteaux de la Chalosse et des ravins de l'Armagnac.

Le bourriquet portant le paquet des bardes du berger et tout le ramassis des pots et cruches à lait, chemine en avant le museau en l'air, hardi et content comme s'il partait pour une grande fête. De temps à autre, il broute sur les haies du chemin les ronces pendantes ou il s'abaisse pour décapiter quelques chardons au vol. Le labrit jappe au garrot de l'âne, il lui mord la queue ou lui saute aux naseaux ; ce chien va et vient d'avant en arrière et d'arrière en avant en aboyant de joie ; il nargue toutes choses et saute

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comme un fou. Pour lui quel jilaisir ! Il va vovafrer au loin, il le sent et se sou\ient du chemin.

Le grand Farou suit lo troupeau tête baissée ; il paraît accablé de peine tant il regrette ses montagnes.

En avant de ses brebis, le berger endimanché marche droit et fier. Des boutons neufs, cousus de fil de lin. ferment jusqu'au menton sa chemise blanche; en arrière de sa poche gauche pendent les cordons de la ceinture rouge : derrière la poche droite bal le beau sachet à sel, tout barriolé de fds rouges, bleus, verts et jaunes. Les besaces neuves bien blanches sur l'épaule et le bâton noueux et brûlé de frais à la main droite : (I Pnitchc .' viens, viens, pauvrettes 1 »

Faisant bonne figure, il rit et bavarde très fort, mais tout de même, il n'a pas toute joie au camr. Six mois, c'est un peu long, et Dieu sait comment sera l'hiver !

Lun pense à la belle amoureuse qui, hier soir, lui jurait encore de l'aimer toujours, en se penchant à son cou. L'autre va embrasser bientôt sur le chemin neuf, et pour de longs jours, — en lui recommandant surtout de ne penser qu'à lui tout seul, — sa pauvre petite femme. Ils sont mariés depuis quinze jours à peine ! Celuilà ne dit pas tout ce qu'il pense, ni ce qui, le plus, lui serre le cœur. Beaucoup laissent à la maison un troupeau d'enfants, grands et petits, avec les vieux affaiblis et languissants. Ensemble en jacassant, ils font un bout de chemin avec cette marmaille, qui veut les

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suivre hors du villaiie. un beau morceau, loin. Quelquesuns des partants paraissent jtrès vieux; ils sont hardis quand même, mais plies par les douleurs, chargés de maux, accablés de peines, ils s'en vont, il le faut, avec plus de cœur que de joie, pour la dernière fois peut-être !

« Prutchc ! Mens, viens, Pauvrettes ! »

Les pauvrettes suivent un peu engourdies au dépari, mais alTolées par la ferraille et les cris, sitôt en chemin. Elles sont rangées comme les gens aux processions des fêtes et habillées elles aussi de vêtements neufs. Le bélier, en tête, avec la grosse sonnaille; les plus belles du troupeau, à côlé ou à la suite, avec de belles sonnettes ; en arrière, tout le mélange confus des vieilles infécondes et des jeunes agnelles, avec des clochettes variées.

Quelle bagarre ! Quel tumulte ! Ecoutez- les un peu, Bc ! hc ! Pim. pain, poum !

Et, pour finir, tout à fait à l'arrière, la nichée de la maison, — (( Canailles, vauriens d, gourmandent les vieux — frappe à grands coups de bâton court le pauvre bétail retardataire, pieds malades, blessés ou boiteux. Et ces gamins de crier : <( Hop', allons, hop ! Prutch-ch-ch ! »

Quel vacarme ! C'est quand même un plaisir de voir et d'entendre.

Ainsi s'en vont sur le chemin neuf, tout blanc de poussière, quelquefois cinq ou six bergers, en queue-

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leu-leu, jusqu'à l'-lygaelade de Beille. Là, ils se reposent un peu, font une prière à la Vierge Marie de la chapelle, et enlèvent leurs sonnailles au bétail, qui va paître dans le Saliga. Ce sont alors les derniers adieux aux gens du cortège; puis chacun prend sa voie, les uns par Louvie et Sévignacq, les autres par Arudy et Buzy. »

LES JOIES DtJ RETOUR

u Ainsi qu'ils sont partis à l'automne, les bergers d'Ossau reviennent pareillement au printemps, accueillis au loin, et accompagnés au son des clochettes, depuis Louvie-Juzon ou Gastet.

Quels éclats de rire fou jettent aux échos ces braves bergers et ces joyeuses bergères en se revoyant ! Ah ! les bonnes embrassades, les serrements étroits, et les beaux baisers joliment retentissants.

Les brebis bêlent de plaisir en aspirant le parfum des fleurettes, que leur envoie la montagne, encapuchonnée de son voile blanc de neige froide et vêtue de son manteau verdoyant et moiré.

Le grand Farou jappe d'amitié, en remuant joyeusement la queue, et le bourriquet dans une ivresse fière

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brame d'amour en lançant, plein de folie, les grands éclats de ses braiements.

Quelle joie à la maison ! Est-il bon et frais le premier caillé du lendemain, est-il sucré le petit-lait, bu avidement à pleines terrines ou à grands pots ! Pour le dimanche d'après, quelles bonnes marmites de caillé cuit et de (^reu// savoureux.

A peine reposés, les vaillants pasteurs, intrépides sous leur joli air nonchalant, repartent vers le sommet de leurs montagnes. Ils montent là-haut, bien là-haut, tout près du ciel, sous ce beau firmament tout bleu, au milieu des roches nues et pierreuses, des pics escarpés, caillouteux et profonds, à travers les précipices glissants et meurtriers, dans l'ombre des broussailles herbeuses, où gitent les bêtes sauvages et féroces, et sous les grands bois obscurs et refroidissants.

Les pasteurs vivent là, un peu en vagabonds, pendant cinq ou six mois ; ils courent d'un endroit à l'autre et franchissent les cols des montagnes lorsque les herbes des pâturages sont rasées par leurs troupeaux. De temps en temps, ils descendent du jour au lendemain, à leur village, pour voir où en est la vie de la maison. Là, les jeunes vont danser dans les fêtes du voisinage ou dans les soirées de broyage du lin ; les

vieux, eji cnlendant la messe, disent deux paie r s ])o\\r la sauvegarde du bétail ; les conseillers municipaux se réunissent pour discuter leurs grandes affaires communales, les cantonnements du pâturage des montagnes et les taxes de bacades; les autres se reposent en badiliant et en jouant un peu ; tous sont descendus pour emporter les provisions de la quinzaine.

Couchés avec le soleil et levés avec lui, les bergers l'ont tous les jours le même travail et mènent tous les jours la même vie.

Dès qu'ils sont sur pied, ils traient les brebis et font le fromage, ce bon fromage vieux qui, nulle part, n'a son pareil. Ils mangent ensuite un peu de caillé et boivent leurs deux tasses de petit-lait : c'est là leur premier repas. Pour le dîner de midi, chacun à son tour fait cuire pour ses trois ou quatre camarades un grand chaudron de bouillie dure. Ils puisent ensemble dans la bouillie avec leurs cuillers de bois, en la trempant d'abord dans la graisse de lard, et en la mêlant ensuite avec du lait ou du bouillon. Sur leur tranche de pain de froment ou de mais, — quelquefois du pain d'orge noir comme la suie, — ils étendent leur portion de viande ; c'est le plus souvent un morceau de salé cuit à l'eau, ou grillé au feu à la pointe du couteau ou d'une baguette.

LA KENAISSANCK ROMANE

Quand la rosée est séchée, les pasteurs donnent le large à leur bétail, vers lé sommet des montagnes ; ils le suivent en sifflant quelque air dolent de danse ancienne ou en chantant ces nouveaux airs français rapportés de la plaine.

Les jeunes fument comme les désœnvrés de la ville.

Pendant le jour, ils tricotent des chausses à nœnds, font des sabots pour les enfants et des quenouilles ouvragées pour leurs amies, et quand ils sont las, ils se couchent à plat ventre sur leurs capuchons étendus et s'endorment le dos au soleil.

Après leur repas de midi, composé de petit-lait et de bouillie, quand revient l'appétit, un oignon salé ou une pomme tirée de la pochette tout les frais du goûter.

Au fur et à mesure que le soleil se cache derrière les roches voisines, en deux coups de sifflet aigus, les troupeaux sont ramenés hors des endroits ombreux, et les brebis sont rassemblées par tas dans leur fermeture avant que le serein n'ait mouillé les mauvaises herbes qui empoisonnent le bétail.

Les bei'gers traient de nouveau les bêtes laitières et ils soupeni ainsi qu'ils ont dîné, avec un chaudron de bouillie et de lait, en se racontant des histoires de sorcellerie et des souvenirs du vieux temps, des aventures de tours de force et d'amourettes ; ils rient bien fort pour digérer plus vite.

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Le soir venu ils allument de grands ieux pour faire peur aux ours affamés et aux loups morts de faim ou gloutons.

Les cabanes basses et étroites, sous lesquelles ils s'accroupissent par douzaines, ressemblent aux étables des petits aniinaux de la borde ; elles sont couvertes de larges ardoises plates, qui la nuit laissent passer la pluie, le vent, le froid, et le jour les rayons brûlants du soleil. Là-dessous, bergers et bergères dorment ensemble, tout babilles, sous les mêmes capes pour couvertures — ainsi que des frères dans la même maison — sur une jonchée de branches sèches de sapin recouverte de peaux de mouton et de chèvre. . . Ah les bonnes pincées et les beaux éclats de rire, par moments I Et quand les doigts se reposent, les puces entrent en danse.

Cette vie vagabonde et au jour le jour des braves pasteurs est simple, grande, faite de patience, débouté, de tourments, de besoins et de privations, d'amitié étroite et profonde. Bénie du ciel, elle rend les hommes bons, forts et honnêtes, serviables et pleins de cœur — s'il yen a, comme à Dieu plaît ! — et plus qu'ailleurs, les femmes vaillantes et aimables. »

LA. RENAISSANCE ROMANE

Le Jurançon béarnais de mon bon confrère Eyt a perdu de sa saveur décanté dans mon verre. Mais à travers ma traduction, cette description de la vie ossaloise conserve une allure simple, comparable à un exode de pasteurs de la Bible. Ainsi que dans les littératures primitives, les épithètes sont nombreuses, et les phrases d'allure directe ; ce récit de coutumes immuables marche droit à son but, de même que les troupeaux mr^rateurs, contenus par leurs chiens, le long des grandes routes.

Et les lecteurs de mes Propos gascons éprouveront, je l'espère, à l'entendre, le même plaisir que j'ai eu à interpréter ce Ran: des vaches de nos Pyrénées.

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