I. — Le bandit de SoLr.AIGXÉ II. Au PAYS DE BÉLI>E
III. — La FOIRE d'Aruexs lY. — Les couyalas d'Azln Y, — Les bergers de Cami'a>
LE BANDIT DE SOUBAICxNÉ
(( C'est là-haut, près du rocher du Chien, que j'ai fait tuer mon bandit », nous dit Soubaigné en arrêtant le vieux tilbury sur lequel nous descendions de Piana à Porto, la route en corniche de Galenques. Et du manche de son fouet, notre conducteur nous désignait un bloc énorme surplombant la falaise.
Soubaigné était vui mécanicien dacquois, qu'une exploitation landaise de pins maritimes avait attiré sur cette côte occidentale de la Corse, Quand les chantiers de la forêt deValdoniello furent fermés, ses camarades, scieurs de long et résiniers du Marensin, retournèrent en France ; mais lui, qui s'était plu dans ce pays nouveau, y prolongea son séjour et finit par s'y établir. Marié avec une jeune fille de Piana, il avait adopté les habitudes corses. Cependant, ses favoris continentaux tranchaient sur les hirsutes barbes insulaires ; vêtu
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comme ses voisins de gros velours à côtes, il se distinguait encore d'eux par un monumental chapeau melon ; cette coiffure proéminente contribuait à maintenir la considération que lui témoignaient tous les chapeaux mous du village.
Soubaigné était le Michel Morin de toute cette région tourmentée, qui descend des hauteurs de Plana jusqu'au fond du golfe de Porto. Minotier, forgeron, [)lanteur de cédratiers, notre Landais travaillait tour à tour le bois, le fer et la terre. « Rien ne me parait impossible, nous disait-il plaisamment, si ce n'est ne pas mourir et... écrire l'orthographe! » Et il est de fait que son français-gascon mâtiné de patois corse était de parler et d'écriture très fantaisistes.
Ce jour-là, Soubaigné faisait à des touristes, ses compatriotes, les honneurs des Calenques, falaises bizarres et déchiquetées qui flanquent la baie de Porto et dressent leurs parois à pic à quatre cents mètres audessus du bord de la mer.
11 n'était pas étonnant qu'à ce site sauvage se rattachât un souvenir tragique, ^ous priâmes notre hôte de nous le faire connaître. Alors, laissant reposer son fouet, il mit au pas Marquis — un bidet petit et poilu comme les chevaux de la grande Lande, — et il nous raconta cette histoire, que je traduis fidèlement.
Vous avez remarqué en quittant Piana, commença
PAU MEU, TAU MONTS ET l'AK \ AUX I G.")
Soubaigné, trois masures en pierres sèches, réunies par des auges de bois, et s'étageant sur le flanc de la montagne. C'étaient, il y a dix ans, des moulins à farine ; im filet d'eau de cascade suivait les conduits de bois aujourd'hui crevés, et, de rouet en rouet, allait faire tourner successivement trois petites mevdes. En ce temps-là, ces moulins travaillaient encore quelquefois, quand les pierres avaient assez d'eau pour marcher et quand Orso, le meunier, se laissait surprendre au logis par d'obstinées pratiques. Le plus souvent, l'homme mettait la clef sous la porte et il s'en allait chasser les perdrix et les merles dans le maquis.
Depuis quelques dimanches, Orso paraissait à la messe de Piana, contre son habitude ; mais au lieu de rester après, comme les autres, sur la place, à parler des élections passées ou des élections prochaines, au sortir de j'église, il suivait une jeune fille le long des rues.
Fior di Spîna était une petite couturière de dixhuit ans, blanche, rosée et frêle comme la branche fleurie d'aubépine dont elle portait le nom. Elle habitait le bourg avec ses parents et avec son petit frère Tomaso. C'étaient de très pauvres et de très honnêtes gens.
Le meunier comprit vite qu'avec ses beaux discours il ne pourrait faire de la fillette sa maîtresse, et il se décida à tenter d'en faire sa femme.
Un dimanche donc, Orso accompagna sa prétendue
jusqu'à la maison de son père et il demanda au vieillard la main de sa fdle. Celui-ci répondit nettement qu'il ne la donnerait jamais à un paresseux comme lui.
Trois semaines de suite, le jeune homme renouvela sa demande, et trois fois il se heurta au même refus. Le soir, dans la maison de Fior di Spina, la famille réunie autour de la table mangeait la polenta ; une détonation en bruit de tonnerre remplit la chambre de fumée, et le vieux père tomba de sa chaise, la tête fracassée par une balle.
Orso avait appuyé le canon de son fusil contre le carreau de la fenêtre, et, à bout portant, visant à la lueur de la lampe, il avait tué l'homme qui lui refusait sa fdle.
Le lendemain, pendant que les pleureuses imccraient devant le lit de parade du mort. Maso, le fils de la victime, vint m'inviter aux funérailles.
Les doigts de l'enfant étaient rouges. Comme je lui demandais ce qu'il avait touché, il me répondit : « J'ai trempé mes mains dans le sang de mon père, et je ne les laverai qu'après la vendetta, n
Huit jours après, Orso, qui avait pris le maquis, revenait, à la tombée de la nuit, frapper à cette même fenêtre qu'il avait trouée d'un coup de fusil. Les deux
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f'enimcs en deuil, à la vue de l'assassin, recnlèreni saisies d'horreur.
L'homme dit à la vieille : k Et maintenant veux- tu me donner Fioretta ;' — Non, répondit-elle, il y a du siini; entre nous ! » 11 se tourna alors vers la fdle : u Demain matin, je t'attendrai au pied de la montagne des trois Signores ; si tu ne viens pas, et si tu m'envoies les gendarmes, je tuerai celle-ci comme j'ai tué l'autre. »
Dans la matinée, caché dans un bouquet d'arbousiers, Orso, qui surveillait le sentier, vit deux femmes en noir montant vers le lieu du rendez-vous. La mère n'avait pu retenir sa fdle et elle avait voulu la suivre. Le bandit renouvela encore sa demande en mariage et, sur un dernier refus, il dénoua sa ceinture et attacha Fioretta à un arbre ; puis il la prit de force, évanouie, sous les yeux de la vieille qui hurlait.
Après avoir délié sa victime pantelante, il la secoua en lui disant : « Désormais tu es à moi, tous les jours tu viendras ici m'apporter à manger ; la vie de ta mère me répond de ton obéissance. »
Et Fioretta, partie en pleurant, revenait, triste, un panier au bras, le lendemain ; et elle revint de même les jours qui suivirent. Abrutie par le chagrin, domptée par la peur, elle remontait là-haut, comme une bête de somme, pour aller satisfaire les appétits du bourreau. Quand parfois elle éprouvait un sursaut de dégoût, dans ses velléités de résistance, elle revoyait
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son père, la tète brisée, et pour sauver sa mère elle se sacrifiait encore.
Cependant, continua Soubaignc, Orso était le [plus gueux des bandits. Gomme il n'avait d'autres ressources que la vente de son gibier, confié le soir au conducteur de la diligence, et comme Fior di Spina, très pauvre, ne pouvait lui apporter qu'une maigre pitance, il descendait souvent pendant la nuit, au village, demander des secours dans les maisons, le fusil sur l'épaule ou dans la main.
Les bandits corses ne sont pas voleurs. Celui-ci faisait exception à la règle. 11 venait parfois cbez moi demander de la poudre et du plomb : une fois même il me réclama de l'argent. Je lui répondis brusquement que je n'en avais pas et il partit en grommelant.
Nous étions tous fatigués de ce voisin incommode et dangereux, l ne somme de mille francs avait été promise à celui qui, mort ou vif, le livrerait à la justice. En Corse, ce sont les gendarmes seuls qui touchent ces primes. Poursuivre un pareil gibier n'est pas chose aisée. Et puis, ceux qui seraient tentés par le prix d'une semblable capture reculent moins devant le danger que devant l'expectative d'une vendetta nouvelle.
Maso, le frère de Fior di Spina, avait douze ans.
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On ne le voyait plus sur la place gambader avec les autres gamins de l'école. Il entra mystérieusement un soir dans mon atelier. Dans ses mains, qu'il ne lavait plus, et qui de rouges étaient devenues noires, il portait un morceau de fer rouillé : (( Mo.ssiou Soubaigné, me demanda-t-il, voudriez-vous me remettre cette arme en état? » C'était un débris de pistolet à pierre, qui datait sans doute des guerres contre les Génois. « ïu veux tuer Orso? » lui dis -je. Il ne me répondit pas, mais, dans un sourire crispé, ses lèvres découvrirent des dents pointues.
Je pris le pistolet, je le dérouillai, je refis la crosse et, comme un mécanicien est quelque peu armurier, je forgeai un chien de fer que les batteries huilées rabattaient tant bien que mal sur la cheminée. Le canon était solide, je le bourrai, sans craindre qu'il éclatât, d'une double charge de poudre ; j'y forçai, au maillet, deux balles rondes, et je rendis l'arme tout amorcée à Maso ; il la cacha, en me remerciant, dans la doublure de sa veste.
. A partir de ce moment, Fioretta n'alla plus tous ■les jours porter des provisions à Orso. L'enfant avait décidé sa sœur à le laisser la remplacer. La première fois, le bandit voulut le battre. Cependant Maso lui parla, avec des yeux si brillants^ du plaisir qu'il aurait
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à raccompagner dans ses courses à Iravcrs la montagne, que l'autre consentit à emmener souvent dans ses longues chasses ce petit rabatteur, qui débusquait les merles des fourrés de lentisques, et qui allait ramasser au fond des crevasses les pièces de gibier abattues.
Le bandit, méfiant, se gardait quand même contre toute embûche. Dans le maquis, qu'il dépassait de la tête, il voulait toujours, l'œil au guet, avoir son compagnon à portée de sa vue ; quand ils s'engageaient dans les calenques pour descendre à la plage, il le faisait toujours marcher devant lui en longeant les passages dangereux.
Un soir, Orso et l'enfant s'acheminaient vers le fond du golfe ; des contrebandiers italiens leur avaient donné rendez-vous à Porto. Pour éviter les fâcheuses rencontres, ils suivaient un sentier rocailleux, entre le côté gauche de la route et le bord de la falaise. Arrivé au pied du rocher du Chien, Maso, qui marchait en avant, s'arrêta tout à coup. « J'entends, murmura-t-il d'une voix sourde, un galop de cheval : ce sont les gendarmes d'Evisa que les matelots italiens ont lancés à ta poursuite. »
Instinctivement, le bandit se jeta de côté et il obliqua vers le précipice pour se dissimuler dans une déchirure qui fendait la lèvre de la Calenque. Un bruit sec et métallique, frappant son oreille, l'arrêta sur le bord ; il n'eut pas le temps de se retourner : Maso appuya le canon de son pistolet entre les
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épaules de l'assassin de son père et il pressa la détenle.
Dans un nuage de fumée, l'homme battit l'air de ses bras à travers le vide, et, tombant en avant, la tête la première, il fut s'écraser au pied de la falaise. Couché à plat ventre sur le rebord, Maso pencha sa tête vers le fond de l'abîme et il jetait des cailloux sur une petite chose grise et immobile que la mer venait lécher.
En se relevant, l'enfant avisa une flaque d'eau de pluie dans le creux d'un rocher ; il y lava ses mains ; il pria ensuite pour l'àme de son père et se signa en trempant les doigts dans cette eau bénite de la vendetta.
Le jour s'achevait avec la fm du récit de Soubaigné. Devant nous, à la descente, le golfe de Porto, entre son demi-cercle de Calenques sombres, superposait la bande bleue de la mer et la bande rouge du crépuscule. Mais nos yeux s'arrachaient à l'éblouissement de ce spectacle pour regarder encore en arrière. Au plus haut sommet de la falaise, parmi les rochers qui l'entouraient, les contours estompés par la pénombre, un bloc énorme prenait, à travers l'éloignement, la forme d'un chien de berger accroupi, au milieu d'un troupeau de moutons. Et nous cherchions à retrouver la place 011 le petit Maso avait tué le bandit.
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