AU PAYS DE BÉLIXE
Depuis plusieurs mois, je formais le projet, sans cesse retardé, daller faire mon pèlerinatic au pays de Béline, dans la vallée d'Azun. Je voulais, en efTet, visiter chez elles les deux fdles de mon ami Miqueù Camelat, le félibre d'Arrens en Lavedan : l'une, la Aénette, l'enfant de sa chair et de son sang, celle qui naquit quand se parachevait le poème ; l'autre, la pastoure montagnarde^ sortie, comme la déesse antique, d'un cerveau en gestation de poésie.
Un jour gris de septembre, alors que Miqueù a^ait perdu confiance à m'attendre vainement, je descends du train, sans mannoncer. à Argelès-Ga^ost, que sa pittoresque vallée de Dahant-Ayga console de ses déboires thermaux.
Je fis là l'escale obligée, en cet hôtel Peyrafitte, qui dispnle à l'hôtel Peytat, de Saint-Sauveur, cher à Ar-
PAU MKH, PAK MONTS ET PAU VAUX lyS
mand Silvestrc, la primauté pyrénéenne du riant accueil et de la savoureuse cuisine.
Fi, voilà qu'avant de faire l'ascension du val poétique d'Azun, mon estomac prosaïque sacrifie à la reconnaissance.
La calèche attelée de deux maigres chevaux tarbais, je la partageais avec deux hacienderos d'Aragon, arrivés de Penticosa, par Laruns, pour assister à Arrens à la foire annuelle du troisième lundi de septembre. Tandis que mes compagnons de route étaient venus d'au delà des monts, attirés par la circonstance, dans mon ignorance inexcusable de Bigourdan, le hasard seul avait fait coïncider mon voyage avec cette date si importante dans la vie de nos montagnes. Mes deux Aragonais ne rappelaient pas ces Espagnols déguenillés de la frontière, que mon ami le bon peintre Louis Capdevielle aime à reproduire avec leur mouchoir rouge au front et leur ceinture noire à la taille. De vrais hï~ âahjos, deux parfaits gentlemens habillés à la Française. L'un était alcade de son pnchlo, l'autre en était jiiez, c'est-à-dire suppléant de juge de paix. Ils n'avaient gardé des modes d'Aragon que cette manta pratique, à la fois cache-nez, pardessus et couverture de voyage. J'avais par bonne chance affaire à deux ajicionados et nous nous trouvâmes vite en pays de connaissances tauromachiques. Je venais de voir Guerrita et Algabeno aux courses mouvementées de Dax, et eux s'apprêtaient à les admirer aux corridas de ^otre-
ly/i PROPOS GASCONS
Dame del Pilar, à Saragosse. Nous plaignîmes ensemble le par tro[) téméraire Reverte mis à mal dans son agenouillement des arènes de Bayonne, et nous célébrâmes de concert les gestes du grand Rafaël Guerra et de son élève andalou Algabeno. l*yrénéens tous les trois, et partisans d'im jeu plus classique cl [>lus sobre, nous nous trouvions d'accord pour reprocher à nos trois espadas préférés toutes ces bagatelles périlleuses de l'arène, toutes ces fioritures d'Andalousie dont ils abusent sous le muffle et sous les cornes du taureau, .l'eus un mouvement d'amour-propre gascon en constatant Tétonnement de mes compagnons à me voir aussi emballé qu'eux et presque aussi connaisseur dans le jeu de Iras los montes.
Nous parlâmes ensuite de Cuba et des Philippines, et je fis léger mon doigt pour toucher cette plaie saignante de l'orgueil castillan. Mes deux Aragonais. avec une chaleur feinte peut-être, se félicitaient du sort malencontreux de la guerre hispano-américaine, qui, loin de réduire à la misère l'Espagne, allait l'enrichir. « Nous ne sommes pas plus colonisateurs que vous, ajoutaient-ils avec une pointe de malice ; laissons cette spécialité aux Anglais et aux Allemands, qui s'ennuient chez eux et vont chercher fortune au delà des mers. Cultivons notre jardin, colonisons nos terres. » Puis le couplet patriotique sur l'Espagne : « Nous avons dans la Péninsule presque tous les produits d'outre-mer. Les cigares de la Havane, nous nous en
PAR MEU. l'AU MONTS ET PAPi VAL'X l'Ô
passerons aisément : le tabac blond de A alence nous les fera oublier. \ous tromons sur notre terre le blé, le vin, la viande ; pourquoi regretter de ne plus les importer d'ailleurs? Puisant dans les greniers de nos colonies, nous laissions l'Espagne devenir stérile, et nous nous croisions les bras en attendant que les tras marinos de Manille et de Cuba nous tombassent dans la bouche. Travaillons nos champs ; maintenant qu'il nous faudra moins de soldats, il nous restera plus de laboTireurs. »
Derrière la forfanterie un peu voulue de ce programme se cachait plus de vérité que de paradoxe. Et je pensais à mon ami Gamélat, qui prêche le culte du foyer natal à ses montagnards, séduits par les mirages de l'émigration, et leur dit dans l'avant-propos de ses chansons : « Pour ceux qui travaillent les Amériques sont partout !»
Pendant ce temps, nous avions, au pas de nos chevaux, franchi les premières croupes, et nous longions maintenant, au trot, la gorge du Gave, en pleine vallée d'Azun.
Cette route thermale, par Arrens et le col de Basen, conduit aux Eaux-Bonnes ; elle n'est sillonnée qiie par de rares touristes aimant la montagne pom* elle-même. On ne rencontre pas sur ce parcours de station balnéaire ; hier encore il n'y avait pas trace d'industrie en Azun, et c'est à peine si une mine argentifère tente, près de Marsous, ses premières fouilles. Les habitants mènent encore cette vie pastorale, immuable depuis
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des siècles. Le gave d'Arrens, descendu des glaciers du Batlaïtouse, se grossit à Bun du gave d'Estaing et descend en droite ligne vers Argelès. Au-dessous des terrasses d'Arras, il coulait à nos pieds à une effrayante profondeur. A cinq ou six kilomètres d' Argelès. la roule coupe en corniche un promontoire qui descend à j)ic dans le précipice. « Le Saut du Procureur ! », nous dit le cocher, en nous montrant du hout de son fouet la plate-forme du haut. Il y a deux ou trois siècles, confinés dans leur vallée alors inaccessible, les montagnards azunais se refusaient à payer l'impôt. L'agent du fisc, qu'ils appelaient procureur, ne parvenant pas à remplir sa caisse, eut l'imprudence de menacer ses contribuables récalcitrants de recors et de saisies. L'ancienne route longeait l'extrémité de la crête ; la nouvelle coupe en tranchée et à mi-hauteur le précipice. On hissa le pauATC diable au sommet du rocher qui surplombait nos têtes et, de là, on le précipita dans le torrent, où il n'arriva qu'en morceaux.
Aujourd'hui les mœurs sont plus douces, et les Azunais, gens de dévotion et d'obéissance, rendent à Dieu et à César le tribut imposé.
Maintenant, nous ne montons plus ; la ligne des coteaux s'est peu à peu étagée en double chaîne de montagnes.
A notre gauche, dans un fouillis d'aulnes, le petit village de Bun domine, perché sur son cap, le confluent des gaves d'Estaing et d'Arrens.