PAR MER, PAR MONTS ET PAU VAUX I
La vallée s'est élargie et les villages se rapprochent. C'est, d'abord, le chef-lieu du canton, Aucun ; la vieille église romane a un porche si curieux que nous descendons de voiture pour le voir de plus près. Ln kilomètre plus loin, nous traversons Marsous, dont l'église blanche renferme de chaudes peintures espagnoles. A travers la route ombragée courent des ruiseaux tombés des cascades voisines; ils vont, en bruissant contre leurs cailloux, rejoindre le gave qui, bordé de peupliers et de hêtres, coule tranquille, effleurant les regains des prairies. Quelques centaines de mètres encore de grand trot, et notre voiture s'arrête sur la grande place d'Arrens, où je prends congé de mes aimables Aragonais.
LA FOIRE D'ÂRRENS
En descendant de la voiture, arrêtée sur la grande place d'Arrens, je me fis conduire à la maison Gamélat, un vrai magasin universel, oii, dans ces vieux pays de montagne, ainsi que dans les bazars des pays neufs d'Amérique, on vend toutes les choses utiles à la vie pastorale.
Me voyant enfin venu, moi qu'il attendit en vain si longtemps, mon cher poète n'en croit pas d'abord ses yeux troublés. J'embrasse sur les deux joues Bélino. la petite blonde aux yeux bleus, qui ressemblera un jour à la pastoure que son père a chantée ; je m'installe au restaurant Baby. oi!i, pendant dix jours, je devais confortablement camper, puis, bras dessus bras dessous, nous voilà partis, mon filleul Camélat et moi, pour le champ de foire. Je passai mon après-midi dans ce brouhaha de gens et d'animaux. Cette foire
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d'Ari'ens est, pour les moutons et les vaches descendus des pâturages de la montagne vers la Notre-Dame de Septembre, ce que sont les foires de Maubourguet, aux premiers jours d'octobre, pour les chevaux qui ont fait la saison thermale dans les Pyrénées.
Les grandes vaches, au poil blanc, de cette race labedanaise, que l'on nomme, je ne sais pourquoi, race de Lourdes, étaient attachées par les cornes, et elles ruminaient paisiblement l'herbe parfumée de hauts plateaux qu'elles venaient de qTiitter. Vêtus de laine de casaheyte, les bergers les gardaient, silencieux et résignés commes des Arabes, attendant pendant de longues heures le marchandage des rares acheteurs. Les moutons, au nez busqué et à la toison épaisse, marqués de bleu ou de rouge, étaient attroupés en rond. Tandis ({ue les vieux pâtres, solitaires, tenaient une à une leurs vaches attachées, autour des troupeaux de moutons bergers et bergères voisinaient.
Ce qui me frappa au premier coup d'œil, en cette foire d'Arrens, c'est la différence profonde qui sépare les hommes des femmes. Les fdles sont fraîches, robustes, de taille un peu courte et parfois trappue ; les garçons, au contraire, sont bruns, grands, d'épaules larges et hautes. On dirait des types appartenant à deux races différentes. Il faut chercher l'explication de ce contraste dans un différent genre de vie. Les femmes, pour la plupart, restent tout le temps au logis, occupées aux menus travaux de la borde et des champs. Les
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hommes, au conliaire, passent cinq ou six mois de l'année au grand soleil et à la belle étoile. Us gardent, le jour, leurs troupeaux sur les contreforts des montagnes de la frontière ; la nuit, ils couchent tout habillés, dans leurs coiiyalas, sur les lits de camp de leurs cabanes en pierres sèches.
Dans cet air pur des hauteurs, vivant presque exclusivement de bouillies et de laitages, leurs muscles se lortifîent avec cette nourriture saine, et leurs poumons s'élargissent au souffle des grandes altitudes. Les enfants, en devenant des hommes, poussent droits et fiers comme ces immenses sapins étages sur les montagnes des sources du Gave.
Le soir, à l'auberge, après un bon souper, à une table où je coudoyais les marchands et les vendeurs attardés de cette foire d'un jour, je croyais que tout était fini et qu'Arrens allait rentrer dans le calme. Il était dix heures ; j'avais vaguement entendu parler d'un bal, mais je ne voyais rien venir. Je m'apprêtais à me mettre au lit, quand un bruit de pas ébranle mon escalier ; la petite pièce voisine de ma chambre est envahie par un cortège de garçons et de filles, marchant en cadence au rythme d'un accordéon. Le ménétrier monte sur une chaise, et le bal commence.
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J'étais assis sur le seuil de ma chambre, en première loge, pour prendre ma part du spectacle improvisé. Sur son instrument, le musicien ne jouait que valses et polkas ; hélas ! les ménétriers d'autrefois jouaient des rondes et des gavottes avec leur flùle et leur tambourin.
Ce tambourin montagnard, dont mon filleul Gamélat a recueilli un des derniers modèles delà vallée d'Azun, était une caisse de guitare droite et allongée, sur laquelle se tendaient des cordes de violon. Le tambourinaire labedanais, d'une main tenait une petite flûte, et de l'autre frappait les cordes, avec un marteau. Ces tambourins des Pyrénées se rencontrent encore, paraîtil. dans quelques petits villages de la vallée d'Aspe. A Laruns, le jour de la Notre-Dame d'Août, les sept villages d'Ossau, qui ont conservé leur ancien costume, se réunissent au son d'un violon et de deux tambourins.
Cependant, le bal continuait sous mes yeux ; ainsi que les instruments de musique, il avait perdu tout caractère local. Les jeunes soldats, depuis plusieurs années, ont importé jusqu'ici leurs danses de garnison qui ont détrôné les anciennes.
Ces braves montagnards trouvaient fort naturelle la présence au milieu d'eux d'un Monsieur de la ville ; il n'en serait pas ainsi dans quelques villages de la plaine de Tarbes. Certains des danseurs insistaient même pour me faire entrer dans le bal. mais je pré-
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ferais rej^arcler. Entre deux contredanses, un jeune homme essoufflé se reposait en causant avec moi : « Voyez- vous toutes ces jeunes filles, me disait-il ; il est minuit; elles rentreront tout à l'heure en bande dans leurs maisons et aucun de nous ne cherchera à leur faire perdre leur chemin. En Azun, les jeunes filles sont sages comme des premières communiantes, et elles sont saines comme de l'ail. « Et me reportant au poème de Béline, je croyais entendre Jacoulet disant à son amoureuse : « Mon amie, tu es toute blanche comme la Vierge dans sa niche. ))
Pendant ce temps, le musicien jouait toujours. Très grand, très pâle, jierché sur un escabeau, il dodelinait de la tête, et ses doigts au petit bonheur piquaient les notes et pressaient les soufflets de son accordéon. Il luttait dignement contre les fumées de vin rouge, mais le balancement de ses jambes marquait tout ensemble à contre-temps les mesures de la musique et les faux-pas de l'ivresse.
Fatigué de mon voyage, la tète tournant avec toutes ces valses, la gorge séchée par la poussière, je fermai les deux portes de ma chambre et je me couchai. Malgré les coups de talon de la danse, je fus bien vite pris par le sommeil, mais il me sembla plusieurs fois, dans des réveils brusques et courts, entendre soulever et secouer les loquets de mes portes. Des amoureux, sans doute, cherchaient loin de la foule un asile soli-
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laire, et ils venaient se heurter aux portes de bois maintenues par mes verrous.
Tout d'un coup, je me sens emporté par un rêve étrange^ je suis hissé au sommet d'un rocher et je reconnais le saul du Procureur. Une cohue hurlante me pousse peu à peu vers le goufifre. Je perds pied et m'écroule sur la pente de l'abîme. Je me réveillai en poussant un cri. Mon lit, le plancher, la maison tout entière tremblaient sous le dernier galop des danseurs, qu'on se décidait enfin à mettre à la porte.
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LES COUYÀLAS D'ÀZUN
Un braiement sonore comme la voix de l'ànessc de Balaam me réveilla en sursaut. Au pied de ma fenêtre, dans le cliquetis des fers sur les lavasses plates, j'entendis la voix de Miqueii Camelat me crianl : (( Allons, dormeur, en route pour les plateaux des Conyalas 1 » Dix minutes après, j'enfourchais mon baudet harnaché avec un fourniment réformé de gendarme. Cet animal payait de mine ; de grande taille et d'épaisse encolure, il semblait devoir me porter, en se jouant, le long des sentiers de la vallée. Hélas, dès les premiers faux pas, je dus en rabattre. Avec ses genoux flexibles comme l'osier, mon âne tn'buchait à lous les cailloux du chemin ; il n'avait certes pas le pied montagnard. Celait une bêle des coteaux de Tournav, dépaysée dans la vallée d'Azun : un vulgaire article d'importation. Aussi traînant au lieu d'être porté,