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je dus faire les trois quarts du trajet pied à terre et la bride tendue à la main.
Les Gouyalas, vers lesquels nous nous acheminions ce matin de septembre, sont les cabanes sous lesquelles les bergers s'abritent, pendant l'été, à la saison des dépaissances. En patois gascon, Coiiyo ou Coujo signifie une citrouille. La Cajole ou Cayole, c'est le panier à jour, demi-spliérique et à côtes de melon, sous lequel les ménagères de chez nous enferment les poules mères et leurs petits poulets. Dans leurs Couyalas ou leurs Ciiyens, les bergers Labedanais se groupent eux aussi en commun sous le même toit, comme une nichée de poussins. Coujo, Cajole Coayala, c'est donc là du symbolisme à la deuxième puissance. Notre vieille langue romane mêle ainsi la poésie des mots et des choses avec plus de clarté que n'en montre dans ses symboles notre jeune école décadente.
En traversant les prairies, qui s'étendent aplanies au midi d'Arrens, nous longeons le pied d'un mamelon isolé, qui, semblable au rocher du fort de Lourdes. barre la gorge du Gave. Ce n'est pas un château fort qui le surmonte mais bien la chapelle de Notre-Dame de Poueylaim. Poueylaûn, Poaeylahoan, le pic de la fontaine, La dévotion des Azunais est restée fidèle au
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pèle lin a fie, mais, dératif^ée par des fouilles, la source miraculeuse a disparu, se frayant un autre cours.
A notre droite, premier contrefort du massif du Gabizos, se dresse le bizarre pic de Caiibarole ; c'est une arête rocbeuse, qui s'élève en saillie à flanc du coteau, semblable à une corne recourbée. Cette appellation est encore une image : les Labedanais désignent sous le nom de Caàharoles les vacbes dont les cornes sont repliées en dehors.
La route qui conduit au lac de Suyen remonte le Gave et coupe en corniche le flanc de la montagne. Sur cette rive gauche, les croupes perpendiculaires au torrent descendent à pic et y déversent leurs ruisseaux en cascades ; la rive droite boisée s'élève en pentes moins rapides.
Près de nous, le rocher entaillé par la mine renvoie comme un prisme les rayons du soleil. A coups de bâton ferré nous détachons des fragments de cristal de roche et en les ramassant, je me redisais ce vers du poème de Béline : La tue denlic cvislalleye, tes dents ont l'éclat du cristal.
Tandis que le Gave descend désordonné, la route monte toujours, et bientôt elle surplombe un précipice que les herbes et les branchages voilent de vert. Semblables à des détonations successives d'artillerie, des grondements d'eaux bouillonnantes se répercutent dans la gorge: « Les Escalasl », me dit Camelat penché vers le vide. Des nuages de vapeur semblent être les flocons
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tle fumée de ces batteries qui tonnent; le Gave bruit au-dessous de nous sur une succession de larges assiettes rocheuses, en dégringolant ces marches gigantesques d'escalier.
Le long- des pentes moins abruptes s'étagent maintenant des pacages reverdis par les pluies de septembre ; toutes grises, de leur pied en pierres sèches jusqu'à leur faite d'ardoise, des granges s'élèvent au milieu des prés. (( iVnne, ma sœur Anne, dis-je à Miqueù, n'estce pas les Couyalas ?
— Oh, non, pas encore, nous sommes en pays cultivé ; ces constructions sont des bordes où les propriétaires de ces quartiers emmagasinent pour l'hiver les Irois coupes de leurs fourrages. »
En descendant vers le niveau du Gave, nous croisons deux douaniers au bizarre accoutrement. Caparaçonnés comme des tortues, si ce n'est leur maison, c est du moins leur lit de camp qu'ils portent ployé sur leurs reins, tel un immense sac de troupier. Marchant courbés sous ce poids énorme, ils retournent, leur garde achevée, à la caserne d'Arrens.
Nous débouchons dans le Val de Grogne-Pouret d'où ils viennent, et Miqueù me montre sur l'autre rive leur cabane d'observation. Les deux douaniers de relève sont déjà installés à leur poste. Ils fument leur pipe philosophiquement, en surveillant pour l'acquit de leur consigne cette route impraticable d'Espagne. Il n'y passe pas deux douzaines d'Aragonais par an. La
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contrebande ne se fait plus par là, il ne s'y perçoit pas de droits, et ne se dresse jamais de procès-verbaux, et cependant les douaniers veillent ! C'est toujours la vieille histoire de la sentinelle de faction sur l'emplacement de la guérite depuis longtemps supprimée. Çà et là, dans le vallon de Grogne-Pouret, des tertres arrondis bossuent le sol pierreux. « Les tombeaux des bandouliers ! ». me dit Miqueù. Des guerrillas de miquelets espagnols venaient autrefois mettre le pays d'Azun au pillage. Ils prélevaient un tribut sur tous les troupeaux. Fatigués d'exactions, les bergers se groupèrent de nuit ; à un signal convenu, ils surprirent ces bandits dans leur sommeil et les assommèrent jusqu'au dernier à coups de bâton ferré. Ils les enfouirent ensuite dans ces fosses, comme des bêtes crevées, sans prêtres et sans prières.
Les flancs des montagnes se rapprochent des deux rives du Gave ; à notre droite des rochers pelés, de lautre côté du torrent, les premières sapinières de Pourtaù. La gorge s'élargit bientôt et contourne un cirque sauvage. « Voilà les couyalas d'Asté ! », médit Camelat. Dans ces pâturages caillouteux, je ne distingue d'abord que des amas de pierres informes, qui finissent, vus de près, par ressembler vaguement à des cabanes.
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Les Couyalas d'Azun sont tous bâtis sur le même modèle. Ils comprennent, en partie double, le logis des bêtes et le logis des gens. Dans cette enceinte circulaire à bauteur d'appui, on parque pendant la nuit les troupeaux. A côté, la maison des maîtres. La cabane, en pierre sècbe, comme le bercail, mesure deux mètres cinquante de long sur deux mètres de large. Le toit est fait en planches de sapin recouvertes de mottes de gazon. Une claie en bois tressé sert de porte. Le logis est vide mais non pas abandonné. Tout autom* paissent quelques vaches en liberté. Aux murs de l'intérieur sont accrochés les ustensiles rustiques de la vie pastorale : les seaux de bois cerclés de cuivre pour traire le lait, les grands vases de fer-blanc pour faire le beurre, la marmite de fonte pour la cuisson de la bouillie de maïs. Dans le couyala, le lit tient toute la place, il s'adosse au fond de la cabane et appuie son pied sur une barre de bois ; sur cette traverse s'assoient pendant le jour les locataires, pour leur repas et pour leur travail. Les habitants sont en effet des locataires, car dans ces vallées communes à tous, au commencement de chaque saison, les couyalas appartiennent pour l'été au premier occupant. Beaucoup d'entre eux aussi tombent en ruines, et personne ne songe à les relever. Le lit de camp est fait avec une couche épaisse de branches de genévrier et de rhododendron. Sur cette jonchée parfumée qui les préserve de l'humidité du sol, les bergers étendent leurs capes de bure rousse,
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et ils dorment là. coude à coude, étendus comme les troupiers au corps de garde. Autrefois filles et garçons couchaient côte à côte dans les couyalas d'Azun. Maintenant les femmes restent pendant l'été au logis et les hommes seuls vont garder les troupeaux sur les hauteurs.
A oilà que sur la frontière d'Espagne le Batlaïtouse s'encapuchonne et prend mauvaise figure. Vite, en route, vers le lac de Suyen. A notre droite, un ruisseau descend presque à pic d'une montagne pelée : c'est le Riùtjran, le déversoir du lac de Miguelou. Sur ces hauteurs, dures à escalader, s'étagent au-dessus du lac les précipices de Malelit : la mauvaise avalanche. Et Miquei!i me redit d'après son poème de Béline l'histoire du berger qui se perdit dans les gouffres de Malelit.
« Son compagnon lui criait: « Pourquoi l'envas-lu par les raccourcis. Et si le sentier s'éboule el te projette comme un peloton de fil dans le vide où tu t'anéantiras ? Les névés de la montagne ont l'assiette mouvante des passerelles. Par ailleurs, nous arrivons aussi vite. — Mes yeux, répondit-il, ne sont pas voilés par des toiles d'araignée ; ces raccourcis, j'y passe tous les jours. » L'autre tourne la tète et ne le voit plus. « Quel fléau, quelle disgrâce ont fondu sur nous, s'écrie-l-il. Apprenez, pasteurs, la cause de ma désolation. Je
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criais à mon camarade : Nos anciens n'ont jamais traversé Malelit, prends la bonne et la longue voie. Mais lui suivit la route qu'il prenait tous les jours. — Ami. ami, lui répondent les bergers atterrés, perdit-il le sentiment dans la montée !* Son mauvais sort l'entraînaitil ? — Qui le sait?... Son bâton buta peut-être et tout d'un coup l'homme disparut !... Qu'en restait-il? Deux couvercles de vases surnageant dans l'eau du précipice. »
A la tristesse de cette légende se joint pour nous assombrir la brume qui descend. Sur les bords du Gave, les sapins centenaires sont déjà poudrés de brouillard. Le sentier a disparu, le torrent fait un coude dans la forêt, et le lac de Suyen est là-haut. En suivant la rive sinueuse, nous nous perdons sous les grands arbres, et trébuchons à chaque pas contre les rochers à fleur de sol, ou contre les nids de grosses fourmis, dont sont friands les coqs de bruyère. Pour couper au plus court, nous escaladons la pente rocheuse que domine le plateau du lac. Le brouillard nous enveloppe sur la crête. Je sens sous mes pieds un lit de sable fin. Miqueij me retient par le bras, et nous écoutons le clapotis du lac de Suyen agité par le vent. \ous touchions l'eau sans la voir, en marchant comme des ombres dans ces vapeurs laiteuses. Au retour, les brumes descendaient
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plus \'i[e que nous. Et ce long chemin, il fallut le refaire à pied, clans la pluie, dans le vent et dans le noir, traînant après nous, à bout de bras, des ânes trébuchants et rétifs.
En traversant le vallon de Grogne-Pouret, nous entendîmes des voix lointaines chanter : La-haàt sus las moiinlayncs ! Bientôt après nous croisions une bande joyeuse de jeunes bergers, qui venaient passer la nuil dans les couyalas d'Asté.
Tandis que nous revenions la chair transie et l'esprit attristé de notre plaisir, ces braves gens, à travers les rafales, marchaient au travail en chantant.
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