‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 29 sur 48 · LA MORT DE MARICHETTE · texte numérisé non relu

LA MORT DE MARICHETTE

Vous rappelez-vous Mariclielte, la Aieille servante de métairie de Duhort-Bachen ? Dans mes premiers Propos Gascons, je vous racontai, il y a longtemps déjà, la triste histoire de cette pauvre Fdle des champs. AlTuhlée par moi, au petit bonheur, du nom de Mariclielte, elle s'appelait en réalité Marichou, corruption villageoise de Marie ; j'appris cela plus tard, le hasard a de ces coïncidences. Ses maîtres ne voulaient plus garder à leur service cette domestique, âgée de soixantedix ans, tombée en enfance, et comme les économies de leur tante furent détournées, on ne saura jamais par quelles mains, ses neveux ne se décidaient pas à la reprendre. Lu matin d'été, je rencontrai sur la route d'Eugénie-les-Bains, traînée dans une carriole à àne. Manchette, qui revenait de Bahns-en-ïursan, où ses parents n'avaient pas voulu la recevoir. Fatigué de ces

CHOSES ET (;E>S DE CHEZ ?«OUS '2/j(J

charrois, le vieux métayer qui la conduisait me déclara tout net que si M. le Maire ne voulait pas nourrir cette bouche inutile, il allait laisser à l'abandon la vieille sur le bord du chemin. Pour trancher ce conflit entre le maître et les neveux, le maire de Duhort-Bachen, qui n'en pouvait mais, prit à sa charge Marichette.

En cette circonstance critique, j eus recours à l'Asile de vieillards tenu à \ic-Bigorre par mes amies, les Petites Sœurs des Pauvres. Je savais que leur porte s'ouvrirait à ma demande.

Ces bonnes Sœurs ! Entre leur hospice et ma maison familiale de ^ ic, ce fut toujours échange de prières et d'aumônes. En août, au moment de la maturité des fruits, traîné par un vieux bourriquet, conduit par un vieux bonhomme, le vieux charreton de la communauté pénétrait à vide dans notre verger, la poiima- (lérn. Alors, pendant que le cocher paresseux et grognon fumait sa pipe sur sa banquette, les poires et les pommes qui, tombées des branches, s'écrasaient à terre, étaient glanées par un essaim de Petites Sœurs butineuses.

Dans la caisse de la voiture s'amoncelait la récolte sucrée, espoir des confitures et du raisiné de l'hiver, el comme la dit dans un vers exquis mon ami Francis Jammes :

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La pulpe des fruits lourds pleurail ses larmes d"or.

L'automne venu, en septembre ou en octobre, la même charrette entrait; après les vendanges, dans nos pressoirs, hélas ! si appauvris. Du pied des grandes vis, les vignerons détachaient à coups de hache les grappes séchées, et ils chargeaient à pelletées ces copeaux rougeàtres et odorants. Enivié par les fumées du vin nouveau, le vieux conducteur, en dodelinant de la tète, emportait pour la piquette de l'asile sa provision de vendange pressée.

Un triste soir, dans la maison aux contrevents fermés, les Petites Sœurs revinrent, à pied cette fois, recueillir une dernière récolte. C'était une ame dont elles voulaient guider l'essor dans l'envolée de leurs prières. Noires et blanches, semblables à deux hirondelles voyageuses, elles se tenaient debout, pleurant avec nous, au chevet de leur vieille amie. Alcrs, avant le râle des derniers souffles, le suprême éclair de raison de l'être qui agonisait s'éteignit, les mains réunies à leurs mains, en une communion de prières avec les saintes filles. Et nous fûmes presque jaloux, les deux fds aimants, de ces pensées déjà supra- terrestres et qui n'étaient plus pour nous !

Je reçus donc de la supérieure de rhos))ice une lettre m'avisant que Marichette serait la bienvenue à Vie. De

bons parents pauvres avaient recueilli provisoirement ma protégée après son abandon. C'étaient les humbles métayers à qui elle avait confié, pour faire dire des messes après sa mort, les quatre-vingts francs, épaves de ses gages. Ils se chargèrent de la conduire à l'asile. Marichette tombait mal le soir de son arrivée : dans le brouhaha d'une exécution de saint Joseph. Saint Joseph est le patron bien-aimé et bien châtié des Petites Sœurs des Pauvres. Tour à tour gagne-pain et souflredouleurs. le Saint est l'objet de toutes les gâteries et la victime de toutes les pénitences. Ses mésaventures de patient ont inspiré ce charmant récit de la Neiwaine de Colette, renouvelé de celles des Petites Sœurs.

Dans ces asiles, où l'on ne vit que d'aumônes, les religieuses, qui ne boivent et ne mangent qu'après leurs petits vieux et leurs petites vieilles, ne savent pas toujours, le soir, avec quoi elles feront bouillir le pot-aufeu du lendemain. Le premier jour de misère grise, fleurs et prières entourent l'autel du saint protecteur. Si les demandes tardent à être exaucées, viennent les froideurs, puis les réprimandes. Son socle est peu à peu dépouillé de ses gviirlandes et de ses dentelles de papier. S'il reste sourd encore, on le met à bouder le front contre la muraille. S'il s'obstine à ne pas venir au secours de ses petites amies, ce sont les grands châtiments qui commencent. Et la charité sainte rend charmantes, quand même, ces puériles religiosités.

Ce jour-là, les cinq cents francs de la note du bon-

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lan<ier restaient en souffrance depuis plus d'une neuvaine. Aussi, la communauté outrée s'était portée aux excès les plus révolutionnaires. Ainsi qu'un condamné à la potence qui se refuse à l'amende honorable, saint Joseph avait le cou pris dans un cordon de tertiaire de saint François ; il fut ensuite enseveli dans un sac à linge sale, et muré, en attendant pis, dans \ in-pace d'un cabinet noir.

Survenue dans la fièvre de l'exécution, Marichette est abandonnée à ses camarades de chambrée. A peine est-elle conduite au dortoir qu'un nouveau coup de sonnette retentit à la porte de l'hospice.

Dérangé dans son premier sommeil, le concierge bougonnait de n'avoir trouvé personne à l'entrée. La sœur tourière arriva aux nouvelles ; dans un pressentiment, elle ouvrit la boîle aux lettres et en retira un pli cacheté à l'adresse de la supérieure. Dans cette enveloppe, un bienfaiteur anonyme avait inséré un billet bleu de cinq cents francs, juste le montant de la facture du boulanger. ■

Marichette, qui ne comprenait rien à cel excès d'honneur, se vit amener à la chapelle et associer au premier rang à la réparation solennelle faite à saint Joseph, victime d'une erreur judiciaire. Déscnsaqaé, le bienheureux de plâtre fut réinstallé, triomphalement, sur son piédestal fleuri de guirlandes fraîrlies. et enluminé de lampes bleues et roses.

Après cette première soirée mouvementée, Marichette

dormit mal, dépaysée dans les draps blancs de sa petite couchette. Dès que les premiers rayons pointèrent aux vitres claires du dortoir, poursuivant une familière besogne, elle se précipita vers les fenêtres, qu'elle ouvrit en criant: a Ho! Mascaret, ho! Marti hoiieoii, ho, hoo ! » La pauvre fille se croyait encore dans sa métairie de Duhort-Bachen, et ainsi qu'autrefois, à l'aube, elle se pressait pour donner à manger a ses bauifs.

Réveillées en sursaut, les petites vieilles riaient, grognaient, toussotaient; elles firent tant de tapage, qu'on entendit, dans l'autre aile, les voies cassées des petits vieux, réveillés par conlre-coup. Et Marichette de répéter plus fort, pensant être en retard, au milieu de cet éveil de la métairie de son rêve : Ho! Mascaret, ho! Marti boiieoa, ho, hoo !

Les bonnes Sœurs, accourues au tapage, eurent grand'peine à faire rentrer vieux et vieilles dans le calme ou dans le sommeil.

Le jour venu, il y eut, au quartier des femmes, une reconnaissance touchante. Une paralytique originaire de Duhort-Bachen, et placée à l'asile depuis quelques mois, retrouva dans Marichette une de ses compagnes de village. Par camaraderie, et pour se donner de l'importance, elle accapara la nouvelle. Et l'infirme jouait, avec la folle, à la maman, comme une petite fille joue à la poupée. Au réfectoire, elle voulut faire asseoir sa payse à côté d'elle, et elle gourmandait la maladroite, qui, en portant la cuillère à sa bouche, laissait tomber

la soupe sur ses vôtcmenls. De ses \eu\ bleus, toujours jeunes dans sa figure ratatinée, Marichette fixait son amie d'enfance, et elle semblait poursuivre dans son cerveau trouble un souvenir effacé.

La journée se passa bien. Ainsi que fait un bébé à côté de sa bonne, Marichette. s'amusant avec des chiffons, tournait et retournait autour du fauteuil de bois où la paralytique reposait ses jambes mortes. Mais pendant kl nuit, la folle se leva de nouveau, à l'aurore, et à Iravers le dortoir en rumeur, elle se remit à appeler ses boeufs à la provende. Elle avait tout oublié : les vols des uns, les ingratitudes des autres ; mais si elle ne se rappelait plus les hommes méchants, elle revoyait les grands bœufs roux, ses amis de là-bas. Eux ne la malmenaient pas comme ses parents ou ses maîtres, et, de leur langue rude, ils lui râpaient les mains en une léchée caressante, quand elle leur présentait, à la lucarne du lover, la poignée de paille entourée d'une feuille de mais.

Cependant les nuits de l'hospice avaient perdu tout repos. En désespoir de guérison, la Mère supérieure m'écrivit que. malgré tout son désir de m'obliger, elle ne pouvait garder plus longtemps la folle qui. tous les matins, troublait le sommeil de la communauté.

Pour la seconde fois de sa vie, il fallut faire remonter Marichette en chemin de fer et la ramener à Duhort-Bachen, chez des parents, qui la logèrent pendant que s'accomplissaient les formalités administratives. Enfin, voyageant de ville en ville, ainsi qu'un

malfaiteur, ma folle lui hospitalisée leur à tour à Ihôpitalde Mont-de-Marsan et à l'asile Saint-Luc de Pau.

Désormais, nous n'eûmes plus de ses nouvelles. Parmi les aliénés de la maison de santé, elle n'était plus qu'im numéro, une bète humaine, à laquelle on distribuait, comme aux bêtes fauves en cage, sa part de pitance el sa part de douches.

Quelque temps après, l'administration nous avisa du décès de la folle de Duhort-Bachen. J'eus alors mio f;rande pitié pour ma pauvre Marichette. A l'asile des vieillards de ^ ic , me disais-je, elle serait morte dans les bras des Petites Sœurs consolatrices des mourants. Cette âme troublée, qui eut un jour devant moi un éclair de raison, en me recommandant de lui faire dire des messes, aurait eu peut-être, avant de rendre le souffle, un dernier rayon de pensée croyante au bruit familier des prières.

Dans son lit de la maison des fous, elle s'est desséchée comme une plante qu'on n'arrose plus, et dont on laisse tarir la sève. A sa mort, peut-être même que la folle n'a pas eu le repos du linceuil. Cette chair vierge de vieille fille a été sans doute brutalement violée par un scalpel; ces flancs qui ne connurent pas l'enfantement, la lame d'acier est venue les ouvrir ; un ciseau a fait sauter ce crâne pour rechercher le rouage cassé du cerveau trouble. Où dorment ces restes profanés ? Sur son cercueil de bois blanc, a-t-on planté la croix noire du cimetière de son village P

Mais oubliant ce corps, retourné à une poussière inconnue, je me suis souvenu que j'avais accepté charge d'âme. Quand sur le grand chemin, hagarde, Mavichette me criait: /os misses, las misses, ces messes, je hii promis de les faire dire.

Un dimanche d'avril, M. le Ciué de Duhort-Bachen a annoncé au prône : « .Icudi prochain, je célébrerai un service pour le repos de l'àme de Maricliou, de son vivant, servante à la métairie de Laborde, et morte à l'asile Saint-Luc de Pau. »

Je fus distrait pendant cette messe, et, loin de cette église et du cimetière voisin, ma pensée s'en fut vers la terre oij reposent mes morts ; dans le rêve de ce voyage, il me sembla qu'une voix chère murmurait à mon oreille : « La prière est une aumône ; c'est bien de faire prier pour Marichette ! »

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