‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 30 sur 48 · HORS DU SILLON · texte numérisé non relu

HORS DU SILLON

Ceux qui ont la mes « Dacquoises )) se rappellent combien brille à travers, — perle fine au milieu de mes paillettes espagnoles — - ce joli tableau croqué sur le pont de Dax au crépuscule : la vieille marchande de marrons saluant les petites ouvrières, du Sablar de son cri, mélangé de sourire et de regret, toutes caùtotes.

En ornant ma prose de la sienne, j'ai fait échange de sympathie avec mon bon confrère landais, Serge Barranx, et je viens aujourd'hui lui payer une dette littéraire en parlant de son roman, Hors du sillon. C'est un livre attachant et c'est un bon livre, double qualité que bien peu d'ouvrages réunissent aujourd'hui. Celui-ci ne gratte pas les gens inquiets de chez nous où ça les démange, au contraire, il veut les guérir du prurit de l'émigration.

Hors (lu silloji. le symbolisme clair de ce titre résume en sa saveur toute cette histoire.

Cadet Birade est un bra^e petit paysan de Ghalosse ; avant de labourer droit ses sillons, il était la gloire de l'école primaire de Saint-Martin. Un déclassé lui persuade, en un mauvais jour, que c'est dommage de voir des doigts, qui tenaient si bien la plume, devenir gourds sur le mancheron de la charrue.

Avec ses trentes pistoles d'économies. Cadet part pour Paris, léger de bagages et lourd d'illusions. Mais sous les mirages des premiers jours percent vite les réalité tristes.

Dans les études d'avoué où il se présente avec ses modèles d'anglaise et de ronde, on lui répond que ces places de clerc à quatre-vingts francs par mois, les licenciés en droit se les disputent.

Chez un industriel, où il voudrait tenir les livres ou faire la correspondance, on lui demande s'il parle l'anglais ou l'allemand et s'il sait manier la machine à écrire.

Peu à peu les pistoles du pécule s'éclaircissent.

Désillusionné sur la valeur marchande de sa calligraphie de village, Cadet en est réduit à chercher l'emploi de ses bras vigoureux de paysan. C'est alors qvi'il éprouva à ses dépens la vérité du proverbe de Gascogne : Trenio mes tics, frento luiscros.

Cherchant à gagner son pain dans l'agitation des Halles Centrales, il essaye des petits métiers parisiens

CHOSES ET f;E^S DE CHEZ NOUS aOf)

inconnus ; tantôt à l'aube il aide les maraîchers à décharger leurs voitures de légumes, tantôt dans les sous-sols, ainsi que font les ménagères de son village, il gave les volailles de pâtée. Et c'est à peine si, les dix francs de son loyer mensuel assurés, il lui reste quelques sous, pour payer, dans les cuisines en plein vent, les bols de soupe et les portions de râla.

Un soir, ce pauvre rencontre une plus pauvre que lui. Asphyxié jusque sur le palier de sa chambre par les émanations d'un réchaud de charbon, il enfonce une porte et réveille du sommeil du suicide une vieille fille désespérée. C'est une ancienne élève de Saint- Denis, qui, après avoir péniblement professé le dessin et le piano, tombe malade, et. convalescente, se heurte à des portes fermées et à des leçons prises. Les essais de peinture et de broderie ne trouvent pas preneurs et les sacs d'emballage sur lesquels elle brise ses doigts ne lui donnent que quelques centimes par douzaine. La faim, qui anémie la pauvre fille, obscurcit un soir son cerveau et pousse sa main inconsciente à allumer le réchaud de charbon.

Dans le livre, c'est maintenant une accalmie pour ces deux vies ballottées par la misère, c'est une oasis au milieu de ce désert des abandonnés ; Cadet réconforte sa nouvelle amie et,- pour lui rendre du courage, il en reprend lui-même. En ces jours d'été, les entrepreneurs embauchent des manœuvres ; le Landais trouve à s'employer avec des Limousins pour servir

les maçons. L'argent économise'' sur les quinzaines passe gaiement à soigner la malade. Cette aiïeclion fraternelle du jeune homme de vingt ans et de la vieille fdle de trente-cinq est d'un charme qui n"a rien de troublant.

Un soir d'automne, Cadet a le cœur un peu gros, les entreprises sont finies, le chantier est fermé et le manœuvre congédié rapporte à son amie l'argent de la dernière quinzaine. La vue d'un cercueil vient convertir sa mélancolie en chagrin. La malade est morte, la veille, emportée par une crise d'épuisement, presque en regrettant la vie, qui, enfin, grâce à ce petit paysan, avait fini par lui devenir bonne.

Cadet accompagne la morte jusqu'à la fosse des pauvres, et dans ce trou banal et béant, avec cette bière si légère, il enfouit ses dernières illusions. Malgré le froid de l'hiver, le jeune homme a dû donner congé de la chambre qu'il ne peut plus paver. Quand il a gagné quelques sous dans sa journée, il couche entre les cordes ou sur les planches des refuges de bas étage ; quand sa poche est vide et que l'hospitalité de nuit encombrée le repousse. Cadet s'en va coucher sous les ponts. Là, dans la compagnie des misérables, le suicide moral le tente, avec les offres de complicité des rôdeurs et des escarpes ; là, dans la solitude des arches, le manteau sombre de la rivière, brodé de lumières et d'étoiles, déroule à ses pieds son lit attirant et endormeur.

Le matin vient secouer les tentations de ce mauvais sommeil.

C'est le retour des villégiatures. Cadet, dans les gares, guette les fiacres surchargés de bagages. Sous la pluie de décembre, il a suivi à la course une voiture encombrée de paquets, il est trempé jusqu'aux os, sa poitrine bat comme un soufflet de forge, enfin, à bout d'haleine et de jambes, son trot s'arrête avec celui du cheval, et le jeune homme se précipite au loquet de la portière. Mais d'un claquement de fouet en plein visage, le cocher, abrité sous son mac-farlane, chasse cet intrus ainsi qu'un chien crotté. Et le pauvre Cadet s'en revient, glacé par la pluie qui tombe, brûlé par la fièvre qui monte, indifférent au coudoiement des passants et au frôlement des voitures. Un timon le renverse, une roue l'écrase, on porte dans une pharmacie ce blessé de la rue qui meurt de faim.

Un matin, sur le lit d'hôpital du convalescent, une belle dame dépose avec bonté des billets bleus, qui ne sont pas une aumône, mais la réparation de l'involontaire accident. En palpant avec joie cette petite fortune, à travers les grandes croisées de l'Hôtel-Dieu. le paysan entrevoit le toit familial, où cet argent sauveur va le reconduire.

« Il arriva à Baslore, comme huit heures sonnaient a l'horloge du vieux clocher.

» A peine eut-il soulevé le loquet de la claie que le chien aboya très fort.

)) Cadet eut beau l'appeler par son nom : Soumis ! Soumis I La bète furieuse, le prenant pour un routier, effrangea sans pitié de ses crocs le bas de son pardessus, tirant si bien qu'elle n'en fit que loques.

» Le portillon de la métairie alors s'ouvrit ; une femme, sa mère, tenant une torche de résine pour s'éclairer, lui cria du seuil en patois :

» — Passez votre chemin, nous ne donnons pas l'aumône à pareille heure ; allez au bourg-, la mairie vous logera.

» Mais Cadet, tout bouleversé par cette méprise, répondit presque défaillant, dans la langue maternelle :

» — Mai! Mai!

» Cet appel suffit ; elle se précipita tout émue vers l'enfant et lui tendant les bras.

)) — Ah ! mon pauvre fillot ! Comme Paris t'a changé !

» Le père accouru, les embrassades -durèrent un moment.

1) Quelques instants après, devant le feu qui pétillait en une flambée joyeuse. Cadet, remettant à son père deux billets de cent francs, disait :

» — >ion, je ne repars plus, et je vous reste paysan, toujours, toujours ! »

Hors du sillon est conçu dans un esprit qui est celui de tous les fidèles à la terre natale. La variété des tableaux, la précision des scènes vues, la souplesse

du style contribuent à metlie en valeur cette thèse contre l'émigration. Ce roman vécu profiterait à nos écoliers, on devrait le leur donner en pvix aux jours de distribution.

En terminant, je ne résiste pas au plaisir de reproduire les vigoureux conseils que donnait un jour mon filleul Camélat à ses montagnards d'Azun : « Si nous ne Nouions pas être des morts-nés, félibres. allons au peuple, n'écrivons que pour lui. Apprenons-lui que dans ces pays, oii la vie semble d'ici tissée de fils d'or, on y crève de faim. Terres lointaines, lointains mensonges î Pour celui qui travaille, les Amériques sont partout ! Au garçon qui veut fuir le 'foyer, crions-lui : « Demeure sous le toit de ton père et de ta mère » . A la fillette : « Yeux-tu aller te vendre comme de la chair à l'étal, par les villes ou par les colonies ? » Aux deux : (( Mariez- vous, et faites-en beaucoup de ces enfants qui vous perpétuent et cultivent, après vous, votre enclos avec amour 1 »

Ces paroles fières, le roman Hors du sillon est venu très littérairement les paraphraser.

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