LÀ VIGNE DE MINIQUE
Le terroir de Babus-en-Tursan était, il y a une cinquantaine d'années, plus boisé qu'aujourd'bui. Un paysan de ce village, Minique Labroucbe, possédait sur le versant du toteau^ qui domine la roule d'Aire à Gcaune, une échalassière de châtaigniers. Quand les tiges vinrent à maturité, il en vendit la coupe à un propriétaire de l'Armagnac. Conformément au marché, Minique fit avec ses bœufs le charroi des espares, et les transporta à Nogaro dans la grange de son acheteur. C'était la saison des vendanges. La ferme entière retentissait du bruit des marteaux tapant sur les futailles, et les tonneliers chantaient, en le scandant avec leurs maillets de bois, le vieux couplet gascon :
Anem, campagnars, campagnanlos Tustem assemals et pipardos.
Tustem, car Ion bourrou de ^lay Pleno lou cabot et lou cha\.
Allons, campagnards, campagnardes, frappons les comportes et les pipes, car ie bourgeon de mai va remplir le caveau et le chai.
Déjà dans\es piqiiepoults, les plus précoces, l'essaim des vendangeurs butinait sa cueillette. Partout on faisait fcte au vin nouveau, que les pressoirs remis à neuf s'apprêtaient à dégorger dans leur cuve. Avant son départ, Minique vit ses échalas, au fur et à mesure qu'il les déchargeait, se convertir en cercles de barrique.
En rentrant chez lui, le paysan rapportait un grand projet dans sa tète. Al'étonnemcnt de ses voisins routiniers, il arracha les vieilles souches ébranchées, qui ne lui donnaient de récolte que tous les sept ans. Puis avec deux paires de bœufs, il défonça profondément ce sol vierge, sur lequel, depuis des siècles, peut-être, n'avaient poussé que des tiges de châtaignier. Le sol ameubli, il se mit, la brouette à la main, à épierrer ces pentes raides, oi'i foisonnaient les gros cailloux roulés. Du matin au soir, pendant des semaines, il charria dans le ravin d'à côté de pleines charges de pierres.
Au printemps, il planta lui-même les jeunes sarments de folle-blanche, que lui avait vendus, au marché d'Aire, un vigneron du Houga. Pendant trois ou quatre ans, cette plantation reçut de Minique des soins
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méticuleux comme ceux qu'une mère donne à son eniant nouveau-né. Il avait adapté un cadenas à la claie de bols, afin que personne, en dehors du maître, ne put fouler un sol sacré à ses yeux. Il devenait jaloux de sa vigne nouvelle autant qu'un vieux mari peut rètre de sa jeune femme. C'est lui seul qui la travaillait, qui la fumait, qui la taillait, et, tout cela, il s'obstinait à le faire sans aucun aide.
Veuf depuis plusieurs années, Clinique n'avait qu'un fils. Lorsque l'enfant devint trop grand pour aller encore à l'école, il le mit en apprentissage chez un drapier de Geaune, s'en débarrassant ainsi pour consacrer tout son temps à la jeune vigne qui absorbait ses atTections.
Après quelques années de culture intensive, les sarments bien nourris commencèrent à porte^r des raisins. Bientôt vinrent les récoltes abondantes. Minique dut, lui aussi, acheter de pleines charretées d'échalas pour les transformer en cercles de barriques, mais certes il ne regrettait pas les souches de châtaignier qu'il avait arrachées dans son enclos. Et des barriques, à chaque saison de vendanges, il en fallait encore de nouvelles. Ses quatre hectares donnaient à eux seuls plus de vin que tous les vignobles du village réunis.
La fortune avait eu beau franchir sa porte et sins-
taller dans sa maison, Minique continuait à y vivre sans vouloir rien changer autour de lui. Toujours chaussé de sabots et coiffé d'un béret fané, le paysan se trouvait bien sous cet immense toit de tuiles, qui écrasait de son poids les minces cloisons faites de bois et de torchis.
Là-dessous, le taudis où il couchait voisinait avec l'étable de ses bœufs de labour. Si jamais il ne songea à rebâtir la vieille borde, en revanche, c'est à chaux et à sable qu'il avait fait construire le chai où il emmaganisait le bon vin blanc de son coteau.
Son m s était devenu un Monsieur, grâce aux revenus de la vigne ; sans que son père s'en occupât, l'apprenti avait épousé la fdlc de son patron, le marchand drapier de (leaunc. Minique avait donné la dot que demandait le nouveau ménage pour élargir son commerce. Que lui importait l'argent dont il ne profitait pas, pourvu qu'on le laissât, seul à seule, avec sa terre qu'il aimait.
Lorsque, pour la fête locale, sa belle-fdle et son fils venaient le voir, avec leurs beaux habits neufs ils se sentaient mal à l'aise auprès de ce riche en guenilles, et ils repartaient bien vite pour Geaune après quelques maussades heures de villégiature à Bahus.
Minique était cependant heureux quand, pendant les vacances d'août, on lui envoyait sa petite fille Marie. Avec elle, le paysan grognon s'attendrissait. Il ne critiquait plus chez l'enfant, comme chez les autres, le
linge brodé et les toilettes à la mode. Lui qui traitait le père et la mère de déclassés, par une contradiction singulière, il trouvait très bon que leur fille fût élevée en demoiselle. En septembre, il faisait à Marie les honneurs de son vignoble fermé à tous, et il s'oubliait jusqu'à couper pour elle les premières grappes mûres.
Minique Labroucbe vivait donc de la vie de sa vigne ; vieillissant avec elle, comme elle, il était resté vigoureux. 11 ressentait, en malaises de son corps, les contretemps qui de loin en loin atteignaient ses ceps. Quand l'oïdium fit éclater avant leur maturité les grains de raisin, il dut s'aliter, anémié par une maladie de langueur. Les remèdes ne pouvaient le remettre sur pied. Ln jour, on lui dit que le soufre avait raison du fléau inconnu ; il se fit apporter une poignée de la poudre jaune, il la flaira longuement, puis il fit jeter toutes ses potions inutiles, et il se leva ; il était guéri. A la saison d'après, l'appareil à la main, Clinique voulut expérimenter lui-même le soufrage, et en constatant que la récolte était préservée, le vieux vigneron se sentit rajeunir. Les belles années succédèrent de nouveau aux belles années. Après cette longue succession de grasses A'^endanges, un jour, en été, les feuilles vertes se tachèrent de rouille, puis elles tombèrent rongées par
cette lèpre ; les raisins découverts se desséchèrent et n'arrivèrent pas à maturité. C'était le mildiew. Quoique sous la menace d'une congestion cérébrale, Clinique eut la force de réagir, et il chercha à combattre le mal nouveau comme il avait jadis combattu l'oïdinm. La fâche était moins facile. Cette bouillie de cuivre dont il fallait asperger les feuilles, ses yeux affaiblis n'en guidaient pas bien les jets : sur ses jambes alourdies, ses reins se cassaient sous le poids du récipient plein de liquide. Lorsqu'enfm le vieux travailleur fut parvenu à préserver les feuilles^ les grappes tombèrent malades à leur tour. Le black-root, grain par grain, pourrissait les raisins en quelques heures. Le ver de la cochylis vint ensuite ronger les tiges, et les grappes noires jonchaient le pied des ceps.
Les rhumatismes avaient beau ankyloser ses jointures et le sang affluer à son cerveau, Minique, réduit à employer des ouvriers, luttait toujours à leur tète contre ces maux successifs et renaissants.
Ce n'étaient plus les temps d'autrefois où de bons labours et une taille intelligente suffisaient, quand il n'arrivait pas de sinistres, à couvrir la vigne de raisins. Il fallait combattre maintenant tous les jours, et avec des armes sans cesse renouvelées, pour préserver en faible partie une récolte sur laquelle toutes les plaies d'Egypte semblaient s'être abattues. Et que sauvait-on encore : une vendange toute salie par la pourriture et toute empoisonnée par les drogues ! Désormais, le vaste
chai était tout en façade. Les longues rangées de fûts sonnaient creu:!c et sentaient le moisi.
Minique Labrouche se traînait tous les jours à travers ces ruines. Il était devenu sec comme ses échalas ; ses mains tremblantes paraissaient aussi noueuses et aussi tordues que les sarments morts, sa figure jaunissait comme les mottes des sillons. Et voilà que, jusque dans ce coin perdu de Bahus, il entendit parler d'un fléau nouveau, qui, au lieu de s'attaquer à la feuille ou au fruit, tuait l'arbre lui-même. Parmi tous ces maux anciens et récents, qu'on ne parvenait à neutraliser qu'à grand' peine, il voidut boucher ses oreilles à l'annonce d'un dernier, plus implacable encore.
Quand le mois d'avril vint faire éclater les bourgeons, il sembla au vieillard, pendant sa visite journalière à l'enclos, que siu- certains points les jeunes pousses tardaient à sortir. Le lendemain et les jours suivants, au milieu de la verdure qui se développait sur les ceps, il constata comme des taches, qui s'élargissaient en cercle dans le vignoble. Là, les pampres restaient rabougris, et se flétrissaient, rongés, aurait-on dit, juscpe dans les racines.
Alors frappé au cœur, Minique voulut, le regard
éteint, et la tète branlante, essayer de voir la bète malfaisante el mystérieuse. Sur la pente abrupte, il se pencha trop en avant ; il perdit pied et il tomba à terre. Sa poitrine heurta une grosse souche et se brisa en un bruit sec. Le vieux bois de ses côtes s'était cassé contre le bois mort de sa vigne phylloxérée.
On le rapporta chez lui dans la brouette qui lui avait servi à épierrer ses sillons. Marie, sa petite fille, accourut de Geaune pour s'installer au chevet du moribond. Minique, à sa vue, sourit tristement ; avant d'entrer en agonie, il remit à lajeime fille la ceinture de cuir, où il avait gardé pour elle les pièces d'or des dernières bonnes récoltes, et il lui fit cette recommandation suprême : « Marie, prie le curé de bénir un morceau de ma terre, là-haut. Après vous m'enterrerez là, dans ma vigne. Elle meurt comme moi. Je veux reposer près d'elle. »
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