‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 32 sur 48 · RUTH · texte numérisé non relu

RUTH

Rath, un roman biblique ? Sans doute, mais encore un roman gascon. Avec ces titres des trois divisions de l'œuvre : Chez les Moahites, les vendanges, la terre promise, nous devons revoir des scènes de la Bible, oui, seulement ce pays des Moabites s'étend dans la vallée de Salies en Béarn, ces vendanges se déroulent dans les vignobles du Médoc, et cette terre promise borde, non les rives du Jourdain, mais la rive gauclic de la Garonne.

Avec Rath, Fernand-Lafargue a mérité de retrouver le succès des Ouailles du curé Fargeas. Genre différent et talent égal. Successivement, l'auteur a montré, à peu d'intervalle, sa variété d'observation et sa souplesse de style. Certains écrivains et certains peintres, quand ils ont obtenu du succès dans un genre, passent leur vie à réécrire le même livre et à repeindre le

même tableau. Cela c'est du métier, et le métier rapporte souvent plus que l'art. Fernand-Lafargue, qui est un artiste de lettres, préfère ne pas se répéter. C'est bon pour les médecins de se claquemurer spécialistes. Après avoir raconté, avec cette honnêteté de rendu et cette légèreté de touche que récompensait l'Académie française, la vie de nos prêtres de campagne, il a étudié ici sous leur bon et sous leur mauvais jour, les bourgeois et les paysans de chez nous.

La trame de Riith est des plus simples.

M. Janson, riche propriétaire du Bordelais, a consenti, par bonté d'âme, une importante donation à son demi-frère, M. Duclaux, qui lui, est pauvre. Survient la crise viticole dans le Médoc. Le mauvais frère fait exproprier son bienfaiteur, qui n'a pas pu le payer à l'échéance, et il s'installe à sa place dans le domaine. M. Janson meurt de chagrin, et sa veuve se réfugie à Salies-de-Béarn, avec ses deux fds, dont elle fait des om^iers. Les malheurs trop souvent se suivent. Mariés depuis peu, les jeunes gens meurent tour à tour. Accablée par la perte de son mari et de ses enfants, la pauvre veuve et la pauvre mère cherche un appui auprès de ses deux belles-filles. L'une d'elles a le cœur oublieux et léger, elle se dérobe, mais l'autre, en revanche, a le cœur bon et tondre et, nouvelle Ruth, Eva est prête à quitter son pays de Béarn pour suivre sa belle-mère vers la Terre Promise.

Appauvries par la maladie et par la mort, les deux

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femmes emploient leurs dernières ressources à s'installer dans le Médoc, auprès de l'ancien domaine Janson. afin de vendre un lopin de terre, épave du patrimoine.

Dans les vignobles du Bordelais, c'est la saison des vendanges. Au temps de la moisson en Israël, Rulli allait glaner quelques épis à travers les champs fauchés de son vieux parent Booz. Eva, elle, se loue comme vendangeuse et elle va, pour quelques sous par jour, ramasser les raisins d'un oncle qu'elle ne connaît pas. Le terrain en vente n'a pas encore trouvé d'acquéreur, le restant des économies s'épuise et il faut ramasser un petit pécule pour l'hiver. Dès le premier jour, le long des ceps de vigne, la jeune femme est reconnue par deux petits enfants, dont elle soigna la mère phtisique aux Thermes de Salies.

Un jeune homme s'approche ému, c'est le père ; il la prie de venir au château Duclaiix donner aux deux bébés les soins dont ils sont privés depuis la mort de leur mère.

Voilà donc Eva pénétrant dans la Terre Promise. Et certes, ce n'est pas Noémi, restée en deçà, qui poussera Ruth dans les bras d'un Booz plus jeune.

Pour un bois de pins de quelques hectares. M™" Janson reçoit de son beau-frère, après uue première proposition d'achat, une offre de cent mille francs. Aveuglée par son ressentiment, elle ne reconnaît pas dans cette offre une tentative déguisée de réparation

émanée de Jacques Duclaux, et elle croit y voir le désir affolé d'un paralytique ; aussi, dans sa misère, s'obstinet-elle, vindicative, à dire non. Cependant, elle désarmera devant la mort repentante du coupable, et devant l'amour de ceux qui restent. Et quand M""" Janson rentre dans le domaine, où le spoliateur se meurt et où sa belle-fille va continuer la race, cette femme, qui a pardonné sans oublier, croit entendre sonner, par la cloche au glas funèbre, l'heure tant attendue de la réparation.

Il est trois choses que je tiens à signaler dans celte œuvre de Fernand-Lafargue, son honnêteté littéraire, la précision sobre et pittoresque des descriptions, et la puissance de l'un des caractères. C'est d'honnêteté morale et littéraire à la fois que j'entends parler. Les romans de Fernand-Lafargue, que j'ai lus, contiennent des situations délicates; ils sont passionnés, mais ils restent chastes.. Chez lui, c'est tendance naturelle et non pas artifice. J'ai plaint souvent, en revanche, un poétique et délicieux écrivain, pour tout le mal qu'il se donne à noircir, à contre-cœur, avec des touches de vice, les héroïnes qu'il laisserait fraîches et saines comme la fée verte de ses forêts, s'il ne croyait devoir sacrifier parfois au goût épicé de la clientèle des lecteurs de romans.

liuth. entre tous les autres, est un livre à mettre entre les mains des jeunes femmes et des grandes jeunes filles.

Mais pour être chaste, l'œiivre n'en est certes pas ennuyeuse. C'est la vie dans notre Midi du Sud-Ouest, avec des cadres variés, sous des aspects successifs de joies courtes et de plus longues tristesses. La langue est d'une simplicité parfaite. A la barbe des plumes de ces tenants de l'écriture artiste, on peut prôner la simplicité du style maintenant cpi'Anatole France nous impose l'anarchie bon-enfant de ses idées, grâce à la clarté, à la limpidité, à la légèreté de ses phrases.

J'ai parlé de la sobriété pittoresque des descriptions; voici quelques scènes successives de vendanges.

La cueillette : « Accrochés aux souches, les dos courbés, comme altentifs à une proie, la troupe des travailleurs semblait un troupeau. Et sous le soleil ardent, les ceps se laissaient piller un à un, dénudés bientôt de feuilles et de fruits. Ah ! la pauvre vigne. comme ils la soulevaient, la remuaient, la tordaient, s'accrochaient à elle pour la traire ainsi que des nourrissons avides.

» La bonne odeur du jus écrasé montail déjà des baillolles. Les vide-paniers passaient dans les rangs,

prenaient les paniers des coupeurs, les vidaient dans les bastes. Au bout du carré, une charrette attendait, et les porte-baste, pliant sous le faix, allaient vers les cuves pour y verser leur charge odorante de grappe en purée — et comme une auréole autour de leur front en sueur, — des nuées de moucherons, follement, dansaient ivres de vin et de soleil. »

Le transport des cuves : « De toutes parts des véhicules se mettaient en route pour le vendangeoir. Les cris des charretiers excitant les chevaux, le bruit sourd des sabots sur le terrain mou, le craquement rythmé du joug des bo^-ufs, les rires des équipes, le cahot des chariots, comme un bourdonnement, se perdait dans les vagues échos de la campagne plate.

» Lne odeur sucrée et chaude lloltait sur les routes, une odeur capiteuse qui montait en vapevu's du rouge sang des grappes écrasées.

)) Et le blond soleil, plongeant dans les cuviers ouverts, buvait ce sang qu'il avait créé. »

Les vendangeurs : « Eva à genoux maintenant suivait son sillon, emplissait son panier.

» Elle s'étonnait d'être là, au milieu de ses compagnes qu'elle ne connaissait pas, parmi ces hommes frustes, ni paysans qui fleurent bon la terre, ni ouvriers dont les manières font deviner le métier, travailleurs de rencontre comme elle, attachés par la misère à ce champ de hasard où il fallait brouter pour calmer sa faim. »

La lete du vin: « Tous ensemble, on bande, rianl, chantant, les vendangeurs affluèrent et se placèrent ; une grande flambée de joie pétilla dans les coeurs.

» — Au vin ! au vin !

» On buvait au vin.

>) A la lueur des lanternes et des torches, le vin rutilait, les yeux s'incendiaient d'amour. Les glouglous des bouteilles qu'on vide, le choc des verres qu'on emplit, les chansons fredonnées et les baisers Aolés taisaient un bourdonnement de kermesse autour du château en fête.

» C'était l'hosanna du vin.

» Des hommes accoururent, porteurs de hautes échelles qu'ils appliquèrent contre les murs du pressoir ; ils grimpèrent sur la toiture le Aerrc en main, formant, sous le ciel constellé, un groupe magique d'où partait le cri puissant : Au vin ! au vin 1

» Seule, alors, une voix s'éleva, chantant des paroles qui divinisaient le vin.

H Et sur toutes l'es tables, les manches des couteaux rythmant sur le bois l'élan de la chanson à boire, le refrain partit et s'envola jusqu'aux échos du fleuve, au fond des brouillards.

» — Au vin ! au vin ! Buvons au vin ! Puis ils se turent, et, lentement, les vendangeurs qui avaient envahi le toit curent un geste sublime.

» Les bras immobiles restaient levés au ciel comme les yeux.

)) Ils offraient le vin aux étoiles. »

Comme elle est chaudement méridionale cette description qu'éclairent tour à tour les torches de la table de Aendange et les torches du ciel étoile. Et à ceux qui reprocheraient à ces vignerons du Médoc un peu de grandiloquence, je répondrais simplement que notre Gascogne est la cousine germaine de sa voisine l'Espagne.

Rutli et Noémi, les caractères des deux femmes devaient surtout être poussés par l'auteur. La jeune Eva, c'est cette bonté béarnaise, sereine et douce, qui ne s'affole pas dans la douleur et ne s'exalte pas dans la joie. Yoyez-la. femme sans mari et sans enfants, dépenser son trop-plein de tendresse :

(c Ce furent tous les jours de douces promenades à pied avec le petit garçon et la petite lille.

» Eva, charmée, écoutait leur babil incessant, répondait à leurs interrogations éveillées par les plus infimes et les plus grandioses détails de la campagne.

» Son àme suivait ces âmes.

» Elle se faisait maternelle pour ces petits, comme autrefois pour ses poupées, mais avec plus d'entente de la vie, puisqu'elle était femme maintenant, femme sans mari et sans enfants, ce qui est la plus triste déchéance du bonheur. »

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A coté de la femme douce, la femme forte de la Bible. Son mari et ses lils meurent successivement dans l'écroulement de la fortune familiale, sans que M"'" Janson laisse briser sa volonté. La Providence doit une compensation à ses malheurs immérités ! Et quand elle rentre, le front haut, dans la maison d'où on l'avait chassée, la mort de l'un, le bonheur des autres ne peuvent détourner la fixité de sa pensée.

« Maman Clémentine se trouva juste en face du cadavre aux yeux ouverts... où la campagne se mirait.

» S'agenouillant aussi, elle revit dans ce miroir lugubre les vignes, les coteaux, le fleuve, le ciel, tout l'horizon, un peu voilé, plus doux, plus triste et plus profond. Servadac pleurait. Les enfants, effrayés, parlaient à voix basse.

» Même dans les yeux du mort, maman Clémentine explora longtemps le domaine de Parempuyre, et tout en priant, pendant que les cœurs des amoureux s'unissaient dans une triste et passionnée quiétude, elle vit passer, sur ces terres enfin reconquises, l'ombre maîtresse, la grande ombre de son mari défunt... et elle sentit son règne reconmiencer. »

Les jeunes littérateurs de notre époque — et parmi ces jeunes combien de vieux à des points de vue divers — ne savent pas pardonner à leurs confrères les succès d'argent.

A-t-on assez cruellement reproché à Georges Ohnet, piètre écrivain d'ailleurs, son manque d'écriture. Mais

on oubliait systématiquement que le romancier, qui banalisait par trop la forme, mettait sur pied des caractères vivants et agençait des scènes très dramatiques. Aussi Fernand-Lafargue, lui, comprendra que j'entends vanter ce caractère de M"'" Janson, en le plaçant de pair à côté du caractère de cette M""" Desvarennes, la boulangère millionnaire^ qui abat d'un coup de pistolet, comme une bête enragée, son gendre Serge Panine, afin de sauver l'honneur de sa maison.

Mais puisque j'en suis aux comparaisons, une dernière pour finir.

Au temps oii les hommes de lettres valaient peutêtre mieux que ceux d'aujourd'hui, on qualifia Octave Feuillet de Musset des familles ; et pourtant que de dissemblances pour de rares points de contact. — Allons bon, après Ohnet, voilà qu'il va nous vanter Feuillet, maintenant ! — Parfaitement. Et qu'on me montre un romancier à la mode, capable d'écrire M. de Cainors ou la Petite Comtesse ! Aussi, du fond du cœur, je crois faire un complimenta Fernand-Lafargue en le qualifiant : le Feuillet des Familles.

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LE CAFÉ DAROLLES

Le café Darolles, à Aiich, un peu le café Procope de notre Gascogne. Et il est si bien situé, sur la grande place, au pied de cette superbe cathédrale, que ce mécréant de café libre-penseur a. du matin au soir, l'air de vouloir narguer. Il ne faut pas demander au café Darolles de faire, ainsi que YAlbritjhi ou les .4mhassadcurs de Toulouse, déborder ses" chaises, en terrasse, sur la chaussée. C'est question d'emplacement d'abord, de soleil ensuite. A Toulouse, à la fin de déceml^re et au commencement de janvier, les consommateurs noctambules s'assoient en plein air; les quinconces de réchauds bourrés de coke semblent, sous ce ciel toujours 23rintanier, n'être là que pour faire une concession au calendrier d'hiver. A Auch, il faut tenir compte de la proximité des Pyrénées barrant l'horizon, et de l'exiguïté des places en cette vieille ville forte ra-

massée sur son promontoire. La terrasse du café Darolles s'étend à l'intérieur, derrière de grandes glaces claires. Dans cette avant-salle où pénètre le soleil, se pressent, autour des tables de marbre, les voyageurs, les étrangers, les touristes, toute cette clientèle de passage, qui lit, boit, écrit sa correspondance avec cette hâte fiévreuse talonnée par le souci des affaires et l'heure du départ des trains.

La clientèle stable d'Ausci tains qui donna son caractère et valut sa célébrité au café Darolles, c'est à l'intérieur, derrière la balustrade de bois, qu'il faut la chercher. La grande salle s'étend profonde et sombre dans son aspect mystérieux de temple maçonnique, ^lais dans notre Midi est-ce qu'on saurait conspirera visage couvert et à voix basse!* C'est ouvertement que, depuis le second Empire, des générations de conjurés ont défilé là, sapant les gouvernements d'autorité et préconisant les régimes démocratiques.

Pour la forme, en s'asseyant côte à côte, le long des banquettes, ils sacrifient à la mode italienne. Jadis, quand la Péninsule, avant les temps de l'Lnité, était partagée entre les Autrichiens du ^ord et les Bourbons principicules du Centre et du Midi, les Italiens, presque tous carbonari. évitaient de s'asseoir dans leurs cafés les uns devant les autres, afin de déjouer l'espionnage des sbires. Adossés aux murs, la bouche près des oreilles des voisins, ces éternels conspirateurs diffamaient leurs rois de droit divin en un semblant

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de sécurité. A Auch, si l'on s'assied de même façon, on a toujours conspiré à la mode gasconne, le verbe clair et haut. C'est sur ces banquettes vénérables du café DaroUes (ju'ont été élaborées les campagnes forcenées contre les préfets à poigne, et rédigés les ordres du jour de confiance à l'adresse des gouvernements ladicaux.

Les violents et les passionnés sont rarement sympathiques, et cependant il suffit de passer une soirée au café Darolles pour se réconcilier avec ceux d'ici. Ces enragés sont de très braves gens. Ce sont des rouges sans doute, mais des rouges du Midi de Gascogne, et avec ces jacobins-là, en les pratiquant, on finirait par s'entendre.

Il y a quelques années, je séjournai pendant quarante-huit heures à Auch. pour plaider, comme avocat, une alTaire en Conseil de préfecture. L'aprèsmidi, j'avais vu le café Darolles — celui de l'avantscène de la terrasse intérieure — dans son affairement de commerçants et d'étrangers ; je devais, la nuit, le revoir sous son deuxième aspect, en plein cercle de politiciens, dans la salle du fond.

J'étais allé passer ma soirée au théâtre ; on y jouait, assez mal d'ailleurs, devant un public clairsemé d'officiers de chasseurs et de commis de magasin, je

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ne sais plus quelle opérelte de Lecoq ou d'Audran. Pendant un entr'acte, je croise dans les couloirs déserts une figure de connaissance : de grands cheveux et une barbe d'apùtre embroussaillant en auréole une tête émaciée et intelligente. C'était M'' Saint-Martin, mon excellent confrère d'Âuch, qui comme moi travaille en partie double. Sil perd ses loisirs professionnels dans la politique, ce dont je le plains, sorti d'en prendre, il les charme d'autre part avec la littérature et l'art, ce dont je le félicite cordialement. L'aimajjle adjoint au maire d'alors me fit les honneurs de l'intéressant musée du théâtre, et à l'acte suivant il m'introduisit dans la loge municipale. En face de nous, dans l'avantscène préfectorale, siégeaient au premier rang, secrétaire général et conseillers de préfecture, tout mon tribunal administratif. En cette année-là, municipalité et préfecture se faisaient, à coups d'arrêtés et de suspensions, une guerre de peaux-rouges. Diable ! me disais-je, in petto, vérité en deçà, erreur au delà de la rivière... du parterre ; l'excellente compagnie dans laquelle je me trouve, doit être bien compromettante. aux yeux de mes juges. Mais ces juges d'Auch devaient le lendemain me prouver qu'ils valaient bien ceux de Berlin.

Au milieu d'un maigre couplet, une porte s'ouvre et un homme tout noir et tout de noir vêtu entre dans notre loge, la barbe et les cheveux à peine filetés de gris, le torse vigoureux, un air d'ours Inen léché :

PROPOS r.ASCONS

c'était le nouveau sénateur Destieux-Junca. L'ami Saint-Martin présenta l'aflreux libéral au farouche démocrate. Nous commençâmes à causer, indifférents aux clmts de l'orchestre, puis, trouvant nos propos plus intéressants que ces flons-flons d'opérette, nous sortîmes tous les trois, et fûmes naturellement terminer notre soirée au café Darolles.

Notre soirée, notre nuit, devrais-je dire, car il était bien trois heures du matin, quand je rentrai dans mon hôtel en réveillant le gardien endormi. A mon entrée dans le café, avec MM. Destieux-Junca et Saint-Martin, joueurs de manilles et politiciens en salle, tout en saluant leurs deux amis, me dévisagèrent d'un air intrigué. INous nous installâmes tout au fond, devant des rangées de bocks, et nous causâmes. Nous parlions de politique évidemment, car de quoi pourrait -on parler, à minuit, au café Darolles ?

A un moment donné, la discussion s'échauffa entre nous : entre Gascons d'Auch et de Tarbes, elle ne devait jamais s'envenimer. « Ah ! ce Méline, clamait Destieux-Junca, — l'honorable député était alors président du Conseil, — ah ! ce Méline, quel misérable. — C'est un grand Français, répondais-je, et même mieux que l'Autre, c'est le grand Français ! — Allons

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donc, il veut étrangler la République. — Non, il veut la rendre hospitalière à tous. » Et pendant que, rougeclair et rouge-ponceau, nous choquions ainsi nos couleurs, les heures s'écoulaient rapidement ; j'écoutais fulminer mon interlocuteur avec un calme dont je m'étonnais moi-même. Je ponctuais, sans doute de protestations, par un reste de conscience, les paroles fiévreuse de Destieux-Junca. mais je confesse que, moi, le professionnel de la parole, je prenais plaisir à me taire et à le laisser parler. Ses périodes sans apprêts éclataient de conviction. La tête pouvait bruire d'idées fausses, mais le cœur débordait de générosité.

Avec les hommes de sentiment, il y a toujours moyen de se comprendre.

Après avoir accompagné avec moi le tribun d'Auch chez lui, mon confrère Saint-Martin me ramena à mon hôtel. Et pendant nos allées et nos venues, il me racontait l'homme. Ce n'est pas celui-là qu'on pourra soupçonner d'attaches avec les manieurs d'argent. Il a plus qu'ébréché sa fortune en campagnes politiques. Son traitement de sénateur passe en grande partie à des œuvres de propagande. A Paris, il mène la Aie d'un étudiant besogneux. Quand il revient à Aucli se retremper dans la bonne terre gasconne, il sort de chez lui le bâton à la main, et, pedibus ciim jainbis, comme le Tartarin de Daudet, dont il n'a en rien le grotesque, il court les chemins montueux du Gers. 11 s'en va, à pied, par les villages, semblable à ces capucins qu'il

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exècre, prêcher sa bonne parole à lui. Il n'est pas étonnant que les cœurs chauds de l'Armagnac battent à l'unisson de ce cœur de vrai démocrate. Moi qui suis un modéré, mais un Gascon, j'aA'ais plaisir à me dire, en écoutant Saint-Martin, que des hommes d'âme robuste comme Destieux-Junca, ils n'en ont pas en Provence. Les Maurice Faure, de la Drôme, les Flaissières, de Marseille, agrémentés des Pourquery de Boisserin, d'Avignon, et des Vignéd'Octon, de je ne sais plus où, tous ceux-là ne font pas la monnaie de notre Destieux- Junca. d'Auch.

Le lendemain soir, au moment de mon départ, je rencontrai, sur le trottoir de la gare, M. Destieux- Junca en pourparlers avec des hommes politiques. La session du Conseil général du Gers touchait à sa fin. « Vous ne savez pas, me dit le sénateur, en venant à moi la main tendue? Hier soir, mes amis du café DaroUes, en vous voyant entrer avec mol dans la salle, vous ont pris pour Jean Jaurès. Ce matin, au marché, toute la ville parlait de la conférence que Jaurès devait faire sur la verrerie d'Albict la grève de Carmaux. J'ai dû détromper tous ces enragés en leur disant qu'ami de ^léline vous ne sauriez leiu- dire, en politique, que des sornettes protectionnistes : mais j'ai ajouté, qu'avec votre amour de la Gascogne, vous leur feriez quand ils

le voudraient une conférence méridionale aussi intéressante que les histoires de Jaurès sur Albi et sur Garmaux.

Pendant que nous riions ensemble de la méprise, je demandai au sénateur le nom d'un homme grand, brun et distingué, qu'il toisait sur le trottoir, au passage : (( Ça, répondit-il dédaigneusement, c'est Bibal, un libéral rétrograde, pire que vous-même, peutêtre ! ))

M. Bibal, me disais-je, le président du Conseil général du Gers, le vaillant répul)licain, qui lutte entre les feux croisés des radicaux et des bonapartistes, et de plus, un Gascon ami de Jasmin et des félibres ! J'allais me diriger vers lui pour lui serrer la main, mais sous l'œil terrible du sénateur radical-socialiste, j'avoue que j'eus peur ; (Jascon, je fus lâche pour la première fois de ma vie, et prenant congé, j'allai enfouir ma honte au fond d'un wagon.

C'est égal, il faut que je me venge de cette reculade : « Vive Méline quand même, vous savez, monsieur Destieux-Junca ! »

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