LES DEUX GENDARMES
Deux cjendannes, im beau dimanche, montèrent à la station de Mirande dans mon compartiment ; première J6 zouave, wagon de troisième classe. Tous les deux portaient la double sardine blanche, et, en guise de jaune baudrier, ils avaient mis en bandoulière la bretelle de leur carabine soigneusement vêtue d'une gaine verte. Ils s'assirent côte à côte en face du coin où j'étais assis à reculons.Dans un remue-paquetage de cascrne,ils casèrent sous leurs jambes — et sous les miennes hélas, — fusils, sabres, gibernes, valises, etc. A leur entrée bruyante et à leur installation gênante, je m'aperçus que mes deux maréchaux des logis de gendarmerie étaient gris ; non pas abominablement par exemple, mais de façon presque décente. Ces deux braves portaient toujours beau, ils portaient trop beau, voilà tout.
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Genou à genou et bottine à botte avec mes deux compagnons de voyage, je feignis de m'absorber savoureusement dans le tirage de ma pipe, et à demi-caché, comme un dieu olympien, dans les nuages de ma fumée, je les observais, à travers, de toute l'acuité de mon binocle.
Par ces chaleurs sénégaliennes, les deux sous-ofliciers venaient avec leurs brigades d'effectuer des tirs dans le Gers, et ils avaient mis à profit leur arrêt à Mirande pour dc^euner plantureusement en l'hôtel Tartas, de culinaire et de séculaire réputation. S'ils avaient comme un plumet à leur képi posé en arrière, c'était la faute au soleil d'août, dont les flèches avaient troué leiu-s coiffures, c'était la faute au soleil encore, dont les ravons avaient mûri les grappes de ce piqucpovdt pétillant et de cet armagnac parfumé. Piquepoult et armagnac, à Mirande comme partout, depuis ce phylloxéra ravageur, nous sommes en train, en Gascogne, d'en boire et d'en faire boire les dernières bonnes bouteilles.
Celui des deux gendarmes qui prit le coin en face de moi était le plus ancien, il frôlait la cinquantaine ; très grand, très droit, très boutonné et très pâle, il se raidissait contre les lourdeurs du vin blanc et de l'eau-de-vie de la Ténarèse. L'autre gras, covu't, rougeaud et apoplectique, se laissait aller à la bonne franquette dans un abandon de tout son corps ; sur le ventre trop bombé, la tunique était tendue comme
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une peau de tambour, et machinalement un coup de pouce venait, l'un après l'autre, en libérer tous les boutons surmenés.
Au début du voyage, quand la glace n'était pas encore rompue entre nous trois, le grand, l'ancien, murmurait sous sa moustache à l'oreille de son conscrit de quarante ans : « Allons, maréchal des logis, un peu de tenue, que diable ! » Et tout en soufflant, le plus jeune des barbons resanglait, bouton par bouton, son ventre indocile.
Ma blague à tabac, après y être allée d'une pipe nouvelle, circula à la ronde, et après cette camaraderie de fumeurs, la camaraderie de la gendarmerie et de la territoriale vint achever de chasser toute réserve, et de nous mettre tous les trois au même niveau de bonug humeur.
Le grand maréchal des logis perdit sa raideur et daigna s'accouder sur ma valise, et d'un doigt furtif, son gras conscrit se hasarda à rendre définitivement la liberté à ses boutons qui criaient grâce.
Alors, sous mes yeux souriants de nouvel ami, mes deux voisins se laissèrent aller, déjà à moitié dégrisés, à une bonne causerie que j'écoutais de toutes mes oreilles.
Ces vieux soldats au cuir tanné étaient des pères de famille au cœur tendre. Ils connaissaient réciproquement les noms de leurs femmes et les petits noms de leurs enfants. Ils s'invitaient ; l'un, c'était pour la fête
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locale procliaine ; l'autre, c'était pour une première communion.
Mais comment deux maréchaux des logis de gendarmerie ne seraient-ils pas deux grognards ! Les mêmes événements de la vie de famille passés en revue, ils se mirent à parler service. Et entre beaucoup de passe-droits et pas mal d'injustices, chacun d'eux, moitié rire, moitié fâcherie, raconta son histoire savoureuse.
« — Dites-moi donc, maréchal des logis, demanda le plus jeune à son ancien, comment diable n'avez-vous pas été nommé adjudant aux dernières promotions ? C'était depuis longtemps votre tour.
— Que veux-tu, mon ami, on n'a pas voulu de moi, cette fois encore ; mais l'an prochain, je t'en donne mon billet, m'otTrit-on de me donner l'épauletle d'oflicier du coup, je prends définitivement ma retraite. Tu sais, l'année dernière, l'Arros a débordé dans la vallée de Rusian. La Abeille du sinistre annoncé, j'avais passé la journée à prévenir les riverains d'amont d'avoir à abandonner leurs maisons du bord de l'eau. A dix heures du soir, sous une pluie battante, je rentre à la caserne. A la porte, le maire du chef-lieu était en pourparlers avec mes deux gendarmes de garde, et il les sommait de partir pour le moulin de l'Agaou porter
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secours au meunier et à sa famille, en danj^er de mort. Les yeux gros de sommeil, mes gendarmes, leur lampe à la main, parlementaient avec ce fâcheux, qu'ils avaient bonne envie d'envoyer coucher.
Je minforme immédiatement, et seul, sans débrider, je pars au grand galop Aers le moulin de l'Agaou. L'Arros. débordé, s'étendait à cinq cents mètres de son lit. ,Te lance, au petit bonheur, dans l'eau de la crue, mon vieux cheval Trompette, au risque de me rompre le cou en me heurtant, avec ma monture, à l'un des troncs d'arbres roulés par l'inondation. — Bah ! me d'sais-je pour me donner du cœur, c'était bien plus dur à Frœschviller. en 1S70, quand mon autre Trompette, mon cheval d'armes, s'abattit entre mes jambes, en plein galop de charge, les genoux broyés par un éclat d'obus. J'en suis bien revenu ce jour-là ; pourquoi cette nuit n'en reviendrais-je pas encore ! Dans le noir, une tache blanche, au-dessus du toit du moulin, ine servait de point de repaire. C'était la vieille meunière paralytique, que les siens, en se sauvant à la nage, avaient, comme un ramoneur, attachée à la plus haute cheminée. La vieille bégayait et ne pouvait pas crier. J'adosse mon cheval contre la muraille : il avait de l'eau jusqu'aux arçons. Ainsi qu'à la voltige, je monte debout sur la selle ; j'escalade le toit, je prends à brasle-corps la maman en chemise qui m'embrassait, et, pendant que l'eau montait toujours, je l'emporte, au pas, à travers la nuit, à travers les remous, et je la
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sauve malgré les trous et malgré les faux pas. Ea rentrant à la caserne, mon cheval tremblait du museau à la queue, et de peur autant que de froid, je t'assure. Drôle d'enlèvement, n'est-ce pas, mon cher ?
— Et l'on ne vous a pas décoré i*
— ^son, l'ami ; mais le i4 Juillet d'après, le maire était nommé chevalier -du Mérite agricole. Moi, je ne fus pas même, à mon tour, nommé adjudant. Je n'avais pas puni mes deux gendarmes et je fus dénoncé à la préfecture par M. le Maire ; il signalait à l'administration une brigade de gendarmerie qui dormait pendant que des vieilles femmes étaient en train de se noyer au sommet d'un toit. Tout ça, vois-tu, c'est de la politique, et la politique, c'est de la... » Ici, le marchis se mit à tousser.
(( Et toi, mon fiston, reprit-il après s'être ainsi soulagé le cœur et éclairci la gorge, comment n'as-tu pas encore ta médaille ? — Ah certes ! je l'ai bien gagnée, mais voilà : mon chien enragé, ça peut faire la paire avec votre meunière. Notre caserne est hors ville, comme vous le savez. A cent mètres de notre porte, dans la métairie d'à-coté. des bordiers originaires de la vallée d'Argelès avaient amené un énorme chien de montagne. Ce méchant animal avait tant étranglé de
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chiens et de moutons que ses maîtres durent, le jour, l'attacher, à demeure, avec une forte chaîne de fer. Un après-midi, vers quatre heures, au moment de la sortie des écoles, j'entends nos voisins pousser des cris terrihles : au chien enragé ! au chien enragé ! Et je vois passer devant la caserne, se dirigeant vers la ville et traînant sa chaîne cassée, Patou, les yeux injectés de sang et la gueule baveuse. Au chien enragé ! Je saute sur mon revolver d'ordonnance ! Les enfants sortant de classe descendaient en ce moment la grande rue. Je poursuis le chien, ventre à terre ; arrivé à portée, je tire : pan, je le manque, le chien fde de plus belle, pan, pan, je le manque deux fois encore, le chien court toujours, pan, je le manque de nouveau. Cette fois l'animal se retourne vers moi, pan, le coup rate, il se jette sur moi en me montrant ses crocs ; il ne me restait plus qu'une cartouche, tant pis, je vise dans la gueule, pan, je le tiieii ! Et le lendemain on écrivait dans le journal que la gendarmerie ne faisait pas son devoir, et qu'elle tolérait auprès de sa caserne, sans les faire abattre, des chiens depuis longtemps soupçonnés d'être enragés. Je l'avais pourtant bien ajjattu moi-même, à mon sixième coup. Et voilà pourquoi je n'ai pas eu ma médaille ! En revanche, si votre maire est chevalier du Mérite agricole, le 1'" janvier dernier le correspondant du journal a été nommé officier d'Académie. Four avoir parlé de chiens enragés. S'il les tuait au moins, lui ! »
Mlélan. cinq minutes d'arrêt!
Et mon gros maréchal des logis de descendre, après avoir renouvelé son invitation pour la poule au pot de la fête locale.
Pendant que ce brave homme ralliait bruyamment sa brigade sur les quais, je continuai la conversation avec son ancien.
(( Et ce chien enragé, maréchal des logis ') — Mon conscrit l'a tué, et de lui vous pouvez le croire comme vous le croiriez de moi-même. » Sous ces yeux si francs je ne doutais plus. « C'est égal, c'est un fameux gascon que votre ami. on dirait qu'il a rapporté son histoire de Marseille. — Si mon conscrit était de Marseille, il aurait prétendu avoir tué son cliien au premier coup de revolver, et il l'aurait vite et mal manqué au sixième, tandis que, tel que je connais mon homme. — qui n'est pas du Cers pour rien, — je le soupçonne d'avoir abattu son chien au premier coup de feu ; les autres coups, c'était pour allonger l'histoire et pour faire durer le plaisir. »
A illccomtal. trois minutes d'arrêt! Mon compagnon, iout à fait dégrisé, me donne en se levant une poignée
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(le main à la cuirassièie. Sm- le trotloir, la brigade respectueuse, au sortir d'im compartiment voisin, vint ouvrir la portière au vieux maréchal des logis, qui préféra manquer ses galons que punir ses hommes. Le premier des gendarmes emporta la valise, le second prit la giberne, le troisième s'empara du fusil, et — désappointé — le dernier ne portait rien.
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