‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 34 sur 48 · LES PROSES DU POÈTE · texte numérisé non relu

LES PROSES DU POÈTE

Francis Jammes, l'exquis poète d'Orthez, a eu récemment la bonne fortune de lire, dans la Dépêche de Toulouse, une chronique dans laquelle l'éminent écrivain méridional, Emile Pouvillon, mettait en valeur ses deux recueils de vers : de l' Angélus de l'aube à l'Angélus du soir et le Deuil des Primevères.

Je ne résiste pas à l'envie de découper dans cette critique élogieuse im passage saillant : il fait autant d'honneur à Pouvillon qui l'écrivit qu'à Jammes c[ui l'inspira.

« Le lyrisme de Francis Jammes marque un pas de plus vers la sincérité, un pas si en avant, qu'il me semble difficile qu'un autre après lui s'en approche davantage. Vous aurez beau fouiller, réunir ses deux volumes de vers, vous n'y trouverez pas un mot, pas une strophe qui sente le développement ou la rhéto-

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rique, pas une image qui ait déjà servi, pas une émotion, pas une sensation qui nait jias été reçue. Et cette constatation n'est pas sans importance.

» Sans doute, cette sincérité ne va pas sans inconvénient. Ceux-là peut-être la jugeront excessive, pour qui la confession quotidienne d'une vie alimentée de peu, cantonnée dans la sensation, bornée à des horizons étroits, paraîtra d'un insuffisant intérêt : ils allégueront que la sincérité du miroir importe peu, s'il ne reflète que des images médiocres. Et il faut bien avouer, en effet, que les motifs de cette poésie manquent le plus souvent de sublime ; on peut noter encore que les vibrations de cette sensibilité sont brèves; mais comme elles gagnent en intensité ce qu'elles perdent en étendue. Elles forment comme un tissu vivant, une chanson faite d'une poussière de bruits, qui se résolvent en une harmonie puissante, pareille à la musique des arbres et des eaux vives. »

Je n'oserais disputer à Emile Pouvillonleprivilège de noter dans les vers cle Francis Jammes cette <( musique des arbres et des eaux vives », aussi n'essaierai-je pas de refaire, médiocrement après lui, l'éloge d'un poète subtil, qu'il a si délicatement compris. Je préfère prendre en mains le dernier volume en prose de Jammes, et en extraire les morceaux qui plus particulièrement me charmèrent ; je me sens plus à l'aise dans des sentiers connus, oîi je ne risque plus, à chaque tournant, de me heurter à des assonnances ou à des rimes.

Almaïde d'Etremont ou ï histoire ([11110 jeune fille passionnée est une nouvelle d'une centaine de pages, qui, s'insurgeant contre le pharisaïsme des codes, plaide en faveur de la liberté dans l'amour.

Orpheline, confiée à un oncle podagre, qui délaisse sa pupille pour ne soigner que ses rhumatismes, Almaïde voit ses compagnes de couvent se marier tour à tour, et elle s'étiole, oubliée, sous les verdures sombres d'un château de Belle au bois dormant. Le hasard de ses promenades solitaires dans la montagne béarnaise lui fait rencontrer un petit chevrier. Les deux enfants s'aiment en remontant côte à côte les cascades, en se perdant sous les hauts sapins^ en s'asseyant l'un près de l'autre, dans les clairières herbeuses. Petit-Guilhcm, le chevrier, guide des étrangers vers les hauts sommets encore défendus par la neige. En descendant, le long des pentes glissantes, il se laisse distraire par la pensée de l'amie qu'il va revoir, et dans son rêve, son bâton ferré glisse, son pied butte, et il va s'écrouler, le front fendu, au pied des rochers. Frappée, elle aussi, en plein rêve, par la mort du montagnard, Almaïde d'Etremont se réveille de ce songe de quelques journées de bonheur, seule, ruinée et enceinte. Cette grande misère est recueillie par un vieux gentilhomme, dont de longs voyages ont meurtri le cœur et élai'gi l'esprit. La jeune mère a trouvé auprès de ce vénérable protecteur des consolations pour le présent, des promesses pour l'avenir. Mais en plein réconfort de tristesses, en

plein renouveau d'espoir, lui s'éteint brusquement et elle se trouve pour la seconde fois désemparée.

Pourquoi résumer cette œuvre savoureuse surtout par ses détails ; mieux que mes dires, mes citations suffiront à en faire goûter le charme délicat.

Yoici un petit tableau dont la fraîcheur évoque la scène du bain de Virginie. Avec son tréfonds d'exotisme, Francis Jammes est d'ailleurs, dans ses récits, l'écrivain qui rappelle le mieux Bernardin de Saint- Pierre, cet autre poète de la prose.

« Elle arrive auprès de l'eau, dépouille ses vêtements et, ravie, se plonge au creux le plus caché de la rivière. Elle voit, devant le tremblement de ses jambes charmantes, s'enfuir le rellet blanc des ablettes elTarouchées. Elle frissonne, et peu à peu entre tout entière dans la fraîcheur verte et liquide où remue l'ombre des aulnes. Elle suffoque et ses épaules frémissent quand elle y est baignée tout à fait. Le silence règne sur l'eau. »

Certes les Eissen et les Marillicr, ces" dessinateurs du xviii^ siècle qui illustraient les livres d'art de véritables tableaux en miniature, se seraient complus à reproduire « le tremblement de ces jambes charmantes, le reflet blanc des ablettes effarouchées dans la fraîcheur verte et liquide où remue l'ombre des aulnes )).

Soudain la baigneuse (( entend un bruit à l'orée de la rivière. Elle regarde, enfouie dessous les feuilles. C'est un pâtre d'une quinzaine d'années, le torse nu, sa petite culotte de toile bleue retroussée au-dessus des

cuisses, qui enjambe le gué, poussant deux chèvres devant lui. Il disparaît sans apercevoir Almaïde, mais elle rougit de l'avoir vvi » .

L'enfant qu'elle va bientôt aimer, Almaïde le revoit pour la seconde fois « le dimanche, après midi, aux danses que les habitants du hameau forment autour de la vieille église. Bergères et bergers font, ce jour-là, un lent rondeau. Les jeunes fdles portent le sanglant capulet d'Ossau et les gorges bombent sous le châle où sont brodés l'épi de blé et les fleurs bleues et rouges des sommets. Elles vêtent la robe noire à bande d'azur qui est relevée en arrière et imite les ailes bordées de ciel des papillons. Et lentement le rondeau tourne, si lentement, accompagné d'une psalmodie si lente, que tous semblent s'endormir de langueur à leur chant. Ces montagnards ont des physionomies aussi tranquilles que des choses. Leurs yeux seuls, pareils à des agates, indiquent une vie puissante et douce. »

Et la jeune châtelaine se laisse glisser sur la pente qui la fera tomber dans les bras du petit berger.

« Que n'est-elle une bergère!* Que n'habile-t-elle, auprès du ravin où frémissent les hépatiques bleues, dans la chaumière de ces pâtres ? Elle emplirait à la source verte la cruche qui, l'été, grésille. Elle cultiverait dans le jardin villageois les lys, les romarins et les ciboules. L'appel funèbre des paons ne l'éveillerait plus, mais le cri ensoleillé du coq. A la saison, elle irait dans la campagne chaque jour, portant le repas de

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son jeune frère. Tous deux ils mordraient aux arliouses. Ils entendraient rire les fontaines. Ils baiseraient les lèvres des rhododendrons. Ils boiraient l'eau bénie des rocs. Ils guideraient de leurs gaules vertes la neige des agneaux vers les pâturages fleuris. Ils écouteraient les cloches rauques du troupeau sonner dans l'élévation, n

Alors, dans cette transfiguration du bonheur des champs, la demoiselle s'abandonne au berger ennobli à ses yeux, et tous les deux vont isoler leurs amours dans la montagne :

« Almaïde d'Kiremont a voulu revêtir pour ces courses alpestres le capulet et le châle ossalois. Ellemême a brodé les aconits, les pavots et les colchiques d'automne sur la soie sonore et luisante que bombe sa gorge. Et Petit-Guilhem ne l'aime que mieux ainsi, car elle ne lui paraît plus être la demoiselle des Aldudes, mais la sœur des chevrières qu'il délaisse. »

Lorsque l'enfant s'est fendu le crâne en (rébuchant sur le sentier neigeux, écrasée et muette de douleur comme une jeune veuve, Almaïde va visiter, en étrangère, la maison du mort :

(( Sur le seuil de la cuisine convertie en chambre mortuaire, glousse une poule craintive, la patte en l'air vers ses poussins dispersés. La flamme du cierge tremble, rougeoie, fde et fume au-dessus du crucifix et de l'assiette d'eau bénite où tremble un laurier noir. Au mur sont suspendus un bissac et une gourde. Le chat, devant l'àtre éteint, se peigne délicatement. Une vieille

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paysanne, en capuchon noir, prie, tousse et s'en va. Les belles lilles de la vallée ne s'agenouillent qu'un instant, effrayées par cette chose incompréhensible : l'immobilité de cet enfant dont la souples&e peut-être un jour les surprit. »

Après la douleur de la séparation, voici l'autre douleur de la maternité. Mais la jeune femme se résigne à cette vie qui s'éveille en elle, ainsi qu'à cette mort qui la laissa seule :

(( Et jamais à cette nature saine et belle ne viendrait à l'idée que, par les montagnes, on peut trouver de mauvaises fées, qui, aux flancs des ravins stériles, cueillent des lys noirs dont le parfum tue les enfants qui vont naître. »

La morale libre de cette nouvelle est donnée par le consolateur d'Almaïde, dont les dernières paroles, « avant de s'endormir dans la paix éternelle », sont les suivantes :

(( Et quelle est la femme heureuse qui, ayant mordu au fruit d'un riche verger, oserait blâmer Almaïde qui, au fond des ravins, cueillit une pauvre arbouse, o

Je n'essayerai pas de soutenir ou de blâmer cette morale indépendante du roman. Ce qui me plaît et m'attire, d'Ans Almaïde d'Etreinont, c'est la simplicité

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du récit, c'est la fraîcheur des descriptions. Tels Daphnis et Gldoé, ces deux jeunes êtres s'aiment encore plus avec leurs sens qu'avec Içurs cœurs. Petit- Guilhem, lui, se laisse même plutôt aimer, et quoiqu'il préfère la demoiselle des Aldudes à ses chevrières, s'il vivait quelque temps encore, comme il la quitterai I pour retourner à ses capulets rouges et à ses châles noirs. Almaïde elle-même, que la mort de son ami abat mais ne semble pas laisser inconsolable, après l'épuisement des premières ivresses de l'instinct et des premières fumées de l'imagination, comme elle rougirait d'avoir aimé ce petit pâtre sentant le lait aigri dans sa bure rousse crasseuse. Aussi Francis Jammes a-t-il bien fait de les séparer brusquement dans le plein épanouissement de leur tendresse.

Dans sa prose comme dans ses vers, le poète, soucieux de dégager sa personnalité, fuit les sentiers battus. Cependant, moi qui suis très vieux jeu en littérature, je me permettrai de lui faire un reproche, qui paraîtra peut-être injuste à des yeux voyant diiTéremment que les miens. Pourquoi lui semble-t-il qu'il voit noirs, un rameau de lilas blanc ou violet, et une branche de laurier verte ou jaune. Je sais bien que c'est alors parler comme tout le monde. N'obéit-il pas, en préférant ainsi noter la semblance des couleurs plutôt que leur réalité, à ce parti pris qui pousse les peintres impressionnistes, sous le prétexte que les brouillards du matin et les ciels du midi ont des teintes ou des reflets bleu-

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tés, à répandre du bleu partout, à pleines palettes, sur le jaune des sillons, sur la verdure des arbres et sur le rouge des toits. Encore une querelle de détail et de mots. Clara d'Ellebeuse et Almaïde d'Etremont, l'auteur fait vivre ces deux héroïnes de ses nouvelles vers une époque indéterminée, qui ne doit pas descendre au delà de i83o. Qu'il leur donne les prénoms des ro mans de ce temps-là, c'est parfait. Ces prénoms du livre en vogue, on les imposait alors, en capricieux cadeau de baptême, aux enfants qui naissaient. Mais pourquoi en sus de Clara et d' Almaïde, ces noms romantiques d'Ellebeuse et d'Etremont. Même en i83o, la mode devait rester sans effet sur les noms patronymiques.

J'ai hâte de m'évader du terre à terre de ces chicanes pour complimenter le poète d'une des qualités de son œuvre, qui me plut entre toutes les autres. Francis Jammes n'est pas de ceux qui imitent, mais, ce n'est pas démériter que subir une impression.

Entre ce poème en prose, Almaïde d'Etremont, et ce poème en vers romans, Béline, compose par notre commun ami Miqueù Camélat, grâce à des qualités jumelles, il existe certains points de contact, qui leur donnent un air de famille. Dans leurs descriptions d'intérieurs paysans, ou de paysages de montagne, les deux poètes usent de même de sobres énumérations juxtaposées, et empruntent leurs comparaisons neuves à la flore et à la faune ambiantes. Lorsque je vois Francis Jammes

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faire ainsi le portrait du pâtre Petit-Gullhem : <( il a une jolie figure lisse comme du lait caillé, des veux pareils à des mûres, des dents aussi blanches que celles dun levraut, des lèvres de chèvrefeuille rose... » je crois entendre le montagnol de Camélat dire à son amoureuse Béline : « ta joue est rose comme la fleur du rhododendron^ ton haleine, je la boirais comme on respire l'odeur du basilic... »

Et quand, dans leurs proses ou dans leurs vers, je compare ainsi l'un à l'autre deu\ poètes que j'apprécie entre tous, je crois être agréable à tous les deux, en les associant dans le même affectueux éloge.

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