‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 37 sur 48 · CHOSES ET GENS DESPAGNE · texte numérisé non relu

CHOSES ET GENS DESPAGNE

de chères paupières mourantes. Et maintenant, sans avoir l'air de donner le coup de pied à l'Arche, je puis bien dire toute mon admiration pour Bénito Pérez Galdùs, ce dramaturge et ce romancier d'Espagne, qui, au patriotisme coloré des Erckmann-Chatrian et au dialogue vivant de Dumas père, joint les connaissances de la vie d'un Bal/.ac et les connaissances de l'histoire d'un Michelet.

Son Electra. c'est l'Espagne tiraillée depuis cent ans, entre les ultramontains et les libéraux. Le père naturel d'une jeune fille, Pa>to.ja, devenu dévot et exemplaire sur le tard, veut, en sacrifiant cette blanche hostie, racheter la tache d'une conception dont il fut seul coupable. Le fiancé Maxime, tel Orphée rappelant Euridice, cherche à reconquérir à la vie du cœur et de l'amour humains, Electra, qui porte déjà le blanc linceul des morts au monde.

Je ne lus de la pièce que des extraits. Un ami, revenu ces temps-ci d'un voyage en Espagne, m'en rapporta un de ces livrets succincts, que l'on vend, là-bas comme ici, à la porte des théâtres à succès. J'en ai détaché et j'en ai traduit la scène capitale, qui met aux prises les deux forces du drame. Deux personnages seuls vont se heurter: Paxtoja, la tête qui mène Electra à Dieu, Maxime, le cœur qui veut la rattacher à ja famille.

PANTOJA, MAXIME

Maxime (pendant toute la scène, il parle avec ardeur). — Halte-là ! le marquis vient de me dire, qu'après avoir eu une longue conversation avec vous, Electra est sortie en proie à un horrible délire,

Pantoja {trouble'). — Ici?... Assurément... nous avons causé... La jeune fille...

Maxime. — Elle a été mordue par le monstre.

Pantoja. — Peut-être... Mais ce monstre ce n'est pas moi. C'est un monstre terrible que les choses humaines alimentent. Il se nomme l'Histoire {Voulant se retirer). Adieu !

Maxime {l' empoi(jnant fortement par un bras). — Un instant! Vous allez immédiatement me répéter ce qu'a pu dire à Electra ce monstre de l'Histoire, pour lui causer un trouble si extrême.

Pantoja {ne sachant que dire). — Moi !... A^ant tout, il convient de noter préalablement que...

Maxime. — Je ne veux pas de préambules. La vérité absolue, exacte, précise... \ous avez offensé Electra ; vous avez bouleversé son âme. Avec quelles paroles, avec quelles idées ? Je dois le savoir de suite,

CHOSES ET GENS D ESPAGiSE Oil.)

sur-le-cliamp. Il s'agit de la femme qui, pour moi, est tout clans le monde.

P-VNTOJA. — Pour moi, elle est plus que cela, elle est à la fois les cieux et la terre.

Maxime. — Que je sache à Tinstant la machination que vous avez ourdie contre cette pauvre orpheline, contre moi, contre nous deux, joints déjà éternellement par la communion de nos âmes : j'entends connaître le poison que vous avez bavé à l'oreille de celle que je peux et que je dois appeler déjà ma femme. {Pantoja fait des signes de doute). Que dit-il!' Quelle ne sera pas ma femme ! Il veut rire ! Pantoja. — Je n'ai rien dit.

Maxime {éclatant de colère, le saisit avec une grande violence). — Pour ce silence, pour ce sourire, masques d'un égoïsme si grand que pour lui notre monde est trop petit, pour cette vertu, véritable ou fausse, je ne le sais, qui dans l'ombre et sans bruit lance l'éclair qui nous foudroie, (// le saisit par le collet et le renverse sur le banc), pour cette douceur qui envenime, pour cette suavité qui étrangle, que Dieu te confonde, homme qui planes ou qui rampes, aigle ou serpent, qui que tu sois !

Pantoja {recouvrant la respiration). — Quelle brutalité !,.. Infâme ! Fou !...

Maxime. — Oui, je le suis ; et vous nous en avez tous rendus, (reprenant le calme). Qui, sinon vous, a eu le pouvoir diabolique d'amoindrir mon caractère, de dé-

chaîner en moi ces colères terribles ? Sans m'en rendre compte, j'ai renversé un être débile et chétif, incapable de répondre à la force par la force.

Pantoja (reprenant possession de lai-mcme). — C'est avec la force que je vous réponds. {Rentrant dans son état normal, il s'exprime avec un calme sentencieux) . Tn es la force physique, je suis la force spirituelle. {Maxime le regarde étonné et confus). Je puis plus que toi, infiniment plus ! En doutes-tu?

Maxime. — Que peux-tu de plus?

Paintoja. — La colère te suffoque, l'orgueil t'aveugle. Moi, maltraité et meurtri, je recouvre facilement ma sérénité ; toi, non, tu trembles, Maxime, loi, qui es la force, tu trembles.

Maxime. — C'est la colère dont je frémis encore. Ne la provoquez pas.

Paxtoja [de plus en plus maître de lui). — Je ne la provocjue ni ne la crains, parce que tu me maltraites, et que je te pardonne.

Maxime. — Il me pardonne, lui 1 Vous vous efforcez donc à faire de moi un meurtrier, et vous y arriverez !

Paxtoja {avec une sereine et froide gravité, sans jactance). — Irrile-toi. crie, frappe. Tu m'as, là, impassible. Il n'est pas de force humaine qui m'ébranle, il n'est pas de pouvoir qui m'écarte de mon chemin. Injurie-moi, frappe-moi, tue-moi : je ne me défends pas. Le martyre ne m'effraie pas. La barbarie pourra détruire ce pauvre corps qui ncAaut rien, mais ce qu'il

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y a ici {dans son âme), qui le détruira? Ma volonté, à part Dieu, il n'est rien qui la change. Et si, par hasard, ma volonté était annihilée par la mort, l'idée que je porte en moi resterait toujours Aivace, triomphante.

Maxime. — .le ne vois pas, je ne puis concevoir d'idées grandes qui ne comportent pas delà grandeur, qui ne renfeirnent ni pitié, ni tendresse, ni compassion.

Pantoja. — Mes fins sont très élevées. Je vais vers elles... par les chemins possibles.

Maxime [atterre). — Par les chemins possibles ! Vers Dieu, on ne va que par un seul chemin, par celui du bien. [Avec exaltation). Oh mon Dieu ! mais tu ne peux permettre qu'on arrive à ton royaume par des carrefours obscurs, ni qu'on monte dans ta gloire en foulant aux pieds les cœurs qui t'aiment. Non, mon Dieu, tu ne permettras pas cela, non, non!... Avant de voir semblable absurdité, que la nature entière s'effondre en ruines, que la machine de l'Univers se détraque et se brise !

Pantoja. — Sacrilège ! Avec ces paroles, tu offenses Dieu !

Maxime. — Avec tes actions, tu l'offenses davantage.

Pajitoja. — Cessons, je n'ai pas à me quereller avec toi, et je n'ai plus rien h. te dire.

Maxime. — Rien à me dire ! Mais tout, plutôt ! Maintenant, viens avec moi à la recherche d'Electra, et, en sa présence, ou tu éclaireras mes doutes et me

PHOI'OS GASCONS

tireras de cette anxiété horrible, ou lu mourras et je mourrai, et nous périrons tous les deux. Je le jure, sur la mémoire de ma mère.

Pa^jtoja [après t avoir contemplé fixement). — Allons !

Voilà la superbe scène où se heurtent l'homme au cœur fort et Ihomme fort en esprit, représentant tous les deux les deux principes en lutte sociale. Comme nous sommes loin des vulgarités du Rodin d'Eugène Sue et comme nous sommes près des conflits surhumains du Polyeucte de Corneille. Je ne cherche pas à juger la portée morale de Toeuvre, mais je sens sûrement sa grande valeur littéraire. Et puis, même en matière religieuse, cosas de Espaûa n'est-ce pas '')

Je vais vous faire connaître maintenant, dégagé des luttes cléricales, un PérezGaldos patriote; qui nous dira mieux que tout autre quels furent, en ce siècle, les ressauts de grandeur et de décadence de sa pauvre et chère Espagne.

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