LA GUERILLA ESPAGNOLE
Tranchant sur des scènes charmantes on passionnées tour à tour, certains passages deVElectra dePérez Galdôs sont d'un symbohsme quelque peu grossier.
Et cependant je ne regrette pas d'avoir reproduit ici même une scène à'Electra traduite par moi sur une petite brochure que l'on vendait pour deux sous à Madrid, à la porte du théâtre, lors des premières représentations. Ce dialogue de Maximo et de Pantoja, incarnant face à face le libéralisme et le cléricalisme espagnols, serait un morceau de premier ordre dans toutes les littératures ; avec une allure presque cornélienne, les répliques s'y croisent, vives comme des épées. Comment se fait-il donc que Ferez Galdôs, l'égal de nos meilleurs écrivains français contemporains, après avoir fait parler si puissamment ses deux principaux personnages, ait employé pour la défense de sa thèse
des moyens si primitifs : il en est arrivé à emprunter aux voyages extraordinaires de Jules Yerne des effets d'apparitions, spectacles règles à la lumière oxydrique.
Je sais que dans les livres de Galdôs, à travers les richesses d'une imagination chauffée par le soleil des Canaries, on rencontre parfois des exagérations qui choquent notre goût français : un jour il se risqua à qualifier de Bonaparles de tous les yeux les yeux conquérants de son héroïne ; il est vrai que, comme circonstance atténuante, ces beaux yeux-là brillaient au temps de la guerre de l'Espagne contre Napoléon. Ces erreurs sont surtout chez Pérez Galdôs des fautes dans le détail et non pas dans l'ensemble. Comment se fait-il donc qnElectra soit une pièce si vigoureuse dans ses caractères et si faible dans sa composition !' L'auteur n'aurait -il pas adopté ces gros procédés pour mieux; parler au gros public espagnol, réfractaire aux choses de la littérature:' Si tel a été son but, faire de l'agitation avec des effets de mélodrame, il faut avouer qu'il a singulièrement réussi.
Tout en faisant donc, moi aussi, mes réserves sur le fond et sur la îorme d'Electra, je tiens à me justifier une fois de plus — et ce ne sera pas la dernière — de mon admiration sympathique pour ce grand méconnti de Rénito Pérez Galdôs.
Je vais détacher maintenant de Juan Martin el Enipecmado, — un des episodios nacionales de la première
CHOSES ET GENS d'eSPAGNE 3^9
série — ce chapitre plein de saveur donnant la psychologie de la guérilla espagnole.
« Avec les guérillas, il n'y a pas de véritables batailles ; c'est-à-dire qu'on ne voit pas ces combats prévus et déterminés entre armées qui se cherchent, se rencontrent, choisissent leur terrain et se battent. La guérilla c'est la surprise ; pour qu'il y ait rencontre, il faut que l'un des deux partis ignore l'approche de l'autre. La première qualité du guérillero, avant même le courage, est l'aptitude à la marche ; c'est presque toujoxu's en courant qu'il remporte la victoire. Les guérilleros ne se retirent pas, ils fuient, et fuir n'est pas honte pour eux. La base de leur stratégie c'est l'art de se réunir et de se disperser. Ils se condensent pour tomber sur l'ennemi comme la grêle et ils s'éparpillent pour échapper à sa poursuite ; de cette manière, les efforts de l'armée, qui se propose de les exterminer, deviennent inutiles, parce qu'on ne peut pas se battre contre les nuages. Leur principale arme n'est pas le trabuco ou le fusil mais bien le terrain lui-même. Oui, ce terrain, d'après la facilité, l'habitude prodigieuse que les guérilleros mettent à s'y mouvoir, il semble qu'il se modifie à chaque pas pour se plier à leurs manœuvres. On dirait que le sol s'arme pour se défendre contre
PllOl'OS GASCONS
l'invasion, on dirait que les collines, les ruisseaux, les pitons, les défilés, les grottes, sont des machines de mort s'opposant à la marche des troupes régulières. Il semble que toutes ces choses montent, descendent, roulent, tombent, écrasent, noient, séparent et détruisent. Ces montagnes, on les laissa sur ce point et maintenant elles vous apparaissent sur cet autre ; ces ravins multiplient leurs détours, ces cimes inaccessibles vous envoient des balles, ces ruisseaux, dont on a emporté la rive droite, se contournent et vous montrent sur la rive gauche une nuée d'ennemis ; ces hauteurs, sur une de leurs pentes, les guérilleros furent défaits, mais bientôt se présente l'autre versant d'où les vaincus de tout à l'heure battent l'armée en marche. Cela, et rien que cela, constitue la guerre de partidas, c'est-à-dire le pays en armes, le territoire, la configuration du sol jouant leur rôle dans la bataille.
L'Espagne nous offre trois types de partisans : le guérillero, le contrebandier et le voleur de grands chemins. Leur aspect est le même ; seul, le sens moral les différencie. Chacun de ces types pourrait rentrer dans l'une de ces trois catégories, sans que son extérieur change ; il suffit que quelques gouttes de sens moral, si l'on peut parler ainsi, tombent dans le vase de sa conscience ou s'en échappent. Les partidas, qui se forment si facilement en Espagne, peuvent produire un bien considérable ou un mal extrême. Devons-nous nous féliciter de cette aptitude spéciale aux Espagnols