‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 39 sur 48 · CHOSES ET GENS DESPAGNE · texte numérisé non relu

CHOSES ET GENS DESPAGNE

à s'improviser soldats et à opposer une résistance efficace avix armées régulières? Les profits d'un jour sontils assez grands pour nous faire oublier les calamités du jour qui suit? C'est bien difficile à dire.

Les Espagnols étaient destinés à avoir la primauté dans des spécialités variées et de choix ; c'est ainsi que nous possédons un aussi grand nombre de saints, de théologiens, de poètes, de peintres et de politiciens. Nous avons encore un avantage de spécialistes sur les autres peuples quant aux trois types de personnages que je viens d'esquisser, mais aux yeux de beaucoup, ils paraissent se confondre en un seul, tant notre histoire les dépeint sous de semblables et de lamentables couleurs. Quand je songe à nos luttes contre les Romains et à notre guerre de sept siècles contre les Maures, je me figure le bon temps que les uns et les autres durent passer sur notre terre, continuellement harcelés par les Empecinados d'antan.

Ce fut un guérillero que \iriate, ce furent des guérilleros que ces chefs de bande primitifs, ces Adelantados, ces comtes et ces seigneurs du Moyen Age. Pendant la monarchie absolue, les guerres en pays étranger emmenèrent en Italie, en Flandre et en Allemagne tous nos braves. Un jour, ces glorieuses chevauchées à travers le monde cessèrent, et l'Espagne retourna en Espagne. Mais elle s'ennuya chez elle, semblable à l'aventurier retiré avant le temps dans la paix du foyer monotone, et à don Quichotte, couvert de plaies et de

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bosses, étendu dans le lit de sa maison, de^ant la porte murée do sa bibliothèque sans livres. %

Survint Napoléon et tout ce monde se réveilla. La phrase castillane, echarse à la callc, se jeter dans la rue, est admirable d'exactitude et d'expression. L'Espagne entière se jeta dans la rue et dans les champs. Son cœur guerrier battit avec force, son front n'en Unit plus de se couronner de lauriers. Mais le côté extraordinaire de la chose fut que Napoléon, par trop ennuyé à la fin, abandonna notre pays, en ayant de nous par-dessus les oreilles, et que les Espagnols, imprégnés de cette habitude maudite, continuèrent de diverses façons à en faire des leurs, et, qu'aujourd'hui même, ils ne sont pas encore rentrés chez eux !

La guerre de l'Indépendance fut chez nous la grande école du désordre. Il n'y a pas à taire ses gloires, non certes ; il est possible que, sans les guérillas, la dynastie intruse se fût fortifiée en Espagne, tout au moins jusqu'à la Restauration. C'est aux guérilleros que nous devons notre intégrité nationale, ce respect qu'inspire encore aux étrangers le nom de l'Espagne, et cette assurance vaniteuse mais justifiée qui nous fit croire pendant un demi-siècle que personne ne se hasarderait à nous chercher querelle. Mais cette guerre de l'Indépendance, je le répète, fut la grande école du banditisme. C'est alors que les Espagnols passèrent maîtres dans cet art, pour d'autres incompréhensible, d'improviser des armées, et de s'établir pendant plus ou moins

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de temps dans une région. Ils étudièrent à fond la science de l'insurrection, et ces merveilles d'alors, nous avons eu depuis à les pleurer avec des larmes de sang.

A quoi bon tant de sensiblerie ! Les guérilleros c'est notre essence nationale. Ils forment notre corps et notre âme, ils constituent l'esprit, le génie, l'histoire même de l'Espagne ; ils sont tout : grandeur et misère, un accouplement informe de qualités complexes, la valeur poussée jusqu'à l'héroïsme, la cruauté tombant jusqu'au pillage. »

Ces pages vivantes et attristées, écrites par un Espagnol désireux de réformes pour son pays, nous font comprendre, mieux que tous les livres de voyages, la cause des révolutions périodiques de l'Espagne contemporaine. Un jour j'extrairai des livres de Pérez Galdùs quelques types de don Quichottisme qui prouvent que, tout autant que les Minas et les Empecinados, le Chevalier au grand cœur et à la triste figure compte encore là-bas des descendants.

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