‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 40 sur 48 · LÀ DERNIÈRE MESSE DE · texte numérisé non relu

LÀ DERNIÈRE MESSE DE

MOSEN ANTON

Je viens de reproduire, sous ce titre : La (juerilla espagnole, un chapitre de Jaan Martin et Empecinado, le roman où Pérez Galdôs décrit la vie des partidas pendant la guerre de l'Indépendance. En lisant, sur mes épreuves, cette psychologie et cette physiologie à la fois du guérillero, un de mes amis et un des amis de l'Espagne me disait que ce passage n'était pas simplement un chef-d'œuvre de la littérature espagnole, mais encore un morceau choisi, digne de figurer dans l'anthologie de toutes les langues.

Dès ma première lecture de l'œuvre j'eus envie de la traduire en entier.

Ce désir s'est réalisé, et la traduction est aujourd'hui chose faite. Le succès d'Electra n'a pas grisé don Bénito Pérez Galdos et c'est de la meilleure grâce du

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monde qu'il m'a autorisé à publier en français celle de ses novellas qui me plaisait entre toutes. Juan Martin el Empecinado contient des qualités en apparence contradictoires, une série dévénements dramatiques passionnants comme un roman d'Alexandre Dumas père, une suite de caractères, tracés avec une plume aussi vigoureuse que le pinceau de Goya. Entre toutes ces figures délicates, picaresques ou effrayantes, se détache au premier plan la physionomie brutale d'un curé-cabecilla, Mosen Anton, le prototype de tous ces prêtres espagnols guérilleros, les Mérino et les Santa-Cruz.

Je détache aujourd'hui de Juan Martin el Empecinado, pour les lecteurs de mes Propos Gascons, le récit de la dernière messe dite par Mosen Anton ïrijueque, curé de Botorrito en Aragon.

« Il y a trois ans, je n'étais pas autre chose qu'un pauvre curé. Quels temps ! Il me semble que c'était hier et à ce souvenir mon cœur danse dans ma poitrine Dès ma jeunesse, je reconnus que Dieu ne

m'avait pas appelé sur les chemins de l'Eglise. Fréquemment depuis même ma prêtrise, je rêvais duels el batailles. Bien plus qu'à la lecture des théologiens et des docteurs, mon esprit se complaisait dans les œuvres de Ginès Pérez de Hitta, de dons Dié^o et

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J3ernardino de Mendoza... et d'autres historiens militaires. Dans ma cure de Botorrito, je vécus tranquille pendant j)iusieurs années. Moi, j'étais bon prêtre comme Juan Lanas : je disais la messe, je prêchais, j'assistais les malades et je faisais l'aumône aux pauvres.

Ah ! pendant tout ce temps, je n'aurais pas fait de mal a une mouche. Pourtant mon âme, sans raisonner la chose, ne se trouvait pas à l'aise au milieu de cette vie, et en général mespensées voyageaient vers d'autres sphères.

La guerre éclata. Le jour où parvint à Botorrito la nouvelle des événements du Deux Mai, je devins furieux, je me changeai en sauvage. Je descendis dans la rue et pénétrant dans une maison voisine, je commençai à pousser des cris... Pour cela ils me portèrent en triomphe. Ah ! quel jour ! J'achetai un (rabuco et je m'amusai à en tirer des coups en l'air en disant : « Bon, voilà un Français qui tombe!... En voilà un autre ! »

Un mois se passa, et un dimanche du mois de juin j'étais à la sacristie m'habillant pour dire la grand'mcsse, quand le marguillier m'apprit que don Juan Martin Diez, que je connaissais, venait d'entrer dans notre village, avec une partida de gens armés pour la défense de la patrie. Je fus saisi d'un tel tremblement et d'un tel trouble que je commençai la messe, sans savoir ce que je faisais. Les mots latins se mettaient en

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travers de ma gorge et je me trompais à tout moment. Comme l'enfant de chœur me signalait ces erreurs, je lui donnai un soufflet devant tous les fidèles.

L'évangile dit, je montai en chaire pour prêcher, au moment même oiî un grand nombre des hommes de la partida de Juan Martin entraient dans Téglise.

Mon plan était de parler sur l'Esprit Saint, mais je ne me souvenais plus de ce que j'avais préparé, et je m'adressai en ces termes aux gens de Botorrito :

« Mes enfants, saint Jean Chrysostôme, dans son chapitre vingt-neuf, écrit que Napoléon est un vaurien. Soyez bons, ne commettez pas de péchés. Napo- Ico prœcitiis est ! Il ne faut pas voler, parce que le diable vous emporterait en enfer ainsi que Napoléon a emporté en France notre Roi... Quels sont ces vaillants Macchabées, qui pénètrent dans le temple de Dieu, armés de trabucos de guerre, semblables aux fils d'AsmodéeP Qu'ils soient bénis, ces soldats qui nous viennent avec leur armement d'escopettes et do poignards, tel Mathathias quand il marcha contre Antiochus Epiphane. Quel est donc ce Josué belliqueux, qui franchit maintenant la petite porte des âmes du purgatoire ? Et quel autre serait-ce que le saint héros de Castrillo de Duero, celui qui va vers Gabaon, monté sur sa jument noire, pour vaincre Adonisek, roi de Jébu ! Célébrons par nos cantiques la chute des murailles de Jéricho, au son des cornes guerrières et des castagnettes retentissantes !... »

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Je continuai clans ce style à entasser des extravagances ; je ne savais plus ce que je prêchais. Le peuple et les guérilleros devinrent fous en m' écoutant et avec leurs cris et leurs coups de pied ils ébranlèrent l'église... Hélas ! quand je consommai les Espèces, je ne savais plus ce que je faisais : je ne réponds pas d'avoir traité avec respect le corps et le sang sacrés de Notre- Seigneur... Le calice se renversa dans mes doigts. Pendant le lavement des mains, l'enfant de chœur enthousiasmé se mit à faire des bonds devant l'autel. Je ne me contenais plus moi-même et mes pieds s'agitaient sur le sol. Tout ce que je touchais brûlait et dans le fond de ma poitrine je crus sentir les flammes d'un volcan.

Quand je me tournai Aers le peuple pour dire : Domimis vohiscum /je brandis mes bras et je criai de toute la force de mes poumons : '( Vive Fernando VII, meure Napoléon... ! )> Juan Martin montant précipitamment à l'autel m'embrassa, et -moi pour la première et l'unique fois de ma vie, je me mis à pleurer. Le peuple applaudissait et pleurait lui aussi.

Un moment après, j'avais sellé mon cheval et je suivais la partida de Juan Martin el Empecinado. »

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