SI LE TEMPS LE PERMET
Don Pascual Millan, le chroniqueur du Sol y Sombra de Madrid, recevait un jour le mot suivant de son ami don Mariano de Cavia : a Pourquoi ne reproduisez-vous pas, afin que l'on connaisse bien le torero qu'est D. Bénite Ferez Galdôs, cette magnifique description d'une corrida de toros interrompue par la pluie qu'on lit dans La famille de Léon Roch? )) Pérez Galdôs torero ! Ces Espagnols sont toujours les mêmes avec leur outrance. C'est peut-être à cause de ces exagérations, qu'avec mes yeux de Gascon, qui voient double trop souvent eux aussi, je comprends et j'aime l'Espagne.
Mais j'avais toujours cru que l'auleur d'Elcctra était réfractaire à ce que ses compatriotes qualifient la fête nationale. Dans les trente volumes de la triple série des Episodios nacionales, rien n'était venu me révéler
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que Pérez Galdôs fût un aficionado, je n'ose pas répéter : torero. Je ne connaissais pas, il est vrai, le roman isolé : La famille de Léon Boch, mais en traduisant dans mes Propos Gascons son beau chapitre : Si el tienipo lo permile, je persiste à penser que l'écrivain n'est pas un tauromache. Dans le spectacle de sa corrida interrompue par la pluie, c'est moins aux faits de l'arène qu'aux choses du pourtour et de l'extérieur qu'il va nous intéresser, en une vivante et mouvementée description.
« Le ciel était en révolution ; ni limpide ni obscur, il se montrait d'un côté bleu et riant, de l'autre cendré et trouble. On eût dit que le temps serein et le temps orageux allaient s'y livrer bataille, car l'un et l'autre se faisaient face des horizons opposés, se menaçant et se disputant pied à pied l'étendue. Le soleil, neutre dans la dispute, éclairait par moments la terre, et par moments il s'éclipsait, la plongeant dans une glaciale pénombre. Cependant le public de la Plaza de Toros ne craignait pas que l'orage éclatât. Comme la plupart des après-midi de mars et d'avril, dans la région de Madrid, celle-ci était fouettée par une bise aigre ; mais tout cela semblait annoncer plus de menaces que de mal, plus de poussière que d'eau, beaucoup d'efforts et
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peu d'effet ; dans l'envolement des chapeaux^ les jupes ballonnées au-dessus des bottines restant sèches.
La Plaza était pleine et triste. A part de courts instants, toutes les places étaient de sombra.
Plus triste encore que jamais apparaissait cette haute armature de fer peinte en plomb, dont l'aspect élégant d'architecture industrielle ne s'accommode pas bien avec le caractère désordonné, bruyant, mobile et enfiévré de la fête espagnole. L'uniformité des vêtements, cpii s'accentue tous les jours au préjudice de l'esthétique, aurait donné au public l'aspect d'une réunion de personnes sensées, rassemblées dans un meeting patriotique, si ne détonnaient pas sur cet ensemble les voix de la foule, tantôt murmures impatients, tantôt rauques mugissements de passion, de colère, de plaisir, musique sauvage de cet opéra sanglant, dont le poème ou le drame se joue dans le redondel.
Les châles en crêpe de Manille se font de jour en jour plus rares. Seules, quelques taches rouges ou jaunes papillotaient ce jour-là sur l'uniforme tache sombre de la masse ; avec leur continuel battement, les éventails animaient ces longues fdes d'hommes et de femmes.
Les tendidos de sombra — et spécialement le célèbre numéro 2 adopté par les jeunes élégants et les étudiants tapageurs — montraient un amas de spectateurs aux rangs serrés en grains d'épi de maïs.
Plus clairsemées étaient les places de soleil : çà et là, des groupes inquiets d'ouvriers ; des gamins ; une centaine de vauriens dont l'allure et les vêtements étaient la plus grotesque exagération de la caricature du torero ; de malheureux artisans qui vont chercher dans cette orgie d'impressions fortes un délassement à la platitude méthodique du travail.
Les delanteras de fjradas: offraient un meilleur aspect. Beaucoup de mantilles blanches étaient jetées sur des tètes charmantes, et, disposés comme s'ils pendaient encore sur leurs branches, des camélias et des roses brillaient à travers, blancs comme le lait ou rouges comme le sang. Les femmes entretenues se reconnaissaient à leur véritable air de famille et à leur beauté aux aguets et sous les armes. D'honorables ménages de la bourgeoisie s'étalaient en file domestique, commençant avec le papa et finissant avec le plus petit des marmots. De loin en loin, ressortait la figure nationale de la chida, riche, jolie femme et attirante ; le plus souvent la taille épaisse, avec un certain air de matrone romaine uni à la désinvolture de la majn de race, elle se redressait, orgueilleuse de ses yeux noirs et des bagues qui cerclaient ses doigts boudinés ; d'un côté et d'autre, elle lançait un coup d'œil altier. donnant à entendre qu'elle était tout à fait sefiora et riche de beaucoup d'argent.
En haut, dans les balcons, il y avait aussi des mantilles blanches, les unes sur de vieilles têtes de mamans.
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les autres sur de jeunes fronts délicieux de jeunesse et d'élégance.
Les groupes d'hommes seuls abondaient encore dans ces loges, tous vêtus de noir, le feutre rabattu sur les yeux. Si leurs habits ne rappelaient en rien Vajkion, leur langage restait mi-partie parlementaire et mipar'tie cluilo . Après s'être exprimés en termes techniques sur la corrida, avec le même parler d'estocades ils frappaient au vif l'honneur des familles. Il y avait là encore ces hommes qui, les jours fériés, nous font des lois, et tous les jours de la semaine nous accablent de décrets et de règlements. Quant àla fleur de la jeunesse dorée, elle était plus bas. aux places de barreras, siège de prédilection des dilettantes.
Dans le cirque s'avance Sacristan. un arrogant taureau de Aléas, tacheté, bien armé, très léger et soupçonneux. A la clameur olympique qui accueille la furie de sa première attaque contre le cheval, succède bien vite un murmure de mécontentement ; et, chose peu habituelle, tous les regards se détournent du redondel.
La siierte de piques continua, mais les gouttes d'eau elles aussi continuèrent à tomber... Et à la fin, quand Higadillos, vêtu d'écarlale et d'or, brinda à la présidence, ce fut un mouvement général, une grande agitation dans le public.
Des gens se lèvent, ceux-ci crient, ceux-là grognent. Le long des iendidos, les têtes oscillent, les bras s'entre-
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croisent, les jambes prennent leur course. Peu à peu, débandade générale. Un horrible coup de tonnerre retentit dans l'air, et au même moment il commença à tomber vraiment de l'eau. Mais que d'eau ! Une pluie épaisse, torrentielle, formidable, qui vous fustigeait à coups de lattes.
Dans le redondel, les toreros mouillés poursuivaient la course, mais l'animal pris de peur et devenu fuyard n'était plus d'humeur à se prêter à leur jeu. L'eau lavait l'arène et faisait nettes les flaques de sang. Les chevaux moribonds aspiraient en un dernier souffle cet air humide qui rafraîchissait leur agonie. Il était impossible de continuer la corrida. Il pleuvait des banderilles d'eau. A peine pouvait-on distinguer l'autre bout de laPlaza. Alors on entendit sonner les clochettes dos pacifiques cabestros; Sacristan les suivit et fut ramené au corral. »
Pascual Millan, moins confiant que son ami Mariano de Cavia, après avoir reproduit cette description d'une après-midi de printemps aux arènes de Madrid, ne délivre pas un brevet de taurophile à Bénito Pérez Galdôs, mais il cite ces pages comme un des meilleurs morceaux de la littérature espagnole contemporaine. Je souscris de grand cœur à cette conclusion.