MON TORO DE FONTÀRÂBIE
Le 7 septembre 1900, Abeille de ce jour de la Nativité où Fontarabie célèbre sa fête par une procession plus que deux fois séculaire, mes amis de la haute ville vinrent me trouver, tout attristés, dans mon logement de la plaza de armas : « Voilà, me dirent-ils, un journal très répandu dans votre pays, qui détourne vos compatriotes de venir chez nous, sous le prétexte que notre procession est une insulte à la France. Vous savez mieux que personne, vous qui écrivîtes le récit du vieux siège et la description de nos fêtes commémoratives, que nous n'avons pas l'intention, avec notre cortège militaire, d'outrager nos bons voisins d'au delà de la frontière, mais qu'en célébrant depuis deux cent soixante ans un anniversaire, nous ne faisons qu'accomplir le vœu juré par nos ancêtres. »
Et ils me remirent une petite brochure publiée par
le senor Mugica, le paléographe érudit et vaillant, qui a classé les archives de Saint-Sébastien, d'Irun et de Tolosa. et qui travaille maintenant à mettre en ordre le riche chartrier de Fontarabie. Après un résumé très exact des événements du siège de i638 et des origines de la procession à Guadalupe, l'auteur explique dans sa notice que, ces dernières années, les Basques de la rive gauche de la Bidassoa supprimèrent certaines décharges qui, dirigées vers la France, semblaient plutôt rappeler de vieilles haines éteintes, que remplir les promesses, faites par les anciens, à la Vierge du Jaizquibel.
Je promis à mes amis d'Espagne d'écrire pour mes lecteurs de France, une fois de plus, tout le bien que je pensais de la miiy noble, miiy léal y iniiy fiel chidad de Fiienterrabia.
Après plus d'une année d'attente mais non d'oubli, je viens enfin accomplir ma promesse et raconter ce que furent les fêtes auxquelles j'eus le plaisir d'assister et ce que seront les prochaines, que je compte aller voir.
Quand, après la cérémonie religieuse de l'église, la procession militaire défile dans la Galle Mayor, en tirant successivement, compagnie par compagnie, des salves de coups de fusil, il semble aux habitués annuels du
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spectacle, que, dans un décor immuable, il est toujours joué par d'immuables acteurs.
?^ 'est-ce pas le même tambour-major gigantesque, aux gestes d'automate, qui marque la même mesure aux mêmes tambours. Précédées des mêmes cantinières accortes et des mêmes officiers nerveux, les compagnies, sous les bérets bleus ou rouges, nous montrent les mêmes visages. Sur son grand cheval blanc, le commandant du bataillon, — cette année-ci il a rasé tme barbe qui commençait à grisonner — conserve toujours, avec ses commandements rauques et ses traits énergiques, l'allure d'un cabecilla de guérilleros. Seule une figure bien connue manque à l'appel de mes yeux. En tête de la première des compagnies, les jambes prises dans des guêtres fauves, sa jupe courte formant drapeau aux couleurs de l'Espagne, marchait gaillardement, la main gauche à la hanche, appuyant la droite sur la crosse d'un Lefaucheux, une cantinière au teint mat et aux tresses brunes. Ce mol castillan, intraduisible, d^airosa, qui caractérise la démarche espagnole, semblait avoir été créé pour elle. Tous l'appelaient la jardinera, la jardinière, et au commandement defaego, elle tirait crânement, comme les camarades, les deux coups de son fusil de chasse. Surpris l'an dernier de ne pas revoir l'amazone basque, je demandai de ses nouvelles, et, contradictoirement, les uns me dirent qu'elle était malade, les autres qu'elle était morte. Ainsi que Guerrit^ l'année
d'avant, la cantinièro elle aussi àxa'il âù cortar sa colela. Pauvre jardinera I
Et la procession partit ce matin-là sous une pluie torrentielle pour les hauteurs de Guadalupe, et sous les rafales, les hommes manœuvraient avec ensemble et marchaient aujîas. Les Français ont le tort de n'assister qu'au retour de la procession. A midi, sur les sommets, dans le repas du bivouac aux gamelles copieuses, le vin noir de Navarre a coulé à flots plus abondants que le courant de la source sacrée de Guadalupe.
L'après-midi, pour troubler le retour du cortège, en sus du vin des outres, l'eau des nuages avait fait rage sur toutes ces tètes tour à tour échauffées et rafraîchies. Seuls, le tambour-major, à contre-temps, continuait à jouer les métronomes, et le commandant, à cheval, le sabre au clair, restait impassible comme au départ. Les soldats, joyeux sous les averses, se défilaient en partisans et tiraillaient au petit bonheur. Mais les sapeurs, au tablier de cuir trempé^ et à la barbe postiche hérissée, présentaient un aspect lamentable. Leurs immenses bonnets à poil, en peau de mouton noire ou blanche, faisaient éponge et pendaient, en avant, en arrière ou par coté, au hasard du poids de l'eau. Malgré le grotesque de cette débandade, les rires de Français s'éteignirent, les plaisanteries se figèrent sur leurs lèvres, et les instantanés même cessèrent pour un moment de fonctionner.
Dressé sur ses étriers, le sabre nii levé en l'air, le
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commandant s'écria de sa rude voix vibrante : Viva la nmy noble, la luiiy Ical, la nniy fiel ciudadde Fuenterrabia! Et quand la foule espagnole, d'une seule voix, répondit: Viva! je ne voyais plus les bonnets à poil écrasés des sapeurs et je ressentais le long des épaules ce frisson que, chez nous, les patriotes éprouvent quand la musique des régiments joue : Au Drapeau.
Fontarabie me devait un toro et elle me le donna à rimproviste cette année-là. Il y a quatre ou cinq ans, le bon novillero de Zaragoza, Ramon Laborda, el Chato, m'avait olTerl, la veille de la course, de brinder à la France, à l'Espagne et au senor de Gardaillac.
Je cédai alors ce tour de faveur à Pierre Loti, me sentant un trop mince personnage pour représenter la France dans la fête qui se préparait.
Au milieu des drapeaux mêlés des deux nations, aux sons confondus de la Marseillaise et de l'hymne royal, les gens de Fontarabie nous prouvèrent une fois de plus que loin d'être pour elle des insulteurs, ils sont les amis de la France.
L'an dernier, Puhjuila me brindait, sans que je m'attendisse à cet excès d'honneur, un toro de Carreros. Et dire que je n'aime pas beaucoup les taureaux de cette marque. Je fus tellement ahuri du brinde inat-
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tendu qui tombait sur ma tête que je ne saurais dire si Barroso — c'était le nom de mon taureau — fit honneur à son parrain en passant de vie à trépas. Il me reste de lui une cocarde noire et blanche, éclaboussée de gouttes de sang pâle. Je me rappelle simplement que des deux novilleros, que j'hébergeais le soir à ma table, Pulguita et Ghicuelo, le premier était modeste et charmant, et le second effronté et grossier. Or, ce que c'est que la chance des toreros ! Pulguita s'en est allé en Amérique chercher fortune et il a recueilli plus de cogidas que de bank-notes. Ghicuelo, lui, est resté en Espagne, il a été applaudi à Madrid, a donné plus de cent corridas. Ce gamin s'est hasardé à recevoir, avant l'âge, l'alternative sur la plaza de Madrid, et, malgré quelques défaillances, il compte parmi les matadors d'avenir. Mais hélas, l'avenir des espadas appartient un peu à la main de Dieu et beaucoup à la corne des taureaux.