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IV. — Le curé de Bahus

LES PÉPIS D'IBOS

A mes Collaborateurs MM. X, Y, Z, cVIbos.

Dans chacune de nos provinces de France, il est un coin de pays prédestiné, à tort ou à raison, à la sottise. En Normandie, les lanterniers de Falaise sont passés à la postérité avec leurs chandelles tour à tour éteintes et allumées. Le Béarn prêta autrefois à Morlaas et à Monein une spécialité d'imbéciles ; la Gascogne rit encore des gens de Saint-Dode et de Montastruc.

En Bigorre, les prétendus naïfs d'Ibos ont donné lieu au dicton patois : tous pépis d'Ibos, les imbéciles d'Ibos.

Dans ses brocards, l'imagination populaire ne s'est pas toujours mise en frais ; elle prête le plus souvent à ses villes et à ses villages sacrifiés les mêmes fabuleuses mésaventures.

SyA PROPOS GASCONS

C'est au Moyen Age que l'on peut faire remonter entre la ville de Tarbes et le bourg d'Ibos une antique rivalité, qui devait se traduire par des contes malplaisants ou injurieux. Appauvris par les troubles de la guerre de Cent Ans, les bourgeois de la capitale de la Bigorre étaient devenus envieux et jaloux de la prospérité agricole des paysans leurs voisins.

Tous les jeudis de grand marché, les cultivateurs d'Ibos faisaient défiler processionnellement vers la place du Marcadieu, devant les boutiques désertes des citadins, leurs chais surchargés de pièces de vin et de sacs de blé.

Et le gros bourg prospérait, tous les jours, un peu plus ; les ménages, dans l'abondance, foisonnaient d'enfants, et la petite église romane ne pouvait plus suffire au trop-plein des fidèles. Sur délibération des consuls, on manda l'arcliitecte qui venait de rebâtir la cathédrale de Saint-Bertrand de Comminges, sur l'ordre de l'ancien évêque, le pape Clément. Le maitreouvrier jeta par terre la moitié de la vieille nef, et il éleva tout en hauteur, comme une tour ajourée, un immense chevet dont les verrières se dorèrent le malin des tons roses du Levant.

La cathédrale de la Sède, semblable à un lourd champignon, était encore plus écrasée par le contraste. C'en était trop pour l'amour-propre des Tarbais ; aussi se répandirent-ils sur ces paysans enrichis en désobligeantes histoires. Voici quelques-unes des fantaisies

saugrenues qui se racontèrent, dès lors, en Bigorre, sur le compte des jn'pis d'Ibos.

L'Eglise qui bouge

Un dimanche matin, après la grand'messe, ceux d'Ibos se rassemblèrent autour de leur église nouvellement reconstruite. Et tous, le nez en l'air, en bâillant à la girouette, se confondaient en exclamations sur sa monumentale hauteur. Un Tai'bais de passage haussa les épaules. Tous de lui demander ce qu'il avait à reprocher à aussi belle œuvre : « Oui, mes amis, leur dit le mauvais plaisant — en tournant le dos à la plaine et en faisant face à la côte de Ger qui s'élevait en pente douce. — c'est vrai, votre église se voit de ïarbes, mais bâtie sur le sommet du coteau, elle se verrait de toute la Bigorre. Vous auriez du la construire sur le plateau de Oier, et vous devriez l'y traîner. » La foule cria : bravo ! Aussitôt on se met à l'ouvrage. La flèche principale est entourée d'un triple cordon de câbles solides, et tout le village, convoqué à son de trompe par le valet commun, les vieux et les vieilles, les fdles et les garçons, s'attellent aux cordes et, de toutes leurs forces, tirent en avant.

Tout d'un coup on entendit un craquement. C'était

le câble de laine qui s'allongeait : « Jésus, fjue segech ! C'est le clocher qui bouge ! » disaient-ils en soufflant un peu. Hélas I dans un second elTort, c'est la corde qui craque encore, et qui se rompt. Et les braves gens d'Ibos de tomber pêle-mêle, les uns sur les autres, l'un par-ci, l'autre par- là, ceux-ci au milieu, ceux-là en long ou en travers. Le fouillis était si enchevêtré, que le diable n'aurait pas reconnu les sien» et que les gisants à terre ne reconnaissaient plus leurs membres. Ce fut dans l'amoncellement une grande querelle ; meurtri et fourbu, de la main qui tâtonnait, chacun se trompait de jambes et revendiquait celles de son voisin. Passa par aventure un charretier d'Ossun. Les Ibosiens le prient poliment de les tirer d'embarras, en les aidant à retrouver leurs jambes. « Volontiers, mes amis », leur dit le compère. Et il se mit à frapper dans le tas à grands coups de fouet. Alors, on voyait les habitants d'Ibos se relever en se frottant les mollets et en criant : « Cellesci sont les miennes, celles-ci sont les miennes ! »

Voilà comment, au pied de l'église qui ne bougea pas, le charretier d'Ossun aida les i)épis d'Ibos à reconnaître et à retrouver leurs jambes.

L'Eglise qui pousse.

Encore tout penauds de cette confusion des jambes, I

les consuls sont convoqués, à son de trompe, dans la maison commune.

« — Mes amis, leur dit le maire, nous n'avons pas pu hisser notre église au sommet du plateau de Ger. Il ne faut cependant pas renoncer à l'espoir de la faire admirer de tous les lieux de la Bigorre. Elevons-la si haut qu'elle domine et la plaine de Tarbes et les coteaux voisins.

— Soit fait ! » répond en chœur le conseil des notables.

Li} consul, le plus besogneux sans doufc, hasarde timidement : « que si grand projet coûtera beaucoup, beaucoup d'argent ; où trouver la grosse somme ? » Grand embarras et longue discussion. Après bien des si et des mais, après des propositions plus saugrenues les unes que les autres, un vieux jardinier leur dit :

« — Si nous traitions notre église comme je soigne mes carottes et mes choux ?

— Comment donc.^^

— En portant au pied de bon et chaud fumier pour la faire pousser et la faire grandir. »

Partant d'un homme de métier, le projet est voté dare-dare.

Et alors les Ibosiens de porter dans le cimetière la litière de leurs bestiaux, tant et tant que, trois jours après, la masse de fumier s'éleA^ait autour des murs jusqu'à l'appui des fenêtres.

Défense est alors faite par le valet commun, sur

378 PROPOS gasco:hs

l'ordre du maire, d'approcher de l'édifice pendant deux semaines.

Les quinze jours écoulés, grandes clameurs devant le porche : le fumier ayant fermenté s'était tassé et un large espace séparait son niveau actuel de la trace apparente qu'avait laissée la litière fraîchement posée.

(( Voyez, s'écrie le maire, l'église a crû de plus de trois empans. Attendons encore. »

Mais on attendit en vain, et les murs ne poussèrent plus. Si bien que le curé, un dimanche, leur tint au prône ce discours. C'était un rusé compère de la plaine de Taibes :

« Mes frères, le seul moyen de faire croître votre église est de lui donner chaud. Voyez, elle n'a poussé qu'au pied, juste à l'endroit où le fumier l'a réchautfée. Couvrons-la de haut en bas avec des tentures et des draperies.

— Soit fait ! )> répondirent les ouailles.

Les réserves des tisserands du cru ayant été vite épuisées, chacun des bons paroissiens d'apporter ses épargnes pour acheter au dehors les étoffes dont on encapuchonnera l'église des pieds des murs à la têle du clocher.

Le grand œuvre parachevé, une nuit sans lune, le curé et sa gouvernante se lèvent en catimini ; armés de longs ciseaux à tondre les mules, ils taillent et découpent, à bout de bras levés, une large bande de tenture tout autour de l'église. Et leur vie durant, ils eurent

provision de cotillons et de soutanes. Le lendemain matin, qui était un dimanche, les bonnes gens de s'exclamer en venant à la première messe : « Alléluia! Alléluia ! Comme notre église a grandi celte nuit ! »

Et voilà comment les pépis dlhos, en la fumant et en la drapant, tirent pousser leiu" église.

L'Ane et le Chardon du clocher.

Un matin, un bon paysan d'Ibos menait son àne au pacage. En passant devant l'église, le baudet s'arrêta et se mit à braire, le museau en l'air. L'homme leva les yeux aussi haut que ceux de son àne, et il vit un superbe chardon qui se balançait au gré du vent, au sommet du clocher. Comme le maître avait l'àme bonne et qu'il s'agissait à la fois de satisfaire la gourmandise de son compagnon et de supprimer la plante qui déshonorait l'édifice, il fut requérir ses voisins. Le plus adroit de la bande attacha un caillou à l'extrémité d'une corde, et il le lança vers la pointe de la flèche. Après deux ou trois essais infructueux, la corde s'enroula autour de la tige de fer de la girouette, et elle glissa jusqu'à terre, entraînée par le poids du caillou. L'un des bouts, en nœud coulant, fut passé au col de l'âne, et, à l'autre bout, tous les assistants s attelèrent.

o8o PROPOS flASCONS

L'animal fut hissé vers le sommet pour qu^il pût manger le chardon. Quand il perdit pied, il joua des quatre fers et se mit à hraire ; en arrivant au haut du toit, il ne disait plus rien ; élevé au niveau du chardon, il tirait la langue.

« \oyez le gourmand, criaient-ils tous, il tire la langue, il veut lécher le chardon avant de le manger. »

Hélas ! l'àne ne mangea pas le chardon, et quand on le descendit de sa potence, il était étranglé net.

Et voilà comment les pépis d'Ibos voulurent faire manger un chardon par leur âne au sommet de leur clocher.

La Graine de cheval et le Semis daiguilles.

Un jour, les gens d'Ibos eurent envie d'avoir des chevaux de pur sang, tout comme les éleveurs de la plaine de Tarbes. Ces bons voisins leur conseillèrent, pour se procurer l'espèce, d'aller en acheter la graine aux foires de Maubourguet. Arrivés à Maubourguet, les envoyés avisèrent un marchand de légumes.

« Marchand, lui dirent-ils, vendez-vous de la graine de cheval !*

— Oui. mes amis, mais je la vends cent pistoles.

— A oici largent. »

Le rusé compèro fut chercher une citrouille grosse comme une harrique.

« Je vous donne ma plus belle graine de cheval. Emportez-la, en la secouant le moins possible, car si vous la brisiez, le petit poulain qui est dedans partirait au grand galop. »

En revenant de Maubourguet, par peur des voleurs du bois duMarmajou, les gens d'Ibos n'osèrent pas reprendre le chemin de la plaine, et ils suivirent la crête des collines séparant la Bigorre du Béarn. Pour ne pas briser la graine de cheval, ils la tenaient tour à tour sur leur tête. Sur le bord du plateau de Ger, le porteur lit un faux pas, la citrouille roula jusqu'au bas de la pente et fut s'écraser contre une pierre. Un lièvre, qui dormait auprès dans un sillon, réveillé, détala de toutes ses jambes.

M Ah ! mon Dieu ! gémissaient-ils, notre graine de cheval est perdue ! Regardez le petit poulain qui s'enfuit au galop. ))

Avec grande impatience, les Ibosiens durent attendre, pour se réapprovisionner, jusqu'au mois d'octobre de l'année suivante, et leurs envoyés retournèrent alors confiants chez le marchand de graines, aux foires de Maubourguet. Celui-ci leur servit encore une magnifique citrouille. Les précautions prises contre tout nouvel accident de route, l'escorte arriva sans encombre et sans faux pas à Ibos. Le marchand leur avait recommandé de faire couver la graine jusqu'à l'éclosion. Le

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curé de la paroisse, fils d'un éleveur de la plaine, était le seul à posséder une vieille jument poussive. La pauvre bête est choisie pour couveuse. Installée dans une liste d'osier, la citrouille est portée à l'écurie, dans la loge. L'animal sent, renifle, donne une léchée, puis un coup de dent, mais il ne se couche pas sur le panier. La nuit se passe en piières et en menaces, et jamais la bête ne se décide à couver la citrouille.

En désespoir de moyens, on recourut au rasoir du barbier qui coupa les quatre jambes de la jument ; la victime tomba de tout son poids sur la citrouille, et l'écrasa net.

Fatigués de revenir vainement aux foires de Maubourguet, le jour du prochain marché de Tarhes, les Ibosiens, découragés, racontèrent à un malin boutiquier du Bourg- Vieux leurs mésaventures avec la graine de cheval.

« Mais pourquoi, en attendant les foires, leur dit-il sans rire, ne sèmeriez-vous pas des aiguilles:* C'est la saison. Achetez un cent d'aiguilles chez le ferronnier du Marcadieu, semez-les comme des fèves, et au mois de juillet vous aurez une récolte superbe. Vous vendrez vos aiguilles quatre pour un sou, et vous serez riches pour longtemps. »

Ce qui fut dit fut fait. Les gens d'Ibos semèrent donc dans tous leurs champs des aiguilles. Huit jours après, ôtant leurs sabots, ils entrèrent dans le semis, pour voir s'il commençait à lever. Les aiguilles leur

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piquaient la plante des pieds. « Bon, criaient-ils, les aiguilles poussent, que piroquon, elle nous piquent le dessous des pieds ! »

Et voilà comment les pépis d'Ibos achetèrent de la graine de cheval et semèrent des aiguilles.

L'âne qui a bu la Lune.

Le long de la place du village coule un petit ruisseau, le Mardaing ; c'est là que les bouviers abreuvent leur bétail et que les ménagères lavent leur lessive. Un soir, vers les huit heures, la lune, qui était pleine, se reflétait dans le Mardaing, ainsi que dans un grand miroir. En ce moment, un homme vint faire boire son âne. Pendant que l'âne buvait, la lune se couvrit de nuages poussés par le vent.

« Ah ! mon Dieu ! criait l'homme, mon âne a bu la lune ! » Au bruit, les gens d'Ibos accoururent épouvantés ; ils regardaient dans le ciel et dans le ruisseau, noirs comme l'àtre, et ils disaient en se lamentant : « Son âne a bu la lune ! » Furieux, ils tombèrent sur le malheureux baudet à coups de fourche. Les côtes meurtries, l'animal se coucha à terre, et rendit l'eau qu'il venait de boire.

Aussitôt, le vent qui soufflait chassa plus loin les

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nuages, et la lune brilla, comme avant, de tout son éclat. Et tout consolés ils se disaient : « L'âne a vomi la lune ! »

Et voilà comment l'âne d'Ibos but la lune et la rendit à coups de bâton.

Ibos et le Soleil.

Lorsque les Ibosiens partaient, le jeudi matin, pour le marché de Tarbes, en marchant ^ers le Levant ils avaient le soleil dans les yeux, et il leur en arrivait de même quand ils revenaient, le soir, vers leur village. La figure brûlée par les rayons, à l'aller et au retour, ils voulurent chercher remède à la chose.

Un rebouteur fameux leur persuada d'envoyer au bon Dieu une belle supplique. Ce ne fut pas tout d'écrire la lettre, il fallait la porter au ciel. Il y eut dans le bourg un grand remue-ménage, mais les échelles les plus longues mises bout à bout dépassaient à peine la flèche du clocher. Ln ivrogne leur donna l'idée d'employer des barriques.

En ce temps-là, le vin se vendait deux sous la pinte et les cbais regorgeaient de futailles. Toutes les barriques du village sont péniblement juchées les unes sur les autres. Le maire, beau parleur, perché au sommet de la colonne, semblait avec la main toucher à la voûte

du ciel. Il fit du haut un geste pour indiquer qu'il n'y était pas encore. Hélas! il ne restait plus un tonneau dans les caves. L'ivrogne leur persuada, en dernier recours, de transporter au sommet la barrique du dessous. Mais, patatras ! la tour de Babel croula à terre, et le maire se cassa le cou.

Il fallut renoncer au projet de porter au bon Dieu la supplique, personne ne se hasardant plus à escalader le ciel. On se contenta d'une solution plus terre à terre : demander une consultation aux avocats de Tarbes. La question demeura longtemps en suspens. Alors, comme aujourd'hui, au Palais, plus souvent qu'à leur tour, certaines affaires étaient remises à huitaine. Le maire et son adjoint, chaque semaine, allaient frappera la porte des avocats. Et comme la justice, en ce temps-là, aimait les épices, un matin de marché, les Ibosiens partirent pour Tarbes portant, en guise de cadeau dans un panier, un lièvre pris vivant au gîte. L'été de la Saint- Martin venait de finir, un épais brouillard couvrait le plateau dlbos et aurait fait prendre des lanternes pour des vessies. Arrivés à la dernière pente du Pouey, sur le bord des Garonnères, les deux consuls entrevoient des êtres étranges alignés le long du chemin : de grosses têtes qui les guettent, des poings fermés qui les menacent.

Ce n'étaient que des osiers à tête tondue. Avant d'affronter ces brigands, qui vont leur demander le panier ou la vie, il s'agit de sauver le lièvre de l'avocat. Mais

comment faire i' Sur lavis du plus vieux, ils délient les jambes de la bête, lui racontent à l'oreille le danger qu'ils couraient en fdant tous trois de compagnie, et l'engagent à faire un détour pour prendre au Midi le vieux chemin de Tarbes : eux, le panier vide, vont continuer par la route directe et l'attendre au Pradeau. Le lièvre doit avoir compris la leçon, car. les jambes libres, il s'agite impatiemment dans leurs mains, et, aussitôt lâché, il fait des bonds prodigieux. Les bons consuls, malgré leur route en ligne directe, se disent qu'à ce train, loin d'avoir à l'attendre, ils n'arriveront qu'après l'animal, et ils l'interpellent: « Hé ! Iloà! Pénaùda, giiéi'a, quens-e demouraras à Senta-Anna. Hé hoou ! va-nu-pieds, vois, c'est toi qui nous attendras à Sainte- Anne, o Mais le lièvre court encore.

Cependant la consultation n'avançait pas. A la lin, rassasiés de cadeaux, les avocats dirent à leurs clients:

(( Mes amis, votre cas était difficile ; en elTet, votre contradicteur le Soleil, retenu ailleurs par ser\ ice public, n'a pu par devant nous comparoir, \oici, en son absence, la bonne et équitable transaction convenue : Les Ibosiens partiront pour le marché de Tarbes, la veille, dans la nuit, et ils n'en repartiront que dans la nuit du lendemain. »

Et voilà comment les pépis d'Ihos allaient les jeudis de marché à Tarbes, et en revenaient, sans jamais plus avoir le Soleil dans les yeux !

L'Étymologie dlbos.

Par un comble de malchance, on envoya une année, comme curé à Ibos, en remplacement du madré découpeur de tentures, un abbé originaire de Tarbes.

« — Mes frères, leur disait un jour ce prêtre savant et irrespectueux, c'est pour mes péchés que le bon Dieu m'a condamné à faire pénitence au milieu de vous. Vous êtes si ignorants, que vous ne connaissez même pas la signification du nom de votre village. Au temps de César, la cohorte romaine, qui tenait garnison à Saint-Lézer, le Castriim de Bigorre d'alors, s'en fut un jour par le chemin des coteaux occuper VOppidiim Noviim de Lourdes. Arrivé sur le plateau de Ger, un centurion voulut savoir le nom du bourg qui s'étendait sous le plateau et il dépêcha un légionnaire à un paysan qui labourait sur le versant. Le laboureur était sourd et ses bœufs étaient rétifs ; aussi, à toutes les questions du soldat romain, l'homme répondait toujours : (( /, bos ; va, bœuf ! » Le nom d'ibos vous en est resté. Et c'est justice, car vous êtes sourds à mes conseils, comme était sourd votre ancêtre, et vous èlespépis comme les bêtes de sa charrue. In s;ccula, etc. »

Et voilà comment, au temps de César, fut baptisé le village des pcpis !

Le Seau dans le Puits.

Un jour, une ménagère puisait de l'eau dans le puits très profond, creusé au carrefour des quatre chemins ; le câble pourri se brisa sous le poids du seau plein. Aux cris de la femme, tout le village accourut. Plus de seau : im bout de corde et de chaîne pendait lamentable autour de la poulie. En cette grave occurrence, on mande le maire et le conseil municipal. Que faire pour repêcher le seau enfoncé ? Après délibérations on va quérir des échelles. Elles sont trop courtes pour descendre au fond du puits. On délibère encore et la majorité émet l'avis suivant : un homme s'accrochera au tronçon de la chaîne, un deuxième se suspendra aux pieds du premier, un troisième aux pieds du second, ainsi de suite jusqu'à ce que le dernier puisse atteindre le seau tombé.

L'idée s'exécute séance tenante. Un solide gaillard prend la chaîne à deux mains, et en grappe humaine, deux, trois, quatre, cinq hommes, se suspendent aux pieds les uns des autres. Mais le premier, sous le poids, a peine à se cramponner aux anneaux de fer, ses mains glissent.

COTES ET LÉGENDES SSq

(( — Hé! Iloàl crie-t-il à ses camarades, teiKjiuHhé horl ; qiieni boy escoupi en as mas. Eh! hoou! tenezvous fort, je vais cracher dans mes mains. »

Et voilà comment un pépi d'Ibos tomba dans un puits avec ses camarades, en lâchant la chaîne pour cracher dans ses doigts.

Le Pont du Mardaing.

En ce temps-là, le ruisseau qui traverse le bourg, le maigre Mardaing, était comme avijourdhui à sec une partie de l'année. Ne se contentant pas de pouvoir le traverser sans se mouiller les pieds, les Ibosiens décidèrent de jeter par-dessus un pont monumental en bois, semblable au pont del'Adour à ïarbes.

Les plus beaux chênes de la forêt communale sont abattus pour servir à la charpente. La première poutre va être posée. Le Conseil municipal et la population sont réunis pour la cérémonie. Pour plus de sûreté dans les mesures à prendre, c'est le maire lui-même qui a la toise en mains. La poutre est coupée à l'endroit convenable et jetée ensuite en travers du ruisseau. Mais, bast ! les mesures ont été mal prises sans doute, la poutre ne porte pas d'un bout ; on la raccourcit alors à l'autre extrémité et, de nouveau, on

Sqo propos gascons

essaie de la replacer. Cette fois-ci. la [)Oulre csl naturellement par trop courte.

« Qii'ey drolé, dit alors le maire, que l'aouem échaumada diis cops et qu'ey encouéro trop coiirto d'u cap. C'est drôle, nous l'avons raccourcie deux fois et elle est encore trop courte d'un bout. »

L'Ordonnance sur le Portail.

Un malade du bourg est en grand danger. On appelle un médecin. Il ausculte, réfléchit, prescrit un remède ; mais au moment d'écrire l'ordonnance, il ne retrouve pas son carnet. En ce temps-là, les enfants n'allaient pas à l'école. Chez les voisins, dans toute la commune, pas le plus petit bout de papier. De guerre lasse, le docteur prend un morceau de charbon et crayonne son ordonnance sur le portail, mais il faut se hâter, le malade ne peut attendre.

On court à la ville chercher l'apothicaire. Il ne veut pas venir et demande qu'on lui apporte la formule. Le portail décroché est alors couché sur un char et traîné à Tarbes par une paire de bœufs. Quand l'attelage rapporta lentement de la ville Tordonnance et le remède, le malade, depuis une heure, était passé de vie à trépas.

CO>iTES ET LÉGENDES 09I

Et voilà comment les pépis d'Ibos se firent délivrer des ordonnances sur des battants de portail.

La Vérité à Ibos.

Depuis longtemps, les témoins venus d'Ibos étaient malmenés par les juges, et il en fallait au moins trois pour balancer, dans les enquêtes, le serment d'un habitant de Tarbes ou même de Tournay.

Emu de cette situation humiliante, le maire réunit son Conseil en séance extraordinaire :

« — Mes amis, la plaine de l'Echez est bordée par nos gras pâturages et par nos champs fertiles ; nos blés du plateau, nos vins de Bastillac, nos mules et nos bœufs nous ont donné une aisance cpie jalouse cette pauvre bourgade de Tarbes. Nos femmes sont plus gentes et plus accortes que les leurs. Rien ne nous manque, semble-t-il, et cependant les juges du tribunal ont dit, l'autre semaine, qu'à Ibos on ne trouvait plus la Vérité. J'ai fait chercher et rechercher cette Mérité sur tous les points de notre territoire. Nul n'a pu m'en donner des nouvelles. Si nous allions demander au meilleur avocat de Tarbes le moyen de la retrouver ?

— Soit fait ! » répond le Conseil.

Maire et adjoints en tête, un matin de grand marché,

le Conseil au complet s'achemine vers Tarbes. Aucun d'eux n'a les mains vicies ; dans les paniers empruntés à leurs ménagères ils jDortent des poulardes, des dindons, des canards, des jambons, des saucisses, toutes provendes capables d'attendrir les entrailles du moins gourmand des avocats.

Ils sont introduits dans le cabinet et souillent les parquets luisants avec leurs sabots ferrés. C'était une boueuse journée d'hiver. L'avocat fait la grimace, et, en entendant le maire lui exposer son cas, il se demande si ces gens-là sont fous ou veulent se moquer de lui ; il s'impatiente, élève la voix. Mais la porte du cabinet s'entr'ouvre, c'est la figure futée de la femme du maître. D'un coup d'œil, elle a fait l'inventaire des victuailles étalées devant la porte, et d'un signe elle fait comprendre à son mari que des paysans aux mains si bien garnies méritent meilleur accueil.

L'avocat s'adoucit, il questionne, on s'explique. Pendant ce temps, un conseiller, adossé au chambranle, entend un tic-tac régulier ; il se retourne, regarde, voit sur un coussinet un objet rond et transparent, traversé par des aiguilles et portant autour des signes qu'il ne déchiffre pas. Le paysan n'avait jamais vu de montre ; le clocher d'Ibos ne portait, à cette époque, qu'un cadran solaire. Toujours le tic-tac arrive à son oreille. Persuadé qu'une souris ronge le joli coussin rouge sur lequel repose la montre, sans rien dire, il prend dans la main son sabot, vise, et, crac !

COTES ET LÉGENDES SqS

crac ! tape à bras raccourci sur le tout, en approchant vivement l'oreille pour écouter si le tic-tac persiste.

« Qu'est cela ! » s'écrie l'avocat en sursaut.

Mais le paysan, fier de ne plus entendre de bruit, répond tranquillement :

« Tiet, moussu, que y aoué acl débat uo murguetto, mes, per ma fé, que la hy ey tuado. Tenez, Monsieur, il y avait ici dessous une souris, mais, par ma foi, je vous l'y ai tuée ! »

Et, en relevant son sabot, il montra aux yeux furibonds de l'avocat les rouages fracassés de la montre. Cependant, ils reviennent à l'objet de la consultation, et, les lèvres pincées, le maître conclut ainsi :

« La Vérité que vous me demandez, Messieurs, est bien difficile à rencontrer, soit dans la ville, soit aux champs, soit même au Palais. Enfin, repassez dans une heure et vous aurez satisfaction. »

Une heure après, les Ibosiens, groupés autour de la table du cabinet, contemplaient un pot de confiture tout neuf, recouvert d'un parchemin bien ficelé. La Vérité était là-dedans, aux dires de l'avocat. Et il leur fit livraison de la chose contre de beaux honoraires dans lesquels la montre figurait au prix de neuf.

Chacun d'eux réclamait l'honneur de porter la charge précieuse. Dans la traversée de Tarbes, le vase fut confié au maire et aux adjoints ; le long du chemin, deux par deux, les conseillers se relayèrent. Au bruit des tambours, au son des cloches, la ^ érité inconnue

PKOPOS rJASCONS

à Ibos et si \i\ement attendue y fut introduite processionnellement.

Le pot mystérieux est dépose sur la table du Conseil. Tout le monde, muet de recueillement, regarde et retient son souffle. Mais la curiosité des femmes éveille celle des hommes : (( Que peut bien être cette Vérité i* Si l'on faisait un petit, un tout petit trou pour la voir!* Et si elle s'échappait ? Fermons portes et fenêtres. »

Cédant au cri public, le maire déchire lenveloppe avec son ongle, enfonce son petit doigt, le remue et le jjorte à son nez :

« Mais, dit-il, en éternuant avec une grimace, ceci est de... »

Puis il passe le pot à son adjoint. Celui-ci procède comme le maire et ajoute sentencieusement :

(( Quey herlal ! C'est la vérité.

— Quey hertat, bel C'est bien la vérité », reprennent les conseillers après semblable manège.

Et voilà comment les pépis d'Ibos trouvèrent la Vérité slu fond d'un pot de... confiture.

L'Appariteur d'Ibos.

Je veux, en terminant, purifier cette histoire incongrue avec le sel d'une histoire vraie.

C03VTES ET LÉGENDES SqS

Certains habitants d'Ilîos, établis ailleurs, affectent parfois de se moquer des bons pépis ; mais leurs compatriotes du bourg sont lestes à la réplique :

« E doiin hoii, Casaùssas, demanda un jour un Ibosien passé Tarbais, au vieil appariteur de sa commune, que hen aqiiets pépis d'Jbos ? Eh donc. Casaussus, que font ces pépis d'Ibos ?

— Oh ! té, per ma fé ! oiiero, que nou ny a nat mes, despuch qu'en es horo. Oh ! tiens, par ma foi ! écoute, il n'en reste plus un seul depuis que tu en es parti ! ))

En dépit de ces brocards, les l^raves gens dlbos continuèrent à vivre entre eux, indifférents aux moqueries, confinés dans leur horizon restreint et fiers de leur église.

Presque jamais ils ne s'alliaient avec des étrangers. Il était de rigueur chez eux que toute jeune lille i marier épousât un jeune homme du bourg. Gomme nos voisins d'Espagne, dans ces noces de cousins, ils avaient l'habitude d'accoupler aussi les noms.

Mais avec le temps tout change, même les coutumes anciennes. Aujourd'hui, depuis bien des années, entre la ville et le village, la paix est faite et les querelles sont éteintes.

SgÔ PROPOS GASCONS

Les bourgeois de Tarbes, accueillants et hospitaliers, ne sont plus ni envieux ni jaloux.

Les jjaysans d'Ibos se tiennent moins à l'écart que jadis, et ils ont trouvé, avec leurs pur-sang de grande race, le secret de cette graine de cheval qui ne s'achète pas à la foire.

La légende des pepis d'Ibos n'est plus qu'un conte de grand'mère. J'ai tenu à recueillir et à fixer ces histoires, maintenant qu'on ne les redit plus, et je suis sûr que les Gascons d'Ibos seront les premiers à en rire.

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CONTES DU TURSÀÎS

Les conleiirs, dans nos villages du Midi, se font de plus en plus rares. Maintenant que tout le monde parle français et que les journaux pénètrent partout, les jeunes gens préfèrent lire tous les matins leur tranche de roman-feuilleton, et les vieux se sont lassés de répéter des histoires patoises que l'on n'écoute plus.

J'avais entendu dire qu'à Duhort-Bachen, grosse commune du canton d'Aire-sur-l'Adour, habitait un brave homme nommé Poucette, qui savait un tas de légendes d'autrefois.

Pendant l'automne, il était retenu à l'avance pour ces soirées d'espéloiirjiières, où jeunes gens et jeunes fdles dépouillent le maïs, à la lueur d'une grésillante chandelle de résine, en buvant du vin blanc nouAcau et en mangeant des châtaignes bouillies.

Poucette est un fabricant de cercles de barriques à

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qui le mildeAY et le phylloxéra font tous les jours plus de loisirs. Dans les veillées, il a pour spécialité des contes gras, où les maris, et même les curés, sont accommodés fort mal.

Quand il en hasarde un par trop raide, les mères de famille pudibondes l'interrompent en criant : « Oh ! Poncetle, Poucette, pas celui-là, pas celui-là ! »

Imperturbable, l'homme passe alors en revue, avec ses yeux gris plissés, les jeunes fdles de l'assemblée qui rient et rougissent à la fois, et gravement, avant de terminer, il répond aux mamans : « Que soun crouzades, elles sont croisées. » Quand les jeunes oies ont passé l'âge ingrat de l'oison, leurs plumes poussent et leurs ailes se croisent : cjiie soun crouzades. Cela prouve, une fois de plus, que les grands esprits se rencontrent avec, les plus modestes, car Poucette n'a jamais lu La Fontaine, et il connut comme lui cependant les oies du frère Philippe.

Je voulus, sur la foi de ces dires, entrer en relations avec le bonhomme, mais il fit faux bond à toutes les avances de mes intermédiaires, et il demeura, pour moi, introuvable.

En paysan soupçonneux, il craignait sans doute que je ne voulusse me moquer de lui ; il ne pouvait se mettre dans l'idée qu'un avocat habitué à parler français prit quelque plaisir à entendre un ouvrier lui répéter, en patois, des sornettes. Pour le joindre, j'avais déjà mis, sans résultat, en mouvement toutes les autorités du village.

Par une bonne inspiration, je changeai de système; je dépêchai un domestique au tonneher et kii fis demander de venir travailler chez moi pendant une journée. Il arriva un matin avec ses outils sur l'épaule. Je lui signifiai qu'il pouvait laisser en repos ses instruments, et que, puisqu'il me louait son temps, je préférais lui entendre dire des contes, ayant trop de barriques vides dans mon chai pour songer à en faire fabriquer de nouvelles.

Poucette s'exécuta de bonne grâce. Nous passâmes toute la matinée à nous promener en causant, et l'aprèsmidi il me dicta scrupuleusement, en gascon, la série d'histoires qu'il m'avait dite le matin.

Et certes, Poucette, tout en y entendant malice, ne voyait pas de mal dans ses contes les plus gras. Quand je devais, coupant court à nos entretiens, le laisser seul un instant, je le trouvais à mon retour pieusement occupé à égrener son chapelet".

Gela me prouva une fois de plus que si nos bons paysans n'ont pas adopté notre pruderie de langage toute moderne, c'est qu'ils sont restés stationnaires, voilà tout; ils remontent, par leur parler cru, à ces époques de joyeux dires et de gauloiseries pimentées, et ils valent tout autant que nos aïeux et, au moins, tout autant que nous-mêmes.

Je me suis amusé à traduire ceux de ces contes qui étaient traduisibles, élaguant soigneusement tout ce qui risquerait de braver notre honnêteté'française.

LE BROLQUET

Les prêtres jouent un premier rôle dans la littérature populaire de la Gascogne. Dans lou coiinte clou broiiqiiel, qui va me servir de début, on parle encore d'eux, mais sans en dire trop de mal.

Un broiiquet, c'est, le fausset, le bout de bois pointu avec lequel on bouche le trou foré dans une barrique.

Il y a longtemps, bien longtemps de cela, le curé de Bahus en Tursan avait invité deux de ses confrères à dîner, et il avait omis de convier son ami le curé de Renung, grand faiseur de mauvais tours. Tous les deux cependant avaient acheté en commun, depuis peu, une pièce de vin blanc de Portets, comme vin de messe, et la barrique, qu'ils n'avaient pas encore partagée, était déposée au presbytère de Bahus.

Furieux d'avoir été laissé de côté, le curé de Renung se résolut quand même à aller à Bahus, pour ennuyer son monde, sous le prétexte de goûter le vin à partager.

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En entrant clans la cuisine du presbytère où se préparait le festin, il se heurta à Jeanneton, la gouvernante. Les convives, qui l'aA'aient vu venir de loin, s'étaient éclipsés prudemment. (( Où est M. le curé? demanda-t-il à la servante. — Il est parti en campagne, répondit Jeanneton, il est allé à Saint- Loubouer et je crois fort qu'il ne rentrera pas de la nuit. » Le visiteur fit alors l'étonné en voyant une belle poularde qui rôtissait devant un grand feu. « Est-ce pour vous que vous avez mis cette volaille à la broche ? — Oh ! ne m'en parlez pas, dit-elle un peu troublée, la maladie s'est jetée sur notre basse-cour ; comme cette poule devenait triste, je l'ai tuée, et je la fais cuire de peur qu'elle ne se perde. — Tant pis ! tant pis ! Et ce vin de Portets, est-il bon ? Je suis venu pour le goûter avant que nous ne le partagions. — La barrique n'est pas encore percée. — Avez-vous un foret!' — Oui, M. le curé en a un dans son tiroir. — Eh bien ! allez le chercher et apportez une bouteille ; je vais percer moi-même la barrique. »

Aussitôt dit. aussitôt fait. Descendus tous les deux dans la cave, le curé fait un trou au bas du fût, il remplit sa bouteille. « Ah ! diable, s'écria-t-il, comment boucher le trou, maintenant? Nous avons oublié le broaqiiet. Jeanneton, mettez le pouce sur l'ouverture, pendant ce temps, je vais aller dans la cour affûter un bout de bois ; je reviens à l'instant. »

Et pendant que Jeanneton, accroupie, empêchait du

doigt le vin de couler, le curé remonte quatre à quatre l'escalier de la cave ; la cuisine est vide, il tire la poularde cuite à point de la broche, l'enveloppe avec des journaux qui traînaient sur un bahut, et il attache le paquet sous sa soutane. Sur un coin de la table de l'office, il avise les trois chapeaux que les prêtres surpris avaient oubliés là en se cachant à sa venue. Il les prend, les enfdc à la broche à la place de la poularde et remonte le mécanisme. Les chapeaux se mirent à tourner devant le feu ravivé. Puis, heureux comme un renard qui aurait pris une poule, le curé se sauva à pas de voleur.

Jeanneton, dont la faction s'éternisait, finit par s'impatienter. « Moussu Curé ! Moussu Curé ! » criaitelle. Ce ne fut pas celui de Renimg qui répondit, puisqu'il courait encore, et bien loin. Son maître et les deux invités sortirent enfin de leur cachette à ces cris. A la cuisine, ils contemplèrent, consternés, leurs chapeaux roussis qui tournaient en se dégraissant dans la lèchefrite; à la cave, ils trouvèrent Jeanneton hurlant, accroupie, le doigt sur le trou de la barrique de vin blanc de Portets.

Voilà le conte du hrouquel sous sa forme sans doute originale. En dehors du Tursan, je le sais, cette his-

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toire s'est répandue en se modifiant dans d'autres régions de la Gascogne.

Le joyeux poète béarnais Yan Palay, nous l'avons vu, a tiré de cette source primitive son histoire de Casaùssiis et du Curé de Seron, qui est populaire de Tarbes à Pau.

Invité par son paroissien Casaiissus à venir chez lui manger une bécasse, le curé s'enfuit en emportant sous son bras le rôti, pendant que son hôte, le doigt sur le trou de la barrique, attend vainement le bout de bois que l'autre est allé chercher.

Gela, c'est une version littéraire où Yan Palay déploya toute sa virtuosité. Mais le conte que je viens de vous redire, en traduisant le bon Poucctte. conserve, malgré la comparaison, son charme de simplicité et de joyeuse humeur gasconnes.

Voici deux nouveaux contes du Tursan, qui furent racontés à mon ami Poucette, fabricant de cercles à Duhort-Bachen, par un tailleur du village voisin de Classun. Dans le Diable à l'e'glise et dans le Diable au cimetière, les curés sont toujours mis en scène dans un rôle irrespectueux mais non pas inconvenant. Il en est de cette double histoire comme de celle des Trois Chapeaux que j'ai précédemment redite. Ges propos de

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veillées villageoises sont répandus clans toute la (ias cogne ; certains ont été recueillis dans les ouvrages de folk-lore ; ces derniers ont même été accommodés en vei's romans. Le mérite de ma version est qu'elle vient de première main et qu'elle conserve la saveur naïve du récit paysan primitif. Je traduis scrupuleusement, en français, le texte gascon, en patois d'Aire-sur-l'Adour, écrit par moi sous la dictée du bon Poucette.

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