LE MEUMEK DE REN UNG
Jean-François Bladé, le créateur du folk-lore de la Gascogne, m'affectionna tout particulièrement dans ses dernières années, et il me faisait l'honneur de voir en moi son élève de prédilection. Mes Propos Gascons esquissèrent même, il y a déjà longtemps, cette physionomie restée si vivante en pleine vieillesse, et plus tard ils rediront mes dernières causeries avec notre grand romaniste. Ainsi que ces pins centenaires du Marensin que la tourmente du large déracine, la mort a couché à terre mon vieil ami, d'une seule poussée.
Dans la savoureuse préface de ses contes populaires de la Gascogne, mon hon maître étahlit la ligne de démarcation entre les récits et les contes.
(( A raison de l'ahsence du merveilleux, écrit Bladé, les récits formeront toujours une classe nette et distincte. Les contes proprement dits sont les narrations plus ou moins empreintes de merveilleux et dont la fausseté n'est douteuse ni pour celui qui parle, ni pour ceux qui l'écoutent. Ils sont matériellement caractérisés au commencement et à la lin par des formulettes. La formulette initiale est à peu près invariable : (( Joiisabiii coiinte, moi, je sais un conte ». Les finales
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ji'ont pas la même fixité, \oici celle qui prévaul généralement dans le centre de la Gascogne :
E trie e trie
Moun counte es finit,
E trie e trac
Moun counte es acabat.
Eh bien ! aujourd'hui, malgré la rubrique générale de ces Contes du Tursan, je n'ai pas le droit de vous dire en commençant : Je sais un conte, et je ne finirai pas avec la formule : Et trie et trie, mon conte est fini, et trie et trac mon conte est achevé ; car c'est une histoire vraie du vieux temps que je vais vous redire, mais grâce à l'esprit d'un sabotier de Renung, qui me l'a rapporté, ce récit est aussi attrayant qu'un conte.
11 y a bien des années, vivait dans la métairie de Pédeprat, à Renung, en Tursan, une famille de bons paysans. Ces braves gens étaient des simples qui croyaient aux loups-garous plus qu'à l'Evangile, et respectaient moins leur curé que Marichou la sorcière du cap de la lande. Chaque soir, le mari et la femme, sans enfants, faisaient la prière côte à cote après souper, puis ils se déshabillaient dans la cuisine a^ant de regagner le grand lit de leur chambre à coucher.
COTES ET LÉGENDES /j I I
Il n'y avait alors à Renung qu'un moulin, à cheval sur le ruisseau de l'Ourden. A l'inverse des meuniers de son temps, qui étaient tous des voleurs, — depviis ils ont bien changé, — Gaulin, le vieux farinier, prenait plus de plaisir à mystifier qu'à rançonner sa clientèle, et pour un bon tour à jouer, il oubliait parfois de tirer du même sac double pu(jnèro. Les métayers de Pédeprat étaient au premier rang de ses soulïre-douleurs. Entre toutes ses histoires joyeuses, celle-ci s'est transmise de père en fds, et elle se raconte encore dans les veillées du ïursan.
Une nuit de pleine lune, les métayers de Pédeprat dormaient à poings fermés sous leur ciel de lit à carreaux rouges. Ils s'étaient, suivant leur habitude, couchés avant leurs poules. Un claquement de fouet en pétarade ne les tira pas de leur premier sommeil. Juché sur la croupe de son mulet, Gaulin, qui s'était attardé au cabaret, portait à Pédeprat la /lournaf/o, le sac de la fournée du samedi. Connaissant les mœurs du logis, il soulève le loquet de bois et pousse la porte pour déposer dans un coin son sac de farine. Au milieu de la cuisine était dressé sur son trépied le cuvier de la lessive, qui, sous sa couche de cendres, s'égouttait lentement dans une terrine. Tout autour s'étalaient sur les chaises des vêtements en désordre : ici, un béret bleu
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râpé, une cha/naro, cette longue blouse grise des vignerons ; un pantalon, en laine de casa-heyte ; là, les cotillons de serge, la capule blanche et le grand mouchoir à carreaux jaunes que les femmes de ce temps-là croisaient sur leur poitrine. Toutes ces défroques éparsos inspirèrent au madré meunier une idée diabolique. Empaquetant ces pauvres bardes d'homme et de femme, il soulève le drap plein de cendre qui couvrait le cuvier, et il étale au-dessus du linge de la lessive tous ces habits crasseux qui ne s'étaient jamais vus à pareille fête. Puis, sur le lit de cendres du dessus, soigneusement rétabli, Gaulin verse le lessif remplissant la terrine, et il s'échappe à pas de renard en rupture de claie de poulailler.
Au moment d'enfourcher son mulet, qui l'attendait endormi contre la porte, Gaulin entendit une plainte lamentable semblant sortir de dessous terre. Ceux qui font métier d'épouvanter les autres auraient mauvaise grâce à se montrer poltrons ; son fouet bandé comme une arbalète, le meunier, l'œil au guet, marcha vers le fossé du chemin, où il distinguait une tache blanche. Il eut vite fait de reconnaître Blanchette, la préférée du chevrier Pierrine, de Renung ; la pauvre bête avait mis bas dans le fossé, et, oubliée par son maître, elle bêlait auprès de son chevreau nouveau-né.
Pour compléter les aventures de sa nuit, Gaulin détache sa longue ceinture de laine blanche, et il suspend par les cornes la chèvre à la maîtresse branche du châ-
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taignier qui ombrageait le puits, vis-à-vis de la porte de Pédeprat. Puis remonté en selle, il s'en va au petit trot, faisant taire les pétarades de son fouet, et riant sous la visière de son béret blanc, dans la blancheur du clair de lune.
Au bout de sa corde, la chèvre, à la potence, se balançait et bêlait plaintivement.
Vers minuit, le métayer de Pédeprat fut réveillé par le besoin d'aller à la belle étoile. Sans lumière et sans réveiller sa femme, il entre dans la cuisine, et cherche en vain son pantalon à la place accoutumée. Dans la traînée de lumière que la lune projetait par la porte ouverte, il aperçoit un fantôme blanc qui se balance, en se lamentant, au bout d'une corde blanche.
« C'est le loup-garou )),niurmure-t-il en se signant ; sous sa chemise en bannière ses genoux se choquent de peur et de froid. Alors, le poltron révolté décroche du manteau de la cheminée la carabine rouillée, il met dans le canon un brin de buis bénit, au-dessus d'une poignée de chevrotines, et, sans viser, les yeux fermés, il tire. Le loup-garou hurle épouvantablement, la corde se rompt, le blanc pendu tombe à terre et se sauve à quatre pattes, en geignant, dans l'obscurité.
Quand l'homme revint auprès de sa femme, ré-
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veillée en sursaut par la détonation, il lui raconta qu'il venait de tirer svir un fantôme, et les deux bons vieux passèrent leur nuit en prières pour conjurer tout mauvais sort.
Le lendemain, ce fut une autre histoire: « Oi'i est ma chamarre ;' oîi est mon cotillon ? »
Les pauvres gens furent forcés, pour aller aux champs, de tirer du cahinet leurs habits du dimanche. Et quand la femme voulut couler sa lessive, elle retrouva au-dessus du cuvier les vêtements de son homme et les siens.
Les Pédeprat accusèrent, d'abord, les sorciers du remue-ménage de cette nuit. Cependant, coupée en deux par les chevrotines, ils décrochèrent de la branche du châtaignier une ceinture en laine blanche qui ressemblait à celle du meunier.
Plus fine que son mari, la femme ne garda bientôt plus de doutes : Lorsqu'elle fut éclaircir sa lessive au ruisseau du moulin, Gaulin s'approcha d'elle, goguenard, en lui demandant depuis quand les laveuses, pour prendre le battoir, s'endimanchaient ainsi :
« C'est un tour du meunier, se dit-elle, eh bien ! je me charge de lui rendre la moulande au sac. »
Quelques jours après, la vieille Pédeprat chargea un sac de grain sur une brouette, et elle s'achemina vers
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le moulin en ruminant, sous sa capule, une vague vengeance. Pour charmer les loisirs des pratiques et pour doubler les profits de la meule, le meunier débitait, dans sa maison, du vin blanc à quatre sous la pinte. Le vin de son piquepoult et l'eau de son moulin, c'était à la fois débit et profit doubles.
A cette époque-là, dans nos villages, pour boire, on ne se servait pas encore de verres. On buvait dans les esciidcloiins , des écuelles de terre rouge à deux anses, fabriquées dans les poteries de Gastandet ou de Garos. Ge matin-là, l'auberge et le moulin chômaient ; Gaulin était parti pour rapporter la moulande.
En poussant la porte du cabaret vide, la femme sourit à sa vengeance. Elle empile dans son tablier les deux douzaines d'esculedouns épars sur la table ou rangés dans le dressoir, elle entre dans le moulin, engouiïre toute cette vaisselle dans le bluttoir et se meta manœuvrer la manivelle. Remuées les unes contre les autres dans la roue métallique qui tournait, les écuelles crissaient comme des noix que l'on écrase. Semblable à la farine se séparant du son, une poussière rouge coulait par le dégorgeoir. Quand les escudelouns ne bruirent plus aussi fort, la femme s'arrêta et elle les retira du bluttoir. Les petits carrés de marbre, secoués les uns contre les autres, perdent leurs angles et s'arrondissent en billes à jouer : de même, les pauvres écuelles avaient perdu leurs oreilles à la bataille du bluttage et elles étaient rondes comme des moitiés de pomme.
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La Pédeprat déposa sur la table de l'auberge ses deux douzaines de vases écourtés, et elle repartit avec son sac de blé sans attendre sa farine.
Le lendemain, la vieille revint au moulin avec ses habits tout frais sortis de la lessive. Gaulin, soucieux, ne songea pas à lui en faire compliment. La femme lui demanda une tasse devin, mais à la vue d'une écuelle sans oreilles, elle dit en riant : « Qu'avez-vous donc fait des oreilles de vos escudelouns ? » Le meunier n'eut pas besoin d'entendre deux fois la question pour la comprendre et pour y répondre.
Pris par cette poule qu'il avait le premier trompée, le fm renard lui répartit en versant son piquepoult : « Que voulez-vous, ma chère, mes écuelles, elles aussi, ont été mises à la lessive. »
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