‹ Propos gascons; deuxième sérieChapitre 5 sur 48 · UNE NUIT DU ROI HENRY · texte numérisé non relu

UNE NUIT DU ROI HENRY

Et ce ne fut pas une nuit d'amour, rassurez-vous. Mesdames, mais une nuit de bataille. Dans cetle chronique du vieux temps, s'il se parle d'escalade, il ne s'agira pas d'échelle de soie galammeut accrochée à un balcon complaisant, mais d'échelles de corde agriffées à des murs qui voudraient bien se défendre. A la place du signal de l'amoureux poslé au bas d'une fenêtre trop tardive à s'ouvrir nous entendrons le bruit du pétard défonçant la porte Acrrouillée d'une place forte.

L'édit de Poitiers avait promulgué, le 5 octobre 1 077, entre catholiques et huguenots, une ^^aix aussi illu-

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soire que les précédentes. La reine Catherine de Médicis se hasarda à venir en Gascogne, sous le prétexte apparent de ramener de Paris au roi de Navarre la reine Marguerite, et dans le but caché d'étudier de ses propres yeux l'état des forces de la Réforme.

On s'embrassa beaucoup du bovit des lèvres ; le gendre et la belle-mère se firent aimable visage, mais tous les deux cachaient leurs pensées troublées derrière des yeux accueillants.

Catherine marchait à ses combats habituels d'alcôves et d'antichambres, escortée de son escadron volant de dames d'honneur. Elle faisait manœuvrer ces belles jeunes femmes sans préjugés comme des soldats prêts à courir au feu. Avec les plus adroites, la reine-mère parvint à détacher de la cause du Béarnais quelques-uns de ses plus vaillants serviteurs ; avec la plus jolie, comme seule machine de guerre, elle réussit à conquérir une forteresse protestante.

Au premier rang de ces demoiselles d'honneur figurait la fille du duc d'Atrie, la rieuse Anne d'Acquaviva, que d'Aubigné qualifia : « Celte bouffonne d'Atrie. » Il fallait que celle-ci fut dévouée, corps et pudeur, à sa maîtresse Catherine, pour consentir à se charger de cette très peu engageante besogne.

Après une réception triomphale faite par Bordeaux aux deux reines, la mère et la fille se rendirent à La Réole, oi^i elles avaient donné rendez-vous au roi de Navarre. « Il y vint, nous raconte M. de Batz-Tren-

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quelléon dans son Histoire de la Jeunesse d'Henry IV, accompagné de six cents genlilshomnies catholiques et huguenots qui donnèrent aux princesses et à leur suite une assez favorable idée de la cour en Gascogne. » Cette place de La Réole était gouvernée par le vieux baron d'Ussac, gascon fidèle et calviniste zélé. Malgré l'austérité huguenote, le vieillard se mit en frais, dans un regain de jeunesse, pour rendre agréable le séjour de sa place forte à cette garnison de belles dames. Catherine ne vivait plus que pour l'intrigue, elle remarqua, dès la première fête, que le vieux beau se montrait très empressé auprès d'Anne d'Acquaviva. Le soldat des anciennes guerres d'Italie retrouvait sans doute en elle le souvenir des brunes Milanaises. Sur un signe de la reine, la suivante marcha au sacrifice et répondit favorablement", parait-il, à ces déclarations d'amour séniie. Cette idylle peu poétique fut tournée à risée par ces jeunes gentilshommes réformés, secrètement jaloux peut-être de voir le plus laid triompher delà plus belle. Dans ce feu de brocards éclaboussant le front racorni d'Ussac. Henry, grand faiseur de bons mots, se laissa lui aussi aller à des plaisanteries par trop gasconnes. Les blessures faites par la main d'un ami sont les phis cruelles. Au départ de la cour, la belle maîtresse avait envenimé la plaie avec ses consolations perfides et ses conseils de vengeance. En franchissant le pontlevis de La Réole, le roi, qui eût juré que le gouverneur était un de ses plus dévoués, ne pou-

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vait se douter qu'il laissait un traître derrière lui.

Deux mois après, dans le cours de ses pérégrinations de ville en ville, le cortège royal fit son entrée à Aucli. Henry voulut loger hors des murs. En ces temps troublés où Ton ne savait à quel Dieu et à quel roi se fier, les habitants d'Auch ne se sentaient pas la conscience très tranquille en présence de leur légitime suzerain. Les consuls qui vinrent lui offrir les clefs de leur ville étaient ceux qui. deux ans auparavant, lui en avaient fermé les porles.

Bravement, dans leur harangue, ils firent allusion à leur attitude passée. (( Non, non, leur répondit Henry avec sa courtoisie ordinaire, il ne me souvient plus du passé, mais vous, soyez-moi gens de bien à l'avenir. » Puis, prenant les clés de leurs mains et les leur remettant aussitôt, il ajouta : « Tenez, à condition que vous me serez tels que vous me devez. ))

Entre autres réjouissances, un bal fut offert aux royales visiteuses. Les danses commencèrent dans l'après-midi, ainsi que procèdent les matinées à la mode de nos jours. Au milieu d'une pavane, l'œil toujours au guet, le roi de Navarre surprit un geste d'appel fait par Armagnac, son valet de chambre préféré. Attirant son maître dans une embrasure, ce bon servi-

PUOl'OS GASCONS

teur mi dit à l'oreille que le gouverneur d'Ussac venait d'ouvrir les i^ortes de La Réole aux troupes catholiques.

Henry ne fait pas un pli de visage sous ces yeu\ observateurs de femmes, et, prétextant l'organisation d'une partie de chasse pour le lendemain, il emmène dans son logis quelques-uns de ses partisans les plus sûrs : ïurenne, Kosny et Manaud de Batz. Ils tinrent conseil. « Le premier mouvement, rapporte le vicomte de ïurenne dans ses Mémoires, fut si nous étions assez forts pour nous saisir de la ville d'Auch ; il fut jugé que non. Soudain, je dis qu'il fallait sortir, et qu'avec raison nous pourrions nous saisir du maréchal de Biron, et autres principaux personnages qui étaient avec la reine, pour ravoir La Réole. » Ces deux propositions de Turenne, rejetées l'une après l'autre comme trop hasardeuses, quelqu'un émit l'avis de surprendre, à quelques lieues d'Auch, la petite ville de Fleurance, qui tenait pour le parti catholique.

Avec sa décision ordinaire, Henry adopta immédiatement ce projet. Aussitôt, dès la nuit tombante, il envoie à la découverte son ami ^lanaud de Batz, gouverneur d'Eauze. Celui-ci part avec une poignée de cavaliers, s'embusque dans le voisinage de la place, et, suivant l'avis du roi, cherche avec un affidé à nouer des intelligences à l'intérieur. L'espion s'étant heurté, toutes portes fermées, à une consigne rigoureuse, Manaud de Batz en référa immédiatement au prince.

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Cependaiil, llenry était rentré dans le bal avec ses amis, et il les lança et se jeta lui-même dans le tourbillon des danses. Ses yeux moqueurs et ses propos galants dissimulaient à tous ses peines et ses préoccupations. Jamais il ne se montra plus empressé aviprès de la reine Catberine. Au moment où, sur le seuil de la chambre à coucher de sa belle-mère, il se penchait pour lui baiser la main, la vieille reine lui dit négligemment : (( A propos, votre vieux d'Ussac a, paraît-il, tourné casaque ; il vient, m'assure t-on, d'ouvrir les portes de La Réole aux soldats de mon lîls. » Et elle s'en fut dormir, une gaîté méchante dans l'âme, en songeant à la nuit blanche que son gendre allait passer. Une nuit blanche, oui, certes. Mais la reine n'avait pas prévu la façon dont il allait l'employer.

Quand le Béarnais entra dans son appartement, un messager, couvert de poussière, l'attendait derrière la porte. Manaud de Batz lui annonçait que n'ayant pu entrer, par ruse, dans Fleurance, il attendait, embusqué, des instructions et des secours. « C'est merveille que la diligence de votre homme et la vôtre, lui répondit le roi dans un écrit confié au même courrier. Tant pis que vous n'ayez pu pratiquer ceux du dedans de Fleurance. La meilleure place m'est trop chère du

sany- d'un seul de mes amis. Mais puisque est, cette fois, votre envie de pratiquer la muraille, bien volontiers. Pour ce. ne vous enverrai ni le monde, ni le pétard que vous me demandez, mais bien vous les mènerai, et y seront les bons de mes braves. Par ainsi, ne bougez de la tuilerie, où vous irons trouver. Sur ce, avisez le bon endroit pour notre coup : de quoy, et du reste pour bien faire se repose sur vous le bien votre à jamais. » Comme ce billet, griftbnné le pied à l'étrier et deux heures avant le coup de main, rend dans toute sa bonté et dans toute sa vaillance Henri IV. Cette lettre, peu connue, adressée à Manaud de Batz avant le combat, vaut bien le mot célèbre écrit à Crillon après la victoire.

ïurenne et Rosny, prévenus à l'avance, font faire, sans sonnerie, le boule-selle. Logé avec ses gentilshommes hors murs, Henry donne l'ordre d'entourer de feutre les sabots des chevaux, et il longe avec sa troupe les faubourgs d'Auch sans qu'un flambeau s'allume aux fenêtres.

A trois heures du matin, l'expédition rejoignait, en vue des murs de Fleurance, les éclaireurs de Manaud de Batz. Celui-ci, pendant sa longue faction, avait déjà trouvé le (( bon endroit » que le billet de son maître l'invitait à chercher. Un pétard est mis sous une porte de la ville. C'était le procédé expéditif que le roi de Navarre aimait à employer ; il devait s'en servir encore lors de la prise de Cahors. L'explosion jette un pan-

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neaii à bas. Un gros de cavaliers se précipite par cette ouverture ; des soldats escaladent le rempart pour défendre la sortie, en- cas d échec. Les huguenots longent les rues, au galop, en criant : « iSavarre! Navarre I » Quelques arquebusades leur sont tirées des fenêtres. Puis, se voyant surprise, la garnison éteignit philosophiquement son feu, et, toutes portes closes, les habitants se remirent à dormir. Avec le bon roi Henry pour seigneur, un changement de maître ne pouvait avoir de mauvaises conséquences. Le désir du roi dans sa lettre à de Batz était rempli à merveille : la prise de Fleurance ne lui coûta pas le sang d'un seul de ses amis.

Après avoir laissé garnison dans la place, le Béarnais revint à Auch, toujours de nuit et à franc étrier. La rentrée fut aussi silencieuse que la sortie. La lampe allumée, le bon Armagnac attendait, anxieux, les nou velles de l'équipée. Son maître les lui porta en personne. Du cavalier poussiéreux et harassé qui s'abandonna à ses mains, le serviteur s'appliqua à refaire un beau seigneur d'amour. En l'honneur d'un rendez-vous avec Corisande, il n'eût pas mieux parfumé la barbe et calamistré les cheveux d'Henry.

Quand il fit plein jour, le roi, vêtu de son pourpoint le plus neuf, se présente au lever matinal de Catherine :

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« Quelle mine reposée, lui clit-elle au baisemain ; la prise de La Réole ne vous a donc pas empêché de dormir? — Non, madame, mais en dormant, j'ai quand même rêvé de bataille. — Ah ! vous aurez sans doute repris La Réole dans ce rêve? » La reine Marguerite entra dans la chambre à ces mots ; l'arc si pur de sa bouche étail lendu par cet énigmatique sourire d'amoureuse flottant entre les deux partis, et de savante planant au-dessus de ces coups de force : « Madame, il vous trompe, dit-elle ; mon mari, n'a pas dormi cette nuit auprès de moi ; il a couru les grandes routes, et s'il n'a pas repris La Réole en rêve, il vient de prendre Fleurance en réalité. »

Quand la reine-mère se fut informée des aventures de la nuit, elle comprit que ce roitelet béarnais était nn homme, et elle le compara tristement à ses fds efféminés. Pâle sous son fard, et mordant ses lèvres blêmes pour y rappeler le rouge, elle s'en tira par un concetfi à l'italienne : « C'est la -revanche de La Réole. Mon fds,- vous avez fait chou pour chou, mais le nôtre est mieux pommé ! »

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