DU BÉARNAIS AU GASCON
J'ai déjà bien souvent parlé de Manaud de Balz, ce capitaine catholique de l'armée huguenote d'Henry de Navarre. Aujourd'hui, en laissant comme jadis Manaud et Henry marcher botte à botte, je venv faire raconter les exploits du sujet par les lettres de son prince.
« Manaud de Batz, écrit M, Berger de Xivrey, de l'Institut, en une note de ses Lettres Missives iV Henri 71, était seigneur de Sainte Ghristie et de Batz. Cette dernière seigneurie était au pays de Chalosse. Ce gentilhomme, qui tient une place si honorable dans la correspondance du roi de Navarre, a laissé du reste fort peu de traces dans l'histoire. L'acte le plus ancien, où il figure, est du 12 octobre lôyo et le plus récent est du 19 janvier 1600. Il était oncle de
PUOPOS GASCONS
Jean de Batz, seigneur de Monon, et se rattache ainïsi aux Batz-Trenquelléon en Condomois. On le croit fds de Raymond de Batz, premier connu de celte branche. »
El maintenant laissons la parole au roi de \avarre.
La première lettre d'Henry à de Balz se place dans le mois de juillet lôyG. alors que le jeune gt'néral des huguenots n'avait pas encore vingt-trois ans :
(( Monsieur de Batz, je aous veux bien faire savoir, « qu'êtes sur Tétat de la défunte Reine ma mère, de (( ceux-là, à elle appartenants, et de tout temps bons (( amis et serviteurs des siens. Par quoi, faisant état de « votre bonne volonté, je vous prie de faire et croire (( ce que vous dira M. d'Arros de ma part. Et serai « bientôt à même de connaître les véritables gens de ce cœur qui se voudr(jnt acqu('rir honneur pour bien (( faire avec moi ; entre lesquels je fais état de vous (( trouver toujours. ^ otre bon maître et ami, Henry.
(I Je vous prie m'assurer vos amis et me venir voir « à mon passer à Auch, partant de ce pays de la Ro- (( chelle. ))
C'est là un billet de guerre, une lettre de rendezvous écrite à un soldai. }sous allons voir comment Manaud répondit à ce premier appel.
>'OTRE KOI HEMU
Vers la fin de l'année lôyG, Manaud do Batz. nous l'avons raconté, comme premier fait d'armes, sauva la vie de son prince, dans la ville d'Eauze. Pris au piège seul avec quatre de ses amis derrière la herse de la porte retombée, grâce à l'épée à deux mains de son Faucheur, Henry put tenir en respect les mutins d'Eauze assez longtemps pour permettre à ses cavaliers arrêtés au dehors d'enfoncer la grille à coup de hache.
<( Monsieur de Batz, écrivait-il à son sauveur en dé- « cembre de cette année, pour ce que je ne puis son- « ger à ma ville d'Eauze qu'il ne me souvienne de (( vous, ni penser à vous qu'il ne me souvienne d'elle, « je me suis délibéré vous établir mon gouverneur en (' icelle et pays Eauzan. Adonc aussi me souviendra (' quant et quant d'v avoir un bien sur ami et service teur, sur lequel me tiendrai reposé de sa sûreté et « conservation, pour tout ce dont je vous ai bien voulu « choisir. Mais d'ici à ce qu'ayiez reçu certaines lettres « et instructions, vous en allez dans la dite ville et y « amenez assez de vos amis pour y être le maître et (( empêcher que l'on y remue. Dieu vous ait, Mon- « sieur de Batz, en sa sainte garde. ^ otre affectionné « ami, Henry. »
Ln mois après, le roi. vers le commencement de l'année i^'J'j, remerciait ainsi le fidèle catholique d'avoir secouru ses frères d'armes protestants :
« Monsieur de Batz, j'ai entendu, avec plaisir, les « services que aous et Monsieur de Roquelaure avez
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(' laits à ceux de la Religion et la sauveté que vous « particulièrement avez donnée en votre château de « Suberbie à ceux de mon pays de Béarn, et aussi (( l'oflre que j'accepte pour ce temps de votre dit clia- (( leau. De quoi je vous veux bien remercier et prier (( de croire que combien que soyiez de ceux-là du Pape, (( je n'avais comme vous le cuidiez méfiance de vous « dessus ces choses. Ceux qui suivent tout droit leur (( conscience sont de ma religion et moi je suis de celle « de tous ceux qui sont braves et bons. Sur ce je ne « ferai pas la présente plus longue, sinon pour vous (( recommander la place qu'avez en mains, et d'être (( sur vos gardes pour ce que ne peut faillir que ne « aviez bientôt du bruit aux oreilles. Mais de cola je « me repose sur vous comme devez faire sur votre plus « assuré et meilleur ami, Henry. »
Cette lettre, entre les neuf que j'ai recueillies à l'adresse de Manaud, est un document entré dans l'histoire sous le nom de la lettre à de Bat:, et ce sera l'éternel honneur du capitaine gascon d'avoir inspiré à son roi cette pensée si tolérante et si française. « Ceux qui suivent tout droit leur conscience sont de ma religion, et moi je suis de celle de tous ceux qui sont braves et bons. »
Ces relations du général protestant et de l'officier catholique scandalisèrent les sectaires du temps ; entre tous les intransigeants d'alors, ce mauvais esprit de d'Aubigné laisse percer son dépit en racontant : « qu'en
NOTRE ROI HE?iRY 33
1J76 le prince se montra le partisan des catholiques en beaucoup de façons ». Bien que de la Religion lui aussi, Sully, plus impartial, expose dans ses Economies Royales l'état de cette cour de \avarre, où il semblait : (( qu'il Y eût, dit-il, deux, partis : l'un de catholiques composé de MM. de Laverdin,Miossens, Grand- Mont, Duras, Roquelaure, Sainte-Colombe. Begoles, Podins et autres ; l'autre de huguenots, composé de MM. de Turenne, Montgommerry, Guitry, Lézignan, Favas, Pardaillan et autres, lesquels par plusieurs fois, faillirent d'en venir aux mains. Le roi de Navarre se trouvant bien empêché à concilier tant d'esprits et de fantaisies diverses, lui échappant quelquefois de dire, qu'il semblait avoir plus d'obligation aux catholiques que non pas aux huguenots, d'autant que ceux-ci le servaient et assistaient à cause des intérêts de leur personne et de leur religion, au lieu que les autres n'y étaient menés que par la seule affection qu'ils portaient à sa grandeur et à sa fortune, au préjudice de leur propre créance en religion. »
Cependant ces catholiques étaient ombrageux dans leur affection personnelle pour leur roi protestant et, peu après, Henry calmait de l'amicale façon suivante les susceptibilités de son ami, qui savait avoir été desservi auprès de son prince :
(( Monsieur de Batz. c'est vrai qu'un gros vilain « homme m'a voulu mettre en suspicion votre fidélité
« et atïection. Or à tel, que me faut entendre, est bien « mon oreille ouverte, mais lui sont bouchés mon ca^ur H et ma croyance, comme en telle occasion. Et n'en « faites plus de compte que moi. En quel autre que « vous pourrais-je tenir ma confiance pour la conser- « vation de ma ville d'Eauze, là où je ne puis pas dono( ner d'autre modèle que le brave exemple de vous- « même. Et tant qu'il me souviendra du miracle de « ma conservation, que daigna Dieu y opérer, princi- « paiement par votre valeur et bonne résolution, ne « pouvez oublier votre devoir. Par quoi, vous ])rie-ie (( de vous en souvenir chaque jour. Sur ce n'ai (( d'autre exprès commandement à vous bailler qu'à (( faire très certain état de l'amitié du bien '\ôtre, (( Henry. »
Avec des lettres comme celle-là pour viatique, il n'était pas étonnant que Manaud et ses camarades marchassent, le casque haut, aux coups d'arquebuse, en [)ortant les billets d'Henry, en guise de talisman, plies sous leur pompoint de buffle.
Lorsque, en pleine nuit, le roi Henry envoya d'Auch Manaud de Batz, à la tète d'une [)oignée de partisans, îenter par surprise l'enlèvement de la ville catholique de Fleurance, en rece\ant des nouvelles de cette avantgarde, au moment de monter en selle à minuit j)our lui porter secours, il griflbnna sur le pommeau, à l'adresse de de Batz, ce billet digne des grands hommes de Plutarque :
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« C'est merveille que la diligence de votre homme (( et la votre. Tant pis que vous n'ayiez pratiqué per- (( sonne du dedans à Fleurance : la meilleure place « m'est trop clière du sang d'un de mes amis. Mais « puisque est, cette fois, votre envie de pratiquer la (( muraille, bien volontiers. Pour ce, ne vous enverrai « ni le monde, ni le pétard que vous medemandez. mais « bien vous les mènerai et y seront les bons de mes « braves. Par ainsi, ne bougez de la tuilerie, où vous (( irons trouver. Sur ce, avisez le bon endroit pour « votre coup. De quoi, et du reste, j)our bien faire, se « repose sur vous le bien vôtre à jamais. »
Et les bons et les braves y furent de nuit, et ils l)rirent Fleurance sous les yeux de leur roi.
Encore tout chaud de ce terrible combat de rriiatre jours qui venait, maison par maison, de réduire Cahors à sa merci, Henry écrivit le 3i mai 1080, « à sa cousine, Madame de Batz, à Batz, » cette lettre où en lui annonçant la victoire, il l'informait que son mari, pendant l'action ne l'avait, (( ])as quitté de la longueur de sa hallebarde » :
(( Madame de Batz, je ne me dépouillerai jDas, ence core que je sois tout sang et poudre, sans vous « bailler bonnes nouvelles, et de votre mari, lequel
" est tout sain et sauf. Le ca])itaine Navailles, que je (( dépêche jiar delà, vous déduira comme avons eu « bonnes raisons de ces paillards de Cahors, Aolre (( mari ne m'y a pas quitlé de la loui^ueur de sa hallece barde. Et nous conduisait bien Dieu par la main, (( sur le bel et bon étroit chemin de sauveté, car force « des nôtres, que fort je regrette, sont tombés à coté u de nous. A ce coup, ceux-là que savez el qu'avez (( dans vos mains seront des n(')tres. A ce sujet je vous « prie de bailler à mon dit Navailles, lettres et inslruc- (( tions, qui lui seront nécessaires, dont je vous prie « bien fort l'aider à me gagner ceuv-là et leurs amis, (( les assurant du bon parti que leur ferai. El de telle « manière que le désirez je vous reconnaîtrai ce service (( d'aussi bon cœur que je prie Dieu, ma cousine. (( qu'il vous ait en sa sainte garde. Le bien vôtre à (( vous servir, Henry. »
Ah oui, il en était mort des bons et des braves à Cahors. aussi est-ce à sa vaillante cousine, à la femme de son ami, que le. roi s'adresse pour lui recruter des soldats. Et jusqu'au jour de la victoire définitive, au fur et à mesure que ses fds aînés tombaient fauchés sous les balles, notre généreuse terre de Gascogne produisait de nouvelles moissons de soldats, ainsi que sous la faux des foins coupés repoussent les regain'^ de ses prairies.