I)K L'INFLUENCE DE BALZAC
Les trois autres Balzac sont, au contraire, en pleine actualité. Ils vivent dans la vie contemporaine. Us se mêlent aux passions, aux désirs, aux appétits et aux pensées quotidiens de la partie la plus jeune, la plus vivace et la plus ardente de la nation.
Et voici pourquoi :
Le Balzac que j'ai appelé un démofjraphe^ non seulement a été un historien exact de son temps, mais il a été prophétique. Cela arrive quand on ne se trompe pas sur le fond des choses, quand on peint, en son temps, non les choses très frappantes et très étalées, mais qui sont destinées à passer ; mais bien les choses profondes, à demi cachées, qui sont destinées à se développer, à grandir et à devenir formidables.
Qu'un romancier français de 1845 nous peigne les dernières prétentions de la noblesse etles ambitions mesquines et ridicules de la bour;^eoisie, et les oppose les unes aux autres en un tableau très animé, il fait Sacs et Parchemins, d'où sortira Le Gendre de M. Poirier \ et c'est une œuvre vraie et agréable, mais destinée à vieillir et à paraître un peu surannée quand la noblesse aura presque disparu et sera devenue chose presque imperceptible dans la vie sociale.
Qu'un romancier, plus grand du reste, peigne l'influence de la littérature romantique sur Tâme faible et frivole d'une jeune provincialeromanesque, il écrira Madame Bovary, et Madame Bovary survivra, parce que Madame Bovary contient des choses beaucoup plus générales, beaucoup plus permanentes, beaucoup plus éternelles que ce que je viens de dire ; mais les parties de Madame Bovary où seront peints les ravages faits dans son âme par la littérature romantique n'intéresseront que médiocrement les générations suivantes. — Et c'est précisément pour cela que V Education sentimentale^ du même auteur, qui nous décrit presque exclusivement Tâme des bourgeois français de 1848, n'intéresse plus guère que les curieux.
Mais Balzac, lui, le Balzac démographe^ le Balzac qui s'est fait une conception d'ensemble de la société française, s'est avisé : 1° du pouvoir énorme de l'argent ; 2° de ceci, que la vie sociale est une vaste intrigue et que le monde, dans une société de fonctionnaires, est une mêlée d'intrigants. Certes, il y avait autre chose que cela dans la F'rance de 1840, et il y a autre chose dans la nôtre, je le sais. Mais c'étaient là choses vraies, choses importantes, choses essentielles et qui devaient croître, et qui devaient se développer et qui devaient s'aggraver. Sous Louis-Philippe la ploutocratie commençait ; elle s'essayait. A l'heure où nous sommes, elle est toute-puissante et elle déborde.
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Elle a fini p;ir devenir une gène sociale. Les Français finissent par s'apercevoirqii'elle altère Tessence même de la race, qu'elle donne à la nation des défauts, des travers, des vices nouveaux, que celleci n'avait pas ou qu'elle avait à peine ; qu'elle change l'aspect de la nation, lui un mot, elle est pour tous les F'rancais ([ui pensent une préoccupation grave et de tout instant.
Or, cette ploutocratie nous la trouvons décrite, puissamment peinte et caractérisée, dans Balzac ; et voilà Balzac, malgré tant de défauts littéraires, doué d'une qualité qui compense tous les défauts et qui vaut toutes qualités : il est vivjint : il est vivant d'une façon intense.
//autant plus que, comme il est outrancier, comme il exagère toujours, cette ploutocratie seu* lement naissante de son temps, il l'a peinte énorme, gigantesque, colossale, formidable. Il a entassé millions sur millions et il a montré comme des forces invincibles et effroyables, comme des monstres et des Léviathans les êtres mystérieux sur lesquels il les entassait. Dès lors, fantastique pour son temps^ il s'est trouvé vrai pour le nôtre ; il était à la hauteur de l'avenir; il est égal au présent. Peut-être même il sera plus vrai dans vingt ans qu'il ne Test aujourd'hui. Sa gloire et son influence sur les esprits s'accroissent de la vérité croissante des choses que, en les voyant, il a prévues, des choses que, en les disant, il a prédites.
Il en est de même de la peinture qu'il a faite de l'intrigue universelle. De tous les maux dont souffre la France^ celui-ci est un des plus graves, et, ce qui est plus important pour ce .qui nous occupe, il est le plus apparent, celui qui crève, pour ainsi parler, tous les yeux. Nous disons couramment, par goût du jeu de mots: la France est un pays de protectorat. Tout le monde en France, ou vraiment il ne s'en faut pas de beaucoup, est fonctionnaire. Les fonctions s'y donnent, pour la plus grande part, à la faveur, pour un petit nombre d'après des procédés divers et compliqués où la faveur entre encore .
Il en résulte que d'un bout à l'autre de la France se démène une chasse infernale qui est la chasse aux recommandations. Être recommandé, l'être plus qu'un autre puisque tous le sont, l'être d'une manière écrasante, l'être par des gens qui ont inté^ rêt à ce que vous obteniez ; donc connaître les intérêts de chacun, les lui montrer, les exagérera ses yeux, en inventer, en faire naître et les lui montrer encore ; si l'on peut, — les passions ayant autant de force que les intérêts, — connaître les passions d'une foule de gens, leurs amours, leurs sympathies, leurs amitiés, surtout leurs antipathies ; connaître tout cela, exploiter tout cela, avec adresse, avec promptitude, avec discernement, avec éloquence, avec toutes les qualités de l'orateur, du diplomate, du directeur de conscience et du bicycliste : voilà à quoi se dépensent les neuf dixièmes de l'éner-
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gie des Français de la grande, de la moyenne et de la petite bourgeoisie, jusqu'aux confins du peuple proprement dit et encore au delà de ces confins.
Cela d(';veloppc infiniment les facultés de psychologue, de moraliste, de parleur, de causeur, de romancier, d'auteur dramatique et de marcheur. Cela fait un peuple excellemment alerte, adroit, intelligent, imaginatif et solide desjarrets; et ce serait nu entraînement admirable de tous points s'il pouvait s'appliquer un seul jour à un autre objet qu'à celui pour lequel il a été créé.
Or cette course, magnifique du reste, et l'un des plus beaux spectacles dont puisse jouir l'œil d'un artiste, c'est précisément ce que Halzac a décrit magistralement dans toutes ses oeuvres, à Texceptiou de quelques romans mystiques. Jugez si nous le trouvons notre contemporain ; jugez si nous estimons que non seulement il nous peint, mais nous confesse ; jugez si nous n'éprouvons pas avec lui le plaisir de curiosité, amer quelquefois, toujours vif, de nous contempler comme dans un miroir.
Et encore il faudrait dire ici, comme tout à l'heure, qu'il est bien plus véritable aujourd'hui qu'il ne l'était de son temps : puisque le nombre des fonc^ tionnaires a plus que doublé, a presque triplé depuis l'époque oi^i il écrivait ; puisque le vice qu'il décria vait si bien est descendu de quatre ou cinq échelons dans la nation, et d'autre part, l'aristocratie ayant disparu, est monté aussi d'un degré dans l'échelle
sociale ; puisque ce qui n'était la caractéristique que d'une partie, importante il est vrai, de la nation, est devenu celle de la nation presque tout entière. C'est en son temps qu'il pouvait paraître exagéré, c'est maintenant qu'il paraît vrai ; c'est demain qu'il semblera discret. Ses invraisemblances mêmes se rapprochent peu à peu de la vérité au cours du progrès qui les favorise. L'histoire contemporaine s'est donné pour mission de donner raison à Balzac.
Il me semble qu'il y a là une raison de l'influence qu'il exerce sur les esprits. Il n'est, pour rester à la mode, que d'être prophète ; et si gouverner c'est prévoir, régner c'est avoir prévu.
Le Balzac que j'ai appelé « classique », classique dans le sens français du mot, « classique français », peut-il avoir de nos jours un ascendant aussi fort, ou analogue? Incontestablement. J'ai dit qu'il était simplificateur, qu'il mettait tout un caractère dans une passion, et que d'une passion unique il faisait tout un caractère. Rien n'est plus faux que cette idée; rien n'est plus commode que ce procédé; et rien n'est plus stérile que cette méthode. — Rien n'est plus faux que cette idée. Molière et Shakspeare le savent bien et le savent également; et si quelquefoiSj tous les deux restreignent un caractère
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à une passion unique pour les nécessités de leur métier ; ce qu'ils aiment le plus, à quoi ils tendent constamment, c'est créer des caractères complexes, ayant des passions multiples et môme contradictoires, parce qu'ils aiment avant tout la vérité et parce que c'est cela qui est vivant.
— Hien n'est plus commode que ce procédé, parce qu'il dispense d'être varié, d'être inventif, d'être capable de nuances, d'être capable de maintenir une certaine unité entre les traits fort divers d'un caractère, et parce qu'il ne demande que d'être fort, ce qui proprement, quand il est tout seul, est une faiblesse.— Rien n'est plus stérile cnfinque cette méthode, parce que, si elle sert à faire des romans qui se tiennent bien et qui ont delà coli(''sion,ellen'aboutit pas à renseifçner véritablement sur l'humanité. Elle laisse, en dehors de la documentation qu'elle apporte , trop de choses qui seraient intéressantes, qui seraient aussi vraies que celles qu'elle nous donne et qui seraient presque aussi importantes.
Mais quelle qu'elle soit comme idée générale, comme méthode et comme procédé, cette habitude est très séduisante. Elle plait à notre goût de simplicité, d'unité, de netteté, à notre goût de l'abstraction, à notre idéologie.
Elle nous a séduits chez nos grands classiques (quelque capables qu'ils se soient montrés, je le sais et m'acharne à le démontrer, de la démarche et de la
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méthode toute contraire) ; elle nous a séduits chez Balzac.
Tellement séduits que, pour commencer par le commencement, il s'est produit l'aventure littéraire suivante, qui est bien curieuse. Un très grand penseur qui nous aimait extrêmement, reprochait sans cesse aux Français l'intempérance de leur goût de l'abstraction. Il leur reprochait de réduire la vie à des formules brèves et sèches où elle expirait ou plutôt en dehors desquelles elle restait toujours ; de ne voir dans un caractère qu'une passion, et dans une passion qu'une idée, l'idée de sa définition, et, enfin, munis de cette idée, de raisonner sur elle, logiquement, imperturbablement^ avec certitude, indéfiniment, sans s'occuper du grand murmure de la vie bouillonnante et fourmillante qu'ils avaient comme laissée résolument de côté.
Fort bien, ou il est possible. Mais quand luimême analysait un personnage, homme d'État, guerrier, poète, il faisait précisément ce qu'il reprochait aux Français de faire. Il le ramenait et il le réduisait à une « faculté maîtresse » en l'amputant imperturbablement de tout le reste. Et de cette faculté maîtresse il tirait tout ce qu'il était vraisemblable, rationnel et logique qu'elle contînt. En deux mots, il appliquait d'abord l'abstraction, ensuite la logique à la peinture de la vie. Pourquoi? Mais, d'abord parce qu'il était fait comme cela, et c'est toujours la première raison à donner; ensuite parce que Balzac,