DE L'INFLUENCE DE BALZAC
J'entends dire qu'à l'étranger, et particulièrement en Angleterre, Balzac est peu lu de nos jours. La raison en est peut-être que, quoi qu'en disent ici quelques-uns de ses admirateurs, il écrivait très mal, et doit être extrêmement dillicile à lire pour les étrangers. Et il peut y avoir d'autres raisons qui m'échappent. Ce qui est certain c'est qu'en France il a, au inomentoù j'écris, un regain de popularité incontestable. J'écrivais en 1887, à la fin d'une étude d'ensemble sur Balzac : « Les derniers venus dans les lettres françaises n'aiment plus guère Balzac ni même ses héritiers... Nos jeunes hommes de lettres cherchent des voies nouvelles, par où les énergies de la faculté créatrice pourront se donner carrière. La poésie symbolique des charmes, le mystère des mythes les attire... » — Les générations nouvelles qui se sont déclarées depuis cette époque m'ont donné un démenti. Le symbolisme n'a eu qu'une vie très courte, et l'on peut dire qu'il a avorté. D'autre part
les « héritiers », comme je disais, de Balzac (M. Zola et son école), ont perdu de leur ascendant sur les esprits. Et Balzac, dont, du reste, je tenais en 18871e succès pour « définitif», a reconquis dans Testime publique tout le terrain qu'il avait, sinon perdu, du moins paru sur le point de perdre. De cette persistance d'une grande influence sur les imaginations et sur les esprits, je veux chercher les raisons et donner celles que je croirai avoir trouvées.
Ce qu'a été Balzac, je Tai dit ailleurs, et je ne veux que le rappeler ici avec le plus grand laconisme.
1° Balzac a été un réaliste ddius le bon sens du mot, et un excellent, un incomparable réaliste. Des êtres vivants et qui nous ressemblent (l'un ne comporte pas nécessairement l'autre), voilà d'abord ce qu'il a été merveilleux à créer, etvoilà pour moi son originalité dans son temps et son impérissable titre de gloire.
^'^ Balzac a été plus qu'un réaliste; il a été (je demande pardon de ce que le mot a de pédantesque, mais je n'en trouve pas un autre qui me paraisse aussi juste), il a été un démographe.
J'entends par là qu'il n'a pas peint seulement des individus, mais qu'il a presque continuellement fait vivre devant nos yeux, par ses romans, une société.
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une nation tout entière, kinôtre, et qu'il lacomprenaiL bien dans son ensemble el qu'il nous la montrait telle qu'elle était. 11 la montrait comme une bande immense de candidats millionnaires et de candidats fonctionnaires. D'une part, la poussée féroce vers l'argent ; d'autre part, la poussée aussi féroce, mais plus adroite, vers les places. Le premier point n'a pas besoin d'être expliqué ni exposé. Pour le second, je rappellerai que Balzac a très bien vu ce que l'ambition est devenue dans un pays devenu démocratique et resté centralisé. ¥A\e est devenue l'intrigue incessante et universelle. Or, dans Balzac, Timportancedes relations, la préoccupation constanted'amitiés à se ménager ou à entretenir, d'influences à mettre en mouvement, de machines à faire jouer, comme dit Molière, de recommandations à arracher; tout cela se retrouve à toutes les pages. 11 ne nommera pas un commis-greffier sans nous dire à quel juge il est apparenté ou de quel ministre il est vaguement l'allié. Il y a, dans Balzac, pour les mariages, pour les héritages, etc., d'infinies complications d'intrigues diplomatiques et des labyrinthes de négociations couvertes. Argent et intrigue, voilà la démographie de Balzac.
3"l^alzac a été un classique français. J'entends par là que, comme Corneille, comme Racine, comme Molière, comme La Bruyère et plus qu'eux, il a été simplificateur dans la peinture des caractères. Presque toujours, chez lui, un caractère est une seule
passion. Une passion énorme, dominatrice, tyrannique, qui envahit toutFhomme, qui, en lui, asservit à elle-même toutes les forces de l'être humain, les fait servir à ses desseins, et pousse Têtre qu'elle chevauche ainsi et qu'elle éperonne,à travers toutes les aventures et tous les précipices et jusqu'à la folie ou à la mort : voilà, très souvent, voilà presque toujours, pour Balzac, un caractère. 7
A° Balzac a été par toute une partie de son œuvre un romantique ou, pour parler beaucoup plus juste, un romanesque. Il a aimé, lui, si réaliste, et si réel ailleurs, il a aimé, nonobstant, de brusques écarts et des bonds subits dans le pur fantastique et la pure imagination. Ses personnages ont des changements de destinée imprévus, des fortunes subites. Hier, ils étaient des misérables, au plus bas degré de l'échelle sociale ; aujourd'hui, sans que l'on voie bien pourquoi, ils sont à la tête de la société. Ils sont des héros de roman aussi fantastiques que les chevaliers de la Table ronde. Ils accomplissent des miracles de volonté et d'énergie (Peau de chagrin, Illusions perdues) auprès desquels les exploits des chevaliers d'autrefois ne sontque des jeux d'enfants. Us font exactement tout ce qu'ils veulent, et ils veulent tout ce qu'ils peuvent. Rien n'est au delà de leurs désirs et ils remplissent tous leurs désirs avec une puissance de volonté qui est inépuisable comme l'art d'un magicien. Il y a beaucoup des Mille et une Nuits dans Balzac. Seulement les Mille et une Nuits
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sont le rêve d'un peuple paresseux qui aimerait trouver des mines de diamant en se promenant ; et l'œuvre de Balzac, c'est le rêve d'un peuple énergique qui voudraitque la fortune et la gloire fussent atteintes au prix d'un effort inouï, formidable et court, dont il se croit capable. Voilà ce que j'appelle le romanesque de Balzac.
Donc, à bien compter, quatre Balzac. Le premier n'a eu qu'une très faible inlluence et n'en a aucune à l'heure oîi nous sommes. Les trois autres en ont eu une très grande et en ont aujourd'hui plus qu'ils n'en ont eu jamais.
Le premier, le réaliste, a eu une influence toute littéraire ; c'est-à-dire qu'il a été imité par les littérateurs. Il a créé « l'école réaliste ». Il a inspiré le théâtre d'Emile Augieret de Dumas fils ; il a mis sur sa voie véritable Gustave Flaubert ; il a suscité le génie de l'incomparable Guy de Maupassant.
On me dira que c'est immense. Oui ; mais c'est une influence toute littéraire, c'est-à-dire latérale, et c'est une de ces influences qui s'épuisent en s'exerçant. De ce que Balzac a inspiré Augier, Dumas fils, Flaubert, Maupassant et M. Zola, il s'ensuivrait qu'on lût Augier, Dumas fils, Flaubert, Maupassant et M. Zola, non qu'on relût Balzac, et au contraire. Les écrivains
qui n'ont qu'une influence littéraire disparaissent et périssent presque, dans leur triomphe. On lit leurs disciples, qui, plus modernes, attirent toute l'attention ; on ne fréquente plus le maître ; on admire les fils, on ne songe plus à admirer les fils dans leur père et l'on se contente d'admirer le père dans ses fils. Si Balzac n'avait été que réaliste, il ne serait plus lu que par les curieux de littérature, l'art réaliste étant un art essentiellement contemporain^ qui n'intéresse unanimement qu'une génération, qui n'intéresse dans la génération suivante que les raffinés, les chercheurs de renseignements et les dilettantes ; — à moins qu'il ne s'agisse d'un homme qui a écrit très bien, comme Le Sage ; et Balzac écrit très mal.
On peut donc dire que le Balzac réaliste a peu d'influence sur l'ensemble de la génération actuelle. Pour nous lettrés, c'est le plus grand ; c'est celui que nous étudions de très près et souvent avec ravissement ; c'est lui que nous nous amusons à comparer à Flaubert, à Daudet, à Maupassant ; c'est lui qui est pour nous l'artiste à analyser, à scruter, à comprendre et à expliquer. Pour la foule des lecteurs il ne serait probablement qu'une quantité très négligeable s'il n'était accompagné des trois autres. Il ne serait qu'une statue considérable, un nom glorieux, quelque chose comme un Le Sage ou un Mérimée, une célébrité nationale que l'on salue et avec laquelle on n'entre point en conversation.