DE L'INFLUENCE DE BALZAC
qu'il adorait, qu'il a magnifiquement glorifié, avait sur son esprit un très grand empire. Il faisait en critique exactement ce que Balzac avait fait dans le roman. Balzac ne voyait dans un homme qu'une passion maîtresse subordonnant à elle-même toutes les facultés de cet homme ; ïaine ne voyait dans un homme qu'une faculté maîtresse servie par un cerveau et des organes. Balzac mettait debout une passion, lui donnait un nom propre et la lançait, emportée d'un mouvement terrible, à travers le monde ; Taine dressait une faculté maîtresse, lui donnait le nom de Corneille, Swift ou Racine, et ramenait tout Racine ou tout Swift à la démarche et au développement logique de cette faculté.
Tous deux admirables simplificateurs, poète classique, critique classique, abstracteurs, puis logiciens, puis peintres vigoureux de l'idée qu'ils s'étaient faite et en dehors de laquelle ils ne voulaient rien voir.
Tous deux, du reste, d'une suite, d'une constance, d'une rectitude admirables dans le dessin net et rigide qu'ils s'étaient mis une fois pour toutes sous les yeux et qu'ils ne quittaient pas du regard. Et que l'un, du reste, fît des métaphores incohérentes et Tautre des métaphores implacablement justes dans leurs prolongements terribles, ce n'est qu'un détail.
Or, Taine eut lui-même une influence considérable chez nous et que son beau génie, du reste, justifie assez. Il s'imprima dans beaucoup d'esprits et
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laissa une marque longtemps ineffaçable. Longtemps il fut, plus que Renan, précisément à cause de ce qu'il avait d'arrêté, d'exclusif, de systématique et d'impérieux dans l'esprit, notre directeur d'esprits le plus considérable.
Or, regardez en France, dans la France d'il y a quelques années à peine. Une théorie, entre autres, a beaucoup frappé les esprits des jeunes gens, et beaucoup de jeunes gens s'en sont véritablement engoués. C'est la théorie de la « culture du moi » et de r « exaltation du moi ». Il y a, évidemment, des influences multiples qui ont abouti à cette théorie, et surtout à l'ardeur dont une partie de la jeunesse l'a embrassée. Il y a là du Darwin (peut-être), du Nietzsche, assurément, d'autres éléments encore. Mais il y a surtout, parce que nous sommes en France et que c'est toujours dans le pays même qu'il faut chercher particulièrement les influences qui agissent sur lui ; il y a surtout du Balzac par luimême et du Balzac par le canal de Taine.
Qu'est-ce que le moi, quand il s'agit de le cultiver d'une manière intensive, de le développer avec vigueur, de le déployer dans toute sa force, et de Texalter? Évidemment ce n'est pas le moi entité philosophique, le moi central qui est supposé être la substance de tout notre être et le substratum de toutes nos facultés ; ce n'est pas ce je ne sais quoi, qui n'est qu'une abstraction et qu'on ne saurait cultiver puisqu'on ne saurait le saisir,
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Ce n'est pas non plus, pour èlre déjà en présence de quoique chose de plus saisissable, le moi qui s'appelle d'un autre nom, la conscience. La conscience ne se développe pas, ne se déploie pas, ne s'entraîne pas. Elle est œil, elle n'est pas un muscle. Elle est un témoin ; elle n'est pas, à proprement parler, une faculté. Non, quand un homme vous dit qu'il cultive et qu'il développe son moi, il veut vous dire, soyez-en sûr, qu'il cultive et qu'il développe ses facultés actives.
Mais lesquelles ? Toutes ? Non pas. Ce ne serait pas un ardent et un militant; ce serait un sage. Ce serait un Goethe. C'est Goethe qui s'est donné pour mission (et qui y a à peu près réussi) de se développer de tous les côtés, dans tous les sens, de cultiver et de déployer toutes ses facultés diverses, et qui ne trouvait pas qu'il en eût assez pour diversifier et multiplier sa nature et pour la reposer dans l'équilibre harmonieux de facultés multiples et diverses.
Non, l'homme qui peut cultiver et développer son moi, c'est (du moins le plus souvent) un homme qui veut donner toute son expansion à sa faculté maîtresse, à la force qu'il sent en lui ou la plus puissante ou la plus solide ou la plus impatiente. C'est en elle qu'il se saisit, c'est en elle qu'il se glorifie et voudrait se glorifier davantage ; c'est en elle qu'il sent son moi et c'est elle qu'il appelle son7?ioi. Les droits supposés de cette faculté maîtresse, c'est cela qu'il proclame ; le droit qu'elle a d'être, de s'accroître, de s'exer-
cer et de prévaloir , c'est cela qu'il revendique.
Or, ainsi disposé, il lit Balzac. Qu'y rencontre-t-il? Les héros mêmes du moi. Il y a autre chose dans Balzac ; mais il y rencontre cela, et il n'y voit naturellement que cela : les héros du moi, des hommes qui ont une faculté maîtresse ou une passion maîtresse prodigieuse, qui y sacrifient tout, qui revendiquent le droit de Texercer, qui voudraient que le monde entier s'y soumît, et qui, en attendant, la cultivent, ladéveloppent, la renforcent d'un immense effort et l'adorent d'une manière d'idolâtrie.
Ces hommes-là plaisent infiniment aux théoriciens de la culture du moi ; ils se reconnaissent en eux ; ils se chérissenten eux; ils s'exercent et s'entraînent sur leur modèle. Il ne leur déplairait pas de leur ressembler en tous points. Au fond de tout théoricien de la culture du moi, il y a un homme qui a rêvé d'être un héros de Balzac.
Encore un contingent d'admirateurs pour le grand romancier. Encore une explication partielle de la forte influence qu'il exerce sur les générations contemporaines.
Et, comme on peut facilement s'y attendre, c'est le Balzac romanesque qui a eu l'inlluence la plus considérable sur les générations de cette fin de siècle.
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Et ceci est assez naturel quand on songe que la jeunesse est toujours romanesque, toujours portée à considérer la vie comme un roman aux aventures merveilleuses, et plus particulièrement quand on sonj^e que chaque jeune homme est porté à considérer sa vie, la vie qu'il n'a pas vécue et qu'il se propose de vivre, comme un roman héroïque ou magnifique.
Mais il y a des raisons plus spéciales pour que la jeunesse contemporaine ait, parmi tant de romanciers, épousé, pour parler ainsi, Halzac, et lui garde une affection constante, qui quelquefois ne laisse pas de nous étonner.
Depuis 1870, plusieurs courants d'idées et de sentiments se sont dessinés et accusés aux yeux dans notre pays. Le premier a été tout national et patriotique. Il a consisté dans le désir et la volonté de relever la nation de la chute où les événements l'avaient entraînée. Par suite, on a songé presque exclusivement pendant cinq ou six années aux choses de défense nationale et aux choses de politique.
Et sur les choses de défense on était d'accord, et de cet accord est né l'armement universel, le service militaire obligatoire et universel.
Et sur les choses de politique on était divisé, chacun, également patriote, voyant dans la solution politique qu'il préférait le seul instrument de salut et le relèvement pour le pays. Et Ton s'est disputé jusqu'au jour où la solution républicaine a été imposée, sans opposition possible, par la majorité du pays. A
partir de ce moment, les esprits délaissèrent la politique qui n'avait plus un intérêt aussi vif et s'orientèrent vers les idées morales et philosophiques.
L'influence de Taine baissait parce qu'il s'était montré, dans son Histoire de la Révolution^ très vivement antirévolutionnaire, ce qui ne plaisait pas à tout le monde, et surtout parce qu'il ne s'occupait plus ni de philosophie ni de morale. L'influence de Renan augmentait au contraire, et il y eut alors, pendantune dizaine d'années(187o-1885), de parlui, et de par ceux qui l'imitaient plus ou moins heureusement, un courant d'idées tout nouveau, un peu inattendu et, selon moi qui eût été très dangereux, s'il avait eu une véritable force. On fut raffiné, on fut « dilettante », on joua avec les idées comme avec des hochets très divertissants et dont on ne se dissimulait pas la vanité; en un mot, un peu gros, mais juste, on fut sceptique, ou l'on affecta de l'être. La France fut pleine de petits Montaigne de peu d'esprit, d'agréable conversation quelquefois, qui, du reste, n'avaient ni de Montaigne les deux ou trois idées sérieuses, les deux ou trois convictions auxquelles ce prétendu sceptique tenait très fort; ni de Renan le robuste sentiment moral, le sens profond du devoir, toujours ferme et indestructible sous les jeux spirituels de son imagination capricieuse ; et qui, tout compte fait, n'avaient guère de tous deux que le « pédantisme à la cavalière ».
Ce fut un courant, néanmoins, très sensible, assez
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prolonge', qui préoccupa et qui inquiéta un peu. Mais il fut très superficiel, et il disparut un jour aux yeux qui le cherchaient encore, comme instantanément, et ne fut plus du soir au lendemain que quelque chose qui paraissait très ancien, très effacé et très oublié.
C'est alors qu'un troisième état d'esprit assez général se révéla. Les jeunes gens qui étaient nés depuis 1870 ou qui étaient entrés dans la vie intellectuelle depuis 1870, non pas tous, mais un très grand nombre, se montrèrent épris de volonté et d'énergie.
Leur état d'àme était précisément en contraste absolu avec le précédent, et Ton peut vérifier ici la seule loi de l'histoire littéraire, ou plut()t de l'histoire intellectuelle, à laquelle je croie, la loi (rélernelle action et réaction, la loi de constante réaction, d'une génération nouvelle contre celle qui la précède.
Cette nouvelle brigade, pour parler comme Ronsard, eut pour héros les hommes de volonté et d'énergie, les César, les Richelieu, les Napoléon. Le iS'apoléonisme (qui n'est pas du tout le Bonapartisme et qui n'est mêlé d'aucune préoccupation politique) fut à la mode, vous savez à quel point, et y est encore.
Ces jeunes gens furent, aussi, très amoureux de Stendhal, et ici ils commirent, je crois, une erreur, mais qui s'explique fort bien et qui est assez natu-
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relie. Stendhal ne parle que de volonté et d'énergie. Il exalte les deux facultés, ou plutôt cette unique faculté, avec une sorte d'idolâtrie. Il est vrai qu'il se trompe sur cet objet jusqu'à avoir l'air de ne pas savoir ce que c'est, ni de quoi il parle.
Les hommes qu'il nous donne comme de prodigieux exemplaires d'énergie humaine, sont des impulsifs ; c'est-à-dire précisément des hommes qui manquent d'énergie. Ce sont des assassins, moins encore, des meurtriers sans préméditation, que la passion, brusquement, arme et jette armés sur l'être qu'ils détestent ou dont ils sont jaloux. On ne peut pas se tromper plus absolument du blanc au noir, et Stendhal avait un véritable daltonisme psychologique. Pour tout dire brutalement, comme j'aime à faire, avec un très grand talent littéraire c'était au fond un imbécile, comme il arrive ; et l'on sait que cet assemblage est très fréquent.
Mais encore est-il qu'il parlait de volonté et d'énergie avec assiduité, avec feu, avec adoration. II suffit pour que les jeunes gens de 1885 en fussent engoués et comme férus ; et, certes, ce n'est pas de cela qu'on peut aucunement leur en vouloir.
Mais combien durent-ils être davantage frappés, émus et ravis de Balzac ! Celui-là, sur cette question de l'énergie, ne s'était pas trompé. C'était bien des hommes véritablement énergiques qu'il avait peints très souvent, et avec une singulière vigueur de dessin et de coloris.
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Sans doute, et j'ai à peine besoin de le dire, en sa qualité de romancier, il nous montre aussi, et fréquemment, des hommes dominés par une passion énervante et délabrante qui en fait des êtres comme démantelés, et je nai pas besoin de rappeler le baron Ilulot.
Sans doute il nous montre, ou des hommes de la plus parfaite nullité morale comme M. MarnclTe, ou des hommes chez qui un sentiment sain et tendre, en dégénérant en faiblesse étrange, devient une manière de passion honteuse, comme le père Goriot.
iMais aussi, avec son goût, dominant, qui fut le goût des passions fortes il aime à nous montrer, non sans quelque indiflérence il est vrai, les énergies soit pour le bien, soit pour le mal, dans une grandeur, dans une puissance, dans un déploiement magnifique, qui fait à chaque moment songer au poème épique.
Et remarquez que c'est bien ici de la véritable énergie qu'il est question. Les héros de Ralzac sont énergiques avec suite et avec obstination et avec acharnement. Ils n'ont pas cette énergie qui s'épuise en un seul coup, comme un caprice, et qui montre par cela même qu'elle n'est pas énergie le moins du monde. Ils n'ont pas une volonté qui se marque un instant, un jour, par un coup d'audace, et qui le lendemain semble ne plus se souvenir d'elle-même et qui montre par là qu'elle n'est volonté en aucune manière. Us n'ont point de velléités ; ils ont
la volonté. Ils ne sont point volontaires, ils veulent.
Les Philippe Brideau (Un ménage de garçon)^ les Grandet [Eugène Grandet), les Savarus [Albert Savarus), les de Marsay, les Nucingen sont des êtres admirablement organisés pour la lutte, pour le travail ou l'effort continu, pour l'infatigable tension de la volonté. Balzac est le peintre des bêtes de proie.
Il a très peu parlé de Napoléon, peut-être à cause des opinions politiques qu'il professait, car il était, ou croyait être légitimiste. Mais la pensée de Napoléon domine toute son œuvre ; mais vingt types de Balzac ont sur eux comme le reflet plus ou moins lointain du grand empereur ; mais celui-ci est le Napoléon de la finance ; celui-ci le Napoléon de la politique ; celui-ci le Napoléon du journalisme. Surtout chacun pense être un Napoléon ; chacun poursuit ce mirage ; chacun est comme hypnotisé par cette grande figure. Et tous ils sont, comme Napoléon, des égoïstes violents, des actifs et aussi des agités, des hommes qui ne dorment pas et qui sont tendus de toutes leurs forces vers un but radieux, lointain, inacessilbe, qu'ils ne désespèrent pas, qu'ils ne peuvent pas désespérer d'atteindre. Voilà les hommes que nos jeunes gens, parmi d'autres, trouvent dans Balzac; voilà ceux qu'ils distinguent de tous les autres et qu'ils embrassent avec amour ; d'autant plus même que ces hommes sont un peu faux, ce qui n'est point du tout pour choquer l'esprit de la jeunesse et peut-être au contraire. Pour
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beaucoup de jeunes Français, Balzac est ainsi un professeur d'énerf^ie, ce professeur d'énergie qu'ils cherchent avec une passion un peu naïve, car l'énergie ne s'enseigne point, et il faut l'avoir ; et qudint'duwiélhodes d'âierfjie, ce qui est tout autre chose, ce ne sont pas les grands énergiques qui les peuvent donner, mais plutôt les observateurs et les patients trjinquilles comme un Marc-Aurèle ou, à un degré inférieur, comme un Franklin.
Et sans quitter encore ce point de vue du Balzac romanesque, où je m'attarde parce qu'il est le plus important relativement à Tinlluence que Balzac exerce à l'heure où nous sommes, il n'y a pas jusqu'au pur romanesque, jusqu'au pur imaginaire, il n'y a pas jusqu'à ces fortunes rapides et inexpliquées dont abonde l'œuvre de Balzac, et qui sont ce que son imagination pure et simple, abandonnant toute méthode d'observation, y a mis, qui ne s'accommodent très bien aux imaginations contemporaines excitéespar notre histoire contemporaine elle-même.
Qu'avons-nous vu depuis vingt-cinq ans ? Une grande histoire héroïque ? Non. Une histoire seulement où nos qualités de courage et notre ressort moral se sont montrés une fois de plus. Mais remar-^ (juez les incidents,
Comme il arrive dans une démocratie, des fortunes d'une rapidité inouïe et d'une brièveté singulière.
Un grand homme de volonté attache son nom à une de ces grandes œuvres dont l'humanité tout entière garde éternellement le souvenir, parce qu'elles modifient l'aspect même de la planète et changent une fois pour toujours les chemins par où passent les hommes ; puis il sombre dans une aventure funeste, sinistre et grandiose, qui laisse laFrance couverte de ruines.
Un soldat sans gloire, inconscient et frivole, sans aucune valeur intellectuelle, attire et retient quelque temps, on ne sait trop pour quelles causes, les regards et les âmes de la foule ; il monte dans l'espace comme une fasée ; il va devenir le maître à la façon d'un imperalor romain. Personne n'en doute, sauf peut-être ceux qui le connaissent. Tout à coup, plus rien. lia butté sur un caillou du chemin. Il disparaît et s'effondre dans une lamentable histoire d'amour sénile. Il avait l'éclat du verre. Il en eut la fragilité. Mais ce passage fulgurant de météore laisse dans les esprits romanesques, dans tous les esprits peut-être, une trace qui ne s'efface point.
Un homme intelligent et honorable, parti des échelons presque les plus bas de la hiérarchie sociale, actif, serviable et séduisant, avant-hier inconnu, hier connu à peine, devient en un jour le chef de l'Ëtat, figure non sans dignité, non sans