I)H I/INFLUENCE DE BALZAC
charme, dans cette situation inattendue et devient l'ami personnel d'un souverain absolu , du représentant d'une des plus vieilles dynasties de l'Europe.
Autant d'exemples réels de ces fortunes rapides qui, dans Balzac, paraissaient romanesques ; autant de tours de roues, parfaitement liistoriques, analogues à ceux qui, dans Balzac, semblaient tout imaginaires ; et plus étranges, plus inattendus, plus fantastiques que tous ceux que l'imagination de Balzac avait inventés. Par bien des côtés, par bien des aspects, notre histoire est un roman. Et sans doute, ceci est comme l'histoire superficielle. Au-dessous passe l'histoire vraie, où rien n'est hasard et aventure, qui est exactement déterminée par l'enchaînement nécessaire des causes et des elTets et sur laquelle les contingences glissent comme le pli léger de la lame, froncée par la brise, à la surface de l'Océan. Mais cette histoire superficielle est celle qu'on voit, celle qui frappe les yeux, excite les esprits, ébranle les imaginations. C'est elle que suivent du regard les générations qui viennent à la vie; et quand elles remarquent, en lisant Balzac, que Balzac ressemble si singulièrement, par tant d'aspects, à l'histoire vraie qui se déroule devant leurs yeux, comment ne seraient-elles pas séduites et charmées par un romancier qui, s'il a écrit, dans les parties les plus sérieuses de son œuvre, l'histoire de son temps, n'a pas laissé, dans les parties les plus
capricieuses de ses ouvrages, d'écrire partiellement rhistoire de l'avenir?
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C'est ainsi, comme l'a dit M. Ferdinand Brunetière, que, «pour user de l'expression du naturaliste Louis Agassiz, les personnages de Balzac sont devenus des tyjjes prophétiques » ; et non seulement ses personnages sont devenus des types prophétiques, mais ses imaginations ont été des aventures prophétiques.
C'est ainsi que se vérifie cette règle sur laquelle j'ai tant insisté, qui est que, loin-que les écrivains soient, comme on l'a tant dit, l'expression de leur temps, c'est souvent le temps qui les suit qui est l'expression de leur esprit; en sorte qu'il ne faut pas les expliquer par leur époque, ni leur époque par eux, mais plutôt, plus souvent, l'époque qui les suit par eux, et eux par l'époque qui les suit. Ils sont contemporains de l'avenir.
Quoi qu'il en soit, l'influence de Balzac est grande à l'époque où nous sommes, ou plutôt, car il ne faut rien exagérer, la curiosité de notre époque à l'égard de Balzac est très considérable et très vive, et il n'y a pas de curiosité d'un homme à l'endroit d'un autre sans une certaine influence de celui-ci sur celui-là.
Cette influence est-elle salutaire? Je ii'eii croi^
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rien, pour trois raisons, et il se pourra que j'en ajoute une ([uatriùme, comme dit La Bruyère. La première, c'est que Balzac, encore ([u'intelligent comme démographe^ encore qu'intelligent pour voir assez juste l'ensemble d'une société, n'est cependant que la moitié d'un homme supérieur, ayant, quand il veut penser, quand il veut être sociologue ou pliilosophe, un esprit extrêmement confus et embarrassé ; et l'influence est pernicieuse d'un homme que, parce qu'on l'admire comme peintre, on est tenté d'adopter comme philosophe et (pii a la philosophie la plus nuageuse et la plus creuse.
La seconde, c'est que, sauf exception, il écrit mal ; et écrire mal est merveilleux pour apprendre à penser de travers et à prendre des pliraséologies pour des idées. Sont de déplorables directeurs d'esprits les hommes qui sont des professeurs de phébus.
La troisième est qu'il est vulgaire et aime le bas. Tant s'en faut qu'il y séjourne toujours ; mais il s'y complaît. Voltaire a dit de Molière, un peu légèrement, qu'il fut M un législateur des bienséances ». Sil est douteux qu'on puisse l'allirmerde Molière, il est certain qu'on ne songera jamais à le dire de Balzac ; et le bas réalisme, le « naturalisme», comme ils disent, est né des parties malsaines de l'œuvre de Balzac, de quoi on ne peut ni lui savoir gré, ni lui faire compliment.
Et enfin la moralité est vraiment absente de l'œuvre de Balzac. Ayant peint les hommes comme
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des animaux, comme il eût peint des animaux, il n'a, on le voit trop, nul souci s'ils sont bons ou mauvais, et nulle préférence pour ceux qui sont bons quand il s'en rencontre sous son pinceau. Son indifférence à cet égard cet évidemment absolue. Professeur de volonté, oui ; professeur de moralité, nullement. Or, il ne faut jamais dire quela volonté est une bonne chose. Elle est neutre. Elle est une force. Elle est bonne chez les uns, elle estmauvaise chez les autres. Elle n'est bonne que quand elle est au service d'une grande et bonne cause.
Or Balzac n'a donné et ne peut donner que l'amour de la volonté. En cela son influence, si elle n'est pas mauvaise, n'est pas bonne et peut être dangereuse. Il ne faut jamais reprocher à un artiste d'être indifférent à la morale; car ce n'est pas son office de la prêcher. Il n'a à chercher que le vrai ou le beau. Mais ici c'est de l'influence de Balzac que j'ai voulu parler. A ce point de vue, se demander si elle est bonne ou mauvaise est sans doute nécessaire, et la question de moralité reparaît et se pose.
Pour ces raisons, tout en étant très intéressé par ce prolongement et comme cette renaissance d'une grande gloire littéraire, je ne suis pas sans inquié-^ tude relativement à l'influence que Balzac a reprise sur beaucoup d'âmes et sur l'état d'esprit dont cette possession est le signe.
5 mai 1898.