‹ Propos littéraires. 3. sérieChapitre 13 sur 30 · STENDHAL · texte numérisé non relu

STENDHAL

Lettres inédites de Stendhal.

Les Lettres intimes de Stendhal ajouteront peu de chose à sa gloire, si tant est qu'elles y ajoutent. Elles sont d'un tour naturel et ïvanc, sans a /fec ta lion de simplicité, ce qui leur fait une place à part dans l'œuvre de Stendhal; mais elles sont de peu de fond. Ce sont des lettres à sa sœur encore enfant, puis jeune fille, puis jeune femme. Sainte-Beuve s'est amusé à faire un petit chapitre d'éthique amusante sur les sœurs des littérateurs célèbres et sur leur influence possible ou probable. Il y a là les sœurs de Chateaubriand avec leur imagination funèbre et délirante ; les sœurs de Lamartine, « ce nid de rossignols », comme disait Royer-CoUard, un peu traduit, je pense, par Sainte-Beuve ; la sœur de Balzac, esprit vigoureux et ferme; la sœur de Beaumarchais, qui n'est guère autre chose que Suzanne, la gaillarde, ragaillardissante, riante et verdissante soubrette du Mariage de Figaro.

La sœur de Stendhal semble avoir été une fille sérieuse, intelligente, sensée et pratique. Elle est de la famille. Elle ne semble avoir rien ni de romanesque, ni de poétique. Seulement Stendhal, sans parler de son talent d'observateur, a eu, de plus qu'elle, l'esprit d aventures et de coups d'audace. C'est où cesse chez lui le Grenoblois avisé, adroit et prudent.

Ce qu'il dit à sa sœur, c'est, en général, assez peu de chose. Ce sont des conseils de philosophie positive et d'intérêt bien entendu. C'est quelque chose comme la « fameuse chasse au bonheur » appliquée aux femmes. Pour les hommes, selon Stendhal, la chasse au bonheur doit être hasardeuse et hardie ; pour les femmes, il semble qu'elle doive être, selon lui, circonspecte, timorée et faite comme pas à pas et à pas de loup. C'est une chasse d'oiseleur. La femme qui eût subi exclusivement Tinfluence de Stendhal dans son éducation eût été une sorte de Meta Holdenis. Tout cela voilé (le plus souvent) et sans trop de crudités. C'est amusant à démêler.

Il y a toute une partie littéraire dans ces lettres, beaucoup de conseils à la jeune fille sur les lectures qu'elle doit faire. Cela peut, çàetlà, attirer l'attention de l'historien littéraire. On y voit que Stendhal, vers 1800, aime beaucoup Racine. Il le recommande sans cesse. Nul « modèle » meilleur à son gré. On sait à quel point il est revenu plus tard de cette... erreur. -^ Un détail curieux encore : Stendhal doit être compté désormais, ce qu'il me semble qu'on n'avait

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pas vu par son Journal et par son Henri Brulard^ parmi les premiers admirateurs d'André Cliénier. Kn 1802, il cite tout le passage, depuis si célèbre :

Souvent las d'êlre esclave et di- boire la lie De ce calice amer (jii'oii appelle la vie...

jusqu'à :

Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous.

Et il s'écrie : « Ne sens-tu pas ces vers pénétrer doucement dans ton àme, s'y étendre et bientôt y régner? Pour moi, ils me paraissent les plus touchants que j'aie encore lus dans aucune langue. » Il y a des jugements critiques bien renversants dans Stendhal; mais il faut lui pardonner quelque chose en faveur de celui-ci. Ce qu'il y a d'amusant, c'est que dans cette lettre qui commence brusquement par cettecitation, Stendhal ne nomme André Cliénier que vers la fin. Toujours son goût de cachotterie, d'énigme, de demimystère et de demi-mystification.

Stendhal s'essaye quelquefois, dans ces lettres, à son rôle et à son métier de littérateur. Ily a des « portraits et caractères » çàetlà; l'un, entre autres, celui de Lucile, « la femme la plus aimable de Paris» (comme c'est en 1803, je ne sais pas qui ce peut être ; si c'était en 1892...), est tout à fait joli, et d'un tour élogieux relevé de satire, qui fait prévoirie grand peintre de plus tard. Il s'exerçait. Les études et exercices des grands hommes de lettres sont toujours intéressants h examiner.

On a voulu, en s'appliquant, trouver quelques traces de sensibilité dans ces lettres à une sœur. Quelques traces, je veux bien. Voyons, c'est un jeu de société. Qu'aimait Stendhal ? On ouvre les petits papiers. On trouve : « Les femmes. » — Oui. — « Napoléon. » — Oui. — « L'Italie. » — Oui. — Les Italiennes, oui. — « Lui. » — Oh! oui I... — Et puis? « Son père. » — Hilarité générale. — « Sa mère. » — Léger scandale, vite réprimé parce qu'on appelle un froid... Et puis?... Rien. Bulletins blancs... On oublie quelque chose. Le Dauphiné. Il l'aimait de cœur. Quelques demi-pages vraiment senties sur ses souvenirs d'enfance dans les Lettres inédites, et aussi, qu'on se le rappelle maintenant, dans ces délicieux Mémoires d'un touriste, qui ne sont peut-être pas à leur place dans l'estime qu'on Êait de Stendhal, et que, pour mon compte, je préfère à ses livres sur l'Italie, bien que le misérable y professe l'horreur delà Touraine, ce qui est un blasphème.

A tout prendre, on a bien fait de publier cetle liasse, qui « complète » un peu, si l'on veut ; dont la postérité pouvait se passer à la rigueur; mais que les futurs portraitistes de Stendhal ne devront pas se dispenser de lire avec soin. Et puis, pour les vrais Stendhaliens, la cendre des cigares de Stendhal n'est-elle pas quelque part ? N'a-t-elle pas été recueillie ? Ah ! que ne peut-on la recueillir ?

2 iuillet 1892.

J.ES CORREGTIOiNS DE FLAUBERT

J'ai eu l'idée de comparer le texte de Madame Botvzy// dans « l'édition définitive » (Charpentier, 1880), avec le texte de Madame Bovary telle qu'elle a été publiée du !«'' octobre 1856 au 15 décembre 1850 dans la Bévue de Paria.

D'abord je néf^lige les simples ((CO([uilles », fautes d'orthographe et coq-à-l'àne, souvent burlesques, qui indiquent simplement que la Revue de Paris ne donnait pas d'épreuves à corriger à P'Iaubert, ou qu'il négligeait (ce qui m'étonnerait) de les lire de près.

Ensuite, je laisse de côté un certain nombre de corrections d'ordre secondaire. Ainsi, très souvent, cent fois, Flaubert, dans le texte de la Bévue de Paris, commençait un paragraphe par Mais, sans que mais fût nécessaire le moins du monde. C'était un tic. Tous ces mais explétifs ont disparu dans la rédaction définitive. Passons.

Je signale brièvement les coupures que la Bévue de Paris avait pratiquées par timidité et pudibonde-

rie à Tégard de son public, dans le chef-d'œuvre de Flaubert. La première concerne la fameuse promenade en fiacre. Ldi Revue de Paris crut devoir couper le nacre. L'amputation va depuis ces mots : « Et la lourde machine... » jusqu'à ceux-ci : « En arrivant à l'auberge... » (pages 270-279 de l'édition définitive ). Une note de la Revue prévient le lecteur : « La Direction s'est vue dans la nécessité de supprimer ici un passage qui ne pouvait convenir à la rédaction de la « Revue de Paris » ; nous en donnons acte à Vauteur. » On était scrupuleux en 1856 ; car vous savez assez que, dans sa promenade du fiacre, Flaubert a marqué tous les endroits de Rouen et de la banlieue où le fiacre a passé, mais rien de ce qui s'est passé dedans.

Dans la dernière partie fut supprimé, à la Revue de Paris ^ un fragment de l'entrevue de M"^^ Bovary avec le notaire Guillaumin, depuis les mots : « D'où vient, reprit-il, que vous n'êtes pas venue chez moi... » jusqu'à : « Et elle sortit... » (pages 355 et3o6 de l'édition définitive). Cela scandalise en 1899. De nos jours, c'est un passage que l'on doit expliquer en conférences dans les lycées de jeunes filles.

Supprimé aussi, dans cette dernière partie, le passage de la discussion entre M. Homais et l'abbé Bournisien au chevet de M™^ Bovary morte, depuis les mots : « Le pharmacien et le curé se replongèrent dans leurs occupations... » jusqu'à ceux-ci : « Alors

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Charles, pendant deux heures... » (pages 3G9 et 370 de l'édition délinitive).

Ces suppressions furent très désagréables à Flaubert, comme on le voit par la note qu'il fit insérer au commencement de cette dernière partie: Des considérations que je n'ai pas à apprécier ont rontraint la « llevue de Paris » à faire une suppression dans le numéro du 1^"^ décembre. Ces scrupules s'étant renouvelés à l occasion du présent numéro, elle a jugé convenable d'enlever encore plusieurs passages. J:n conséquence, je déclare dénier la responsabilité des lignes qui suivent ; le lecteur est donc prié de n'y voir que des fragments et non pas un ensemble. »

En voilà assez sur les feuilles de vigne de \vi/ievue de Paris, qui ne l'empêchèrent pas, comme on sait, de passer en police correctionnelle, où, du reste, elle fut acquittée.

Passons aux corrections de Flaubert.

Page <) de l'édition définitive : « Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice. Rentré chez eux, le marmot fut gâté comme un prince. » — Le texte de la Revue portait: « Le marmot, quoique à plaindre, fut gâté comme un prince ». — Flaubert a biffé : quoique à plaindre, qu'en effet il m'est impossible de comprendre.

Page 8 : « Il avait pour correspondant un quincaillier en gros de la rue de la Ganterie, qui le faisait sortir une fois par mois, le dimanche, après que sa boutique élViii fevmôe, renvoyait se promener sur le

fort à regarder les bateaux ». — Le texte de la Revue portait : « ... l'envoyait se promène?" sur le port regarder les bateaux... » — Et la correction ne me paraît pas heureuse. Le texte de la Revue est d'un français plus sûr.

Page 19 : « Et puis la veuve était maigre... » — Le texte de Idi Revue portait: « Et puis la veuve pouvait-elle effacer par son contact l'image fixée sur le cœur de son mari? La veuve était maigre... » — Flaubert a effacé une ligne. Avec raison. L'image fixée sur le cœur de Charles et effacée parle contact de la veuve, ce n'était pas très heureux.

Page 37. Autre suppression. C'est par suppression que Flaubert corrige toujours, u Ajoutez quelquefois et souvent effacez ». — « Elle (Emma Renault) jouait fort peu pendant les récréations, comprenait bien le catéchisme... » — Le texte de la Revue portait: « Elle jouait fort peu pendant les récréations, ce qui lui valut l'estime de ses maîtresses, d'autant qu'elle comprenait bien le catéchisme... »

Page 38. Autre suppression : « Au lieu de suivre la messe, elle regardait dans son livre les vignettes pieuses bordées d'azur... » Le texte de la Revue portait : « Les vignettes pieuses bordées d'azur qui servent de signets. » — Flaubert aura fait cette réflexion que les vignettes d'un missel ne sont pas sur les signets, qui sont des rubans, mais bien sur les feuillets mêmes et qu'elles sont des marques, si l'on veut, ou des rubriques, mais non des signets; et,

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dans l'embarras sur le mot k employer, il aura supprimé le membre de phrase, assez inutile du reste. Page 54 : « Les jupes se boulîaient... » — Il y avait dans le texte de la Revue : « se bouflissaient. »

— « Se bouffaient « vaut un peu mieux, je crois, bouffir et se bouffir ne s'étant jamais dit que des chairs ; mais se bou/frr n'est guère français. Bouffer a toujours été verbe neutre.

Page 55 : « Ils s'essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés de larges chiffres d'où sortait une odeur suave ». — Le texte de la /ievue portait <i douce». Correction pour cause de répétition : dans son texte il avait douces trois lignes plus bas : « ... Et à travers leurs manières douces ». Il n'a pas voulu de répétition de mots.

Page 73 : « Il la conduisit à Rouen voir son ancien maître. C'était une maladie nerveuse. On devait changer d'air ». — Le texte de la Revue portait : «Il la conduisit à Rouen voir son ancien maître, lous furent de son avis. C'était une maladie nerveuse».

— Le texte avait un sens ; mais l'ellipse était un peu forte. Flaubert, forcé ou d'allonger ou de rester obscur et peu correct, a supprimé.

Page 106: « ... Souvent elle tressaillait à l'apparition de cette ombre glissant tout à coup. » — Le texte de la Revue portail: « De celte ombre qui passait ioxil b. coup ». — Et je crois savoir pourquoi. C'est qu'il y a : «( Le jeune homme <jlissait derrière le rideau » cinq lignes plus haut. Flaubert avait voulu

d'abord éviter la répétition de mot. Puis il s'est dit, conformément au précepte de Pascal, que quand le mot est le seul mot propre, mieux vaut encore le répéter.

Page 135 : Un long passage supprimé : « Léon réapparaissait plus grand, plus beau, plus suave, plus vague; quoiqu'il fût séparé d'elle, il ne l'avait pas quittée... » — Le texte de la Revue portait: «Léon reparaissait plus grand, plus beau, plus suave, plus vague. Il était nombreux comme une foule, plein de luxe lui-même etd'irritations. Maisausouvenir de la vaisselle d'argent et des couteaux de nacre [du château de Vaubyessard] elle n'avait pas tressailli si fort qu'en se rappelant le rire de sa voix et la rangée de ses dents blanches. Des conversations lui revenaient à la mémoire, plus mélodieuses et pénétrantes que le chant des tlùtes et que l'accord des cuivres ; des regards qu'elle avait surpris lançant des feux, comme les girandoles de cristal, et l'odeur de sa chevelure et la douceur de son haleine lui faisaient se gonfler la poitrine mieux qu'à la bouffée desserres chaudes et qu'au parfum des magnolias. Quoiqu'il fût séparé d'elle... » — Flaubert aura trouvé sans doute que ce parallèle continu entre Léon et la fête du château de Vaubyessard, quoique très brillant, et pour mon compte j'en suis presque charmé, avait quelque chose de forcé. Remarquez que, dans TWadame Bovanj, la fête du château de Vaubyessard forme leil-motiv. Elle est rappelée ici, elle est rap-

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pelée aux débuts de la conversation décisive entre Rodolphe et Emma, aux Comices agricoles. Elle est rappelée encore, par allusion rapide, deux ou trois fois dans l'ouvrage. Flaubert n'en a pas efl'acé ici entièrement le souvenir. Remontez trois lignes : « Comme au retour de Vaubyessard, quand les quadrilles tourbillonnaient dans sa tète... >> ; mais il n'a pas voulu y insister aussi fortement qu'il avait fait d'abord. Je crois que je regrette pourtant le passage. 11 est un peu décadent, mais il est spécieux, il est séduisant. 11 a un air de Hal/.ac. Ouand i^alzac écrit mieux qu'à son ordinaire, il écrit quebiues lignes que l'iaubcrt bille comme étant de mauvais gont.

Page 137 : « Elle dépensa en un mois pour quatorze francs cinquante de citrons, à se nettoyer les ongles. » — Le texte de la lievue portait : » vingtcinq francs ». — Flaubert a trouvé l'hyperbole trop forte. Je veux bien. Cela n'a pas une autre importance.

Page ^3() : « Les rideaux do son alcôve se gonflaient doucement. » — Le texte de la /?^z:mc portait: « se bombaient ». Pour mémoire. Cependant Flaubert a peut-être remarqué que « se bomber » est peu français. C'est « bomber », pris comme verbe neutre, que l'on emploie pour dire devenir convexe: «Ce mur bombe ».

Page 337. Livres envoyés par le libraire de Monseigneur à M. l'abbé Bournisien pour M'"'^ Bovary:

« 11 y avait le Pensez-y bien ; V Homme du monde

aux pieds de Marie, loar M. cZe***, décoré de plusieurs ordres \ Des erreurs de Voltaire, à l'usage des jeunes gens. » — Le texte de la Revue portait : « Il y avait le Pensez-y bien ; Y Introduction à la vie dévote ; V Homme du monde... » — Flaubert aura fait cette réflexion que V Introduction à la vie dévote est un peu de François de Sales, est un livre exquis de pensée et de forme et ne doit pas être confondu parmi les fadaises ecclésiastiques du libraire de Monseigneur. Quelqu'un, son ami Bouilhet, par exemple, le lui aura peut-être fait remarquer.

Page ^38 : « C'était pour faire venir la croyance. » — Le texte de la Revue portait : « C'était pour aviver sa foi, pour faire venir la croyance. » — Flaubert a vu une redondance, un pléonasme. Il a vu de plus que les mots étaient bien mal placés, et qu'on n'avive pas d'abord ce qu'ensuite on doit faire venir. Il a sabré.

Page 293 : « Il savourait pour la première fois l'inexprimable délicatesse des élégances féminines. » — Le texte de la Revue portait : « Il savou^ rait pour la première fois — et dans l'exercice de l'amour — • l'inexprimable délicatesse des élégances féminines. » — « Et dans l'exercice de l'amour » n'était pas inutile du tout ; car Léon a connu la délicatesse des élégances féminines ; il a été à Paris ; il a été à l'Opéra ; il a dîné en ville, il a été en soirée, et les élégances féminines de M™^ Bovary sont évidemment moins raffinées, si ingénieuses

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qu'elles puissent être, que celles que Léon a frôlées à Paris. Seulement celles de M'"*^^ Bovary sont préparées et disposées avec amour, j^our lui, ce qui fait une différence. Donc « dans l'exercice de l'amour » était nécessaire. Oui, mais, comme expression, il était diablement ridicule. Flaubert l'a senti. 11 l'a supprimé. Il n'aurait pas dû le supprimer. Il aurait dû le changer, mettre à sa place un autre mot qui eût dit la même chose d'une manière un peu plus heureuse.

Page 297 : « Ses ardeurs, à lui, se cachaient sous des expansions d'émerveillement et de reconnaissance... » — Le texte de la Revue portait : « Son amour à lui cachait une ardeur charnelle sous des expansions d'émerveillement et de reconnaissance. » Il y avait bien un peu de galimatias. Flaubert a filtré. Je regrette pourtant « charnelle » disparu. Il était peut-être le mot essentiel. L'amour de Léon est un amour sensuel accompagné d'admiration et de gratitude. L'admiration et la gratitude restent dans la phrase rectifiée de Flaubert. La sensualité n'y est plus représentée que par le mot « ardents » qui est insufiisant, comme trop vague.

Page 329 : « Une ardeur infernale s'échappait de ses prunelles enfiammées... » — Le texte de la Revue portait : « s'irradiait », mot ridicule très en usage vers 1860.

Page 360 : « Charles resta seul toute l'aprèsmidi. » — Le texte de la Revue portait tout l'après-

midi. De même page 386. Il est probable que ceci est une faute de la Revue de Paris toute seule. C'est une habitude parisienne de faire après-midi du masculin, comme antichambre. Jl n'y a pas de lieu en Europe où l'on parle le français plus mal qu'à Paris.j

Page 386 : « Charles suffoquait comme un adolescent sous les vagues effluves amoureux qui gonflaient son cœur de chagrin. » — Bien entendu, le texte de la Revue de Paris portait : « Effluves amoureuses. » — Il est probable, ici encore, que c'est l'opinion de la Revue de Paris et non la première opinion de Gustave Flaubert.

Telles sont les principales corrections, — j'ai dit que j'avais négligé celles qui ne sont évidemment que redressements de coquilles — que l'on relève en comparant le texte de l'édition ante-princeps et le texte de l'édition définitive. Elles sont peu nombreuses, comme on voit. Flaubert avait assez furieusement travaillé son manuscrit pour n'avoir pas à revenir longuement encore sur ce labeur, et il n'avait livré sa copie à la Revue de Paris, on le sait, qu'après l'avoir entièrement écrite et récrite peutêtre dix fois. Cela commençait à être un ne varieiur. Et pourtant il a corrigé encore, et l'on voit très bien dans quel sens. Il abrège ; il fait sauter les redondances ; c'est ce qui apparaît le plus clairement. Il fait la guerre au mot impropre, ou un peu affecté. Point de « s irradiait » ; s'échappait suffît. Il fait la guerre au galimatias, de quoi il est resté encore un

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peu ; mais il lui fait la guerre éner^nquemenl, jusqu'à supprimer des passages entiers qui ne sont pas sans mérite. Sans y mettre de superstition, il aime bien que les mots ne soient pas répétés à trop petite distance. Peut-être enfin corrige-t-il quelques véritables fautes de français. Flaubert n'était pas très sûr de sa langue. Il est resté un certain nombre de solécismes et de provincialismes dans Madame IJovary. Je les ai relevés ailleurs. Il en a corrigé quelques-uns entre l'édition de la lievue et l'édition en volume.

On voit ici, incomplètement, hélas ! mais quelque peu, Flaubert dans son travail d'écrivain. On voit quel soin il apporte à approcher autant que possible de la perfection. On voit son extrême probité d'écrivain. Mais on voit aussi son goùL Très souvent les corrections d'un écrivain, quand on connaît le texte primitif, font regretter celui-ci. Très souvent les écrivains ne se corrigent que pour s'enlaidir. Kappelez-vous ce que Sainte-Beuve a surpris des remaniements des Mémoires d'oulre-tomhe. Très souvent, comme a dit Voltaire, « on efTace une sottise pour en mettre une autre » ; et quelquefois la seconde est plus forte. C'est ce qui n'arrive jamais à Flaubert. Toutes les corrections que nous venons de relever, à l'exception d'une seule peut-être, nous satisfont mieux que le texte primitif. Il avait peu de sens critique sur les autres ; il en avait un assez vif et assez sûr relativement à lui même. C'est aussi ce que je

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crois que j'ai établi ailleurs. Dans ces conditions, il est heureux qu'il ait eu cette fureur de remaniement, ratures et corrections qu'on sait assez qui fut la sienne.

3 juin 1899.

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