MORT DE RENAN
Ernest Renan est mort hier. Je n'ai que cette après-midi pour en parler, et d'un tel homme, en si peu de temps, je parlerai mal ; mais je ne saurais parler d'autre chose.
Ce n'est pas l'actualité qui m'y contraint, c'est l'émotion de tout mon être intellectuel, le sentiment do l'immense perte que vient de faire la pensée humaine, je ne sais quelle sensation intime et profonde d'abandonnement et d'orphelinat.
Il était plus souiTrant depuis quelque temps ; sa parole, au Collège de France, toujours aimable, toujours spirituelle autant que savante, devenait faible, voilée et comme détendue, trahissant une lassitude et un commencement de détresse physique ; mais nous pouvions espérer encore. Il aurait pu abandonner son cours, se retirer et se réserver à sa plume et à ses papiers, se prolonger. Il l'aurait dû peut-être. Il ne l'a pas voulu. II lui a paru très digne et d'une belle élégance morale de finir son année professionnelle, de souiller un peu au haut
de la côte, d'aller respirer, encore une fois, Tair natal, et de mourir pendant les vacances. C'est une belle fin de bon fonctionnaire et de bon professeur. Cette pensée a dû traverser son esprit aux derniers jours, et il a dû se dire : « C'est bien ainsi. » Le stoïcien souriant qui était en lui a dû être satisfait, et l'administrateur du Collège de France, en bon prieur de couvent laborieux , estimer que cela était régulier. Nous ne pouvions souhaiter mieux pour lui que ce que certainement il a souhaité luimême.
Si Renan a été satisfait de la manière dont il est mortj il aMû être fier de la manière dont il a vécu. 11 a vécu par la pensée et pour la pensée. Il a jugé de très bonne heure que l'exercice libre du cerveau est la plus délicieuse manifestation de la vie et la seule raison de vivre un peu sérieuse qu'on ait pu trouver. S'ilatant dit que la vie est un bien, c'est uniquement parce qu'il n'a jamais par « la vie » entendu que la vie intellectuelle. 11 eût dit d'elle, comme Montesquieu : « Elle est le plus parfait, le plus noble et le plus exquis de tous les sens. » C'est à ce titre qu'il la chérissait. Le jeu des idées a été pour lui un ravissement de toutes ses heures et un épanouissement harmonieux et facile de toutes ses forces. Il y a vécu d'une vie ample, large et joyeuse comme un athlète grec vivait delà vie du corps. C'était l'air qu'il respirait, un air vibrant, subtil et lumineux. Il vient de le perdre ; peut-être vient-il d'en trouver un autre, plus lumi-
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neux et plus vivitianl encore, et respirable à plus larges traits.
Ce fut le penseur, sinon le plus grand de notre siècle, du moins le plus original, le plus captivant, le plus séduisant. Ce fut, à travers les métamorphoses et les attitudes changeantes du plus souple esprit qui fut jamais depuis [Maton, une manière de positiviste chrétien.
Positiviste, il Tétait nettement, par sa tournure générale d'esprit, par son amour de l'exactitude scientifique, par sa méthode, par sa circonspection, par son obstination à ne vouloir admettre aucune manifestation du surnaturel dans le monde. C'était là le fond permanent, très fixe, très arrêté, inébranlable. Il était de son temps, en cela, plus que personne, malgré toutes les apparences contraires. Il ne croyait vraiment qu'aux faits patiemment observés et patiemment groupés. C'est sur cette foi que sa vie a tourné, quand il a quitté le séminaire, et c'est sur cette foi qu'il a risqué sa vie. Celait l'assise même de sa complexion intellectuelle.
Il avait du positiviste, non seulement les parlies négatives, l'exclusion du surnaturel, de l'irrationnel, du non prouvé, mais les affirmations aussi et les confiances. Il croyait au progrès indéfini par la science. Il croyait que, par le savoir et l'accumulation indéfinie du savoir, l'humanité s'élèverait toujours en dignité, en moralité, en pureté. C'est là ce qu'il appelait le « Divin », qui n'était, au fond, que
« Thumain » en progrès ; et la « création continue du Divin )), qui n'était, au fond, que la progression incessante de Fhumanité, agrémentée d'une métaphore, et spirituellement transformée en apothéose. C'étaient là des idées toutes positivistes, les idées de Comte repensées par un théologien subtiletexprimées par un homme qui savait écrire, très bien écrire, et peut-être écrire trop bien.
Ces idées étaient confirmées en lui par lui-même. Cette progression continue vers le bien par le savoir, c'était lui-même. En exposant son système, il se racontait. Il se sentait devenir plus pur, plus charmant et plus grand à savoir toujours davantage. Ce qu'il sentait de lui, il le disait de l'humanité. La lente apothéose de l'humanité, c'était l'image de la lente, persévérante et continue création du divin dans la conscience d'Ernest Renan. Peut-être s'efforçait-il d'oublier que ce qui est vrai d'un homme d'élite ne l'est peut-être pas du genre humain. Quand il y songeait, il s'en tirait très spirituellement, comme toujours, en disant que l'humanité ne vit que dans les hommes d"élite qui la représentent.
Quoi qu'il en soit, tel était bien le fond de son système d'idées. Des faits; et l'intelligence humaine qui les comprend peu à peu . Peu à peu aussi cette intelligence,parle savoir et la compréhension des faits, élève l'homme, l'épure, lui fait une conscience, une moralité, une sainteté. Quelque chose est né désormais, qui est nouveau dans le monde, et qui est adorable.
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Ce quelque chose, qu'il faut adorer en le créant et le développant sans cesse, sera un jour un fait immense, universel, pénétrant et absorbant le monde entier, le transformant à l'absorber, le sanctifiant et le divinisant ; et alors Dieu sera. Ce jour est loin ; il viendra peut-être. « Que votre règne arrive ! »
11 n'y a pas de plus ingénieuse, de plus brillante et de plus aimable interprétation et transformation des idées de Comte sur l'adoration de l'Humanité. Mais ce sont bien les idées de Comte. Ce sont les idées de Comte amplifiées et magnifiées par un poète. Renan était un positiviste du cap Sunium, avec des réminiscences de théologien.
A enté du positiviste, il y avait le chrétien. Exclusion faite du surnaturel, c'est-à-dire, dans l'espèce, de la divinité de Jésus, Renan était resté chrétien très profondément. Nul n'a eu un goût plus décidé pour la vie intérieure, la méditation, le dialogue de riiomme avec sa conscience, l'interrogation respectueuse et scrupuleuse de l'oracle que chacun de nous porte en soi. En cela, il était bien de la cité de Dieu. La cité des liommes l'intéressait peu. 11 n'était pas « du monde » ni a du siècle », et pour lui plus que pour personne ces mots avaient exactement la signification ecclésiastique, et représentaient des choses, sinon méprisables, du moins négligeables au dernier point. De toutes les vertus, c'étaient encore les vertus proprement chrétiennes qu'il avait en dilection toute particulière. Il estimait
infiniment Thumilité, la patience etFobscurité laborieuse. Il a eu dix fois moins d'ambition que son génie n'en comportait, et a gagné dix fois moins d'argent qu'il n'eût été tout naturel et comme forcé qu'il en gagnât. Dépossédé de sa chaire sous l'Empire, parla plus sotte des cabales comp'aisamment suivie par un piètre gouvernement, il refusa la copieuse compensation qu'on lui offrait, avec un ((pecunia tecurnsit )) qui ne manquait pas d'allure. S'il eût été célibataire, sans aucun doute il eût vécu de ses seuls livres, sans aucune place ni fonction sociale, petitement, librement et délicieusement, comme un stoïcien ou un bénédictin, ce qui est à peu près même chose.
La chasteté lui plaisait fort. Avec son esprit charmant il Ta louée, et il en a plaisanté aussi, en un badinage qui était un éloge encore. Il se plaisait à dire que c'était chose à quoi la nature tenait fort peu, et il trouvait toujours le moyen d'ajouter que c'était une raison pour qu'on y tînt ; il disait que c'était peut-être une duperie parmi tant d'autres, et il s'arrangeait toujours de manière à ajouter que c'est toujours une dignité ou au moins une élégance que d'être dupe.
Ces deux points, où il s'est si souvent ramené, sont essentiels dans son aflaire. Il s'est toujours dit qu il était naturel que l'homme vécût selon la nature, et ce fut là son indulgence ; et qu'il était digne del'homnae de se moquer des impulsions naturelles,