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ne fût-ce que pour leur rendre la pareille ; et ce fut là sa conscience et sa loi. — Kt, d'autre part, il s'est toujours dit que la vertu était très prohahlemenl métier de niais; mais que cette niaiserie, tant elle est aimable, réchauiïanle, réconfortante et pleine de paix, doit être encore la meilleure part.
Tout cela est très chrétien. On ne le trouve pas, ou on ne le trouverait que très vaf^ue, et en Ty mettant, dans la sagesse antique. C'est de ces idées, qui contiennent tout renoncement, qu'ont vécu les saints, ce qui est bien, et que sont morts les martyrs, ce qui est mieux. Renan n'avait pas, peutêtre, toute l'étoile d'un martyr ; mais il en avait la trame, le fond solide, de quoi il a du moins fait la vie d'un très honnête homme, ce (jui est déjà très joli.
Il avait du chrétien encore l'amour du devoir intellectuel. Le devoir intellectuel, c'est de dire la vérité. « Jamais les saints ne se sont tus. » Renan ne savait pas se taire; il ne savait pas composer avec sa conscience intellectuelle. Il n'a été vraiment fier que d'une chose, c'est d'avoir renoncé à TT^glise catholique quand il a senti qu'il ne croyait plus. Cette fierté est légitime, et jamais, et il le savait bien, jamais Renan ne fut plus chrétien qu'à ce momentlà. L'essence du chrétien est le sacrifice des intérêts matériels à ce qu'il croit être le vrai. Renan a risqué la misère, et même il l'a embrassée, pour ne pas mentir. Cela sans aucune espèce d'excitation pas-
sionnelle, ni de suggestion d'orgueil, simplement par droiture d'esprit, rectitude de conscience et délicatesse de cœur. Il a dit là, à bien peu près, son IJoLius mori quam fœdari. J'imagine, — l'ombre de cet homme sérieux qui savait sourire me pardonnera Texpression, — que si Dieu esthomme d'esprit, rien ne lui a été plus agréable que cette démarche. C'était le commencement d'un petit martyre, qui, après tout, aurait pu être grand. Le séminariste savait bien qu'en endormant ses scrupules, il avait toutes les chances du monde de devenir archevêque ; point universitaire, point normalien, rien ne lui disait qu'il deviendrait administrateur du Collège de France. Oui, Renan fut ce jour-là tout à fait dans l'esprit chrétien. A vrai dire, il y fut toute sa vie.
De ce mélange d'esprit chrétien et déraison positiviste, une philosophie sortit qui était prudente, sérieuse, douce, succulente et parfumée. Dans le domaine des faits, Renan était affirmatif sans généralisation hardie et sans hypothèses lointaines. Il croyait que l'humanité changeait peu, et c'est pour cela que si souvent, trop souvent peut-être, il expliquait les faits et les caractères antiques par des analogies toutes modernes : « Le saint-simonisme, très intéressant, me disait-il. Voilà qui aide à comprendre la formation d'une religion... » Mais il croyait que l'humanité, très lentement, s'améliore, s'adoucit et se perfectionne. Pas plus d'é-
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toiles, mais un peu plus de nébuleuses ; tout compte fait, moins de nuit. Le chaos n'est pas fini, mais il commence peut-être à s'organiser ; tout au inoins il a l'idée d'organisation, et c'est par là sans doute qu'il faut commencer. I.a morale n'est plus tout à fait un calcul d'intérêt bien entendu, c'est-à-dire qu'elle commence à devenir morale. On s'avise un peu qu'elle n'a pas de sanction, c'est-à-dire ([u'elle est autre chose (\\n) l'immoralité. Cette distinction est un point qui ne laissera pas d'avoir de l'importance quand il sera acquis. Il a l'air de devoir l'être un jour. Il y a donc progrès ; on ne peut pas nier le progrès, surtout, à vrai dire, le progrès à faire. Mais, tout au moins, il ne semble pas que l'humanité rétrograde, et celte réllexion est consolante.
Cequi fait plaisir aussi, c'est qu'à la prendre en son ensemble, l'humanité est confiante. Le pessimisme qui a été, en de longues périodes, la pensée commune de l'humanité, n'est plus qu'une exception. Il est relégué chez les beaux esprits, qui comptent pour bien peu. Voilà qui est bien ; la confiance de l'humanité en elle-même est sans doute la condition de son progrès. Il y a beaucoup de fond à faire sur ceux qui ne s'abandonnent point. Il faut encourager les encouragements qu'ils se donnent. A ne considérer qu'elle, la planète n'est pas en mauvaise voie ; elle ne paraît pas devoir passer par des épreuves aussi dures que celU'S qu'elle
a traversées : 0 passi graviora... Donc confiance! Et tel était l'optimisme très prudent, peu téméraire, infiniment peu dupe de lui-même, mais assez ferme, néanmoins, de Renan.
Pour ce qui est des rapports de Thomme avec l'univers, Renan, était aussi hardi qu'on voulait, précisément parce qu'il était foncièrement positiviste. Très convaincu qu'il y a un au delà que nous sommes radicalement incapables de connaître, il n'en était que plus à l'aise, quand il s'y transportait, pour en raisonner à cœur-joie. La métaphysique était pour lui, comme il l'a dit très nettement dans les Dialogues philosophiques, le pays des Rêves. En ce pays-là, on peut voyager à son gré. En deçà de la limite de l'Inconnaissable, il était circonspect et timoré comme un savant ; au delà, il ne se faisait pas conscience de se donner tout son essor. 11 y était prestigieux et merveilleux magicien. Les trésors de son imagination s'y déployaient avec abondance et ruissellement. Là, le poète qui était en lui se déployait tout entier, et les plus belles pages de poésie métaphysique qui existent dans la langue française sont parties de cette main savante et légère. C'étaient les délassements de ce cerveau puissant, qui n'estimait que la vérité scientilique, mais qui ne laissait pas de s'y trouver à l'étroit et qui se permettait de temps en temps une excursion dans l'hypothétique, une reconnaissance dans l'inconnaissable, et un mois de vacances dans